PREMIERE PARTIE L'esprit humaniste
I. — Dante. — Les discordances de son œuvre : impossibilité de la plier à Tunité. — Les divergences de la critique : Ozanam, Scherer, Edouard Rod, Gebhart. — La pensée antique. — La théologie du moyen Age. — L'air anxieux de Dante. — Le mépris dantesque.
II. — Pétrarque. — Subordonnons son œuvre poétique à son œuvre de penseur. — L*accord se fait dans la critique : Renan, Voigt, Carducci, Gebhart, de Nolhac. — L'instauration de l'humanisme : la bibliothèque, les manuscrits, les ruines antiques.
— Le programme et la méthode de l'humanisme.
UL — L'œuvre de Pétrarque est reprise et menée au triomphe.
— Le cardinal Bessarion et les manuscrits grecs. — L'imprimerie aldine et le temple de l'humanisme. — LUn-octavo et le caractère aldino ou italique. — Les Adages d'Erasme et la Défense et Illustration de Du Bellay : le chant de triomphe de l'humanisme.
lY. — Appréciation de l'œuvre humaniste. — Les réserves
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nécessaires. — La reprise de Terreur grecque. — Le règne du livre. — L'esprit livresque. — Le dilettantisme. — Le narcissisme intellectuel. — Nécessité de fonder, sur le culte et la science de la nature, Toeuvre de l'orgueil humaniste. — Un exemple : les Essais de Montaigne et la banqueroute de Thumanisme. — La dérision de Térudition humaniste. — La défiance de TefTort, de la science livresque, de la mémoire. — Faut-il parler du dogmatisme de Montaigne? — Sainte-Beuve et M. Faguet. — L'inévitable vagabondage. — Le livre des Essais est tout en grâces. — L'armature manque. — Le Journal de voyage en Italie : Montaigne devant la nature. — L'œuvre de ravage des Essais. — L'effroi des grands dogmatiques du xvir siècle devant le livre de Montaigne.
Au début des temps modernes, Dante apparaît avec l'énigme de son regard troublé par sa colère et ses terreurs. S'efforcera-t-il de ramener les hommes au naturalisme primitif, épuré et fortifié par sa sagesse? Va-t-il prolonger le rêve grec? Voudra-t-il apporter aux dogmes de l'Eglise l'illustration de ses commentaires et le prestige de son adhésion?
L'œuvre de Dante vaut par ses discordances.
Elle nous apporte une leçon par son impuissance même à demeurer nette, logique, décisive. Elle est émouvante par le déroulement de ses lueurs et de ses ténèbres. En vérité il ne convient pas de plier cette œuvre, pathétique par son chaos, à l'unité et à l'harmonie.
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Les divergences de la critique proviennent du désir de discipliner Tindisciplinable. Ozanam croyait que Dante est le parfait chrétien du xui* siècle. — Mais le génie de Dante briserait le cadre des Églises les plus larges, et l'audace de sa pensée jugeait, en dernier ressort, tous les dogmes. Ce chrétien est Tennemi du Saint-Siège, admire l'œuvre d'Averroès le maudit, et de Siger de Brabant, l'adversaire de saint Thomas, place au Purgatoire ceux qui ont subi l'anathème^ et met en Enfer plusieurs papes.
Scherer voyait dans l'œuvre de Dante l'expression successive de son autobiographie : la Divine Comédie, qui prolonge la Vie nouvelle, apporte l'histoire de sa vie et de sa pensée, de son ascension lente vers la lumière. — Mais le génie de Dante ne peut se fixer à soi-même : il se projette invinciblement dans l'univers, dans tout le passé et dans tout l'avenir, et son œuvre n'a pas seulement l'accent d'une autobiographie passionnée, mais d'une confession universelle où l'humanité fait entendre ses angoisses.
