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dons-nous de nous attarder aux procédés de la farce. Molière veut divertir Louis XIV : son imagination saura donc trouver les mots, les gestes qui excitent le rire. Mais, si nous pénétrons au cœur même de l'œuvre, elle nous apparaîtra infiniment courageuse et grave. On y saisit d'abord les mérites des grandes comédies : le choix vif et infaillible des manifestations les plus fortes du ridicule, la verve progressive et comme enivrée, et l'application de cette méthode dramatique si efficace : le caractère se déformant, se défaisant peu à peu, aboutissant aux plus amusantes — et aux plus tristes — aberrations de la folie, sous l'effet d'une idée fixe qui envahit Fâme entière. On trouve ensuite la marque d'une singulière audace, puisque Molière, délaissant la critique des travers individuels, s'attaque à une institution publique. Ainsi cette comédie, aussi puissante que le Tartuffe, aussi profonde que le Misanthrope, dépasse ces deux chefs-d'œuvre par la hardiesse de sa portée sociale.
Ici, surtout, le disciple de Descartes va révéler la puissance de sa pensée. Molière veut représenter un personnage qui devienne la proie de la médecine. Le choix du personnage est, ici, particulièrement délicat. Il ne doit être ni tout à fait sain,
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ni trop visiblement malade. Si Argan avait le corps solide et rintelligence éteinte, il apparaîtrait comme un type exceptionnel et de fantaisie, et la portée de la pièce serait diminuée. H convient que la folie éclate, non au commencement, mais au dénouement de la comédie. Il faut qu'Ârgan se sente malade, soit malade. — Mais cette maladie ne doit pas être localisée. S'il souffre d'un mal caractérisé et visible, je doute qu'il excite longtemps le rire. Il importe qu' Argan soit malade, sans le paraître. Ainsi, il se distinguera de Géronte du Légataire universel^ et de tous les fantoches de comédie : il sera un être vivant, c'est-à-dire capable de se résoudre d'après son caractère.
Molière, par un choix décisif, a donné à son personnage le trait le plus révélateur du travers qu'il veut mettre en scène : Argan est un malade imaginaire.
Qu'est-ce qu'un malade imaginaire? — II sied, ici, de laisser parler ceux qui savent. Écoutons M. Debove. « Je n'ai jamais vu de malade imaginaire. Des collègues pratiquant la médecine depuis plus longtemps que moi n'en ont également pas vu; et Littré, le savant traducteur d'Hippocrate, nie leur existence d'après la définition donnée, dans son Dictionnaire, au mot Imaginaire : Malade
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imaginaire, personne, la plupart du temps, hypocondriaque, qui éprouvant des souffrances nerveuses très diverses les rapporte à toutes sortes de maladies qu'elle n'a pas. — Autrement dit, ajoute M. Debove, la souffrance est réelle, mais le sujet se méprend sur sa cause, il fait seulement une erreur de diagnostic, ce que nous ne saurions lui reprocher. S'il n'y a pas de malades imaginaires, il y a cependant de nombreux êtres souffrants auxquels le public applique volontiers cette dénomination. Ils sont atteints d'affections diverses, revêtant d'ordinaire les caractères suivants : le malade vit à peu près comme tout le monde, sa mine est satisfaisante, il n'a que des symptômes subjectifs, on ne lui en voit point d'objectifs, sa msftadie est chronique; fatigué de ses plaintes, son entourage se dispense de compatir à ses douleurs en déclarant son mal imaginaire... Est-ce que ces malades imaginaires nous trompent? Non, car le récit des mêmes souffrances nous est fait tous les jours par des sujets de milieux fort différents, et l'identité de leurs plaintes en vient confirmer l'exactitude. Ils sont si malheureux que, pour obtenir un soulagement, ils se soumettent aux traitements les plus longs et les plus désagréables. Ils ne sont pas conduits chez nous par une crainte
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exagérée de la mort, car ils réclament souvent des interventions chirurgicales les exposant aux plus grands risques, pour peu qu'ils entrevoient Fespoir d'en tirer quelque bénéfice. Ces gens-là sont atteints de névrose, de névropathie » (168). Argan est un névropathe : sa maladie vagabonde est difficilement guérissable par la multiplicité même des formes qui la manifestent. Argan est toujours inquiet, toujours souffrant, toujours tremblant. Argan est la proie désignée de la médecine. Ce choix, si habile, du personnage principal permet à Molière de suivre l'évolution d'un esprit faible vers la folie, c'est-à-dire d'exposer dramatiquement la marche envahissante d'une idée fixe. C'est la manière même de ses grandes œuvres. Au début de V École des Femmes^ Amolphe est un railleur très redouté pour l'adresse de ses malices; au dénouement, il apparaît déprimé par la jalousie et prêt aux plus sottes défaillances. Dans la première scène du Malade imaginaire Argan est un bourgeois avisé qui discute, d'un esprit alerte, un compte d'apothicaire ; à la fin de la pièce, il est la dupe de la plus extravagante bouffonnerie.
