‹ L'orgueil humainChapitre 14 sur 45 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les cLéfonnations du naturalisme primitif et Tœuvre des artistes.

La beauté humaine et Tœuvre de la Grèce. — VIliade : Hélène. — Pourquoi Homère semble légitimer tant d*angoisses. — La religion grecque est Tapothéose de Thumanité. — La sculpture. — Un jugement de Félix Ravaisson. — L*expression de l'orgueil grec.

L^évolution de Tart : les origines. — Phidias et Homère : le Jupiter Olympien. — Praxitèle : Thomme envahit la divinité. — Hermès chante la gloire du corps humain. — Lysippe. — L*École de Pergame.

Les vases peints. — Les variations d'un type divin à travers plusieurs siècles. — La mythologie obéit à la fantaisie de l'artiste. — L'œuvre des coroplastes : l'opinion de M. Heuzey. — Les sujets de bibelots.

Pour consolider Fanthropomorphisme qui subordonne la nature à l'homme, les artistes devaient collaborer avec les poètes. Remarquons que la littérature grecque s'ouvre par l'apothéose de la beauté humaine. L'Iliade est le récit de la guerre déchaînée, par la beauté d'Hélène, entre les Grecs et les Troyens. Hélène est si belle, que le poète.

en l'évoquant, éprouve cette émotion sacrée qui ravit les vieillards troyens, lorsque, du haut des Portes Scées, ils l'aperçoivent dans la splendeur de sa grâce. Etre beau, c'est être aimé des Dieux. Être beau, c'est être Dieu. C'est pourquoi Hélène inspire, malgré sa faute, une vénération religieuse, et tous les guerriers frémissent devant elle (Tiàvreç [jLe TcecppCxaTi).

Ce frémissement devant la beauté humaine, qui paraît à Homère légitimer tant d'angoisses et justifier tant de combats, a déterminé la forme d'art qu'a revêtue la religion grecque. La religion grecque est l'apothéose de l'humanité.

Méditons ces paroles de Félix Ravaisson : « Le Grec voulait être lui-même, avant tout, une image de ses dieux. Aussi est-il arrivé, par un constant effort, en cherchant à imiter toujours ce qu'il croyait être la vie divine, à faire de sa race la plus belle qui ait jamais été. Les images des dieux grecs sont, en même temps, des images ressemblantes des Grecs tels qu'ils se sont faits » (50).

Ces paroles, qui sont justes, me semblent graves. Le Grec, en contemplant les statues de ses dieux, s'admirait lui-même. L'art grec créa les dieux en divinisant le Grec. Ailleurs, en Egypte ou dans notre moyen âge, la religion sollicite

Tart à l'existence. En Grèce l'art crée la religion, et là religion devient l'expression de l'orgueil grec.

C'est pourquoi l'évolution de l'art coïncide avec l'adresse progressive des artistes dans l'assouplissement de l'argile ou du marbre pour façonner les dieux à l'image de l'homme. Dès les origines, on les voit s'émanciper des formes données par l'Egypte, l'Assyrie et les peuples de l'Asie Mineure, et poursuivre, dans le savant mélange de la ligne droite et des courbes, l'ordonnance et la souplesse de la beauté humaine. Depuis les statues exhumées de My cènes, de Tirynthe, des îles de Crète et de Rhodes jusqu'aux œuvres de Lysippe et de l'école de Pergame, le génie grec, préoccupé de l'homme, plie la nature à l'homme, et le peuple grec, se détachant de plus en plus de la nature, croit trouver, sur les places publiques des cités, dans la contemplation de son effigie, l'émotion puissante et ces leçons de discipline, de modestie et de solidarité que donne la contemplation de la mer et de la montagne.

Pourtant, au v* siècle, avec Phidias, le génie grec semble lutter avec la majesté de la nature. Plein de l'esprit d^Homère, Phidias répand sur le marbre cet air de domination et de grandeur, ce calme souverain que le Zeus homérique présente

àrétonnement de l'univers. Son Jupiter Olympien est à jamais perdu, mais Pausanias Ta décrit avec minutie. Cette statue colossale, que rehaussait le trône d'ivoire et d'or, de marbre et d'ébène, imposait aux spectateurs l'étonnement des ancêtres devant la nature. Les témoignages de l'antiquité abondent dans les œuvres classiques et les poèmes de l'anthologie, dans le discours de Dion Chrysostome et les maximes d'Epictète, et dans cet aveu de Paul-Emile, si, ému devant tant de majesté qu'il sacrifia au dieu.

