DESCARTES ET MOLIÈRE
scientifiquement le culte de la nature, en donnant les raisons de la primauté de la nature, et en prouvant la fragilité de l'homme, quand il se détache d'elle, et sa force, peut-être invincible, quand il règle sa volonté et son désir sur la connaissance de son énergie et de ses lois.
« Descartes a mis la pensée hors de pair, et trouvé en elle seule le principe de la certitude » (147). Ce jugement de M. Boutroux résume avec plénitude le Discours de la Méthode^ mais il ne s'applique pas à l'idée éminente de Descartes qui enseigne, dans son œuvre scientifique, le caractère infini de la nature, la dépendance de l'homme à l'égard de la nature comme de la partie à l'égard du tout, la nécessité qui s'impose à l'homme de demander la science et la morale, non pas à la pensée, mais à la nature. Le Discours est la glorification de la raison humaine et la justification de la morale fondée sur les ordres de la pensée. L'œuvre scientifique de Descartes est la mise en relief de la toute-puissance de la nature, qui doit étendre son action d'abord par les lois de la science, ensuite par l'apport d'une morale
fondée sur la connaissance des lois de Tunivers (148).
Ainsi la nature se dresse au-dessus de l'œuvre de Descartes avec un air dominateur, comme la norme souveraine, inépuisable. Le rôle de l'homme est de transporter dans la pensée de rhomme l'expression des énergies et des lois de la nature. Avant l'élaboration de la science, la pensée humaine ne dispose que d'une arme virtuelle, méthode sans résultats, énergie sans butin. Après l'élaboration de la science, la pensée humaine, qui s'est assimilé les lois de la nature, est devenue l'expression consciente de la vie de l'univers. Alors seulement elle semble dominer les choses, parce qu'elle a été modelée par elles, enrichie de la sève des lois.
Descartes proclame la toute-puissance de la raison, parce qu'il sait la toute-puissance de la nature, et parce qu'il espère que toute la nature entrera dans la raison.
Placé devant la nature. Descartes oublie la discipline des anciens pour écouter un nouvel enseignement. Il ne se borne plus à dire : Vivons en conformité avec la morale des sages, et que leur doctrine nous devienne intérieure par la méditation. Il ajoute : Assouplissons la nature à
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rhomme. La nature, qui est notre guide, doit devenir notre esclave. Notre jugement sera formé, non d'après les livres, mais par l'observation des choses. L'essentiel est de connaître « quel est le monde dans lequel nous vivons ». Notre sagesse, soutenue par les forces de la nature, reproduira le rythme de la vie universelle. En connaissant ce qui est, nous saurons ce que nous devons être.
Pour Descartes, notre volonté est une énergie infinie, capable de « se porter à tout » : ainsi s'expliquent nos désirs discordants et nos actes contradictoires et le vagabondage de la vie humaine. Donc l'intelligence doit imposer à la volonté la discipline de ses lois. Mais, dans sa morale provisoire, Descartes demandait à la philosophie stoïcienne de fixer les principes de notre vie : œuvre belle et généreuse, obtenue par le désir, plutôt que construite par le savoir. Dans sa morale définitive, il élimine l'apport antique et chrétien, et, trouvant dans la nature les règles de notre volonté, il énonce cette pensée, la plus hardie que l'esprit humain ait conçue encore : « La plus parfaite morale présuppose une entière connaissance des autres sciences. »
Le livre des Principes, qui est l'explication scientifique des phénomènes les plus importants
de la vie universelle, est présenté par Descartes, comme devant « disposer les esprits à la douceur et à la concorde ». Aveu précieux, qu'il convient de retenir, et qui nous apprend que la vérité objective, donnée par le spectacle et l'explication de la nature, est une maîtresse de discipline et d'union. Cet espoir semble chimérique, mais Descartes réserve l'avenir. H reconnaît l'amélioration successive de nos jugements, c'est-à-dire la force toujours plus assurée de notre sagesse. La science, c'est-à-dire l'observation de la nature, en multipliant ces vérités, fortifiera le lien qui nous rattache aux choses et consolidera notre morale. « En étendant ces principes, on s'accoutume peu à peu à mieux juger de toutes les choses qui se rencontrent et ainsi à être plus sage » (149). Remarquons cette prudence associée à la fermeté de son espoir. Descartes savait bien que le domaine de la nature est infini, et que l'homme ne peut aspirer à la science universelle; mais il déclare que la stabilité de l'esprit sur des idées nettes, sans cesse approfondies par la connaissance des choses, sera la meilleure sauvegarde de notre sagesse.
Cette morale définitive semble se superposer à la morale provisoire. En fait, elle la rend inutile et révèle sa ragilité.fDans la morale provisoire,
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Descartes donne à la science son sens socratique : la morale est la science de l'homme, la culture de sa raison et de sa volonté. Dans la morale définitive, la morale est la méditation des lois do la nature, et la vérité morale est le prolongement, dans le domaine humain, des vérités scientifiques. Ainsi dans les formules qui semblent reproduire la pensée stoïcienne, il insinue peu à peu la substance de la science universelle, mais le désaccord éclate entre ces deux conceptions si différentes, et le contenu va briser ce cadre fragile (150).
