DEUXIÈME PARTIE
L'observation soientiflqae de la nature.
Nécessité d*opposer Tesprit humaniste et Tesprit scientiûque.
— Ressemblances superficielles. — DilTérenccs profondes. — LMntérèt de la vie intellectuelle à Tépoque de la Renaissance.
I. — Rabelais. — Son œuvre est de transition. — En lui se mêlent les deux inspirations humaniste et scientifique. — Rabelais et Guillaume Budé. — L'esprit du Collège de France.
— Le chapitre vni du livre 1 de Pantagruel est le programme de rhumanisme. — Gomment Rabelais évite la lassitude de Montaigne. — Il établit la pédagogie fondée sur la science de la nature. L'éducation de Gargantua. — Ce qui manque au programme scientifique de Rabelais.
IL — Léonard de Vinci. — Pourquoi Tordre chronologique n'est pas suivi. — Le révélateur de l'esprit moderne. — L'angoisse de Dante et la sérénité de Vinci. — Les « archives » de Vinci. — Le réquisitoire contre l'humanisme et le manifeste de l'esprit scientiûque. — L'excellence de Vinci : poésie et science mêlées. — Le naturalisme primitif réintégré et consolidé par la science. — Tout intermédiaire est supprimé entre la nature et l'homme : la foi et la science. — Vinci et Descartes. — La nature rétablie dans son indépendance et sa majesté.
III. — Galilée. — Le créateur de la physique moderne. — La physique du moyen Âge : un jugement de M. Duhem. — Galilée et Bacon. — Un passage des Dialogues de Galilée. — Le fait et la loi. — Le geste libérateur. — Le télescope et la vie des planètes. — Galilée et l'Église : le procès de 1633. >- Le sentiment de l'Infini et l'expression moderne du sentiment de la nature. —
l'orgueil HUMAIir. '«
L^axc de la pensée est déplacé : la nature et rhomme. — L*orgueil humain est vaincu. — Le programme de Ta venir est défini dans sa méthode invincible. — Conclusion.
Une force nouvelle, qui obligera la pensée à se détourner du livre pour se tendre vers les choses, va naître et grandir. La science, doutThumanisme, malgré les exemples de Pétrarque, n'entrevit pas la puissance, édifiera sur Fétude de la nature, je voudrais pouvoir ajouter sur le culte de la nature, un monument vaste, inépuisable comme l'univers (113).
Le culte de la raison humaine et le culte de la nature apparaissent comme deux forces puissantes. D'ordinaire, on les rapproche, et ce rapprochement est rarement légitime, car il empêche de saisir les différences essentielles et de sentir la gravité des problèmes qu'il faut résoudre. Il convient plutôt de les opposer, en montrant le contraste des principes qui les soutiennent. Il est nécessaire enfin de rétablir l'ordre, de plier l'humanisme qui exprime l'orgueil humain à la science qui explique la prédominance de l'univers infini, de fonder les conquêtes de l'esprit humaniste sur l'enseignement direct de la nature. L'intérêt de la vie intellectuelle à l'époque de la Renaissance réside dans l'appaxition, le parallélisme et l'inévitable conflit de ces
deux forces. Dans l'œuvre de Rabelais, elles se juxtaposent; dans l'œuvre de Léonard de Vinci, elles s'opposent ; dans l'œuvre de Galilée, le conflit se clôt dans un drame.
Le phénomène qui se produit dans le domaine de l'art se manifeste dans le domaine de la pensée. D'abord les premières formes de l'art se mêlent; puis, à mesure que la technique se précise, elles se différencient, se détachent les unes des autres, et se développent dans l'indépendance. A l'indétermination des premières œuvres succède une détermination fixée par des caractères essentiels. Dans l'ordre de la pensée, on constate, de même, d'abord des synthèses flottantes, puis des distinctions vigoureuses, enfin des groupements imposés et maintenus par la découverte des lois.