Par le choix de son personnage, Molière montre qu'il veut épuiser les ressources satiriques de son sujet, et mettre en lumière les dangers auxquels
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l'homme s'expose quand il oublie les leçons de la nature. La manière dont il dépeint Purgpn et les Diafoirus nous avertit qu'il ne s'égaye pas seulement aux ridicules de leurs gestes, mais qu'il a saisi la cause de leur déformation intellectuelle. Dans les pièces précédentes, ses attaques sont plus ou moins indirectes : escarmouches légères, traits de satire, épigrammes étincelantes qui s'insinuent dans la trame du dialogue, jugements accablants mais brefs, indignations très calculées, fortement assénées, mais vite apaisées dans l'éclat de rire. De plus, les personnages étaient des créations de la fantaisie, héros burlesques, où l'on retrouvait le mélange des rôles conventionnels de la Commedia del arte et des caractères saisis dans la vie quotidienne. Ici l'observation est prolongée et directe; Fart qui l'exprime est d'une absolue loyauté. Purgon et Diafoirus sont transportés, tels quels, de la réalité sur la scène. Ils apparaissent dépouillés de tout ridicule extérieur, et ils parlent le langage des honnêtes gens. Car Molière se garde de surcharger la réalité ; il évite les procédés de la caricature ; il se modère pour paraître exact et atteindre à la plénitude. Mais cette modération est plus accablante que la violence.
Molière veut définir et dépeindre l'étudiant en
%lt l'époque du CLASSiaSBCE
médecine, le médecin pratiquant et le professeur consultant. Avec quel art il fixe dans notre souvenir la silhouette de Thomas Diafoirus, long, maigre, ignorant, bavard et niais ! Quelques traits sont à peine indiqués, et le portrait se lève devant nous, inoubliable. Mais, à la réflexion, ce mélange de naïveté et de suffisance nous inquiète. H nous fait comprendre de quel air assuré Thomas Diafoirus portera son incompétence; pourquoi, ignorant toujours, il sera toujours triomphant; et comment la culture purement verbale d'un huma-, nisme de plus en plus diminué fait des plus laborieux les victimes les plus grotesques de leur psittacisme. Thomas Diafoirus, c'est le type de l'étudiant au XVII* siècle, encombré de formules lourdes et vides. Avec sa sûreté infaillible dans Fart des transpositions, Molière décrit et fait vivre devant nous cette vieille pédagogie. Sans parabase, il laisse entendre la protestation de son esprit clair et robuste. Spontanément sa pensée se traduit sous la forme de vivants portraits ; la thèse s'est incorporée dans le personnage.
Thomas Diafoirus, c'est la sottise livresque. Purgon, c'est la sottise endurcie par tous les travers qu'impose le métier; c'est la fatuité entretenue par l'accoutumance des respects officiels. Ici
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encore apparaît la modération de Molière. H se garde des moyens trop faciles de la charge. Il n'accable pas son personnage de trop singulières manies. Il le montre aveugle et tenace, borné et scrupuleux, sincère. Purgon a le respect superstitieux de son formulaire. « Avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, il donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose » (169). Il croit à l'infaillibilité de sa science.
Béralde lui-même, qui condamne la fatuité du médecin et l'entêtement du malade, rend hommage à la sincérité, au désintéressement de Purgon. La comédie baigne tout entière en pleine réalité. La vie est assez amusante par elle-même, sans qu'il soit nécessaire de la charger des apprêts de l'art, et la leçon de Molière est d'autant plus forte qu'il laisse jparler la nature.
