‹ L'orgueil humainChapitre 18 sur 45 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Réponse aux objections.

I. — Dans la maison du Christ, il y a place pour les tendres et pour les ardents : saint François d'Assise. — Réponse : la portée de l'œuvre de saint François. — Les résultats de la cri-' tique contemporaine : Renan, Gebhart, Sabatier, Arvède Rarine. — Le génie hardi et lucide de saint François. — La reprise du naturalisme primitif selon l'esprit du christianisme galiléen. — L'œuvre de saint François s'oppose à l'œuvre de saint Augustin.

II. — Le naturalisme des romans de la Table Ronde. — Le règne de la nature semble recommencer. — La Nature, personnage essentiel. — La Table Ronde et la poésie moderne. — Mais ce naturalisme prolonge le naturalisme primitif et montre son énergie invincible : le Christianisme s'y adapte. — D'ailleurs, ce naturalisme est subordonné à la foi.

m. — L'art gothique et l'amour de la nature. — Le commentaire enthousiaste de Ruskin. — Le clergé et les artistes. — Ij'œuvre spontanée et individuelle des sculpteurs. — L'imagina tion dérobée aux contraintes du manuel et du dogme

Conclusion.

Notre conclusion sur les déformations successives de la pensée du Christ et le développement de l'orgueil chrétien est grave. Elle paraîtra surprenante à ceux qui s'attachent au christianisme. Il convient donc d'écouter les objections qu'ils

adresseront à nos critiques, les uns avec tristesse, les autres avec violence. Il convient surtout d y répondre, non pas pour accroître leur tristesse ou pour amortir leur violence, mais pour insti** tuer en toute loyauté un grave débat, et garantir la sincérité de ma pensée dans l'établissement de ses conclusions.

On me dira d'abord : Vous rétrécissez l'œuvre du christianisme. Vous accusez à plaisir le relief des doctrines et l'opposition des tendances. Vous faites retentir sur l'harmonie de l'œuvre chrétienne les inévitables dissonances apportées par les caractères des hommes. Il faudrait reconnaître que, dans la maison du Christ, il y a place pour les tendres et pour les ardents, pour les pacifiques et pour les combatifs. La pensée de Jésus résonne dans la parole douce de saint François d'Assise aussi bien que dans la voix, plus âpre, de saint Augustin. Il est vraiment étrange qu'on «'étonne de trouver dans l'évolution du christianisme la diversité des aspects. N'oubliez pas que l'œuvre du Christ se déploie dans l'histoire et se manifeste avec la collaboration des hommes.

Mais, si les formes extérieures se modifient, le fond essentiel demeure immuable, intangible.

Je reconnais que saint François d'Assise est plus près de Jésus que de saint Augustin, mais, ce qui est grave, l'œuvre de saint François condamne l'œuvre de saint Augustin. En reprenant la tradition galiléenne, il fait ressortir l'inutilité et le danger des surcharges. La vie entière de saint François proteste contre les déformations apportées à l'enseignement du Christ.

Grâce aux travaux des Renan et des Gebhart, des Sabatier et des Arvède Barine, nous pouvons aujourd'hui dégager l'œuvre de saint François des légendes naïves et souvent niaises où elle est encore défigurée. Car l'imagerie religieuse contemporaine présente comme un ascète pacifique, joyeux et un peu bêlant ce réformateur hardi et lucide, capable de plier la réalité à son rêve et aboutissant par des réformes pratiques à la plus radicale des révolutions sociales.

Saint François nous montre comment le vrai sentiment de la nature est capable de prévenir les altérations des rapports entre l'homme et la nature, et maintient dans l'âme et dans l'esprit le besoin des allures directes, l'énergie du spontané, le sens de l'action.

Il aima passionnément la nature, et s'attardait à la contempler, et laissait pénétrer en lui Tharmonie qu'elle insinue lentement, inévitablement au fond de nous-mêmes. Il observa ses formes les plus hautes et les plus simples. Il conversa avec le soleil et les étoiles, les fleurs et les oiseaux, la source et la montagne, et rapporta de cette contemplation, non pas la méla.icolie morbide que les affaiblis imposent à la nature, mais un sentiment frais de la vie, le besoin de participer à l'ardeur de l'existence universelle.

