PREMIERE PARTIE
L'euseigrnement du Christ et les premières déformations du Christianisme.
L — Jésus. — Son enseignement. — Dieu le Père. — La Nature, œuvre bonne du Père bon. — Optimisme galiléen. -* Loin de condamner le naturalisme des anciens jours, Jésus le fortifie en le rattachant à Tamour du Père.
II. — Saint Paul. — L'opinion de Christian Baur. — Portée de l'œuvre de Paul : l'accord des théologiens catholiques et des historiens. — Discussion d'un jugement de M. Harnack. — Gomment Paul altère la doctrine de Jésus : le dogme du péché originel et le dogme de la grâce. — Jésus et Paul.
III. — Extension de renseignement de Paul. — Le christianisme et le génie grec : renseignement de Jésus et la métaphysique grecque. — Le Christianisme et le génie latin : Torganisation politique de la foi. De la prédication de Jésus au concile du Vatican.
IV. — L'œuvre de saint Augustin. — L'œuvre antérieure est systématisée. — Le 21 avril 387 : la transformation, dans le sens pessimiste, de la doctrine chrétienne. — La Providence et
la liberté humaine. — La Cité de Dieu : contre la nature, contre la raison. Influence de saint Augustin : Fauteur de Vlmitation, Calvin, Bossuet, Pascal.
Conclusion : Tor^éil chrétien et les déformations apportées à Toeuvre du Christ.
Il y a 1900 ans, du fond de la Judée, une voix se fit entendre, si pacificatrice et profonde qu'elle parut divine. C'était la voix de Jésus, le plus doux et le plus héroïque des enfants des hommes.
Il était ignorant, et sa parole a traversé les siècles. Devant ce sage, qui a élevé Tâme humaine, ma raison incroyante s'incline, et ne s'étonne pas que le sentiment de tant d'hommes proclame encore la divinité de son œuvre.
Son enseignement fut simple et sans dogme.
Dieu est le Père, et le Père vit en nous. Pour sentir sa présence il suffit d'être miséricordieux et de l'invoquer dans le silence du cœur, avec les paroles fraîches de la foi, car le fidèle est uni à Dieu et Dieu vit en lui. Il est l'enfant du Père. Ainsi l'amour de Dieu est la source et la récompense de la vie chrétienne.
Jésus a montré aux hommes le prix infini de la vie intérieure, quand elle est soutenue par la pensée et l'amour de Dieu (61).
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Il semble donc que le disciple du Christ doive fermer les yeux au monde, se replier sur luimême, et chercher, dans la pureté et Tintensité de la vie du cœur, la récompense réservée à la foi, c*est-à-dire l'union avec le Père.
Mais on méconnaît le caractère de la révolution morale apportée par le Christ, quand on la fonde sur l'opposition entre la vie extérieure et la vie intérieure. Ce qui frappe le plus dans les évangiles de Marc et de Mathieu, qui rapportent le plus fidèlement les paroles de Jésus, c'est l'allégresse de son âme et sa confiance dans la bonté de la nature. Car la nature lui apparaît comme le temple même de Dieu. La bonté du Père s'étend sur les choses et la création est la preuve vivante de son amour. C'est pourquoi l'optimisme lumineux de Jésus se déploie partout sur l'univers.
La bonté des choses n'est pas la récompense accordée à la bonté du cœur. Elle n'est pas la projection d'une âme sereine et croyante. La nature est bonne en elle-même, puisqu'elle est l'œuvre de Dieu. Jésus semble la voir dans toute sa grâce édénique ; ses paraboles révèlent souvent cette allégresse d'idylle, répandue sur la nature illuminée et joyeuse sous le regard du Père, et
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Renan a eu raison de comparer la vie du Christ à une bucolique.
Le soleil est une lumière accordée par Dieu aux hommes, a Le Père fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants » (62). Aux hommes qui s'inquiètent devant la vie, Jésus recommande la confiance : « Regardez les oiseaux du ciel; ils ne sèment ni ne moissonnent ni n'amassent dans des greniers, et votre père céleste les nourrit... Voyez les lis des champs comme ils croissent; ils ne travaillent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon même n'a jamais été vêtu comme Tun d'eux » (63).
Ainsi l'univers est paré d'une parure plus belle que la parure des puissants. Les hommes peuvent lui demander la nourriture et les vêtements.
Ayons confiance dans l'amour de Dieu et la puissance de la nature (64).
Donc la parole de Jésus n'a pas été une parole d'anathème contre une nature corrompue, mais un message de confiance et de bonté. Loin de condamner le naturalisme des anciens jours, il le fortifie en le rattachant à l'amour du Père.