M. Rod dégage dans la Dmne Comédie les formes de la pensée et de l'art du moyen âge. Dante, par sa science et sa foi, par son art et par sa philosophie, appartient à son temps et ne prévoit pas
l'avenir. — Mais le long cri déchirant qui sort de son œuvre montre la lutte de conceptions inconciliables. Dante en exil le long des routes, c'est Dante exilé de son siècle et méconnu de ses contemporains. Il ne faut pas donner à son œuvre une portée passagère, ni l'éphémère accent d'un simple document historique.
M, Gebhart est plus frappé par le tour nouveau de sa pensée et de son art. La Divine Comédie serait la première manifestation de l'esprit de la Renaissance, car la manière du psychologue et le ton de l'artiste prennent déjà des formes, un accent tout modernes. — Pourtant le génie de Dante se rattache au moyen âge et se libère difficilement des contraintes de la scolastique. La théologie pèse sur sa pensée, son art et sa conception de l'univers, et la lumière de l'humanisme n'a pas dissipé les ténèbres où s'agite son tourment. Son art enfin mêle aux gaucheries des primitifs les heurts d'une forme qui ne supporte aucune discipline.
Donc il convient de maintenir à cette œuvre son air tumultueux, car son enseignement est dans son tumulte même.
Toute la sagesse antique se trouve dans le Convito (96). L'admiration pour le passé éclate
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encore, dans la Divine Comédie, par le culte pour Virgile (97), mais Dante ne s'est pas satisfait de la pensée des anciens et la tristesse de Virgile révèle un profond désenchantement. D'autre part, la théologie déroule tous ses cadres dans la Divine Comédie, et se subordonne les imaginations les plus spontanées du poète. Béatrice, qui, dans la Vie nouvelle, exprime le type de l'amour, représente ensuite la cité parfaite, une sorte de Florence idéalisée, et devient enfin le symbole de la théologie, contenant la vérité et la beauté éternelles. Mais ce symbolisme flottant mêle Texpression du passé aux pressentiments de l'avenir, et il arrive que la théologie se moque de la théologie et la condamne.
Ainsi Dante porte en lui le monde antique et le monde chrétien. Or son génie, le plus pressant et le plus intense des génies, lui permet de saisir à fond et d'exprimer à fond tous les sentiments de l'âme. Il a créé une sorte de pittoresque intérieur, qui réunit toutes les ressources du plastique et du pathétique, comme s'il voyait, de son regard insatiable, les cataractes de nos inquiétudes, les retraites où se cachent nos vices, les pics ardus de nos exaltations, les nuages où s'agitent les tempêtes de nos désirs. De là son air anxieux, son
accent âpre et brusque, l'éclatant et le farouche de son ironie : une ironie qui ne s'attarde jpas à signaler nos ridicules, une ironie qui interroge le destin et plonge à la source de nos malheurs, une ironie qui rit et sanglote. C'est le mépris dantesque devant les heurts de ces deux mondes qui s'agitent en lui et qu'il n'a pas disciplinés. L'œuvre de Dante proclame qu'il faut sortir de ce tumulte et de ces ténèbres et que l'homme n'a pas encore trouvé l'apaisement.
Pétrarque s'efforce d'apporter la lumière et l'ordre dans ce chaos de la vie humaine.
Il enseigne une conception nouvelle de la vie, en inaugurant l'humanisme, qui se répand d'abord dans l'Italie, rayonne sur les nations voisines, apporte un idéal et une méthode aux génies les plus différents. Aussi était-il sage de subordonner son œuvre poétique à son œuvre de penseur.
Renan avait raison d'admirer dans Pétrarque « le premier homme moderne », et le créateur de la philologie (98). — L'enthousiasme de Voigt est aussi justifié : « Ce n'est pas seulement dans l'histoire littéraire de l'Italie, mais dans celle du
monde civilisé, dans celle même du développement de Tesprit humain, que le nom de Pétrarque brille comme une étoile de première grandeur » (99). Ce jugement de Carducci définit avec précision l'innovation essentielle de l'enseignement de Pétrarque : « Il a donné aux nations occidentales, liées jadis par la théologie, un lien tout autre, philosophique et littéraire; dans cette Europe, sujette encore au pouvoir ecclésiastique et féodal, il a fondé une puissance nouvelle hors de l'Eglise et hors de l'Etat, toute morale, toute moderne, la République des Lettres » (100).