Avec Purgon, nous voyons de quelle prise le métier saisit l'intelligence humaine et la vide peu à peu de toutes ses énergies. Dans M. Diafoirus, la pensée, déjà durcie par le métier, se fige en une doctrine morne. Ici la manière individuelle s'élargit jusqu'au type. Mieux que Trissotin luimême, M. Diafoirus arrive à la plénitude de son
l'orgueil humain. iB
caractère. En s'exprimant il définit la forme éternelle que revêt le pédantisme. Il révèle les causes de la mort de la pensée : la logique substituée à l'observation, l'ignorance de la réalité et le culte des formules, ce faux respect de l'autorité traditionnelle qui entretient la débilité de l'esprit, cet entêtement invincible à ne pas comprendre les découvertes, qui assure le triomphe de la routine, en un mot l'oubli de la nature et toutes les aberrations humaines qui inquiétaientl'esprit de Vinci, de Galilée et de Descartes. « Je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. II s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre et écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang-,
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et autres opinions de même farine » (170). Tout l'enseignement de Descartes est transposé dans cette page. Le grand esprit de Molière a saisi, à travers les ridicules des individus, le vice profond des doctrines, la tare indélébile d'une éducation fondée sur le verbalisme. Quand nous entendons Diafoirus, les attaques de Rabelais et les plaintes de L. de Vinci remontent à notre esprit avec une expression plus ramassée, plus drue, et, si je puis dire, plus triomphante. Ici encore, la parabase ne se détache pas de l'action; la vie même s'étale devant nous, sans grossissement, sans artifice, et pourtant le génie de Molière projette sur la matière comique une lumière si intense qu'elle étincelle en plein relief. Car les grands réalistes ne déforment pas la réalité. Ils dépouillent et dégagent ses apparences confuses. Rien ne s'ajoute ni ne s'interpose, mais tout est plus clair, tout frappe.
Nous saisirons, dans toute sa force, la pensée de Molière, si nous comprenons la scène entre Béralde et Argan, la plus expressive de tout son théâtre (171), car elle élève la comédie dans les plus hautes régions de la pensée. Molière juge la
vie en faisant la peinture de la vie. En décrivant nos ridicules, il laisse éclater la misère de rhamme. Il nous amuse, et il nous dispose aux plus graves méditations. Ici, surtout, la pensée de Descartes et la pensée de Molière se confondent. Cette scène est un plaidoyer décisif contre la médecine qui ne repose pas sur l'observation de la nature. Même, çà et là, Béralde disserte. Assurément la dissertation est diffuse, non étalée ; elle se plie au rythme scénique et suit le mouvement du dialogue. Mais, en reliant les remarques de Béralde, on retrouve un réquisitoire concerté, vigoureux, passionné. Il proclame d'abord que la médecine est « une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes » : affirmation tranchante, qu'il appuie de raisons claires, présentées avec calme, en homme qui « regarde les choses en philosophe ». Il dissipe l'appareil du pédantisme ; il constate l'infinie complexité de la nature humaine, et il déclare que l'attitude de l'esprit devant un si obscur édifice ne doit pas être la présomption d'une science qui se croit assurée, mais la modestie qui s'étonne et se résigne à l'ignorance. Car « les ressorts de notre nature sont des mystères, jusqu'ici, où les hommes ne voient goutte ». N'est-ce pas le premier et nécessaire aveu du vrai
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savant? Les formules où se complaît la demb science, ce «pompeux galimatias », ce « spécieux babil, qui donne des mots pour des raisons et des promesses pour des effets », ces locutions
savantes et chargées de ténèbres sont des voiles qui cachent notre ignorance ou endorment nos inquiétudes. Mais qu'est-ce que tout cela, sinon a le roman de la médecine », une griserie verbale, un charlatanisme qui enchante ceux qui souffrent, et dupe les médecins eux-mêmes, car les Purgons sont glorieux de leur ignorance et Ton s'inquiète d'autant plus devant cette sincérité qui ne connaît jamais les hésitations. A ces erreurs et à ces songes, Béralde oppose « la vérité » et « l'expérience », mots graves dont il sent le prix infini. Il ne se contente plus de s'étonner, de railler la fausse science. Il montre qu'il a réfléchi et touché les conclusions fermes. Muni de l'enseignement de Descartes et de la pratique de Renaudot, des réflexions de son bon sens et des intuitions de son génie, Béralde-Molière prononce quelques jugements qui enveloppent une féconde doctrine. « La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. » Ici les devoirs de l'observation sont définis. Il ne s'agit pas de rester inerte