La pensée de Rabelais fut très vaste, mais insuffisamment disciplinée par la méthode. En lui se mêlent deux courants qui vont rouler jusqu'à notre siècle, tantôt séparés, tantôt se heurtant. Il collabore à la fois au triomphe de l'humanisme qui proclame la prédominance de l'homme dans la nature et à la naissance de l'esprit scientifique,
qui place en face de l'homme, fini et fragile, l'univers inépuisable et ses inéluctables lois.
Le triomphe de l'humanisme se manifeste entre 1520 et 1540 par la victoire de l'esprit critique et la défaite de la vieille Sorbonne. Le Collège de France allait réaliser, par le programme et la méthode de son enseignement, les idées les plus fortes développées au début du xvi* siècle par Erasme et Luther (114). L'un et l'autre revendiquent le droit de rejeter les chaînes de la scolastique et de chercher dans les livres antiques la nourriture de la pensée.
Nous savons que les Adages d'Erasme,* publiés en 1500, offraient la substance de la sagesse des anciens, assimilée par un esprit clair, exprimée dans une langue nette et ferme. Quant à Luther, s'il se tourna de préférence vers l'étude de la Bible, il montra la nécessité d'apprendre les trois langues grecque, latine, hébraïque, pour fortifier les muscles delapensée. L'institution duriouveau collège s'adaptait aux désirs des deux promoteurs, et Rabelais, par l'intermédiaire de Guillaume Budé, l'ami d'Erasme, comprit la portée de cette révolution.
Son œuvre en effet, qui présente la satire de tous les travers humains — travers individuels et sociaux, — s'attaque surtout aux défauts de l'es-
L'OBSERVATIOlf SCIENTIFIQUE DE LA NATURE 181
prit. Ici, comme dans le reste de son œuvre, Rabelais ne procède jamais par la dialectique ou la discussion des systèmes. Il évoque et décrit les types plastiques qui- symbolisent les travers. Son œuvre nous présente une galerie de grotesques. Thubal Holoferne, Jobelyn Bridé, Trouillogan, surtout Janotus de Bragmardo, cette caricature immortelle du cuistre, déroulent devant nous leurs silhouettes burlesques, où la scolastique est dépeinte avec les formes principales de ses ridicules. A cette éducation, Rabelais oppose le programme du Collège de France. M. Stapfer a pu dire que le chapitre viii du livre I de Pantagruel ressemble à une table des matières de l'encyclopédie humaniste. A travers les exagérations concertées de cette pédagogie, qui dérobaient aux attaques Taudace des innovations, il est facile de saisir l'idée maîtresse qui dirigeait la pensée de Pétrarque et soutenait les efforts des Aide Manuce et des premiers humanistes : le livre, où l'antiquité ressuscite, doit apporter aux hommes l'enseignement de la sagesse humaine. L'ivresse de la Renaissance anime l'esprit de Rabelais : semblable à Pantagruel, il a vécu parmi les livres « comme est le feu parmi les brandes, tant il l'avait infatigable et strident ».
Mais Rabelais évite le mal sous lequel Montaigne succombe. L'érudition indisciplinée, c'està-dire la culture dont l'esprit de synthèse ne dirige pas le vagabondage, aboutit au nihilisme et à la fadeur. Plus robuste que Montaigne, Rabelais domine cette lassitude, en faisant appel à l'énergie qui prévient les dégoûts de la pensée et retrempe les ressorts affaiblis. Il superpose à l'éducation humaniste l'éducation scientifique fondée sur l'observation quotidienne et passionnée de la nature. La pédagogie de Gargantua est réglée par ce nouveau principe (115). La nature devient le guide essentiel. Le rôle du livre est subordonné. La vérité est saisie à travers les applications fournies par les choses. La science est constituée d'après l'observation directe des phénomènes. L'esprit de l'homme est façonné et modelé d'après la nature depuis sa naissance jusqu'à sa mort, « ce doux, désiré et dernier embrassement de l'aime et grande mère la Terre ».
Cette pédagogie est d'autant plus féconde qu'elle réclame et glorifie l'intensité du labeur. Montaigne, qui veut nous dérober aux fatigues, croit que l'homme peut arriver à la vérité par des chemins fleuris, en se jouant. Rabelais proclame la nécessité de l'effort aussi énergiquement que
la certitude de la victoire, et Ponocrate est celui qui n'apprend pas seulement à dompter la peine de l'étude, mais à connaître l'univers par l'effort et par la souffrance. La confiance qui soulèvera l'esprit de Descartes et lui inspirera de vastes espoirs anime déjà la pensée de Rabelais.
