DEUXIEME PARTIE
Les déformations du naturalisme primitif et Tœuvre des poètes.
La mythologie grecque et la poésie. — La matière des anciens mythes est pliée à de jolis arrangements romanesques. — Exemples : Zeus, Apollon, Poséidon, Athéna, Hercule. — Pourquoi le mythe de Déméter résiste aux déformations : il est protégé par le silence. — La mythologie grecque est le naturalisme primitif diminué, restreint aux proportions humaines. — Le centre de la vie est déplacé : de la nature il est transporté dans l'homme.
Les artisans de cette déformation sont les poètes. — Le naturalisme homérique n*est plus compris. — La nature encadre les actes de l'humanité. — Sophocle. — Euripide. — Un jugement d'Hérodote. — La mythologie offre aux poètes un vocabulaire pittoresque et plastique.
De ce culte primitif, qui jette ses dernières lueurs dans Tépopée d'Homère et la tragédie d'Eschyle, les Grecs ont tiré, peu à peu, une mythologie ingénieuse. Leur imagination a plié à de jolis arrangements romanesques la matière vénérable des anciens mythes : de là ces récits piquants, où se marient l'amour du décor pitto-
•resque, le souci des vérités psychologiques, et le goût des fictions (46). Si l'art s'enrichit de ces dépouilles du culte primitif, la vérité morale perd son essentiel fondement : les plus fortes assises du bonheur de l'homme vont être ébranlées.
Zeus n'est plus la lumière du jour, la sérénité du ciel, l'éclat répandu dans les hauteurs de l'air : il devient un dieu personnel, à la puissance contestée, sujette au repentir et à la violence.
Le souvenir des grands phénomènes célestes qui ont donné naissance aux vieux mythes s'est amorti, et le Soleil s'est confondu avec Apollon. Certes on ne saurait être insensible à l'harmonie de son geste, à la plénitude de sa beauté ; mais ce tdieu se rapproche de plus en plus de l'homme, et toute la noblesse humaine ne peut être égalée à la grandeur infinie des forces universelles.
La mer n'est plus le grand être dont la vie enveloppe la vie du marin. Cette puissance maternelle et redoutable, qui nourrit les générations et renferme la tombe des ancêtres, prend un visage, une voix, des formes humaines, et
Poséidon est petit, malgré ses orages, quand on
le compare à la puissance indéterminée des flots !
Âthéna n'est plus le charme éclatant du
matin; elle revêt la forme d'une vierge vive et
belle, symbole élégant de la cité. L'ancien mythe de TAurore est réduit, et la beauté définie des divinités nouvelles ne doit pas faire oublier le caractère infini des phénomènes célestes qui imposent le respect inépuisable des hommes.
Dans les Védas, Vichnou est un aspect du ciel, une forme du soleil. £n l'adorant, les hommes rendent hommage à la puissance fécondante de la lumière céleste. Dans la mythologie grecque, ce dieu de Tair devient un héros; mais le mythe d'Hercule, si émouvant dans la pensée d'Eschyle, s'amoindrit dans les inventions du romanesque, et se gâte dans les contes équivoques. Il se dépouille de son grand sens antique qui rattachait la conscience des hommes à la conscience des choses. Trop mêlé d'éléments humains, il ne résista pas longtemps à la critique des sages : ainsi se dissipa dans la mesquinerie des récits licencieux l'un des mythes les plus émouvants des vieux âges (47).
Pourtant le mythe de Déméter résista aux déformations. Il convient de méditer les raisons de cette résistance, qui démontre la puissance invincible du naturalisme primitif. Dans l'hymne à Déméter, qu'on découvrit il y a cent ans dans la bibliothèque de Moscou, on peut saisir, dans
toute sa fraîcheur, rémerveillement de l'homme devant la bonté de la nature qui cache amoureusement le grain de blé, et prépare, dans les profondeurs de la terre, avec les caresses du soleil et de Feau, la germination et l'éclosion de Tépi. * Dans ce mythe de Déméter, la vie de la nature et la vie de Fhomme se confondent, et les mystères de la vie et de la mort trouvent un lumineux commentaire. Sous les frimas de Thiver, le grain de blé semble endormi dans le sol, et la terre même est glacée, envahie par la mort. Mais cette mort est apparente : la mort et la vie sont deux puissances qui se soutiennent. Aux premiers rayons du soleil, Fépi surgira. La mort, c'est la vie qui se recueille. La mort, c'est le passé méditant l'avenir. C'est pourquoi la mort est associée à la vie, et Pluton s'unit à Proserpine, fille de Déméter, la protectrice des blés.