Je n'hésite pas en effet à dire que toute la partie métaphysique de l'œuvre de Descartes doit être placée et laissée dans son œuvre provisoire, c'est-à-dire traditionnelle (151), La métaphysique lui semblait garantir les vérités de la science trouvées par l'application de la méthode et l'observation de la nature ; de même sa morale provisoire se couvrait de croyances surnaturelles. Mais dans l'ordre de la morale, comme, dans le domaine de la science, ces additions se juxtaposent à la partie expérimentale de son œuvre, comme dans la doctrine de Charron et de ses successeurs, la foi
chrétienne couronnait l'édifice de la raison. Nous ne croyons pas trahir la pensée de Descartes en voyant dans ces applications de Tesprit métaphysique et de la méthode déductive une survivance de la pensée traditionnelle, une conclusion d'emprunt, et, si je peux dire, une sorte de précaution.
D'abord, dans l'élaboration de la science, Descartes semble soumettre la physique à la procédure des mathématiques et méconnaître la dignité de l'expérience en voyant dans le fait l'illustration de l'idée vraie, conçue à priori d'après la sûre méthode; mais cet observateur, patient et strict, qui pratiqua la vivisection et pressentit l'embryologie, ne pouvait s'empêcher de proclamer la nécessité primordiale de l'observation. Ce savant qui considérait la nature comme le faisait Galilée, et comme le fera Cl. Bernard, ne pouvait pas plier l'étude de l'univers à la méthode abstraite. On ne fait pas à l'expérience sa part. Malgré le caractère déductif de la physique de Descartes, son œuvre scientifique se développe comme une énergie objective, emportée par l'inévitable élan de l'observation, dirigée par la nature (152). Ce n'est pas la raison de Descartes qui plie l'univers aux vérités déductives que trouve la méthode et
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que garantit la métaphysique. C'est la nature qui, de fait en fait, d'observation en observation et d'analyse en synthèse, guide et discipline la pensée scientifique de Descartes et l'amène à ses conclusions.
Toute la métaphysique cartésienne est conventionnelle. Elle tombe comme un inutile appui. Elle se dissipe comme un tissu frêle et chimérique. Si elle s'attachait à son esprit comme une forme d'argumentation traditionnelle, nous devons la détacher de son œuvre, pour maintenir l'essentielle valeur de sa pensée. Et si, à la fin de sa vie, Descartes s'en prévalut encore, pour dérober ses conclusions aux attaques, nous devons, avec plus de décision, éliminer cette argumentation stérile, qui ne ressemble plus à un contrefort nécessaire, mais à un encombrant échafaudage.
Dans les Principes, qui furent le dernier témoignage de sa pensée, nous relevons ces deux phrases : « Je soumets toutes mes opinions au jugement des plus sages et à l'autorité de l'Église » (i53) ; — « Je désire qu'on remarque que bien que j'aie tâché de rendre raison de toutes les choses matérielles, je ne m'y suis néanmoins servi d'aucun principe qui n'ait été reçu et approuvé par Aristote, et par tous les autres
philosophes qui ont jamais été au monde, en sorte que cotte philosophie n'est point nouvelle, mais la plus ancienne et la plus vulgaire qui puisse être 1» (154). Ainsi, après avoir déclaré dans la préface de ce livre, que la pensée antique doit être délaissée, il affirme que les principes développés dans son œuvre sont dans toutes les philosophies, et il se rattache à l'école de ceux dont il désavouait les doctrines. Qu'est-ce à dire, sinon que ces principes sont en effet si vastes et vagues qu'ils ressemblent à ces formules dont la métaphysique s'abreuve et qui enveloppent l'univers sans l'étreindre. Si ces généralités sont si imprécises qu'elles peuvent être adoptées par toute la philosophie traditionnelle, on se demande si leur imprécision même ne prouve pas leur stérilité. Considérons-les comme une enveloppe artificielle, et retenons la substance des idées et des faits nouveaux qu'elles recouvrent : substance inépuisable qui fournira toute la science et toute la morale.
Cette conclusion ne sera pas cdmise par ceux qui pensent, avec M. Boutroux, que a ce n'est pas la science qui est le centre de la philosophie cartésienne, mais l'homme, et, dans Thomme, la raison » (155). Pourtant elle me paraît la seule qui se concilie avec la pensée essentielle de Des-
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cartes que la science de la nature permettra à l'homme de prolonger indéfiniment sa puissance sur la nature et d*établir la morale définitive. En renversant la conception humaniste et classique de la prédominance de Thomme dans l'univers, en recommandant à l'homme de se mettre à l'école de la nature et de faire entrer toute la nature dans sa pensée, en déclarant que la morale de l'homme doit être le couronnement et la synthèse des diverses sciences, Descartes apportait une révolution dans la philosophie (156). Il effaçait l'erreur de Soçrate et déplaçait l'observation de la pensée morale. Il rétablissait le naturalisme primitif en le fondant sur la science, c'est-à-dire sur la primauté, expliquée et pénétrée, de la nature (1S7).
Grâce à Descartes, qui définit et prolonge dans le domaine de l'action et de la morale l'œuvre de Vinci et de Galilée, la nature a reconquis enfin sa maîtrise souveraine. Tout le tissu de ses lois doit former le tissu de notre pensée. Toute sa vie précisera et imposera la morale de l'homme.
