‹ L'orgueil humainChapitre 15 sur 45 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Les déformations du naturalisme primitif et l'œuvre des philosophes.

La morale grecque. — Un jugement de M. Brochard. — Les premiers philosophes. — La réaction de Socrate. — L'enseignement socratique : se détourner de la nature extérieure et fonder la morale sur la science de Thomme. — Un jugement de M. Boutroux. — Socrate et Phidias. — Beauté et fragilité de la morale socratique. — Nécessité des disciplines naturelles, objectives, inébranlables, universelles. — Pourquoi la morale antique, même la morale stoïcienne, détache trop complètement Thomme du culte de la nature. — 11 ne faut pas soumettre rhomme & la seule discipline de Thomme.

Conclusion, — Notre admiration pour Tœuvre grecque doit être clairvoyante. — Les réserves nécessaires. — La Grèce a porté sur la nature une main légère et orgueilleuse. — L'apothéose de rhumanité. — La rançon du triomphe de la Grèce : le recours aux appuis et aux sanctions. — Le bruit des discordes philosophiques et religieuses. — Le tumulte de Torgueil humain.

La poésie et l'art ont collaboré à la glorification de l'humanité, c'est-à-dire à l'œuvre de dissolution du naturalisme primitif. La philosophie grecque acheva cette œuvre, et s'efforça même de la garantir en apportant à Tédifice le couronnement de la morale.

Je crains, ici, de me heurter aux idées soutenues par les savants. Dans une dissertation, qui unit la sobriété à la plénitude, M. Brochard tend à montrer que la morale antique est naturaliste (S3). Mais, au sujet de la nature, il convient de déterminer le plan sur lequel nous étendons notre pensée. Car tout est dans la nature. L'homme fait partie de la nature. Nos écrivains du xvu* siècle croyaient de bonne foi que leur œuvre était fondée sur le goût de la nature. Ce qu'il faut mettre dans ce terme, le plus ductile de tous les termes, c'est la nature infinie, universelle, inépuisable, génératrice de toute existence, dont l'humanité est un prolongement fragile, et dont le souvenir toujours présent, toujours puissant, impose à l'homme la modestie et la certitude de s'appuyer sur un fond inébranlable, la résignation et la confiance.

Les anciens Grecs, comme les anciens hommes, éprouvèrent ces sentiments encore confus, mais déjà profonds. Leurs premiers sages, les Xénopliane et les Parménide, eurent le courage d'embrasser la nature dans son ensemble, et de lui demander son enseignement (54). Mais le courant, qui entraîne les poètes et les artistes de la Grèce, semble entraîner ses penseurs, et, à mesure qu'ils élèvent le monument de leur phi-

96 LE NATURALISME DLMINUÉ

losophie, nous les voyons dépouiller la nature de son infinité et la rapetisser aux proportions humaines.

L'enseignement de Socrate repose tout entier sur cette conceptian affaiblie, et M. Boutroux a montré que Socrate a fondé « la science morale », en condamnant Tancienne physique et en a déta- \

chant les affaires humaines de l'ensemble des !

choses » (55). Socrate semble nous dire : L'homme ne doit chercher à connaître que l'homme. L'âme humaine est l'objet essentiel de la science humaine. Il est inutile et criminel d'étudier la nature exté- |

rieure qui est lointaine, intangible, inaccessible et forme le domaine des dieux.

Socrate sépare les deux mondes confondus dans le naturalisme primitif : le monde de la nature et le monde de l'humanité, la science physique et la science morale. Dans le Rig-Véda, la vie humaine est le prolongement et le retentissement de la nature extérieure. Socrate interdit à l'homme de chercher dans la nature un appui ou un exemple.

Socrate contribue autant que Phidias à réaliser l'œuvre grecque. En demandant à l'homme de déterminer la nature propre de l'homme et de fixer sa loi, il collabore à la glorification de l'hu-

manité. Même, par renseignement de Socrate, Torgueil grec voulait couronner son œuvre, puisqu'il obligeait l'homme à fournir la morale de l'homme.