Ce mythe, don de la nature, fait sentir aux hommes la fraternité de la vie et de la mort. Il résista aux atteintes de la pensée grecque, parce qu'il était l'apothéose même de la nature. Il échappa aux profondes déformations, parce qu'il fut protégé par le silence. Les mystères d'Eleusis mêlèrent sans doute, aux premières croyances, des idées adventices empruntées aux religions
l'orgueil HIIMâIN. V
orientales et aux spéculations philosophiques, mais ils maintinrent, sous l'apport des cérémonies étrangères et la frondaison des idées morales, l'essentielle religion de la nature. Ce qu'on sait le mieux du culte éleusinien, c'est qu'il sollicitait sans cesse la collaboration des énergies naturelles. Les petits mystères étaient célébrés au commencement du printemps, sur les bords de lllissus. Sept mois plus tard, quand l'hiérophante avait proclamé l'ouverture des Grands Mystères, les initiés se rendaient au bord de la mer pour demander aux flots le secret des saintes ablutions : première union de l'homme et de la nature. Quelques jours après, le cortège se retidait à Eleusis et se purifiait aux étangs de la ville sacrée : seconde union de l'homine et de la nature. Puis les spectacles religieux se déroulaient, une série de tableaux exposait la succession des actes de la déesse, où se confondaient les mélancolies de Déméter et les tristesses hivernales, les allégresses de Déméter et la joie de la nature au printemps, A la fin des cérémonies, on montrait aux spectateurs un épi de blé, symbole de la puissance de la Terre : on peut dire qu'à ce moment les initiés communiaient dans le culte de la nature.
Ce mythe fut enrichi par la pensée morale des
sages; mais, dans son essence, il fut maintenu jusqu'à la mort de la Grèce. Au temps d'Hadrien, l'assemblée des Panhellènes prolongeait encore l'hommage des générations primitives, et rattachait la conscience renouvelée des Grecs à la conscience des lointains ancêtres. Ajoutons que les penseurs les plus grands de l'antiquité, Pindare, Platon et Cicéron, s'accordent à proclamer la noblesse de ces mystères. Marc-Aurèle, en admi* rant leur beauté, consacra leur valeur morale, et les Théologiens chrétiens ou Pères de l'Eglise, les Origène, les Clément d'Alexandrie et leurs disciples, comprenant que ce culte était la parure du paganisme, s'efforcèrent de le ridiculiser, jusqu'au jour où Théodose ordonna la fermeture du sanctuaire. Ce culte de la nature, qui semblait invincible, ne fut supprimé que par la violence.
Ainsi la survivance de ce mythe, qui traduisait sous une forme pathétique la plus ancienne religion des hommes, s'explique par des causes particulières, fait ressortir la dégradation des autres mythes et légitime davantage cette conclusion qui se dégage de notre étude : La mythologie grecque, c'est le naturalisme primitif diminué, déformé, restreint aux proportions humaines. La
vie de l'univers se divise en de petites scènes romanesques. Le centre de la vie est déplacé : de la nature il est transporté dans l'homme. La pensée humaine sera la mesure des choses, et la nature, dépouillée de son air infini, encadrera les actes et les sentiments de l'humanité.
Les poètes sont les premiers artisans de cette transformation. Ils dérivent tous d'Homère, mais ils ne comprennent plus le puissant naturalisme qui domine son poème, parce qu'ils ne sont plus capables de sentir l'union maintenue par l'aède entre la nature et les dieux qui la représentent. DsiUsV Iliade, Zeus n'empêche pas devoir le grand ciel; Apollon n'est que l'expression plastique de l'éclat du soleil, et le nom de Poséidon éveille encore l'écho de la mer et de ses bruits innombrables. Dans l'œuvre des poètes qui le suivent, la mythologie anthropomorphique se dégage et se sépare de l'antique mythologie naturaliste.
Sophocle enveloppe ces puissances antiques dans les contours de la forme humaine idéalisée par l'art et par la raison, et l'harmonie souveraine de son génie parvient presque à effacer nos inquiétudes, et à remplir notre esprit de l'unique sentiment de la beauté. Dans la tragédie d'Euri-
pide, les descriptions colorées des Bacchantes, des chœurs d'Hélène et d'/ow, sont l'œuvre d'un peintre adroit, capable de se placer devant la nature et d'en admirer la beauté, mais incapable de rattacher la vie des hommes à la vie des choses. La nature n'est plus l'objet d'un culte : elle est admirée, parce qu'elle offre la grâce ou la splendeur de son cadre aux agitations des hommes. Les poètes lyriques utilisent, au gré de leurs émotions, cette mythologie diminuée, où ils trouvent une matière mobile et ductile, prête à se plier aux plus brillantes métamorphoses. L'imagimation du poète brode, autour de ces mythes, ses délicates inventions, qui enveloppent les vieilles croyances de floraisons capricieuses, et rebondissent, à travers la Grèce, de Dodone à Delphes, d'Athènes à Samos, de Délos à Lacédémone.
On trouve dans Hérodote un jugement qui signale cette évolution des mythes grecs. c< Les poètes inventèrent la génération des dieux, leurs noms, leurs surnoms, leurs attributions, leur figure visible » (48). Hérodote détermine avec précision le principal caractère de cette mjrthologie, qui fut l'œuvre des poètes, la création de l'imagination hellénique. Au naturalisme primitif.
qui traduisait Tunion profonde de rhomme et de
la nature, se superpose une m)rthologie délicate
et saA^ante, qui offre à la poésie des thèmes
assouplis, un vocabulaire pittoresque et plastique (49).