Pourtant il ne convient pas de dire que Rabelais a déterminé la méthode de l'éducation scientifique. Cette partie de son œuvre est confuse et mêlée. Sa conception de la science manque de netteté et de plénitude. Médecin, il a compris l'importance des dissections anatomiques, c'est-àdire la valeur de l'expérience. Il lui manquait de connaître les instruments et les ressources nécessaires à l'établissement des lois. Son programme d'encyclopédie scientifique, où se déchaîne une curiosité insatiable, semble inconsistant et hasardeux, parce qu'il est dépourvu d'une définition de la science et d'une classification des sciences, c'està-dire d'une méthode.
Léonard de Vinci (116) est le révélateur de l'esprit moderne. Il ne se présente pas à nous avec le geste désolé de Dante que dévorait l'incer-
titude, mais avec une gravité, ennoblie certes par la recherche et rassérénée par la certitude de l'apaisement. Dante a vécu dans l'angoisse devant les formes contradictoires que prenait la vie humaine. Vinci a pressenti la méthode qui devait résoudre les problèmes de nos destins : c'est pourquoi l'allégresse traverse ses méditations.
Proclamons tout de suite que son œuvre de peintre, malgré sa beauté, ne forme pas la partie essentielle de son labeur. U la jugeait lui-même d'une portée moins haute que ses recherches scientifiques. Un génie si conscient de ses ressources et si capable d'unir la synthèse à l'analyse doit être écouté quand il apprécie son enseignement.
Nous possédons aujourd'hui les « archives» (117) de Vinci, ces cinq mille feuillets qui constituent son plus précieux héritage, ces carnets longtemps dispersés, enfin réunis par des mains patientes et pieuses. C'est le journal même où il notait ses recherches, ses observations, ses intuitions, avec cette écriture à rebours, tourmentée et obscure, qui semblait se dérober aux curiosités des profanes (118).
Ces mémoires renferment toute la pensée du savant. Or le savant fut plus puissant que le
peintre. Le peintre a l'élégance infinie et l'incomparable souplesse de son modelé. Le savant pénètre et domine la nature avec une vigueur souveraine. Le peintre fait flotter sur ses tableaux le charme et le trouble de Ténigme qui erre toujours sur les apparences ; le savant plonge au fond des choses : de là, dans ses aveux, son air vif, son allégresse, son triomphe. Dans ses tableaux, on suit le mouvement de sa main, si fine et scrupuleuse : il tremble devant la nature et ne veut s'en emparer qu'à force de minutie et de respect. Dans ses mémoires, on admire Télan magnifique de son geste et de son audace : il semble envahir la nature comme un dominateur sûr de ses armes.
Les carnets de Vinci offrent les fragments épars d'une Encyclopédie, où la nature est décrite, désirée, presque conquise (119).
On trouve d'abord un réquisitoire disséminé, mais terrible contre l'humanisme. Vinci veut dissiper l'artifice de ces existences qui flottent parmi des souvenirs. Il écarte les draperies somptueuses des mots qui cachent une pensée impersonnelle et molle. « Ils vont gonflés et pompeux, vêtus et ornés du fruit du travail des autres, et ils ne me laissent pas le fruit de mon travail. S'ils me méprisent, moi inventeur, combien plus peuvent-
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ils être blâmés, eux qui ne sont pas des inventeurs, mais des fanfarons et déclamateurs des œuvres d'autrui... Celui qui discute en alléguant Tautorité ne met pas en œuvre son jugement, mais sa mémoire... Si je ne sais, comme eux, alléguer les auteurs, j'invoquerai une chose bien plus haute, bien plus digne en invoquant Texpérience maîtresse de leurs mattres (120) ». On voit que le réquisitoire est dirigé par une méthode.
Vinci juge et condamne la première forme de la Renaissance. Cent ans avant Descartes, il exige que, devant la nature, le savant ait la pensée alerte, indépendante, dressée vers l'observation.
