‹ L'orgueil humainChapitre 22 sur 45 · DEUXIÈME partie · texte numérisé non relu

DEUXIÈME partie

lia primauté de la nature est proclamée par la science. — DeBcartes et Molière.

I. — L'enseignement de Descartes. — Le rythme de Vinci : contre Thumanisme, pour la nature et la science. — Le flottement de la pensée de Descartes : la morale provisoire. — Les survivances de l'esprit traditionnel. — La morale définitive. — Descartes fonde scientifiquement le culte de la nature. — La pensée et la nature dans l'œuvre de Descartes. — Discussion d'une formule de M. Boutroux. — Les aveux des Principes : la morale doit prolonger, dans la vie des hommes, les vérités de la science.

Gomment peut^on accorder la morale provisoire et la morale définitive? — La métaphysique de Descartes doit rentrer dans la partie provisoire de son œuvre. — Descartes et l'observation. — La préface et la conclusion des Principes. — Descartes renverse la conception humaniste et classique de la prédominance de Fhomme dans l'univers : il efface l'erreur grecque.

Explication des hésitations de Descartes : le caractère exclusivement intellectuel de sa conception de la nature; le goût du repos. — Descartes a réservé le développement de sa pensée la plus haute.

IL — Molière disciple de Descartes. — Le rythme de Vinci et de Descartes : contre l'humanisme, pour la nature. — La leçon de la vie. — Plasticité de la dramaturgie de Molière. — L'observatoire de Molière.

L'enseignement qui se dégage de la comédie de Molière : les travers individuels, et sociaux sont des déformations de la nature. -* Molière et J.-J. Rousseau.

La satire des médecins dans l'œuvre de Molière. — Sa portée.

— La pensée de Descartes dirige cette partie essentielle de la comédie de Molière. — La médecine au xvn* siècle. — La correspondance de Gui Patin. — La ténacité des préjugés. — La Icijon du Malade imaginaire, — Une appréciation de M. Debove.

— Béralde et les confidences de Molière.

Conclusion : Molière et le respect de la nature. — J.-J. Rousseau développera ce que Tœuvre de Molière apportait de plus neuf et de plus fécond.

L'enseignement qui sort de la tragédie de Racine désavoue la morale de l'orgueil. Il montre nos malheurs et nos défaillances, mais il n'explique pas leurs causes et n'apporte pas le remède. L'enseignement qui se dégage de l'œuvre de Descartes est encore obscurci par l'erreur ou l'oubli ; mais, çà et là, il est net comme la science, inépuisable comme les forces de la nature traduites en lois. Descartes va nous apprendre que la nature doit devenir notre guide, parce qu'elle est un réservoir infini de forces que l'humanité, mieux avertie, peut utiliser pour le plus grand avantage de son bonheur et de sa vertu. Il nous ramène au naturalisme primitif, dépouillé de ses formes enfantines, précisé par l'observation, consolidé par la science.

Nous retrouvons dans Descartes le rythme de

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la vie intellectuelle de Léonard de Vinci. D'abord il s'élève contre l'antiquité et l'esprit humaniste. Puis il se replie sur lui-même, fixe la loi de sa pensée, et trouvant dans la nature extérieure l'expression et le commentaire de la méthode, il s'abandonne au plus haut espoir, et laisse entendre cette idée, obscure encore et morcelée, mais inépuisable, que la nature observée et conquise doit fournir la science et la morale de l'homme

Aucun penseur ne supporta plus malaisément le poids d'une autorité étrangère. Avec une audace héroïque, il résolut d'élever tout l'édifice de la science. En face de sa pensée, il plaça le monde. Devant le monde, il tint sa pensée, et nulle œuvre ne montra avec plus d'éclat que la science est une conquête et que la mainmise de l'homme sur la nature peut et doit être souveraine.