devant la nature mystérieuse ; il faut la regarder, la saisir dans ses manifestations, se régler d'après ses démarches. Une hygiène prudente et sûre se dégage spontanément de cet examen respectueux : c'est la nature qui apprend à redresser la nature. L'observateur d'abord s'étonne; puis, lentement, il examine; enfin il intervient à la lumière des données naturelles et se dirige d'après les mouvements mêmes qu'il a surpris. Ce Béralde n'est pas seulement un philosophe qui constate l'impuissance de la médecine traditionnelle; c'est un observateur qui peut forcer la nature à livrer son secret, car il est capable de dominer cette « impatience », cette « inquiétude qui gâte tout ». Dans une scène suivante, Béralde énonce un second principe qui fortifie le premier et prouve la cohérence de sa doctrine. « Songez que les principes de votre vie sont en vous-même. » Pensée profonde, qui sape le fondement de la vieille thérapeutique. Plus haut, nous avons appris que la médecine est une science que l'observation doit fonder; maintenant nous sommes avertis qu'elle est aussi un art, puisque chaque malade détient au fond de lui des énergies cachées, malfaisantes ou généreuses, qu'il faut surprendre. Ainsi est reconnue la nécessité d'un diagnostic assoupli,
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qui pénètre, analyse et reconstruit les tempéraments, saisit les formes changeantes du mal à travers les apparences physiologiques, et sent ce qui reste de vie dans un organisme atteint par la mort. La phrase de Béralde proclame cette vérité, aujourd'hui banale, que- chaque homme porte en lui-même, écrite dans ses tissus et dans ses organes, Phistoire de sa famille, de son passé et de son avenir.
A mesure que la scène se développe, l'idée de Molière se précise et la confiance dans la justice de sa cause s'épanouit. On sent, d'un bout à l'autre de ce dialogue, l'élan d'une pensée maîtresse de ses arguments, enivrée de sa propre audace. Pourtant, vers la fin de ce réquisitoire, il voit que son œuvre prend un ton extraordinaire, que le cadre de la comédie va se briser, et que le comédien devient un juge. Il éprouve le besoin d'atténuer la violence de son langage. Il veut prévenir des rancunes qui peuvent éclater dans la salle. Mais, admirons ici la suprême habileté de l'artiste. Il a l'air de reculer : en réalité, il précipite l'attaque; au lieu de condamner son audace, il va justifier la dureté de tous ses mépris. Car .celui qui se plaint de Molière et le désigne aux coups des médecins et aux railleries du par-
terre, c'est Argan; et, devant la raison tranquille et dominatrice de Béralde, il ne trouve à opposer que l'insulte. « C'est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies!... Si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence; et, quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire; je ne lui donnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement; et je lui dirais : Crève, crève; cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté. » Que répond Béralde? Va-t-il désavouer l'œuvre de Molière, ou démentir l'opportunité de sa tentative ? Au contraire, sans hésitation il en proclame la nécessité. « Que voulez-vous qu'il mette sur le théâtre, que les diverses professions des hommes ? » Ici Béralde couvre Molière, et la raison du philosophe appelle à son aide l'éclat de rire du comédien.
Pour la première fois, Molière s'identifie ouvertement avec l'un de ses personnages. Donc profitons de ses confidences, et surprenons au passage toutes ses idées, pour les graver dans notre souvenir. C'est Molière qui se penche vers nous, et nous recommande le culte de la nature, le respect de la vérité et de l'expérience, et laisse tomber ces allusions, brèves mais émouvantes, sur
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« l'impatience » des hommes, et leur confiance illusoire en « ces belles imaginations que nous venons à croire parce qu'elles nous flattent », et la tristesse du « réveil » qui suit ces « beaux songes ». Jamais' la scène n'avait retenti de paroles aussi simples et aussi graves. Elles descendent en nous très profondément, car les pensées qui se dégagent d'elles-mêmes du spectacle de notre vie quotidienne et du sentiment de notre destinée sont aussi pathétiques que les récits les plus tragiques conservés par la légende.