M. Gebhart se plaît à suivre, dans les œuvres de Pétrarque, « le jeu libre de la vie intellectuelle » (101); et M. de Nolhac complète, d'après des documents nouveaux, la définition de l'œuvre de « l'initiateur de la Renaissance », de « l'humaniste qui a clairement montré dans l'antiquité la source de tout enseignement littéraire et moral » (102).
Dans l'œuvre de Dante, où se heurtaient les conceptions les plus contradictoires, il dégage le culte de Tantiquité et le présente comme le régénérateur nécessaire. Avec une persévérance infatigable, il réunit les instruments de ce nouveau culte. L'antiquité était, sinon perdue, au moins
égarée et dispersée dans le demi-jour d'une fausse science. Le premier des modernes, il entre dans la familiarité des esprits antiques. Il apparaît comme un explorateur. Il goûte la joie des conquêtes dans une région inconnue. Il arrache & la nuit les manuscrits des grands Latins. Les sources enfouies dans la terre, il les fait jaillir et il s'en abreuve. Virgile et Cicéron, Tite-Live et Horace, Properce et Catulle sont lus avec autant de piété que la Bible, et son allégresse de commentateur chante, en notes claires et savantes, dans les marges de ses exemplaires.
C'est pourquoi il convient de l'évoquer, non pas au bord de la Sorgue, parmi les fantômes souriants ou mélancoliques de Laure, mais dans sa bibliothèque (103), avec le cortège des maîtres de l'antiquité latine (104). Là, il établit le culte de l'esprit et prépare le règne de la littérature. Il groupe dans son cabinet de philologue les manuscrits, les médailles, les croquis des ruines antiques, toutes les armes nouvelles de l'archéologie et de la grammaire, de la numismatique et de l'art (105). On sent qu'il a conscience de l'œuvre d'émancipation intellectuelle qui se prépare.
Pétrarque apporte un programme : le retour à l'antique; — une méthode : le commentaire phi-
lologique des livres, — et Tinstrumeiit de ce nouveau labeur : la bibliothèque, qui s'ouvre déjà à la restauration de ce décor pittoresque où rame du passé n'est qu'endormie et palpite encore.
Je ne discute pas ici la valeur de cette conception morale, mais il convient de signaler l'ardeur et les longs espoirs qui entraînent l'initiateur de la Renaissance et soutiendront après lui les conquérants de Tàme antique (106).
Après Pétrarque, voici le cardinal Bessarion, dont le rôle historique, qui fut considérable, dépasse le talent personnel, qui fut médiocre (107). Il étend et prolonge la discipline de son maître. Pétrarque a groupé la littérature latine : Bessarion réunit les œuvres de la pensée grecque. Ce diplomate helléniste, après avoir essayé de réconcilier les églises grecque et latine, rapproche et confond les cultes de Rome et d'Athènes. Il établit à Venise le premier collège hellénique. Il fait don à la République de ses manuscrits précieux qui permettront aux Aide Manuce de constituer leurs éditions grecques. Enfin dans son palais
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Colonna du Quirinal, et dans son monastère de Ferrata. près de Tusculum, l'œuvre de Pétrarque fut reprise, fortifiée, menée au triomphe. Le commun héritage de la Grèce et de Rome était présenté à Thumanité comme le dépôt nécessaire de toute la sagesse humaine.