Je sais que, sur ce point, la doctrine de Descartes reste éparse et morcelée. Mais le principe qui
la guide est si ferme qu'il est facile de développer ses conséquences.
Quand on sort de l'étude de l'œuvre de Descartes, on est à la fois étonné par l'ampleur de son génie et déconcerté par les hésitations de sa pensée. Cet esprit, qui révéla tant d'audace, cet autodidacte qui brisa toutes les chaînes, ne put rejeter complètement les habitudes traditionnelles de raisonner et de sentir. Il crut qu'il était prudent et indispensable de déclarer que les croyances de la foi sont les garanties nécessaires des vérités de la science et des prescriptions de la morale. Il réduisait ainsi ceux qui renoncent à ces croyances à rester dans l'incertitude, ou à considérer son œuvre métaphysique comme une partie surajoutée, inutile et caduque.
Deux raisons me paraissent expliquer ce caractère hésitant de la pensée cartésienne. Cet observateur de la nature manqua peut-être de cet élan qui passionne les recherches de Vinci. Devant l'univers, il connut les ivresses de la raison dominée par la vérité. Il ne sentit pas cette chaleur de sympathie qui entraîne l'art et l'amour. Pour emprunter le vocabulaire signifiant de la philosophie grecque, l'énergie de l'èyxpàTsta dirige ses études de savant; la puissance de l'eptoç n'en-
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flamme pas son culte de la nature. Il comprit la valeur industrielle de la nature : il n'aima pas assez la bonté maternelle de la nature. Le savant ne doit pas être seulement le conquérant, mais l'amant de la nature. Si Descartes n'a jamais dégagé dans sa plénitude cette morale scientifique dont il indique les linéaments, peut-être convientil d'attribuer cette impuissance au caractère exclusivement intellectuel de sa conception de la nature. Peut-être aussi a-t-il tremblé devant l'audace des conclusions qui sortaient de son œuvre. Descartes sacrifia trop au goût du repos (158). Je comprends qu'il ait fui dans la solitude pour dérober l'indépendance de son esprit aux servitudes des cités. Je comprends moins qu'il paraisse reculer devant les affirmations les plus graves (159). La philosophie n'est pas seulement la méditation prolongée dans le silence : elle est la proclamation des vérités hardies qui inquiètent le repos des timides. Les guides de l'humanité sont toujours des révolutionnaires qui bousculent les traditions. Les grands révélateurs doivent sortir de leur tour d'ivoire pour dissiper les traditions qui sont devenues des conventions. Descartes a écrit qu'il se permettait avec quelques amis seulement de c< passer les bornes de philosopher qu'il s'est prescrites ».
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Pourquoi faut-il que nous regrettions tant de prudence? Pourquoi sommes-nous obligés de dire que Descartes a peut-être réservé sa doctrine la plushaute?Satimiditéestàjamaisregrettable(160). S*il avait parlé avec plus de hardiesse sur le problème moral, c'est-à-dire sur nos destins, la pensée moderne, plus avertie, aurait dirigé ses recherches avec plus de maîtrise, et Fédifice qu'elle essaie de construire depuis deux siècles, pour grouper tous les hommes dans le culte raisonné de la science et de la nature, aurait sans doute reçu de Descartes ses fondements inébranlables et quelques-unes de ses colonnes essentielles.
MOUÈRE DISCIPLE DE DESCÂRTES
Molière est un disciple de Descartes et nous retrouvons dans son œuvre le rythme inévitable que nous avons saisi dans les grands révélateurs de la pensée moderne.
Il condamne l'humanisme, c'est-à-dire l'esprit disciple qui interpose, entre l'artiste et la nature, le souvenir des autorités antiques et livresques. Puis, dégagé des règles artificielles, il va directe-
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ment à la nature dont il annonce la prédominance. Enfin, dans la partie de son œuvre dirigée contre les médecins — partie importante, à laquelle il revient sans cesse, comme s'il y trouvait l'occasion d'exprimer son essentielle pensée — il montre, comme Descartes, une confiance infinie dans les énergies naturelles, et laisse entendre que le bonheur de l'homme et la vie morale de l'homme seront l'expression et la récompense de l'étude de la nature.
Le maître de Molière fut la nature. Parmi les écrivains du xvn* siècle, il possède cette originalité singulière : il s'est formé, non d'après les livres, mais d'après la vie. Dans son œuvre, rien de livresque; rien d'artificiel et d'indirect; tout est spontané et jaillissant, comme d'une source irrésistible et intarissable. Un Corneille connaît les préceptes d'Aristote, et, bien qu'il en ait donné une interprétation souple et large, il déclare volontiers qu'ils sont fondés en raison. Plus aisément encore, Racine accepte la maîtrise de l'antiquité : lentement et respectueusement, il s'est initié aux harmonies savantes de la tragédie sopho-
cléenne, et, par un miracle de Fart qui ne s'est plus reproduit, son génie éclate dans l'adresse infinie de sa culture et le triomphe de son goût : Alexandrin exquis, Alexandrin génial, niais Alexandrin. — Au contraire, un Molière, comme Descartes, plus complètement que Descartes, se dégage de toutes les disciplines. L'œil fixé, non pas sur un idéal littéraire, mais sur la réalité, il élabore son œuvre avec la spontanéité et la certitude d'une force de la nature. Il se jette parmi les hommes, dans la mêlée des travers humains : peu à peu, la matière comique se façonne, les gestes caractéristiques se détachent, les mots expressifs des ridicules résonnent à son oreille, et |*œuvre de l'observation se lève, naïve et forte, de ce contact prolongé, ardent avec la vie.