H aima les êtres fragiles et délaissés, et les estima aussi émouvants que les grandeurs humaines, car, dans la nature, le fragile fraternise avec l'énorme. Dans le fond redoutable des plus lointaines montagnes s'épanouissent les plantes les plus humbles, fougères délicates, mousses herbues et molles, et les caresses de l'eau et du soleil s'exercent sur elles aussi voluptueusement que sur les sapins.

Il se détourna des puissants, de tous ceux qui délaissent les vertus intérieures et l'admiration de la nature pour s'appuyer sur les forces matérielles, parce que ces puissances orgueilleuses accablent la seule énergie créatrice : la pureté d'une âme simple, directe, en contact avec la nature.

Ce grand poète, qu'on représente comme un rêveur égaré parmi les bois et n'écoutant que le murmure des sources, recommanda la pédagogie la plus sûre en donnant l'exemple d'une vie r)rthmée par le double élan de la méditation dans la prière et du labeur dans la vie pratique. C'est le rythme même de l'univers. Les formes de la vie se recueillent et s'épanouissent : ainsi nos méditations patientes doivent précéder nos actes les plus décisifs.

L'œuvre de saint François, d'abord obscure, connut réclat et les bruits du triomphe. Ce fut, dans l'univers chrétien, d'abord une régénération soudaine produite parle charme invincible de ce qui est simple et direct comme la nature, puis l'inquiétude et le désarroi parmi les puissants du monde. Car les légistes de Frédéric II et les diplomates de la papauté d'Avignon s'effrayèrent devant cette œuvre nouvelle, redoutable comme la franchise, et ils se liguèrent pour contenir cettQ voix qui prolongeait parmi les hommes l'enseignement simple et sans dogme de Jésus.

La réforme de saint François consiste dans le retour au Christianisme de l'Evangile. Il renouvelle l'enseignement du Christ, et garantit nos remarques sur l'optimisme de Jésus, sa confiance dans

la nature, et l'équilibre, plein de joie, qu'il établit entre la beauté évidente des choses extérieures où la bonté de Dieu se manifeste et la beauté nécessaire de notre vie intérieure disciplinée par l'amour de Dieu.

Donc la religion de saint François est la reprise du naturalisme primitif, selon l'esprit du Christianisme galiléen. Le christianisme romain, modifié par la pensée des Pères, des Théologiens et des Conciles nous dit : La nature extérieure est décevante et dangereuse. Notre nature intérieure est corrompue. Notre existence se passe dans le mensonge et dans les ténèbres. Donc consolidons les appuis qui soutiendront nos pas chancelants. Multiplions les formes extérieures de la prière, les rites et les exigences du culte. Fortifions la vie de la foi par la vie des œuvres. — Saint François, comme Jésus, nous dit : Dieu est bon et il est en nous. La nature est la manifestation de sa bonté et de sa grandeur. Regardons-la avec un cœur simple et méditons son enseignement. Ayons confiance en elle. Nos inquiétudes sont des défiances injustifiées. Notre fragilité sera soutenue par sa force. Allons à la nature et nous trouverons partout le sourire et la main affable de Dieu.

L'attitude de saint François, qui prolonge celle

L*OROUEIL HUMAIN. 10

146 L'CEUVRE DU CHRISTIANISME

de Jésus, découvre l'inutilité et l'erreur de l'œuvre théologique postérieure qui n'a pas enrichi, mais déformé l'enseignement du Christ.

Une seconde objection mérite d'être exposée et discutée. On dit : Considérez les romans de la Table Ronde, où s'exprime avec spontanéité l'âme du moyen âge. Vous y trouverez l'expression, peut-être incomparable, de l'admiration de la nature. Loin d'altérer le sentiment des beautés naturelles, il semble que le Christianisme l'ait élargi, en répandant sur les formes de l'univers Taction multipliée de la vie religieuse.