La découverte de Timprimerie précipite les conquêtes de la Renaissance (108). A Venise se fonde la maison des Aides, où se réunissent les ressources de l'humanisme, et d'où partent, à travers le monde, les exemplaires multipliés des œuvres antiques. En 1494, l'œuvre de propagande commence par la publication de la grammaire grecque de Lascaris; en 1495, parait une édition d'Aristote, et ce fut pendant vingt ans une activité incomparable qui se manifesta par la publication de plus de cent éditions. L'imprimerie aldine fut le temple de l'humanisme; autour d'elle, pendant un siècle, gravita la pensée des savants. Le culte de l'antiquité groupa ses dieux, et la Bibliothèque des Aides fut le Panthéon de ce nouveau culte (109).
Deux idées fécondes réalisèrent aisément cette œuvre de diffusion. Aux lourds formats in-quarto et in-folio, d'un emploi incommode, le petit in-octavo est substitué. Le livre devient portatif et léger; il
peut sortir des Bibliothèques, se répandre au loin, et ressembler à une manne abondante et diffuse. Le prix des livres baisse : ainsi, au lieu d'être des objets d'art et de luxe, qui décorent le palais des seigneurs, les livres deviennent des instruments de recherche, mis à la portée du plus grand nombre. — Aide Manuce invente, en outre, le caractère dit aldino ou italique. Au lieu des lettres majuscules, grosses et pleines, qui s'étalent comme des œuvres d'art, on emploie le caractère, maigre et cursif, dont le modèle est donné par l'écriture de Pétrarque. Ce fut une grande joie pour les humanistes quand parurent, en 1501, un Virgile et un Horace in-8°, qu'on pouvait emmener au loin, comme d'inséparables compagnons.
L'imprimerie aldine a rendu possible la victoire de l'humanisme, en réalisant la rêve de Pétrarque. La pensée antique se répandit dans l'Europe entière. Son triomphe éclate surtout dans les Adages d'Erasme et la Défense et Illustration de Du Bellay. Les -4 d«^es paraissent à Paris en 1500, et se complètent dans les éditions de Venise en 4508, de Strasbourg (1517), de Schlestadt (1521) et de Bâle (1522). Toute la substance de l'antiquité est ramassée, dégagée, éclaircie dans ce volume
portatif, c C'est le magasin de Minerve », disait Budé : c'était, en effet, tout l'héritage de la pensée antique. Les catholiques revendiquent Erasme parce qu'il a blâmé les Réformés; les Réformés le considèrent comme un précurseur, parce qu'il s*est moqué des moines. Ces divergences déterminent l'attitude nécessaire de la critique. Erasme fut avant tout un humaniste persuadé que la sagesse antique avait trouvé les vérités nécessaires et que la Renaissance avait rétabli le lien, brisé par le Christianisme, entre l'antiquité et les temps modernes. Erasme est un libre penseur, convaincu que l'humanisme prolonge l'esprit antique, efface et supprime l'apport chrétien. Il a été capable de saisir l'esprit de la Renaissance à sa source, et de le suivre dans le développement de son principe.
Les Adages offraient la substance de l'Antiquité. La Défense et Illustration de Du Bellay constate la victoire de Thumanisme. Ce livre a l'accent d'un cri de triomphe, livre jeune et ardent qui a le mérite de distinguer les deux sortes d'humanisme, l'humanisme scolaire et l'humanisme des grands écrivains (110). Il blâme l'humanisme verbal et stérile, celui des disciples dont le cerveau est en proie à l'antiquité, et il définit l'humanisme inté-
gral, qui soutient l'originalité de l'écrivain, et que développeront Boileau et La Fontaine, Racine et Fénelon, Chénier dans la première partie de son œuvre, et le Chateaubriand des Martyrs et de la Lettre à Fontanes, Ainsi l'œuvre de Pétrarque, après avoir produit l'humanisme, se prolongera dans le classicisme.
Il s'agit maintenant d'apprécier l'humanisme en le plaçant dans le cadre de notre étude, c'est-àdire en répondant à la question suivante : L'œuvre humaniste est-elle solide et saine? A-t-elle apporté un élément nouveau pour soutenir la vie humaine et fortifier les assises de son bonheur?