L'idéal humaniste est remplacé par un idéal nouveau que l'amour de la nature réalisera. Le culte de la nature! Cette expression, qui parait vague, trouve dans les mémoires de Vinci un commentaire abondant, une justification minutieuse, incessante, émouvante. Vinci est l'amant des forces de la nature. Les mouvements de Funîvers, ses formes onduleuses ou rectilignes, ses élans ou ses replis, il les examine avec un regard cordial, intense. Il étudie longuement les formes des collines et le remous des eaux. Il veut s'adapter au rythme de l'univers.
C'est pourquoi il chante un hymne au sens de
la vue. L'œil est « le seigneur des sens... chose excellente par-dessus toutes les autres choses créées par Dieu, quelles louanges pourraient exprimer ta noblesse!... Qui t'entraîne, ô homme, à abandonner ta demeure à la ville, à laisser parents et amis, et à aller dans les lieux champêtres, par les monts et vallées, sinon la beauté naturelle du monde dont tu jouis par le sens de la vue. »
Par la vue l'univers entre en nous et dépose ses formes et son enseignement. Il est le réservoir infini des énergies. Même dans les parties qui nous paraissent confuses, il recèle l'harmonie, le trait qui groupe et ordonne. Il suffit de le contempler longuement pour le saisir. L'amour est la plénitude de la connaissance.
La lecture de ces carnets excite l'étonnement, car ce génie multiforme y révèle un don de maîtrise auquel la nature semble se plier. Il pressent les plus hautes découvertes de la science depuis la force motrice de la vapeur jusqu'aux lois du système solaire. Ses intuitions merveilleuses l'amènent spontanément à se servir d'une méthode qu'il n'a pas définie, mais qui se montre déjà souveraine. Et s'il n'est pas juste d'absorber dans son œuvre l'œuvre de Galilée et de Descartes, il
faut reconnaître qu'il a donné les premières applications de la méthode scientifique (121). Les idées essentielles de ses successeurs sont contenues, souvent esquissées, quelquefois développées dans ses Mémoires.
En outre, Vinci représente en toute excellence un t3^e intellectuel dont Galilée et Descartes même ne reproduiront pas Fampleur. Le culte de la nature, qui soutient toutes ses démarches, repose sur cet enseignement : Aimons la nature avec ardeur et observons-la avec minutie. Unissons la lumière de l'amour et le scrupule de la méthode (122). Que l'intelligence la plus lucide jaillisse de la sensibilité la plus abondante. Les confidences semées dans ces Mémoires permettent de saisir ce rythme régulier de l'émotion et de la lucidité, de l'amour et de l'analyse. Et les croquis ajoutés à ces remarques révèlent la fusion spontanée de l'observation et de la verve, la collaboration de la pensée et du sentiment, la réciproque influence de ce que Pascal appellera si profondément l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse.
Donc Vinci nous apprend à reconquérir l'attitude primitive de l'homme devant l'Univers. Le culte de la nature est approfondi et prolongé, puisqu'il est appuyé sur la science. Il garde son
allégresse et sa fraîcheur, mais il devient conscient, tranquille, envahi par une vaste espérance. Telle est la révélation apportée par Vinci.
Aussi la pensée de Vinci dissipait-elle tous les voiles. En déployant devant son regard l'univers infini, il rejetait tous les intermédiaires imposés par le dogme entre la nature et l'esprit humain. 11 n'est pas possible de se mettre en face de la nature, de l'embrasser dans son infini, de la pénétrer dans ses profondeurs, de déterminer le caractère de ses énergies, sans être envahi parla pensée qu'elle renferme tous les enseignements qui doivent régler l'intelligence et l'action. Entre la nature et l'homme, le christianisme laissait l'ombre infinie de Dieu. L'attitude scientifique supprime inévitablement tout intermédiaire. Telle fut la révélation de Léonard de Vinci.