Phidias disait : La beauté, la beauté unique, c'est l'harmonie du corps humain.

Socrate dit : La science, la science unique, c'est la science de l'homme (56).

Phidias pensait que la beauté de la nature infinie est indéterminée et chaotique, et il composait le Jupiter Olympien en pliant la nature infinie des choses à l'harmonie définie de l'homme.

Socrate enseigne que la science de la nature est une recherche stérile et dangereuse, et que la morale sera constituée par l'harmonie des qualités humaines.

La philosophie de Socrate aboutissait, avec l'art de Phidias, à la subordination de la nature extérieure, à l'incompréhension de l'infini, à l'apothéose de l'humanité.

Je ne veux pas me donner le ridicule de condamner l'œuvre de Socrate. Il a prononcé des paroles inoubliables. Il a fondé cette morale provisoire qui suffisait à Descartes pour assurer le repos et la dignité de sa vie, et je n'oublie pas que les plus fermes parmi les enfants des hommes composent le cortège de Socrate. Il a déterminé

avec une précision si profonde les conditions essentielles de toute existence complète, que ce contempteur de la nature applique à l'humanité la norme de la vie de la nature. En mettant en relief les deux qualités qu'il juge primordiales, syxjjàTeta et epcoç, il voulait décrire le rythme essentiel de la vie humaine ; en fait, il retrouvait le mouvement solennel de la vie des choses. L'eyxpaTsia est la maîtrise de soi qui discerne le primordial de l'accessoire, le général du particulier, la générosité de l'égoïsme : n'est-elle pas aussi l'expression humaine de l'ordre universel? L'spwç est la puissance d'émotion qui passionne les cœurs et les rend capables d'élan : n'est-il pas aussi l'expression humaine de la flamme de vie qui parcourt et soulève tous les êtres? De là, dans l'œuvre de Socrate, ce trait qui caractérise, avec l'esprit socratique, tout ce qui est excellent dans la vie des hommes : le mélange de lucidité tranquille et d'enthousiasme, d'esprit critique et de poétique émotion, l'appui mutuel et nécessaire de l'analyse et de la synthèse, l'exaltation réciproque de la justice et de l'amour.

Donc cette morale est belle par la noblesse de ses aspirations. Elle est vigoureuse par son involontaire imitation et prolongement de la vie pro-

fonde des choses. Pourtant le fondement essentiel et nécessaire manque. Cette morale est fragile puisqu'elle ne plonge pas dans le fond inébranlable des disciplines naturelles. Cette morale est décevante, puisqu'elle est fondée sur le culte exclusif de la raison humaine. La raison peut toujours détruire l'édifice de la raison. L'appui de la raison ne peut pas être la raison. La morale de Socrate entraîne et semble légitimer l'œuvre des religions et des croyances individuelles. Au lieu de produire et d'assurer l'union, elle a déchaîné la discorde parmi les hommes.

De l'enseignement de Socrate découle toute la morale antique. Platon et Aristote développent la morale de Socrate et l'appliquent à la vie civile (37) . Epicure et Zenon la maintiennent surtout dans l'âme de l'individu. Platon et Aristote enseignent que l'homme parfait réalise en lui et autour de lui la vertu (88). Epicure et Zenon recommandent au sage de se détourner du monde, de « se tenir sur soi » et d'élever le monument intérieur de la sagesse (59). Phton et Aristote subor-

donnent l'individu à l'Etat, Epicure et Zenon dissolvent déjà la cité antique et proclament la prédominance de la vie intérieure (60). Mais les uns et les autres s'unissent pour prolonger la

iOO LE NATURALISME DIMINUÉ

leçon de Socrate et proposer un idéal de sagesse fondé sur Tétude et l'exaltation de la raison humaine.