En se rattachant, par le livre, à l'antiquité, l'humanisme s'oblige à reproduire les pensées déjà exprimées. Nous avons vu pourquoi l'œuvre grecque fut généreuse et belle ; mais nous avons émis l'aveu de notre inquiétude devant sa fragilité. Nous avons montré qu'en subordonnant la nature à l'homme, en le détachant de l'attitude primitive qu'elle était pourtant capable de consolider et d'enrichir, la Grèce avait élevé un édifice, ennobli par le souci de la beauté et de la perfec-
tion humaines, mais chancelant sur des fondements mal assurés, insuffisamment rattaché au fond inébranlable de la nature. L'humanisme fut a reprise de la pensée grecque. Je m'explique, certes, l'émerveillement des artistes devant tanj de beautés retrouvées, les élans de Pétrarque, le bruit de la maison aldine, l'air enivré des grands lettrés, l'allégresse de ce labeur aboutissant à la résurrection du rêve antique. Pourtant en prolongeant l'œuvre grecque, l'humanisme affaiblit les énergies qu'elle renfermait. Cette existence de reflet pouvait de moins en moins se rattacher au culte de la nature. Donc nous n'hésiterons pas à dissiper l'équivoque et à montrer dans l'humanisme le prolongement et l'aggravation de l'erreur grecque.
D'abord le règne du livre est établi. Sur la sensibilité et sur la raison la pensée étrangère va peser d'une prise lourde, souvent invincible, et les rénovateurs de la pensée moderne, les Vinci et les Descartes, les Rousseau et les Chénier, avides de se dérober à un insoutenable héritage, signaleront la redoutable tyrannie de l'esprit livresque. Depuis Pétrarque, le souvenir du passé envahit les intelligences les plus robustes, altère la majesté du livre qui doit être le commentaire
des rapports de l'homme avec la nature, et amortit la sincérité et la spontanéité des sages. Entre l'univers et l'esprit de l'homme, le livre s'interposera, comme un témoignage pressant, souvent importun, qui voile la vision directe des choses. Dans le domaine littéraire, les inconvénients seront manifestes, car notre pédagogie sera déformée par Tabus du livre et le souvenir du passé pèsera souvent comme une servitude inéluctable. Mais, dans le domaine moral, nous retrouverons le même orgueil, l'incurable fragilité de la raison humaine détachée de la nature, les mêmes élans généreux suivis des mêmes défaillances, le désarroi de la raison désagrégée par tant d'échecs, l'épouvante de la pensée devant les audaces et la dissolution de la pensée. Que de fois il nous arrivera d'avouer qu'une émotion simple, directe et forte, provoquée par l'observation des choses, est plus féconde que les déductions déroulées dans les livres et inscrites dans notre mémoire! L'humanisme renouvelle le culte de la forme et de la beauté. Quelques âmes, oisives et fines, peuvent s'en contenter, et bâtir, d'après les modèles livresques, une existence élégante et ornée. Mais que ces élégances sont courtes! Cette beauté n'est que la parure de l'esprit : elle
n^apaise pas nos tourments, et ne satisfait pas notre soif de justice. Puis la conception de l'art, que rhumanisme encourage, se rétrécit. L'œuvre d'art n'est plus un appel fervent, pieux et désintéressé devant la nature ; elle devient le triomphe du talent individuel, l'expression et l'ornement du dilettantisme. Le simple, c'est-à-dire le profond dans le naturel, est moins compris et rarement atteint. L'artiste, qui n'est pas humaniste, demeure naïf et spontané : il garde sa fraîcheur qui nous ravit. L'humanisme a déchaîné l'orgueil de l'originalité, le goût du rare, le culte du talent, toutes les formes du narcissisme intellectuel.