Achevons de dégager le sens de cette confidence. Le caractère d'Argan, dans cette scène, se présente en un relief singulier. Négligeons ce moment de sotte impatience, dont nous venons de parler, et que Molière utilise avec adresse pour accroître l'efTet de ses précédentes tirades. Nous voyons que, sans déformation, sans artifice, le caractère d'Argan suit le mouvement d'ascension de cette belle scène. Il n'est plus ce malade, égaré et ahuri, qui fait les gestes commandés par ses frayeurs. Il agite des pensées qui le font entrer au fond de lui-même. Il dit ce que nous répétons tous, les savants et les simples, quand, las de souffrir, et sentant que la vie nous échappe, nous nous tournons, les mains tremblantes, avec le désir pas-
sionné de la guérison, vers celui qui peut nous guérir. Et, de même que les raisons de Béralde forment un système lié d'arguments contre la médecine impuissante, de même les paroles d'Ârgan expliquent Téternel ascendant du médecin sur Thumanité. En vérité, Béralde devant Molière, c'est Molière qui se raisonne devant Molière qui souffre; c'est Molière qui a percé la vanité de la médecine de son temps, et qui, devant Molière qui sent en lui un mal incurable, proclame la stérilité de tous les remèdes et la toute-puissance de la mort ! Voilà pourquoi, à la fin de la scène, il rejette le masque comique pour faire parler son inquiétude et laisser échapper ce pathétique aveu sur ses propres souffrances : ^ Molière a ses raisons pour ne point vouloir de remèdes, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il na justement de la force que pour porter son mal » .
Les grands artistes ignorent les distinctions artificielles de notre critique. Le travail de leur pensée n'est pas dirigé par les classifications de notre vocabulaire. Ici, spontanément et de proche en proche, Molière aboutit au dramatique. Le
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développement régulier de l'action et des caractères l'amène à dire ce qu'il pense, tout ce qu'il pense, sur la médecine de son temps. Il épuise toutes les idées que la situation lui suggère ; et,; sans s'apercevoir que sa comédie cesse d'être comique, il ne craint pas de faire entendre de mélancoliques aveux. Mais nous suivons sans effort le rythme de sa pensée, car nous comprenons, devant cette scène du Malade imaginaire, que le passage rapide du rire à la gravité des méditations est naturel et facile, comme dans la vie.
Dans cette comédie essentielle, Molière déplace son observatoire : à l'étude des caractères, il ajoute l'examen des questions qui intéressent la vie de la cité; il fait la critique d'un corps de l'État, et, derrière les ridicules extérieurs, il saisit le principe de mort qui va le dissoudre. Quel élargissement, soudainement révélé, de l'œuvre comique! Dans les autres comédies, la satire de Molière demeure psychologique : ici, elle devient sociale.
Si nous avons sagement interprété la pensée de Molière, on voit qu'il serait juste de lui donner une place éminente dans l'histoire de la pensée humaine. Ne craignons pas de le rapprocher de
Descartes et de rappeler à quelle grande œuvre d'émancipation il collabora. Descartes a rompu avec la méthode de la scolastique : il a dissipé les fantômes de la nuit intellectuelle ; il a imposé à la raison le respect d'elle-même, en fixant les règles qui conduisent à la vérité ; il a consolidé le culte de la nature en éclairant le mécanisme universel. De même, en dévoilant les ridicules et le danger d'une médecine pompeuse, fondée sur le culte aveugle des autorités antiques, Molière tuait la vieille École de médecine, et sollicitait à la vie la thérapeutique moderne, soumise avec respect à la nature et à tous les contrôles de l'expérience.
Parce que Molière a compris le caractère inépuisable des énergies de la nature, il a pressenti le jugement de Jean-Jacques Rousseau sur les travers humains et les déformations sociales, et il a eu la gloire de développer ce que l'œuvre de Descartes apportait de plus neuf et de plus fécond.