Je reconnais que les romans de la Table Ronde ont répandu une conception de la nature qui a rafraîchi les sources de l'imagination poétique. Même ils me paraissent saisir et exprimer les beautés naturelles avec plus d'abondance et d'éclat que la poésie grecque. Nous serons toujours sensibles aux efforts de ces artistes grecs qui ont su décrire, comme un décor qui s'anime, la nature autour de l'humanité. Mais poussés par un invincible besoin d'enserrer la beauté des choses dans le contour net de la figure vivante et de plier toute

la vie à la loi de notre pensée, les Grecs, dont nous avons dévoilé Terreur, représentent la nature en lui donnant nos passions et ne la poétisent qu'en la parant de la figure humaine. Au contraire, dans nos romans, la voix que prend l'univers n'est plus Técho de notre voix et les formes dont il se revêt ne sont plus l'expression sympathique de nos sentiments. La nature a cessé d'être la traduction plastique et le cadre pittoresque de l'humanité. L'homme n'occupe plus le centre du tableau et n'impose plus à la vie les décisions de sa raison. Le règne de la nature semble recommencer. Une existence frémissante, subtile et formidable circule dans la forêt, murmure dans la fontaine, agite la mer et soulève la montagne. Au lieu de plier aux proportions de sa fragilité l'énorme vie de l'univers, l'homme s'épanouit dans l'ample sein de la nature. Dès lors les sources de la poésie se déplacent; elles ne résident plus dans l'humanité, mais dans le fond insondable des choses. Les romans de la Table Ronde ont créé la poésie moderne, en montrant que l'existence des hommes est enveloppée par la nature qui ne se borne plus à l'encadrer, mais s'anime d'une vie personnelle, mystérieuse, accablante.

Mais ce naturalisme est le prolongement du

naturalisme primitif, dont nous savons que Jésus s'accommode, et que la pensée théologique altère. Ces survivances sont inévitables. Elles démontrent l'indéracinable instinct qui rattache l'homme à la nature. Cette forme extérieure de la religion échappe à la tradition officielle de la doctrine. Le Christianisme s'y adapte, car il tolère ce qu'il ne peut détruire, mais son principe interne la repousse. Il est difficile de maintenir longtemps cette alliance. Il est impossible de mêler la religion transformée par les dogmes au naturalisme qui contredit le principe de ces dogmes. Comment pourrait-on associer l'élan spontané vers les choses et la défiance imposée par la doctrine? Il convient d'ailleurs de dissiper l'équivoque. Dans ces romans, la pensée religieuse impose à la nature de fréquents et insoutenables travestissements. La nature n'a besoin d'aucun patronage. Elle ne réclame que le respect de ses forces, l'observation de ses lois. Le naturalisme de la Table Ronde repose sur une conception de la nature enfantine et périmée. La conception redressée de la nature repousse la religion naturaliste des romans de la Table Ronde.

in

Enfin les admirateurs de l'art gothique, surpris par notre conclusion, diront sans doute :

La cathédrale est l'expression d'un amour ardent pour la nature. Vous vous étonnez des erreurs commises dans l'interprétation symbolique des forcés naturelles. Pourquoi demandez-vous aux hommes du moyen âge un savoir alors inaccessible, et une méthode que le génie des savants n'avait pas encore définie? Nous savons bien que la science, encore obscure, use de procédés enfantins, ignore ou travestit la pensée d'Aristote, confond la science et la magie. Ces erreurs sont imputables, non pas au dogme chrétien, mais à l'esprit même du moyen âge. D'ailleurs vous ne remarquez pas que les beautés de l'univers trouvent dans la cathédrale une. expression gracieuse et forte. Avec quelle joie les artistes qui ont collaboré à l'édifice ont décrit les formes de beauté qu'ils observaient autour d'eux!

Assurément il serait fâcheux de souligner avec un air de scandale les erreurs scientifiques du moyen âge et de s'étonner des lacunes de sa cosmologie. Il serait plus fâcheux encore de se dérober

150 L'ŒUVRE DU CrmiSTIANISME

à l'admiration du gothique et d'oublier les commentaires enthousiastes de Ruskin (94). Mais ce sentiment de la nature, ce culte reconnaissant pour les plantes familières prouve la force invincible de l'amour de la nature. Voilà des artistes, dressés à la discipline religieuse, et qui mettent leur art au service du clergé et traduisent avec scrupule dans le langage des pierres le symbolisme imposé par le dogme. Mais livrés à eux-mêmes, et maîtres de leur inspiration pour les parties négligées de la cathédrale, ils laissent s'épanouir leur admiration passionnée de la terre natale. La place même de ces œuvres, dissimulées dans les parties secondaires de l'édifice ou dans les endroits élevés que l'œil nu ne discerne pas, démontrent qu'elles sortent de l'inspiration libérée, et composent des divertissements que le prêtre méprise et laisse passer. Ce naturalisme ne s'exprime pas d'après la pensée religieuse, mais indépendamment de son action. C'est pourquoi ces créations individuelles scandalisaient souvent les dignitaires du clergé. Ces motifs décoratifs, imitations ingénieuses d'étoffes byzantines, traductions des miniatures anglo-saxonnes et des enluminures, ou transcriptions plastiques de la vie des choses, n'étaient guère compris que par les artistes. Ils échappaient