Molière veut se donner la culture la plus réaliste : il travaille en plein air. Pendant douze ans, l'auteur du Misanthrope mène, à travers la province, la vie vagabonde du roman comique de Scarron. Pendant douze ans, la roulotte de comédien, qui portait le génie de Molière, souleva la poussière des routes, et traversa les places publiques, et fut à l'artiste, le plus curieux du pittoresque humain, un mobile observatoire d'où il saisit les ridicules de son temps.
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De même que Descartes modifie sa manière de travail d'après l'objet qu'il observe — tour à tour replié sur lui-même ou tendu vers les choses, métaphysicien ou psychologue, mathématicien ou physicien, — ainsi Molière assouplit sa méthode et lui donne une élasticité incomparable : il suit toujours le sens de la vie.
Le génie de Corneille s'appuie sur un métier très habile : ses plus heureuses trouvailles se groupent aisément selon le dessin d'une contexture concertée. Racine obéit aux lois d'une dramaturgie très savante. Au contraire Molière, qui méprisait toutes les conventions, je veux dire qui s'accommodait de toutes les conventions, a une manière souple, plastique comme la matière qu'il élabore. Dans V Avare, il isole la figure qu'il veut décrire et la place au centre de l'œuvre : les autres personnages sont choisis et étudiés en fonction du héros central. Dans les Femmes savantes, le travers n'est pas isolé, et accusé dans un type, mais disséminé sur plusieurs personnages : au lieu de dresser devant nous, en pleine lumière, un portrait unique, Molière dispose une série de portraits diversifiés d'un même ridicule. Dans le Don Juan, il représente l'histoire d'une vie entière, et sa comédie, semblable à certains drames de Shakespeare, est
une monographie dramatique. Dans le Misanthrope il néglige la vie antérieure de son héros et n'étudie qu'une crise de son caractère. L'action des /^dcAewa; est nulle, et son intrigue flottante : on dirait un chapitre de La Bruyère découpé en scènes. L'action de Tartuffe est cohérente et pleine, et se déroule d'après les prescriptions les plus sévères de l'art classique.
Ainsi, nulle contrainte, aucune concession faite' aux traités des savants : c'est la plus complète plas-: tîcité delà contexture dramatique. C'est pourquoi,* pour le dire en passant, Molière se plie si aisément à la diversité de la matière à décrire, qu'il inaugure les dramaturgies les plus variées. Le poétique de V Avare sera la poétique même de la Phèdre de Racine. Le poétique des Femmes savantes sera suivie dans le théâtre de Dancourt. La formule de Don Juan sera reprise et développée dans la préface de Cromwell de Victor Hugo et du More de Venise de Vigny. La manière des Fâcheux se retrouvera dans toutes les comédies à tiroir.
Molière a donc observé la matière comique selon les plus variés éclairages, c'est-à-dire avec une méthode qui suit les manifestations de la vie. De ce voyage parmi les hommes, il rapporte une con-
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ception de l'humanité que les livres de Rousseau développeront. Dans Molière, elle se traduit sur le ton comique; dans Rousseau, elle est exposée avec amertume : qu'importent les différences de la manière, si l'enseignement qui se dégage est identique?
Les travers et les vices des hommes sont des altérations de la nature. L'homme déforme l'homme. Plus on se rapproche de la nature, plus on retient de sa primitive et droite spontanéité. Ainsi, dans son théâtre, les simples sont les sages, parce qu'une fausse culture n'a pas déformé la naturelle droiture. Les ridicules des mœurs humaines sont les déformations apportées à la nature par la vie sociale. Les modes et les préjugés humains dirigent la vie des groupes, produisent les travers et entraînent aux vices. On prête d'abord à rire, puis, devant les ravages du travers, le rire se froisse dans l'amertume, et le comique soulève enfin l'épouvante. Ainsi, dans ce théâtre, les ridicules aboutissent au crime ou à la folie : après avoir altéré l'aspect des formes naturelles, ils corrompent et dissolvent le fond des cœurs. Les mœurs comiques des individus ou des groupes sont les déformations apportées par l'homme qui s'éloigne de la nature et suit les volontés de son orgueil.
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A la conception de l'humanité, embellie par les manuels du stoïcisme, Molière oppose la peinture de l'humanité qu'il a trouvée et observée dans la vie. Il ne s'est pas borné à la représenter sur la scène. Ce comédien, qui savait reproduire tous les gestes de la sottise humaine, était un penseur qui comprit l'enseignement de Descartes. Il eut même la force de le porter sur le théâtre. Toute la satire des médecins de son temps est inspirée de l'esprit cartésien. Une haute leçon va retentir sur la scène comique. Il convient donc de connaître les conditions dans lesquelles elle fut donnée, et de souligner les vérités nouvelles qu'elle apportait aux hommes.