Son premier souci fut d'écarter le souvenir des anciens. La nature lui parut obscurcie par des erreurs traditionflelles et ces demi-vérités, encore plus décevantes, quiémoussent le sens des recherches. Il voulut donc rejeter cet héritage et proclama l'indépendance de l'esprit humain.

Dans les Régulas, il parle des anciens avec respect. Dans le Discours sur la Méthode, il conseille de les négliger. Dans la lettre au traducteur des

Principes^ il déclare, sur un ton tour à tour emporté et hautain, que Platon n'a rien à nous apprendre, et qu'Aristote a manqué de sincérité. Peu à peu se précise cette affirmation que l'antiquité est morte, et ne saurait survivre, par aucune de ses affirmations, dans la science moderne.

Pourtant, dans l'exposé de son œuvre scientifique, cet autodidacte, impatient de toute contrainte, accepte les cadres traditionnels de la pensée métaphysique. Dans le domaine de la morale, il ne se libéra jamais complètement de la pensée des anciens. Convaincu qu'il ne faut pas détruire l'édifice qui protège les hommes avant de construire celui qui le remplacera, il s'attacha d'abord aux principes de la morale antique. Mais, après l'élaboration de son œuvre, quand sa doctrine nouvelle lui apparut dans sa plénitude, il n'osa pas, pour garantir son repos, souligner sa portée révolutionnaire, et ainsi cette partie de sa philosophie, qui pouvait être la plus haute, demeure incertaine, dispersée, dérobée aux conclusions.

Mais ces conclusions sont inévitables. En les dégageant, nous déterminerons avec plus de précision le problème qui nous occupe, et notre

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pensée sera plus rassurée devant les éléments enrichis de sa solution.

Dans le Discours sur la Méthode, dans ses Lettref à la princesse Elisabeth et à la reine Christine, même dans son admirable lettre à Chanut sur l'amour, Descartes se rattache à l'école de Charron, de G. du Vair et de Coeffeteau, et il développe la morale stoïcienne avec cette fermeté d'expression qui, dans les œuvres des maîtres, ajoute des formules substantielles et neuves au commentaire de la pensée antique. C'est le même besoin de distinguer le domaine de la volonté où la liberté de l'homme doit révéler sa maîtrise, et le domaine des choses où la volonté humaine peut subir de rudes atteintes. C'est le même souci d'ériger la raison au sommet de la vie et de trouver le souverain bien dans l'expression de cette raison et la plénitude de son exercice. C'est la morale provisoire, empruntée à la sagesse antique et aux manuels contemporains. Descartes le reconnaissait avec franchise, et Leibniz ne devait pas contester si sévèrement l'originalité de cette doctrine.

Mais, dans les livres de Descartes, on peut trouver les éléments d'une autre morale, disséminée en des aveux trop brefs, mais neuve,

hardie, coùérente, appuyée sur robservation de la nature, capable d'exciter et de satisfaire notre plus grande espérance (144).

Descartes n'est pas un spéculatif, enfermé djtns sa pensée. Il a jeté sur l'univers un regard lucide, exigeant, indomptable (145). Si Ton ne peut dire de lui qu'il fut, comme Vinci, l'amant passionné de la nature, il voulut en être le maître. Dans son allégresse devant les premières conquêtes de l'observation, il pensa que la science révélerait tous les rouages du mécanisme universel, et comme la vie elle-même est un mécanisme, il affirma que l'homme, appuyé sur la science, pourrait reculer les limites de sa vie et diminuer dans l'univers la puissance de la mort (146).

D'abord il élimine de la science toutes les explications anthropomorphiques. Il restitue à la nature son existence indépendante et essentielle, car il ne considère en elle que les éléments dont elle se compose. Il arrache de Tesprit de l'homme cet orgueil qui le dispose à plier la nature aux formes de sa vie. Il donne l'exemple de l'attitude objective, c'est-à-dire du respect.

A la mort de Descartes, Huygens disait que la nature devait prendre le deuil. Parole solennelle et juste! Je crois eh effet que Descartes a fondé

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