La morale antique, malgré les divergences des systèmes particuliers, dérive de l'enseignement de Socrate et repose sur le mépris ou l'oubli de la nature extérieure, et la connaissance et la glorification des seules qualités humaines. L'union maintenue par le naturalisme primitif entre la vie de l'univers et la vie morale de l'homme est brisée. La philosophie grecque achève l'œuvre de la mythologie et de l'art des Grecs en plaçant l'homme au-dessus de la nature, en soumettant l'homme à la seule discipline de l'homme, en détournant l'homme du culte primitif de la nature.

Au moment de clore ce chapitre, je me sens inquiet devant la gravité de la conclusion qui s'en dégage. Car je ne voudrais pas, comme un barbare, effacer de l'histoire la Grèce et son œuvre. Elle a été l'éducatrice incomparable, parce qu'elle a eu le culte de la Beauté, de la Justice et de la Loi. Devant un édifice grec, le regard de l'homme sera toujours frappé par tant de force enveloppée dans tant d'harmonie. Devant le monument de la pensée grecque, l'esprit qui médite s'étonnera tou-

DÉFORMATIONS DU NATURALISME PRIMITIF iOi

jours devant tant de lois morales et sociales, saisies et réalisées !

Pourtant, je ne reculerai pas devant les affirmations nécessaires, et la tristesse de mes aveux n'en diminuera pas la sincérité. La Grèce a porté sur la nature une main légère et orgueilleuse. Elle semble avoir aimé la nature. En fait, elle lui a enlevé son air infini et Fa dépouillée de sa toutepuissance qui doit façonner et dominer tous les hommes. Dans cette lutte formidable, qui semblait condamnée à Timpuissance, la Grèce a triomphé, par la merveilleuse collaboration de ses poètes, de ses artistes et de ses penseurs. La Grèce a créé et chanté la beauté humaine, et le prestige de son œuvre est si émouvant qu'il semble effacer son erreur profonde. Depuis la Grèce, depuis ce temps, Tesprit de l'homme ne s'adapte plus à la vie de l'univers. Il se replie sur lui-même. Il élabore les causes et les éléments de sa vie intérieure. Il cherche en lui-même sa loi. Le règne de la nature est fini; le règne de l'humanité commence. L'orgueil de l'homme se forme un culte où l'homme vénère l'homme, une philosophie où la raison de l'homme soutient seule l'édifice de la raison, un art où l'homme se complaît dans l'admiration de l'homme. Telle fut l'œuvre, splendide et lamen-

table, du génie grec. Si elle ravit notre admiration, il ne faut pas que cette admiration soit aveugle et nous fasse oublier que l'édifice grec s'est élevé sur des ruines, où semble enseveli le culte de la nature.

Ce qui rend notre affirmation plus assurée, c'est que le malheur des hommes a été la rançon de ce triomphe de la Grèce. Car les conceptions de ses sages sont démunies de l'essentielle vertu, je veux dire du fond inébranlable, qu'assurent le respect et l'observation constante de la nature, et le sentiment passionné de son inépuisable énergie.

Privées de ce fondement, elles ont paru fragiles, et comme suspendues. On réclama des appuis permanents et des sanctions inévitables. On voulut que la pensée humaine, mobile comme les flots de la mer, fût contenue par une puissance dominatrice : de là l'œuvre tranchante et obscure dés théologies, les conceptions contradictoires des métaphysiques, les affirmations et les anathèmes des religions. Au lieu de cet apaisement que donne la communion avec la nature, la discorde intervint dans la vie des hommes, et la défiance, et les prétentions des sectes et tous les agents du malheur.

Enfin, ce qui soutient ma faiblesse dans la sévère expression de mes regrets, c'est la pensée

que la Grèce, après l'appel prophétique d'Eschyle, était capable d'épurer et de fortifier le naturalisme primitif, d'éliminer ses formes caduques, de fonder en raison ce premier culte de l'univers, d'inaugurer l'œuvre de la vraie science, je veux dire de la vraie religion, en révélant la bonté de la nature, en montrant que ses énergies les plus malfaisantes sont disciplinables et fécondes, en faisant éclater aux yeux des hommes la leçon de paix, de soli" darité et d'inépuisable confiance que donne la nature.

Page 1