Avait-il conscience de la portée de son œuvre ? Il est difficile d'apporter, ici, des affirmations nettes. Les Mémoires contiennent une seule phrase au sujet de la Bible et de son enseignement : phrase mystérieuse qui semble concilier le détachement et le respect dû à la tradition. « Je laisse de côté les Ecritures sacrées parce qu'elles sont la suprême vérité. — Lascio star le lettere incoronate, perche son somma verita. n
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M. Séailles, qui cite ce passage, trouve la raison singulière, et se demande si elle est ironique. J'y verrais plutôt une attitude provisoire, celle de Descartes avant la conclusion assurée de son œuvre scientifique. La bonne foi de ces penseurs est indiscutable. Avant de garantir devant tous les hommes la certitude de leurs affirmations dont ils sentent la portée révolutionnaire, il semble qu'ils hésitent. Vinci, par cette déclaration, apaise sa conscience et protège son labeur; puis il marche à la conquête de la nature avec l'arme invincible de sa méthode. Ainsi Descartes essayera de maintenir, par le silence, la paix entre ses croyances et ses pensées, entre sa morale provisoire et traditionnelle et la morale qu'il voudra dégager de la science. Ajoutons que Vinci, comme Descartes, se préoccupa de dérober aux curiosités la conclusion de son œuvre scientifique, et qu'il ne consentit pas à publier ces Mémoires où se manifestait la puissance de son génie (123).
Vinci apportait aux hommes deux graves leçons. D'abord il déclarait que le retour à l'antique est une tentative dangereuse, un rêve chimérique, condamné par la raison même.
Ensuite, il arrachait, avant Galilée, le voile que
le dogme chrétien jetait sur les choses. Il rétablit la nature dans sa majesté. Il lui restitue son indépendance. U démontre sa valeur infinie, fondée sur sa beauté et sa puissance. Bref, il sécularise la conception et l'étude de la nature. L'exemple d'une attitude nouvelle devant l'univers est donné aux hommes. Le naturalisme primitif est consolidé, enrichi, je veux dire dérobé aux terreurs enfantines et aux préjugés de l'ignorance. Nous apprenons que la nature doit être le guide souverain. Ce qu'elle a de redoutable sera dominé par la science. Ce qu'elle a de lointain et d'inaccessible en apparence sera conquis par la science.
L'œuvre de Vinci fut retenue dans le silence, et la méthode qu'il devina ne fut pas révélée aux hommes. Aujourd'hui seulement nous pouvons comprendre dans quel ordre puissant l'univers se disposait dans ce cerveau si lumineusement organisé que Gœthe lui-même ne s'adapta pas plus harmonieusement à la nature.
Cent ans après Vinci, son œuvre fut reprise par Galilée et menée au triomphe.
Galilée était un génie spontané, candide et strict, invinciblement porté aux expériences comme un poète est séduit aux images, étonné devant les découvertes qui se déroulaient devant lui, accablé par l'aveuglement des hommes. Avec une bonne foi émouvante, il voulut concilier ses croyances et ses conclusions, affirma et rétracta ses pensées, et traina dans la solitude une vieillesse anxieuse et vagabonde (124).
Les Grecs donnaient à la loi un caractère esthétique. Ils voyaient dans la loi la condition et l'expression de l'harmonie et de la beauté : conception noble, mais qui les détournait trop de l'analyse. Galilée, avec son regard d'airain, s'attache au fait, parce qu'il sait que le fait le plus simple exprime et réalise toutes les lois de la nature. C'est pourquoi Galilée fut le créateur de la physique moderne (123).
La physique du moyen âge était une étrange chose, puérile et surannée, desséchée et romanesque. Ecoutons ici ceux qui savent : « Au lieu d'étudier la nature, on en demandait les secrets à des commentaires étroits et étranges où l'on tourmentait et déformait la pensée d'Aristote ; au lieu de chercher à découvrir les lois qui relient les uns aux autres les divers phénomènes physiques,
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on se contentait d'attribuer chacun d'eux à une qualité nouvelle des corps, à une vertu spécifique, à une forc.e substantielle et Ton pensait par là en dévoiler la cause dernière; la légèreté mourante, l'horreur du vide, les sympathies et les antipathies de toute espèce formaient un chaos de dénominations bizarres et d'explications puériles ou saugrenues; telle était la physique à la fin du xvi" siècle » (126).