La vie intérieure a une valeur infinie ; la nature, œuvre du Père, a une bonté inépuisable : voilàle double enseignement que Jésus apporte aux hommes.
Si notre pensée s'arrête aux souffrances qu'il endura, qu'elle se garde d'affaiblir le caractère éminent de son attitude : cette allégresse fondée sur la pureté du cœur, et cette joie devant la nature illuminée par la bonté de Dieu. Evitons de projeter sur l'œuvre du Christ le voile assombri de sa Passion : sauf un cri qui retentira à travers tous les âges et proclamera la nécessité et le prix de la souffrance — éternel cri d'angoisse qui met de l'humanité tremblante dans ce drame surhumain, — sa Passion même fut le triomphe de sa sérénité, la proclamation de sa confiance dans la bonté infinie du Père.
Après la mort du Christ, son enseignement commence à se couvrir d'altérations et de surcharges.
L'illustre chef de l'école de Tubingue, Ferdinand-Christian Baur, soutient que saint Paul est le véritable fondateur du christianisme. Cette opinion, à laquelle se range encore une secte nombreuse de Protestants, semble insoutenable, car le message nouveau fut annoncé par Jésus et la révolution chrétienne fut l'œuvre de Jésus.
Mais, cette déclaration assurée, on ne saurait trop montrer la portée de Tœuvre de Paul. Les théologiens du catholicisme s'accordent avec les historiens pour proclamer qu'il eut la force d'étendre à l'univers la pensée du Christ. Son enseignement se répandit comme la flamme sur les feuilles desséchées, non seulement parce qu'il libéra les cœurs des prescriptions liturgiques et de l'influence de la lettre, mais parce que son âme, emportée par le souffle de la charité, trouvait les paroles qui brûlent, savait mêler les élans du pathétique (65) à la dialectique la plus contraignante (66).
Paul annonce à l'univers que le Dieu du Christ n*est pas le dieu national, exclusif et jaloux du judaïsme, mais le dieu universel.
Paul consomme la rupture entre le christianisme et le judéo-christianisme des premiers disciples de Jésus. Car Pierre et Jacques et leurs compagnons, âmes simples et conservatrices, ne comprirent pas toute la pensée du Christ. Paul, avec sa logique et son ardeur, mit en lumière cette pensée révolutionnaire et voulut qu'elle éclatât parmi les Gentils.
Pourtant je n'hésite pas à dire que Paul a imposé à la pensée du Christ une première et regret-
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table déviation. L'esprit de Paul était pressant, exigeant, enivré de logique : par la mise en relief de certaines pensées et de certains actes de Jésus, il altéra le sens de sa doctrine. C'est l'irrésistible action des grands hommes. Ils pèsent, sur les idées qu'ils reçoivent, avec une autorité si forte qu'ils les transforment inévitablement. Ils paraissent les prolonger : en fait ils les renouvellent.
La doctrine du péché originel n'est pas dans l'Evangile. Paulfutl'instaurateurde ce dogme (67). Il insista sur la rédemption, comme sur le fait initial de la révolution chrétienne. La naissance de rhomme est une décadence. L'homme, s'étant éloigné de Dieu, est tombé dans l'imperfection et le mal. Donc, la naissance de l'homme, qui entraîne sa' chute, demande une rédemption. Jésus, fils de Dieu, est uni au Père. Par la foi en Jésus, nous nous unissons à Dieu et nous effaçons la tare originelle. Ainsi la divinité du Christ est le fondement de la foi et le dogme du Christ est la clef de voûte de l'édifice chrétien (68). Dès lors, le centre de la doctrine chrétienne est déplacé. Ce dogme nouveau entraînera tous les dogmes et réagira même sur le sens de l'Evangile. La vie et la mort de Jésus avaient montré la beauté et la grandeur de sa morale. Après Paul, il faudra déclarer que cette
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morale repose sur la divinité du Christ, sur la foi, sur l'union intime avec le Rédempteur ou fils de Dieu (69).
Cette conclusion est importante. Il faut la tenir en pleine lumière. Elle détermine l'innovation apportée par renseignement de Paul. C'est pourquoi je ne puis m'empêcher de trouver, ici, quelque flottement dans l'argumentation de l'éminent savant qui prolonge dans l'érudition contemporaine la maîtrise incomparable de Mommsen.