Est-ce à dire que je veuille effacer de l'histoire l'œuvre humaniste, et rejeter le livre, et affaiblir le sentiment de la forme et de l'art? Ici encore il convient de rester devant la nature pour éviter les paradoxes, parler avec lucidité et vivre dans la lumière. Le culte de la nature apporte un fondement permanent et nécessaire aux conquêtes de la pensée et de l'art. Il n'écarte que les mensonges. Il garantit les énergies saines. Le monument de l'humanisme est assorti avec adresse, mais ses fondements sont branlants. Il proclame les mérites de l'industrie humaine et semble l'expression de
son orgueil. Les idées morales qu'il recommande sont présentées trop souvent comme les conquêtes de l'homme, au lieu d'être rattachées sans cesse à l'enseignement inépuisable de la nature. Tout ce qu'il y a de sain et de fécond dans l'œuvre humaniste est flottant et fragile, tant que cet héritage de la pensée antique demeure dépourvu de son fondement essentiel. Rafraîchissons sans cesse en nous le sens des origines naturelles.
Pour prouver que l'œuvre de l'humanisme réduit à ses ressources est courte, je pourrais montrer la fragilité de l'œuvre politique qu'il inspira. L'Italie de la Renaissance est morte du triomphe de l'humanisme, car le dilettantisme fut l'expression suprême et inévitable de la conception humaniste de la vie. Il vaut mieux faire voir dans une œuvre essentielle les effets de ses ravages.
Montaigne représente le type même de l'humaniste, et son œuvre manifeste la banqueroute de l'humanisme.
Il avait l'esprit infiniment souple et brillant. Sa pensée, d'une agilité merveilleuse, faisait la clarté dans les questions les plus complexes, et disposait d'un langage, spontané et savant, où chaque mot gardait son sens essentiel, la saveur brusque des sources. L'effort de l'humanisme semble aboutir
glorieusement à la formation de cet esprit orné de toutes les élégances de la culture.
Pourtant quel long cri d'amertume s'échappe de son œuvre! Une lassitude infinie envahit cette âme qui veut paraître agile et rassurée. L'érudition de son temps, si abondante et prétentieuse, Montaigne la pèse et la juge légère. Son « Que sais-je? » est la dérision de la science humaniste.
C'est pourquoi, convaincu de la vanité de tant d'efforts, il se défie de l'effort même. Après tant de voyages dans l'antiquité, sa moisson lui parait si brève, qu'il nous conseille d'éviter les surcharges de la mémoire. Cet humaniste incomparable avoue la stérilité des mérites qui ont produit le triomphe de l'humanisme.
Il ne pliera pas sous tant de volumes, car son ironie garde tant de grâce qu'il évitera toujours l'attitude de l'accablement. Pourtant dans son jugement si sévère de la science livresque, dans son horreur du pédantisme, dans son dédain mal dissimulé de la mémoire, je ne peux m'empêcher de surprendre l'aveu de la défaite, un commencement d'angoisse, la crainte de la désillusion.
Ce Montaigne, si délié, si ondoyant, a donné du charme à toutes ses défaillances. Il s'entoure de son scepticisme comme d'une parure. Mais dissi-
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pons tous ces prestiges et expliquons la raison de cet inévitable vagabondage.
Certains penseurs s'attachent à ce qu'il y a de positif dans l'œuvre de Montaigne. Sainte-Beuve et M. Faguet parlent même du dogmatisme de Montaigne (111), et nous engagent à saisir, à travers ses nonchalances, le fond solide et résistant. Sans doute, on peut trouver dans les Essais les affirmations les plus énergiques. Le souvenir delà morale stoïcienne circule à travers les méandres de la pensée, et lui donne, çà et là, du ton, un accent ferme. Mais ce stoïcisme est juxtaposé par artifice. Dans cette œuvre, où la raison se dissout,
il apparaît par une sorte de coup d'Etat moral. Ce penseur, effrayé de tant de ravages, se rattache à la conception antique qui lui parait la plus haute. Ce moraliste, qui a reculé devant l'action, vante la morale de Plutarque, le héraut des hommes d'action. Ce délicat, si affiné, admire la grandeur et l'âpreté d'Epictète. Ce sceptique, dont la pensée se dénoue sans cesse, accepte le catholicisme et tous ses dogmes. Le contraste entre le caractère de l'homme et la qualité de ses admirations est singulier, mais il éclaire davantage la dissociation foncière de son œuvre.