On dit volontiers — non sans raison — que Molière a donné, dans son théâtre, une telle place à la médecine parce qu'il avait souvent et longuement observé les médecins. Il était d'une santé délicate, qu'avait fort ébranlée sa vie vagabonde à travers la province, et il s'épuisa vite à sa triple tâche d'auteur dramatique, d'acteur et de directeur de théâtre. Déjà en 1662, quelques mois après son mariage, il fut gravement malade. Quatre ans plus tard, la Gazette de Loret nous inforine qu'il
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faillit mourir. En 1667, il subit une nouvelle crise, aussi dangereuse. Après 1670, le mal se révéla par des apparitions plus fréquentes,: c'étaient des oppressions prolongées, des extinctions de voix subites, tous les symptômes de la phtisie. Enfin le 17 février 1673, à la 4® représentation du Malade imaginaire^ en prononçant le Juro de la cérémonie, il succomba. Transporté chez lui, il eut une hémoptysie et mourut. Ainsi la pensée de Molière s'est portée spontanément, sous l'effet de la maladie et de ses menaces, sur la médecine et les médecins. Cette forme de son observation s'est manifestée dans son œuvre par des peintures d'une acuité singulière et des mots accablants. C'est pourquoi, si nous groupons les remarques éparses, les peintures disséminées, les traits de mœurs senîés çà et là sur la maladie et la mort, la comédie de Molière apparaît comme la satire minutieuse, méthodique, acharnée des médecins de son temps.
Cette raison, tirée du tempérament de Molière, est valable. Je la crois secondaire. Elle expliquerait peut-être son insistance à poursuivre les médecins. Elle ne rend pas compte de l'originalité et de la profondeur des pensées qu'il énonce et suggère. Il vaut mieux rapprocher Molière et
Descartes en se rappelant que la physique cartésienne eut un grand retentissement, et que Molière fut le condisciple de Gassendi, qui critiquait et admirait Descartes, et l'ami des médecins les plus avertis de son temps. Ainsi nous conclurons, avec plus de décision, que l'enseignement de Descartes semble se prolonger dans la comédie de Molière
if- if-
Comme Descartes, Molière insiste sur l'importance de la médecine dans la vie des hommes. Il débute au théâtre (1645) en représentant une farce italienne, le Médecin volant. Vingt-huit ans après, le 17 février 1673, il meurt en jouant la cérémonie du Malade imaginaire. Ainsi il monte sur la scène en raillant les médecins; il quitte la scène, pour mourir, sur un réquisitoire passionné contre la médecine. Entre ces deux dates extrêmes, il convient de rappeler des attaques indirectes, disséminées, mais toujours précises. En 1665, dans le Don Juan^ c'est une première escarmouche : elle est brève et hardie. Molière déguise Sganarelle en médecin. Pourquoi? Pour le plaisir de faire déclarer par don Juan que les hommes attribuent aux remèdes « tout ce qui vient des faveurs du hasard et des forces de la
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nature ». La même année, dans V Amour médecin^ Tattaque est plus prolongée. Les principaux représentants de la Faculté sont joués sous des noms d'emprunt. Louis XIV, qui recommandait à Molière de railler les marquis, l'autorisait à se moquer de la médecine. Nous savons en effet, par une lettre de Gui Patin, que Desfonandrès est le portrait de M. des Fougerais, premier médecin de Madame; Bahis le bègue représente M. Esprit, au bredouillement si comique; Macroton, qui parle comme le Brid'oison de Beaumarchais, désigne le premier médecin de la Reine, M. Guénaut, qui s'exprimait avec une solennelle lenteur. Enfin, Tomes, c'est d'Aquin lui-même, ou Valot, le partisan de la saignée. Un an après, dans le Médecin malgré lui, Molière improvise une charge un peu grossa et violente. En 1668, dans Amphitryon^ on entendit la jolie tirade de Cléanthis. Dans la première scène de M, de Pourceaugnac, le portrait prend le relief de la caricature. Enfin, dans le Malade imaginaire, l'attaque est concertée, motivée, concluante.
Molière a ridiculisé les travers extérieurs, signalé les querelles d'École, et dénoncé la méthode même qui viciait l'enseignement de la médecine.