« Le dogme du Christ, dit M. Harnack, menace de devenir le point central et d'effacer la majesté et l'unité de l'Evangile. . . L'apparition du Christ, c'està-dire l'apparition d'un être divin dans le monde, devait sembler le fait principal, le fait même de la rédemption ; Paul na pas pensé quHl en fût ainsi » (70). Pourtant cette pensée est essentielle. Elle ne peut être considérée comme une conséquence adventice. Elle envahit la doctrine entière et lui donne un de ses fondements primordiaux (71). M. Harnack le reconnaît pour la théologie postérieure à Paul. (( On ne pouvait en demeurer là. Cet événement ne devait pas rester au second plan; pour cela il était trop important. Seulement, transporté au premier plan, il menaça l'Evangile luimême, car il en détourna l'intérêt. Qui pourrait
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le nier, ayant l'histoire des dogmes devant les yeux? » (72). Si la pensée théologicfue devait dégager de l'enseignement de saint Paul cette idée nouvelle et déformatrice, et la développer comme une conclusion inéluctable, il convient de reconnaître qu'elle était déjà implicitement renfermée, avec son énergie essentielle, dans la pensée même de Paul. En instaurant le dogme du péché originel, c'est-à-dire le dogme du Christ, Paul altéra le sens de l'Evangile.
Cette altération est aggravée par un nouveau dogme, qui déterminera la forme catholique du Christianisme. Paul, l'apôtre de la foi, peut être appelé le premier théologien de la grâce. Dans son épître aux Hébreux, il déclare que « la foi rend présentes les choses que l'on espère, et elle est la preuve certaine de ce qui ne se voit point » (73). Mais cette foi est gratuite, c'est-à-dire accordée par Dieu comme un don. Invoquons sans cesse la grâce divine. Ici encore l'esprit pressant de Paul fait sortir des paroles de Jésus le dogme le plus contraignant. On sait ce qu'il deviendra dans la théologie postérieure, lorsque le manichéisme, qui exagère la corruption de l'homme, et le pélagianisme, qui exagère sa pureté, paraîtront à saint
Augustin compromettre le dogme de la grâce.
L ORGUEIL lUMAIN.
Jésus ne supprimait pas le naturalisme primitif. Il l'ennoblissait au contraire, puisqu'il voyait dans la nature l'œuvre, lumineuse et bonne, de Dieu. Paul couvre la nature du voile assombri que répand le péché et sa pensée âpre et pathétique ne tarda pas à dissoudre l'optimisme qui enivrait le Christ et ses premiers disciples,
Jésus montrait le prix infini de la vie intérieure, de la pureté, de la fraternité et de l'amour, mais il maintenait la valeur profondément bonne de l'univers. C'est pourquoi je ne puis souscrire à ce jugement de M. Harnack que « l'Evangile repose sur l'opposition de Dieu et du monde » (TA). Paul, qui recommande au chrétien la méditation perpétuelle de la rédemption et de la grâce, détourna le christianisme de la simplicité et de la confiance galiléennes. Je partage donc cette opinion de M. Harnack : a Paul B, posé l'Evangile sur cette antithèse : l'esprit et la chair, la vie intérieure et la vie extérieure, la mort et la vie » (75).
La nature se dresse souvent, devant les yeux ravis de Jésus, comme une compagne ou comme un témoin de la bonté de Dieu. Au contraire, la pensée combative de Paul, toute tendue dans l'affirmation de la foi et de la grâce, semble oublier et mépriser la nature.
Paul a porté le trouble dans renseignement harmonieux de Jésus. Il subordonna la morale chrétienne, sans dogmes, « sans époque », uniquement fondée sur le culte de la simplicité et sur l'amour du Père, à des pensées nouvelles qui entraîneront tous les dogmes déformateurs.
Par l'enseignement de Paul, la morale était susceptible de s'étendre à travers le monde. Cette extension fut rapide, adroite, ardente, semblable à une conquête. D'abord, pour s'imposer à l'hellénisme, le Christianisme résolut de l'absorber. Car l'hellénisme était puissant, et le néoplatonisme, conciliant la pensée grecque et l'esprit oriental, avait propagé l'influence de la sagesse antique et semblait capable de conquérir l'univers. C'est pourquoi les Pères de l'Eglise envahirent l'hellénisme (76). On peut suivre, comme à la trace, cette invasion victorieuse qui commence dans l'Asie Mineure, se répand à travers la Grèce et se déploie sur l'Empire romain. Mais, dans cette conquête, on distingue le double élément de l'apport et de l'emprunt. Le Christianisme détruit les parties caduques et s'assimile les parties vivaces. Ils'adap-
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tera toujours à ce qui résiste. La première forme de la vie historique du Christianisme laisse voir cette série d'emprunts et d'innovations. La doctrine se charge d'idées étrangères. Justin et Clément, et Basile, Athanase et Jérôme seront les disciples des premiers Grecs. Pour saint Augustin, le néoplatonisme deviendra, selon l'expression d'A. Sabatier, « la vraie introduction à l'Évangile » (77). Enfin le platonisme sera incorporé avec plus ou moins d'aisance dans la dogmatique, et Aristote, malgré la fondamentale opposition de sa métaphysique à la doctrine chrétienne (78), aura l'autorité d'un Père de l'Église.