alors aux indications du manuel, obéissaient à leur imagination et faisaient de l'art pour l'art. Avec quelle joie ils reproduisaient les plantes de la terre natale, la fougère et la renoncule, le trèfle et le persil, le fraisier et le lierre, plantes maternelles qui tapissent nos bois, flore familiale que leurs yeux d'enfants admiraient dans la plaine ou sur la montagne! Toute cette parure délicate qui s'enroule le long des chapiteaux et sous la voussure du portail est Tœuvre exquise de leur imagination dérobée aux contraintes du dogme (9S).

Nous avons dû, dans cette discussion, nous attacher au principe interne et aux dogmes essentiels du Christianisme. Malgré le charme exquis de la pensée franciscaine, malgré la poésie du naturalisme de la Table Ronde, malgré la fraîcheur du sentiment de la nature qui s'épanouit sur les pierres des cathédrales, il est nécessaire de retenir l'idée primordiale qui, depuis l'enseignement de Paul et d'Augustin, dirige l'esprit chrétien. Il n'est pas possible de méconnaître que le Christianisme de ceux qui se disent les vicaires du Christ considère ou médite une faute originelle, une déchéance profonde, la venue d'un médiateur, la mort sanglante de ce médiateur, et

le sang injustement versé et recouvrant le monde indigne des pécheurs, le désir toujours inquiet de la grâce et la perpétuelle menace du refus de Dieu. Jésus fortifiait le naturalisme primitif en le rattachant à l'amour du Père, mais les dogmes nouveaux dénoncent la nature comme un principe de divertissement et de mort. La Grèce, en travaillant à Tapothéose de l'humanité, a déchaîné les maux de l'orgueil, les discordes intellectuelles, l'indiscipline, toutes nos infortunes. Le Christianisme, en combattant le culte de la nature, nous a détournés davantage de chercher dans la nature l'enseignement qu'elle renferme : le respect de la loi, le sentiment des solidarités réciproques, la compréhension de la mort, la pensée incessante et tranquille de notre fragilité, le besoin permanent d'appuyer cette fragilité sur la puissance inépuisable des choses. Il recommande la modestie, mais cette modestie même est la forme la plus subtile et la plus implacable de l'orgueilj parce qu'elle se glorifie de la collaboration de la grâce divine. Il proclame l'immoralité fondamentale de l'incroyance, la vanité de ses efforts pour établir une loi immuable et assurer l'union des hommes. Il affirme que la croyance est la base de la morale, et il dénie l'efficacité de nos pensées

loyales et libres. Avec les gestes et les mots de rhumilité, il répand un enseignement accablant, que hérissent les dogmes, les prescriptions d'une Révélation immuable et inaccessible, les préoccupations et les menaces de la vie éternelle. Ainsi l'esprit chrétien, même libéré des erreurs du moyen âge, continue à déplacer Taxe de la vie humaine. Au lieu d'épurer et de fortifier le culte primitif de la nature, il impose à l'homme l'acceptation initiale d'une doctrine mystérieuse qui jette la pensée dans la révolte ou l'étonnement. Qu'elle est coupable et lamentable l'illusion de l'orgueil chrétien! Pourquoi ne voit-on pas que l'union des hommes ne peut se faire que sur des principes clairs, constants, intangibles, perpétuellement approuvés et imposés par les lois de la nature? Je crois que le sentiment religieux, c'est-à-dire l'angoisse devant l'inconnu, est indéracinable, et je sais que la nature, étant infinie, se pare d'une majesté solennelle qui courbera toujours les hommes dans le respect. Mais blâmons l'aveuglement de ceux qui ne comprennent pas la nécessité d'établir une morale indépendante et d'aider à son triomphe. La conscience moderne, qui pèse et juge les dogmes, a des exigences inaliénables. Il faut obéir.

Page 1