Il a saisi les travers de la forme, percé la vanité des attitudes, souligné la pompe du langage, et il déclare que ces Desfonandrès et ces Bahis, ces Macroton et ces Diafoirus, ces Tomes et ces Purgon, aussi sots que les pédants de la philosophie et des jolis vers, sont les Caritidès et les Pancrace, les Marphurius et les Trissotin de la médecine. Tous les ridicules extérieurs — dans les gestes, rhabit et le langage — sont groupés dans la Cérémonie du Malade imaginaire et se manifestent dans un tel épanouissement de verve, que le dénouement de la comédie ressemble à une mascarade de carnaval. Est-ce que Molière se divertit à imaginer le travestissement d'une réalité déjà si comique? Sommes-nous en présence d'une œuvre de fantaisie, d'une charge qui rappelle les parades de la foire, en utilisant les procédés de la caricature? Nous avons un moyen très sûr de rapprocher la satire et la vie, l'œuvre de l'écrivain et la réalité qu'elle représente. L'idée de la Cérémonie, dans le Malade imaginaire^ est née au cours de l'un de ces dîners joyeux, que donnait M""® de la Sablière à ses amis La Fontaine et Boileau, Molière et Ninon de Lenclos, et à ces médecins spirituels et sagaces, Bernier et Mauvillain, qu'aimait et admirait Molière» Ainsi, à
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cette comédie boufiFe ont collaboré des médecins. Aveu précieux, qui semble garanti par la précision du vocabulaire technique, et confirmé par les documents qu'a commentés Maurice Raynaud (161). Il est inutile de reproduire, ou même de résumer sa démonstration. Il suffit de déclarer que dans la pièce de Molière, on retrouve les usages, les formules, le vocabulaire traditionnel. La réalité, saisie par un regard savant qui choisit et groupe, est reproduite avec un art loyal qui évite les déformations et les surcharges. Bref, la scène de la Comédie est la représentation, légèrement parodiée, de la Cérém:inie officielle qui clôturait les soutenances du doctorat.
La satire est d'une portée plus haute, quand elle souligne le ridicule des querelles du temps, les résistances du pédantisme aux découvertes de la science. On connaît les longues luttes des Facultés rivales, la Faculté de Paris et la Faculté de Montpellier, la première interdisant pendant deux siècles aux docteurs de la seconde l'exercice de la médecine à Paris, et s'opposant, avec la ténacité de l'esprit de corps, aux méthodes enseignées et aux remèdes vérifiés par sa rivale. L'un des plus grands médecins du xvn® siècle, Théophraste Renaudot, le créateur de la Gazette^
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,1e premier en date des journalistes français, était ;docteur de la Faculté de Montpellier; il vint, à Paris, fonder un hôpital à Tusage des pauvres. Il donnait des consultations gratuites, mettait son journal hebdomadaire au service de ses idées, et répandait ainsi, parmi la foule, des recettes pratiques et peu coûteuses. Grâce au patronage de Richelieu et du Père Joseph, il réussit, quelque temps, à éviter la vengeance de la Faculté de Paris. Mais, Richelieu mort, ce fut une guerre sans merci, un déchaînement de rancunes et de colères, qui obligea Renaudot à fermer son hôpital. Le mal était si profond, et l'esprit de corps si aveugle, que le doyen de la Faculté de Paris, Gui Patin, d'une intelligence si claire et déliée, se fit remarquer par la violence de ses attaques, et usa du vocabulaire des Pancrace et des Trissotin envers ce très grand et très généreux Renaudot, qu'il appela charlatan hebdomadaire, charlatan qui parait tous les huit jours, nebulo hebdomadarius. Pourquoi ces querelles? Renaudot n'appartient pas à la Faculté de Paris; il faut, à tout prix, écarter ce rival encombrant et trop applaudi : ?ion dignus est inlrare in nostro dodo corpore.
Il convient encore de rappeler la querelle des
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médecins et des chirurgiens. A cette époque de distinctions tranchantes, entretenues par toutes les formes de la vanité, la médecine passe pour une profession noble et le métier de chirurgien est avili. Il ne sied pas aux docteurs de la Faculté de se dégrader dans des exercices qu'on estimait' accessoires. Le médecin dédaigne le chirurgien et délaisse le soin des opérations les plus délicates à des apothicaires méprisés, à des barbiers encore plus méprisables. La chirurgie qui, au xvi* siècle, avait révélé sa puissance avec le grand Ambroise Paré, est reléguée au rang des métiers serviles. Le chirurgien ne sera pas médecin : non digntis est intrare in nostro dodo corpore.
Ces rivalités de personnes étaient plus dangereuses que ridicules, puisqu'elles entravaient tous les progrès de la médecine. Il fallait se plier à la doctrine officielle et s'engager à la répandre. On se défiait des recherches individuelles. On rejetait, sans contrôle, toutes les modifications proposées. Trois grandes découvertes dans l'art médical honorent le xvii" siècle : quelles luttes prolongées et burlesques elles suscitèrent! L'Anglais Harvey avait expliqué la manière dont le sang circule dans le corps humain. Sa démons-
l'orgueil humain. i7
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tration était claire et facilement contrôlable. L'enseignement de la médecine pouvait et devait en être renouvelé. La Faculté de Paris refusa longtemps d'en examiner la valeur. Pourquoi? Le système d'Hippocrate et de Galien ne comportait pas cette doctrine : on pouvait donc l'écarter, sans examen. — Vers la fin du xvi* siècle, on était arrivé à isoler l'antimoine, métal infiniment précieux, qui contient de l'arsenic et qui offrait tant de ressources pour l'enrichissement de la science médicale. Par la préparation de délicats dosages, Renaudot avait constaté son efficacité. La Faculté de Paris condamna longtemps ces expériences. Pourquoi? Hippocrate et Galien ne recommandant pas ce remède, il fallait le décrier, en lui déniant toute vertu curative. — Vers le milieu du xvii* siècle, le quinquina fit son apparition en Europe. Ses merveilleux effets avaient été observés sur les sauvages du Pérou. Il fut importé d'abord en Angleterre, où son emploi s'imposa vite par la multiplicité des guéri sons qu'il assura. La Faculté de Paris s'obstina longtemps à le proscrire, parce que le formulaire traditionnel ne l'avait pas prévu.