En se répandant par ce mélange d'adaptation et de créations, la doctrine surcharge la simplicité de l'œuvre du Christ. Il ne convenait pas de greffer sur la pensée de Jésus, déjà démunie par saint Paul de la confiance dans la nature, l'œuvre subtile de la philosophie grecque, et de répandre ainsi parmi les hommes des dogmes obscurs devant les quels la raison s'arrête et l'harmonie de l'humanité se dissout. Il convenait au contraire de revenir à la doctrine primitive, fondée sur la bonté de Dieu et de la nature, vivifiée par le charme souverain de la douceur galiléenne, ennoblie par le nouveau souci d'approfondissement de la vie intérieure.
L'œuvre des Pères de l'Église altéra la pensée du Christ, en greffant sur la morale de Jésus la métaphysique grecque (79).
La doctrine chrétienne, après s'être assimilé la force intellectuelle de l'hellénisme, a voulu s'appuyer sur les forces sociales du génie latin. Un enseignement essentiel de Jésus, la séparation de la vie religieuse et de la vie civile, est oublié, et ceux qui se réclament de l'Evangile utilisent les cadres de la vie romaine. Plus préoccupés d'assurer l'organisation politique de la foi que de garantir sa pureté et sa simplicité primitive, les Chrétiens adaptent aux formes de la hiérarchie sociale les manifestations visibles du culte. Mais ces formes politiques amènent l'insertion de dogmes nouveaux qui dénaturent la pensée fondamentale du Christ. Dans l'évolution des choses humaines, l'idée agit sur les formes sociales, mais les formes sociales réagissent sur r*idée, et la modifient. Je n'ignore pas que les formes visibles d'un culte commun aux fidèles sont nécessaires pour soutenir un fond impalpable (80), mais il ne faut pas qu'elles deviennent essentielles, obscurcissent ce fond primitif, étouffent ou altèrent par leurprépondance l'énergie qu'elles doivent envelopper et maintenir (81). Or
rhistoire de TÉglise est l'histoire de ces additions et de ces surcharges. Pour se façonner à l'organisation romaine et utiliser la force de sa hiérarchie, les Chrétiens déplacèrent le centre de la vie chrétienne. Jésus avait fondu intimement la religion et la morale, le culte de Dieu et la vie intérieure. Les Chrétiens subordonnent de plus en plus la vie intérieure aux exigences des rites, aux manifestations extérieures, ecclésiastiques, du culte. Le municipe se fond avec la paroisse; la province avec le diocèse. Cette organisation est extérieure et semble de pure forme : en fait elle entraine un changement dans la doctrine; car, au n* siècle, l'évèque est placé au-dessus de l'assemblée des fidèles; au iv* siècle, les conciles œcuméniques absorbent le pouvoir des évoques, et le pape domine cette hiérarchie, comme César règne sur l'Empire. Enfin, pour éviter les conflits entre les conciles et le pape, le dogme de l'infaillibilité, longtemps désiré, longtemps combattu, est proclamé. Le concile de 1870, en le consacrant, a parachevé l'œuvre séculaire qui tend à organiser politiquement une œuvre essentiellement intérieure et morale, à fortifier la prédominance de l'Eglise et son sacerdoce, à établir sur les ruines de la primitive démocratie chrétienne
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une monarchie absolue, organisée minutieusement dans ses plus obscurs rouages, et dirigée par la pensée infaillible du successeur de saint Pierre (82).
Ainsi le génie latin servit à répandre à travers le nionde la doctrine hellénico-chrétienne.
Saint Augustin groupe et systématise l'œuvre poursuivie pendant trois siècles, d'abord en développant la doctrine de saint Paul (83) et en la tournant davantage au mépris de la nature, ensuite en identifiant l'Église avec le royaume de Dieu (84).
Aucune âme ne fut plus brûlante, plus passionnée de vérité. Longtemps il erra dans l'inquiétude et promena une mélancolie insatiable dans les méditations de l'étude et les agitations de la passion. Mais, quand il crut voir la vérité, quelle assurance dans la conviction! quelle âpreté dans Tattaque!