Pour dissiper tant d'équivoques, il fallut des efforts multipliés, longtemps repoussés, longtemps incompris, car les préjugés étaient tenaces et faussaient l'esprit des plus clairvoyants* Bacon lui«-mème, qui prétend donner dans le Novum organum la méthode et le programme de la physique moderne (127), s'égarait encore dans une terminologie équivoque, et ne se dégageait pas de l'horreur du vide, des sympathies et antipathies, des plus graves erreurs de la scolastique (128).
Avec un ton simple, plus accablant que la violence, Galilée efface tout le prestige des mots et pose la nécessité d'interroger directement la nature. On lit dans ses Dialogues : « Avec ces deux mots, sympathie et antipathie, nos physiciens parviennent à rendre compte d'un grand nombre d'acci-
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dents et de phénomènes que nous voyons s'accomplir journellement dans la nature. Mais cette manière de philosopher a, selon moi, une grande analogie avec la manière de peindre qu'avait un de mes amis; avec de la craie, il écrivait sur la toile: Ici je veux une fontaine avec Diane et ses nymphes, ainsi que quelques lévriers; là, un chasseur avec une tête de cerf; plus loin, une campagne, un bocage, une colline, puis il laissait l'artiste peindre toutes ces choses et s'en allait convaincu qu'il avait peint la métamorphose d'Actéon : il n'avait mis que des noms » (129).
Là où l'on ne mettait que des noms, Galilée apporta des séries constantes de faits et dégagea des lois. Il dissipa tous les fantômes. La nature se présenta dans son éclatante nudité, et le savant s'approcha d'elle et résolut de comprendre tant de merveilles (130).
Il supprima tout intermédiaire entre la nature et l'esprit de l'homme. Il vit que la nature manifeste à la fois le fait qu'elle produit et la loi qui le soutient. II déclara donc que la nature est un langage et que l'expérience est la voix qui l'exprime. Le contact, l'intime contact qui mêle et rattache l'univers à l'homme des anciens âges est renouvelé, mais fortifié, puisqu'il devient cons-
cient : telle est la leçon, d'une portée inépuisable, que Galilée apporta aux hommes.
Le geste de Galilée, laissant tomber du haut de la tour de Pise, des corps différents de poids et de volume, est le geste libérateur. Notre pensée, qui l'évoque, ne distingue plus la nature et l'esprit de l'homme : elle les voit associés, dans une collaboration fraternelle, d'où sortiront la vérité et le bonheur des hommes.
En inventant les instruments qui permettent d'observer la nature, Galilée agrandit le pouvoir héroïque de l'esprit humain, et l'adapte de plus en plus à la puissance des choses. En multipliant l'énergie du télescope, il assiste à la vie des planètes et montre que la Voie lactée est une poussière d'étoiles et que l'espace est plein de soleils. Il déracine à jamais le préjugé néfaste, qui semblait légitimer l'orgueil humain, et il apprend que la terre n'est pas le centre du monde et que l'homme ne doit plus être la mesure des choses : il efface ainsi l'erreur grecque.
Tant de vérités transformaient le spectacle de l'univers, signalaient les mensonges, dissipaient les prestiges des mots. L'Eglise se crut atteinte et se troubla. Galilée fut accusé, parce que la vérité de la science contredisait les Écritures. Ne drama-
tisons pas l'histoire. Attachons-nous à l'exactitude. Depuis la publication du dossier, nous savons que Galilée ne subit pas la torture, et que son esprit, troublé et timide, rétracta spontanément la vérité. Sa condamnation fut, par elle-même, assez grave. Au xvn« siècle, l'Eglise proclamait encore son ambition d'absorber la science dans sa doctrine et de plier la nature à ses dogmes. Elle ne vit paa que la condamnation de Galilée n'était pas seulement l'arrêt de mort de la scolastique, mais la mise en relief des graves déformations apportées à l'enseignement du Christ.
Dans le procès de 1633, la science, c'est-à-dire la nature, était l'accusée. Elle fut condamnée, mais elle avait pour elle la vérité, et tout l'avenir (131).