Gomment se décida-t-elle à accepter, ou plutôt à subir ces nouyeaux remèdes? En 1658, Louis XIV
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faillit succomber à Mardick : la maladie dont il soufiFrait, mal classée encore, manifestait tous les symptômes de la fièvre typhoïde. La médecine officielle paraissait impuissante à la guérir. Sur la volonté expresse du roi, on lui donna de Fantimoine : le roi guérit. Par flatterie ou par intérêt, le nouveau remède devint à la mode, et la Faculté, qui ne s'était pas prêtée aux expériences nécessaires, s'inclina devant la volonté royale. — Quelques années plus tard, en 1679, le roi, arrêté par une fièvre intermittente d'un caractère très rebelle, réclama l'emploi d'un remède nouveau — une mixture de quinquina — que vantait un empirique anglais. La guérison du roi, qui fut prompte, détermina la victoire de la quinine dont l'usage a transformé la thérapeutique moderne. Il ne fallut rien moins que la volonté royale pour vaincre les résistances de la Faculté de Paris.
C'est pourquoi lorsque nous relisons, à la lumière de tous ces faits, le discours de Filerin au troisième acte de Uamour médecin^ nous n'y voyons plus l'expression d'une rancune personnelle, mais la peinture exacte de la réalité. Cette mordante tirade laisse entendre la protestation de Molière contre l'égoïsme des médecins de son temps, qui maintenaient leur crédit en faisant
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parade d'une science cohérente et tranquille. Ce réquisitoire a l'intensité d'une eau-forte. Molière est incomparable pour mêler, sans heurt et sans artifice, la moquerie et l'emportement. La gaîté court et pétille sur la surface des mots ; mais, sous les paroles qui raillent, l'indignation gronde. Voilà pourquoi, dans son œuvre, le rire a une telle valeur émouvante!
Les travers extérieurs des médecins offraient à la verve de Molière une matière qu'il exploita avec allégresse. On sent, dans ces exécutions renouvelées, l'acharnement d'une rancune qui s'épanche au spectacle de tant de sottises. Mais il ne s'attarda guère à ce comique de surface, et, sentant en lui je courage d'aller plus loin et de soutenir son audace, il résolut de s'attaquer à la doctrine même. Dès lors la satire n'est plus seulement guidée par le sens des ridicules extérieurs : elle est dominée par une pensée forte. Ici apparaît l'ami de Gassendi et l'admirateur de Descartes et de Renaudot. On sait que, dans sa jeunesse, Molière suivit les leçons de Gassendi (162), en compagnie de Chapelle, de Cyrano de Bergerac et de Dernier. Proclamons l'efficacité de l'action d'un tel maître suir
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un tel disciple ! Guidé par cet esprit hardi et scrupuleux, il apprit que pour connaître le tempérament des hommes et pour le guérir, il faut partir de l'observation, appliquer la méthode expérimentale, considérer la physiologie comme une branche de la chimie. La défiance de Molière à l'égard de la doctrine purement livresque, sa confiance dans les forces régénératrices de la nature proviennent de cet enseignement minutieux, fondé sur l'étude et l'admiration des énergies naturelles. Nous savons en outre que Molière était Tami du docteur Mauvillain, et que Mauvillain était un élève de Renaudot, le propagateur de Fantimoine. Or l'emploi de l'antimoine justifiait la doctrine de Gassendi : il était possible d'y voir une première application de la chimie à la thérapeutique. Ainsi Renaudot corroborait Gassendi; la pratique du médecin, qui se guidait d'après l'expérience, garantissait les théories du philosophe. Molière le comprit, et, muni de ces deux idées, il étendit la portée de son œuvre et signala le mal profond, le vice de l'esprit, la stérilité de renseignement officiel.
Qu'on se reporte aux tirades prononcées par les personnages de Molière, dans le Médecin malgré lui^ V amour médecin^ surtout dans M, de Pour^
ceaugnac. Ce qui s'en dégage, ce n'est pas seulement la caricature des gestes, mais la condamnation delà méthode. Toutes les railleries de Molière enveloppent la même critique directe, perçante, féconde. Ces médecins bavardent, au lieu d'observer. Us dissertent sur la maladie, au lieu d'examiner ses symptômes et sa marche dans l'organisme. Le malade souffre et se plaint et localise exactement le siège de ses souffrances : le médecin qui n'écoute ni ne regarde, répète lourdement les traditionnelles leçons; avec une niaiserie assurée, il reproduit des formules incohérentes, et arrive à conclure qu'il faut souhaiter une mort conforme aux préceptes d'Hippocrate plutôt qu'une guérison qui dément l'infaillibilité de la doctrine.