En fait, Montaigne fuit et s'écoule et s'échappe
à lui-même. La splendeur de son invention verbale fait éclater la mollesse incurable de sa pensée. Son œuvre est la fleur de l'humanisme, fleur brillante, aux reflets mouvants, pliée à tous les souffles.
Pourquoi?
En expliquant le caractère contrasté et décevant de son œuvre, nous saisissons l'irrémédiable faiblesse de la conception humaniste. Le livre de Montaigne manque d'armature : il est tout en grâces, parures verbales, élans brefs et inconsistants, admirations enfiévrées, négations profondes, attitudes concertées et qui se dissolvent.
Montaigne était dépourvu de ce qui maintient et assure la raison humaine. Son œuvre, en dépit des beaux élans, se désagrège. La raison humaine, perpétuellement rafraîchie et fortifiée par l'observation religieuse de la nature, est ardente, invincible. Quand l'homme sent près de lui et sous ses pas la puissance infinie des choses, il marche dans l'ivresse de la certitude et de la lumière. La raison, tissant d'elle-même sa conception de l'humanité, dispose d'une arme terrible qu'elle peut tourner contre la raison même.
Montaigne s'est enfermé dans l'étude de son moi. « Moy je regarde dedans moy, je n'ai affaire
qu'à moy, je me considère sans cesse, je me con- IroUe, je me gouste. » Ces aveux sont partout multipliés dans son œuvre. Etrange et dangereux narcissisme! A trop se contempler lui-même, Montaigne ne s'est pas douté de l'existence de l'univers. Son journal de voyage en Italie est l'expression déconcertante de son aveuglement (112). La nature semble morte et muette à cet esprit si orné. Devant le lac de Garde, il lui suffit de mesurer la longueur des bords. Les montagnes lui semblent « rechignées et sèches », et il s'irrite de cet obstacle qui Toblige à de longs circuits. Même les œuvres d'art échappent à ce moraliste qui ne peut se détacher de soi-même. A travers cette Italie, qui avait du moins accompli une part de l'œuvre humaine en glorifiant la forme des choses, Montaigne passe, indifférent aux chefs-d'œuvre, presque ignorant de l'art de Vinci, de Raphaël et de ce Michel-Ange, dont la mort était récente et Tœuvre encore émue sous la suprême pression de la main du maître, et toute frémissante de son contact. Enfin, après tant de voyages pressés et stériles, il se plait à Rome, non parce qu'il admire le mystère des ruines et le décor encore vivant du passé, mais parce que la ville est « rappiécée d'étrangers : chacun y es^
comme chez soy ». Même dans ses voyages, Montaigne est toujours penché sur son exemplaire des EssaiSy où il modèle l'effigie, tant retouchée, tant caressée de Montaigne.
L'humanisme devait aboutir à ce livre singulier toujours prêt à se dissoudre dans la négation. Un charme infini est répandu sur cette œuvre rongée par l'incertitude, et c'est le triomphe de l'art de Montaigne. Mais ce charme, qui enchantait la pensée, amortissait son énergie, et je m'explique l'effroi des grands dogmatiques du xvu® siècle devant une œuvre qui donne au scepticisme un air si affable. L'acharnement des Pascal, des Bossuet et des Bourdaloue à chasser l'influence de Montaigne, qui déchaînait le libertinage, semble prouver la justesse de nos commentaires. Avec l'impétuosité de leur foi, ils se sont élevés contre cette incomparable puissance de dissolution. D'ailleurs leur réquisitoire serait plus décisif, s'ils avaient mis en lumière la cause initiale des égarements de Montaigne, je veux dire la fragilité des fondements sur lesquels s'élève l'édifice de l'humanisme.