Le malheur de Galilée troubla Descartes et l'empêcha de publier son livre essentiel. Le monde. La douleur de cette perte ne nous paraît pas inconsolable, quand nous pensons à l'émotion qui s'empara des plus libres esprits, et à l'importance des vérités que ce crime mit en lumière.
La nature se révèle avec son air infini, et le sentiment de l'infini devient l'expression moderne du sentiment de la nature. Pour le Grec, l'infini est ce qui, n'ayant pas de limites, ne se prête pas à une figuration nette et ne s'adapte pas à l'homme.
'Conception courte, qui appauvrit le sentiment de la nature, subordonne Timmensité des choses aux qualités des êtres finis, aboutit à la prédominance de l'homme et à l'exaltation de son orgueil. Avec les découvertes de la science, l'Infini entre dans l'esprit de l'homme, non plus comme une conception de la raison et un attribut de Dieu, mais avec l'immensité de l'espace et du temps, et l'inépuisable mouvement des énergies naturelles. L'axe de la pensée est modifié. La nature a reconquis sa place, et l'homme, se rattachant enfin au tout, comme le fini à l'infini, va graviter, avec respect, autour de la nature (132).
Si le sens de cette vérité entrait au fond de nousmêmes et nous apportait la conviction que, devant l'infinité de la nature, nos plus violents désirs sont courts et seraient vite apaisés par ses dons, si nous pensions que nos discordes, provoquées par l'ignorance et l'orgueil, seraient vite consolées par le sentiment de son harmonie, si nous savions qu'il y a place pour toutes nos joies dans l'univers transfiguré par la science et que le rythme des choses, assimilé par notre pensée avertie, nous consolerait de nos peines, avec quelle gravité nous nous rattacherions à la nature, avec quelle émotion nous sentirions et nous prolongerions nos
rapports avec l'univers! Nous payons par notre infortune cette volontaire ignorance des liens qui nous unissent aux choses, et, dans nos étonneinents et nos chagrins, intervient toujours un mensonge qui altère la qualité de notre regard.
L'enseignement de Galilée nous éclaire sur la valeur du naturalisme primitif, en nous permettant de l'épurer et de multiplier ses ressources. L'orgueil de l'homme est dévoilé. La nature nous impose enfin sa maîtrise. Directement elle s'offre à nous, et nous apporte sa lumière et son apaisement. Le programme de l'avenir, qui assurera les destins des hommes et fera l'union dans nos esprits déchirés, est défini dans sa méthode invincible.
La révolution morale à laquelle nous venons d'assister est d'une gravité singulière. L'homme est devenu plus modeste et plus clairvoyant. Cette crise intellectuelle était inévitable. L'^étonnement et l'inquiétude ont ébranlé dans ses fondements la pensée des grands hommes. Représentonsnous l'agitation soulevée, dans la solitude du penseur, par la découverte de l'Amérique. Ce regard, jeté vers le nouveau monde, et ennobli par tous les pressentiments de Tinconnu, était
chargé de désirs et d'idées qui devaient modifier la direction de la vie morale. Car l'homme, proclamant que la terre est plus grande qu'il ne pensait, se pose de nouveaux problèmes et se demande si les assises qui soutenaient son existence ne doivent pas sembler fragiles. Représentons-nous aussi l'étonnement provoqué par la connaissance, enfin assurée, du système solaire. Les rapports entre les hommes et les choses sont modifiés. La primauté de la terre est détruite. L'orgueil de l'homme est abattu. L'axe de la pensée se déplace. Cette révolution intellectuelle devait avoir son retentissement dans la vie morale. C'est pourquoi, dans l'œuvre de Vinci et de Galilée, les premières paroles d'émancipation se font entendre. On ne tarde pas à s'apercevoir que les affirmations de l'humanisme sont nobles, mais insuffisamment rattachées à la nature. Une puissance nouvelle, la science, impose à l'homme, avec une nouvelle attitude devant l'univers, une nouvelle conception de la vie intellectuelle et morale. Descartes et Molière seront capables de comprendre les premières conclusions qui se dégagent de ces découvertes.