Mais après Phidias, au temps même de Phidias, l'art donne à la divinité les proportions du corps humain. Praxitèle ne recherche pas la majesté mais la douceur, et ses Vénus montrent la perfection de la grâce féminine plutôt que cette générosité magnifique et universelle qui frappera d'étonnement le génie de Lucrèce. Avec Praxitèle, l'homme envahit la divinité. Depuis qu'on a exhumé son Hermès, cette dégradation de la pensée mythologique doit paraître plus manifeste. L'harmonie de cette œuvre est souveraine. Ce corps charmant et léger ondule dans l'air avec une grâce incomparable. Il donne à l'admiration le sentiment de la plénitude. Mais nous sommes loin de la grandeur de l'art homérique, et ce petit dieu serait

bien déplacé dans les hymnes du Rig-Véda. Il ressemble à un compagnon exquis des jeunes gens de Platon. Il chante la gloire du corps humain et de la vie athénienne : il n'a plus l'ambition de symboliser la vie de l'univers.

Enfin, dans les statues de Lysippe, la douceur de Praxitèle a des élégances maniérées qui annoncent l'art subtil de l'Ecole de Pergame. L'homme n'essaie plus de se donner l'air d'un dieu, et l'art se réduit à représenter les mouvements les plus fragiles de la grâce humaine.

La même conclusion se dégage de Texamen des vases peints qui forment l'une des collections les plus curieuses du Musée du Louvre. On sait que les chefs-d'œuvre des grands peintres grecs, des Polygnote et des Zeuxis, des Apelle et des Parrhasios, sont à jamais perdus. Mais les sujets décrits sur les coupes et sur les amphores que les artistes façonnaient dans le Céramique, reproduisent les tableaux des maîtres et permettent de reconstituer, avec la précision de documents historiques, l'évolution de la peinture grecque. Nous assistons ainsi aux variations d'un type divin à travers plusieurs siècles. Le même sujet est traité selon des formes diverses, et cette diversité dans la manière, en nous révélant un caractère éminent du génie grec, sa

mobilité, sa haine du poncif, sa recherche constante de l'originalité, nous fait comprendre que cette souplesse devait provoquer des rajeunissements successifs, et que ces rajeunissements sont des dégradations. On voit la mythologie obéir à la fantaisie de l'artiste, comme si l'imagination des hommes pouvait plier à son gré, comme une argile indifférente, la matière vénérable où le rêve des ancêtres était inscrit.

Par l'art des coroplastes, cette mythologie diminuée sert encore à la parure de la richesse et à l'expression du dilettantisme. Les statuettes de Tanagra, de Cyrène ou de Mégare montrent qu'elle est devenue un art d'étagère, un prétexte à potiches, où les plus nobles légendes du passé revêtent l'air passager de la réalité contemporaine. Car les figures de genre qui paraissent traduire l'éphémère vision de l'actualité sont le plus souvent la reproduction d'antiques symboles. Les dissertations de M. Heuzey le montrent avec éclat (SI). On peut quelquefois trouver téméraires les analogies que son érudition et son don précieux de synthèse établissent entre les compositions les plus libres des coroplastes et les œuvres de l'Orient ou de l'ancienne sculpture grecque ; mais la plupart des identifications qu'il propose sont justes. Il demeure

vrai, par exemple, que le dessin retrouvé à Résina sur une plaque de marbre — deux jeunes filles jouant aux osselets et suivies de deux femmes — ne représente pas une scène banale de la vie quotidienne, mais un des mythes les plus émouvants : les deux jeunes filles sont des Niobides, dont la gaité contraste avec la mort qui les attend ; les deux femmes sont Niobé et Artémis. Que représente, ailleurs, cette femme tristement drapée, comme avec des voiles de deuil? Est-ce une Athénienne qui pleure son époux ou son enfant? Non : c'est Déméter, manifestant son deuil inconsolable, égarée à la poursuite de Coré, et toute tendue dans l'angoisse. Ces figurines, qui rapprochent les vieux mythes et les épisodes de notre vie coutumière, peuvent encore être émouvantes, mais elles voisinent avec les caricatures, les pochades et les charges d'atelier, qui reproduisent les poses comiques de Bacchus, les aventures grotesques des dieux humanisés, une truie alourdie de graisse et jouant du tympanon.

La mythologie des ancêtres est réduite à fournir des sujets de bibelots (52).

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