Le 21 avril 387, il reçut le baptême : de ce jour date la transformation dans le sens pessimiste de la doctrine chrétienne (85).
Je ne retiens de son œuvre que deux livres essentiels : La grâce et le libre arbitre et La cité de Dieu. Dans le premier, il traite la question de
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la Providence et de la liberté humaine. Je n'ai pas à refaire la dissertation, fine et nette, de Bersot. Il suffit de mettre en lumière la conclusion qui se dégage des textes (86).
L'œuvre d'Augustin est accablante pour la liberté humaine. Le souvenir du péché originel pèse sur cette pensée si forte et l'incline aux conclusions les plus décourageantes. Avant la faute, l'homme vivait dans l'harmonie et dans la lumière. Après la chute, l'homme succombe dans la passion et se dissout dans la révolte. Il a perdu la liberté, car la dure nécessité de pécher a suivi sa faute {secuta est peccantem peccatum habendi dura nécessitas). Si Dieu n'intervient pas, notre faiblesse est irrémédiable et notre corruption invincible. S'il lui plaît d'intervenir, il agit en nous par un acte inévitable et insurmontable (indeclinabiliter et insuper abiliter). Que l'homme fasse le mal ou le bien, il est toujours poussé par une force irrésistible. La doctrine de la grâce que Paul inaugure est développée par Augustin avec un accent plus farouche. C'est pourquoi son œuvre, malgré ce qu'elle présente de haut et de grand, est viciée dans son principe par cette doctrine accablante. L'optimisme de Jésus est écarté de la doctrine chrétienne (87).
La cité de Dieu est un Discours sur l'Histoire universelle. Livre vaste comme les deux mondes qu'il met en présence! La première partie proclame la mort du paganisme : c'est le suprême combat qui précède la victoire de la religion nouvelle. Dans la seconde partie, cette victoire est justifiée par le contraste entre l'œuvre disparate des païens et l'idéal du Christianisme. L'idée essentielle du livre est dans l'opposition de deux conceptions de la vie : la vie « selon la chair » et la vie « selon l'esprit ». Dans la première, l'homme prend pour guide la nature; dans la seconde, il s'en détourne pour se replier sur lui-même. Le Païen, c'est l'homme selon la nature. Le Chrétien, c'est l'homme selon la loi nouvelle. Avec une éloquence passionnée, en des phrases heurtées, ardentes, qui contrastent avec l'art cadencé et académique de ses premiers ouvrages, Tévêque d'Hippone veut démontrer cette conclusion : la vie présente est méprisable, et la nature est décevante et malsaine. Sur le monde chrétien, il fait retentir une leçon de défiance à l'égard de la nature et de la raison humaine, un appel à l'ascétisme. L'écho de sa voix couvrira tous les bruits du moyen âge y et prolongera son accent dans les œuvres les plus émouvantes conçues par l'esprit chrétien.
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L'auteur de V Imitation s'attache à cette pensée pessimiste, et la développe dans son livre qui unit tant de douceur à tant de désespérance. Livre d'un accablé qui trouve une volupté divine à éteindre en lui tous les désirs humains! Livre insinuant et pathétique qui fait fleurir l'allégresse sur le champ dévasté par le dédain de l'éphémère l
La parole de saint Augustin se fait entendre encore dans l'œuvre de Calvin avec un accent plus sombre, plus frénétique. Sa doctrine forme la substance de l'enseignement de Bossuet, non seulement dans son Discours sur V Histoire universelle qui résume la partie historique de La Cité de DieUy mais dans ses plus significatifs sermons. Enfin on entend un écho poignant du sombre génie d'Hippone dans les Pensées de ce Pascal, qui a toujours vécu dans l'extrême du sentiment et de la pensée.
Ainsi la doctrine chrétienne est fondée, de plus en plus, sur le mépris de la nature.
Proclamons ici l'audace et la faute de l'orgueil chrétien. La pensée du Christ avait, par elle-même, une valeur universelle. Simple et profonde, elle étendait sa maîtrise inépuisable sur le domaine de la morale. Elle l'emplissait tout entier. Elle réservait sans doute le domaine de la nature, c'est-à-dire la science : elle déclarait du moins que
la nature est la face visible de Dieu, et que Thumanité et l'univers doivent vivre, dans l'harmonie et la confiance, sous l'œil bienveillant du Père. Mais la pensée des théologiens altéra la simplicité de cette attitude, en voulant plier à ses dogmes tout l'homme, toute la vie humaine, tout l'esprit humain, toute la vie sociale. Ici encore l'orgueil humain accomplit son œuvre de conquête et de ravage.