Mettons à profit un moyen très sûr de comparer la peinture de Molière avec la réalité qui l'inspira. L'examen des thèses pour le doctorat en médecine permet de juger la qualité des vieilles méthodes. Car les livres de thèse révèlent la direction et la nature de l'enseignement officiel. La Faculté souvent propose, toujours accepte les sujets que le candidat élabore : en les acceptant elle garantit leur fécondité. Dans les études de Réveillé-Parise (163), de Maurice Raynaudet de M. Debove (164), nous relevons l'indication des travaux suivants :
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« An per incantationes fit curatio? An Tobiœ ex piscis felle curatio naturalis? — An qui mel et butyrum comedit sciât reprobare malum et eligere bonum. » Voilà des questions qui sont surtout des prétextes à bavardage. Que dire de ces sujets qui ressemblent à des devinettes proposées par un examinateur facétieux : « Faut-il tenir compte des phases de la lune dans la coupe des cheveux? — Doit-on saigner une jeune fille folle d'amour? — Les comètes annoncent-elles des maladies? — La lune a-t-elle de l'influence sur le corps humain? » Ces indications suffisent : elles ont la valeur des preuves de fait. Elles révèlent l'esprit qui inspire les travaux du candidat et les conclusions du juge. Elles condamnent cette manie de ratiociner, toujours dangereuse, ici très funeste. Elles justifient la violence des attaques de Molière, et démontrent qu'à travers la pompe des gestes et l'emphase des paroles, le grand comique a saisi le vice intérieur de la doctrine. Comme Descartes, Molière veut qu'on rejette les formules de l'éducation scolaslique, parce qu'elles empêchent d'étudier directement la nature.
La qualité de son œuvre sera mieux appréciée si nous rappelons la puissance des préjugés qu'il eut à combattre. Molière signale l'obstacle qui
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arrêtait les progrès de la médecine à une époque où le fardeau de la routine pesait encore sur les esprits les plus clairvoyants. Gui Patin n'admettait pas la possibilité des modifications les plus nécessaires. Cet esprit alerte, si adroit à saisir les ridicules, se révèle incapable de secouer les traditions les plus sottes. Quand il attaque les chirurgiens, « ces laquais bottés », « ces corps glorieux », ou les partisans de l'antimoine, « ces antimoniaux», « cette troupe stibiale », « ces charlatans et mendiants chimistes », nous sommes surpris qu'il se permette de telles violences (165). Serons-nous plus indulgents en pensant que les esprits les plus libres dominent difficilement les préoccupations de l'esprit de caste et ne renoncent guère aux privilèges du métier? Mais il convient d'être sévère pour les défaillances de la pensée, qui sont des timidités du caractère. Voilà un philosophe, capable de fortes lectures, très net et avisé, admirateur d'Erasme et de Rabelais, très prompt à condamner les jugements précipités des médecins, ingénieux à dénoncer les erreurs de leur thérapeutique sommaire, qui conserve la méthode traditionnelle avec une confiance aveugle, et ne soupçonne pas l'utilité du contrôle! Il ne voit pas que, dans cette docile acceptation de la coutume, il se
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désarme lui-même, et prive ses disciples des qualités de son esprit et des ressources de son expérience. Il se charge de l'éducation médicale du fils de son ami Falconet, et il ne pense qu'à lui inculquer les vieilles et funestes erreurs. « Je vais lui faire apprendre par cœur les premiers chapitres du Compendium de M. Riolan le père, et après les commentaires du même sur la physiologie de Fernel, avec VEnchiridium Anatomicum du fils » (166), et tous ces livres ne sont destinés qu'à « lui aplanir les voies pour la lecture de Galien et d'Hippocrate ». Les médecins de Molière répéteront la même leçon, mais Molière, plus lucide, en signalera la stérilité. — Dans ses lettres du 6 et du 16 juillet 1660, Gui Patin parle d'un jeune homme, candidat au doctorat, « un des plus sages et des plus savants hommes de ce siècle,... un prodige de sagesse et de science... qui sait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel par cœur; c'est un garçon incomparable qui n'a pas encore vingt-six ans ». Gui Patin admire tant de docilité et s'étonne devant une mémoire si remplie; Molière regarde ce prodige de sagesse, examine la qualité de son savoir, et, le jugeant léger et dérisoire, il compose le portrait de Thomas Diafoirus. L'esprit de Gui Patin
semble court, quand on lit sa correspondance à la lumière de l'œuvre de Molière. L'explication de cet aveuglement se trouve dans quelques aveux qui témoignent d'une timidité singulière. Dans la dernière lettre écrite par Gui Patin nous lisons : «Je viens d'apprendre que M. Gronovius est mort à Leyden. Il restait presque tout seul du nombre des savants de Hollande. Il n'est plus dans ce pays-là de gens faits comme Joseph Scaliger, Baudius, Heinsius, Salmasius et Grotius... Adieu la bonne doctrine en ce pays-là! Descartes et les chimistes ignorants tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu^en bonne médecine » (167). Les défaillances intellectuelles de Gui Patin proviennent de cette méconnaissance de Tœuvre de Descartes. Cet esprit fort, cet observateur narquois des ridicules de son temps, avait l'intelligence timorée et courte. Au contraire, en transportant dans son domaine l'esprit cartésien, Molière put approfondir le sens de son comique, et donner à son œuvre une valeur sociale dont le temps seul a pu mesurer la portée.
Ces fragments de satire épars dans les comédies ont été groupés dans le Malade imaginaire. Gar-