PREMIERE PARTIE
L'œuvre de J.-J. Rousseau.
I. — J.-J. Rousseau dénonce le mal. — La banqueroute de la civilisation démontrée par Tévidence de nos malheurs et de nos discordes. — L'appel à la nature. — L'angoisse de Jean- Jacques et Torgueil de Chateaubriand.
IL — La leçon de VÉmile, — La nature est le guide souverain. — Le principe fécond est trouvé. — Pourquoi Rousseau Tabandonne. — Inconvénients de la méthode abstraite. — Il manque à Rousseau d'être un historien et un savant.
Le gouverneur d'Emile, c'est la méthode de Rousseau revêtue d'une forme vivante. — Les clairvoyances et les défaillances du gouverneur s'expliquent par les qualités et les défauts de la méthode. — Les leçons de la nature et le sens de l'éducation négative. — Le savoir du gouverneur est insuffisant. — Fausse conception de la nature. — Pédagogie et paradoxe. — Le souvenir tyrannique de l'humanité fait dévier la pédagogie dans la satire.
m. — Le Contrat social. — Il est le désaveu de VÉmile. — Il détache la cité du lien qui doit la rattacher à la nature. — Méthode exclusivement juridique. — Le contrat. — La loi. —
Citations. — La constitution de la cité est fondée sur l'opposition de la nature et de rhomme. — Un aveu déconcertant. — Jean-Jacques renie Jean-Jacques. — Son œuvre est une série d'efforts pour assurer le bonheur de Tindividu dans Tharmonie des groupes. — Échec de Rousseau. — Son angoisse. — Explication de cet échec. — Rousseau d'abord rejette, puis prolonge Terreur humaniste : il oublie ou désavoue la révélation quMl apportait aux hommes.
Nous arrivons enfin à l'œuvre de J.-J. Rousseau et de Chénîer, où se clôt la première partie du drame dont nous avons retracé quelques principaux épisodes. J.-J. Rousseau pousse un grand cri de souffrance où retentissent toutes les douleurs de rhumanité. André Chénier entrevoit déjà la solution du problème et les devoirs nouveaux qui incombent aux sages, en pliant l'humanisme à la science et en proclamant la primauté de la nature.
Dans les livres de Rousseau, les désirs et les déceptions de l'humanité sont exprimés sur un ton où se font entendre les accents contrastés de la prière et de la révolte. Voilà enfin un homme qui proclame les méfaits des hommes. Voilà un esprit qui paraît capable de discerner la ciause de tant d'égarements. Nous verrons pourtant que son
œuvre, éclatante par la force de la plainte, naus laisse plus troublés encore, puisque, après avoir dénoncé le mal, elle ne manifeste pas Tefficacité du remède, aboutit à des conclusions contradictoires et se termine sur un désaveu.
Nul n'a plus hautement affirmé que le malheur de l'homme est produit par l'homme. L'œuvre de la raison et de la civilisation est condamnée avec une audace qui a paru la plus concertée des attitudes. Dans le siècle le plus civilisé qui fut jamais, puisqu'il attribuait à la raison une puissance universelle et toutes les énergies du spontané, J.-J. Rousseau a su renier les avantages et déclarer la banqueroute de la civilisation. On ne put concevoir la sincérité de ce réquisitoire. On préféra s'étonner devant l'étrangeté du paradoxe et l'adresse de la dialectique. On ne voulut pas comprendre ce qu'il y avait de grave dans ces aveux d'un homme prêt à renoncer aux conquêtes de l'homme pour renouveler en soi le sentiment des origines et des forces naturelles.
Pourtant quelle sincérité dans cette abdication ! Quel effroi devant les hommes et quelle allégresse devant la nature! Depuis son adolescence vagabonde jusqu'à sa vieillesse tourmentée par les menaces de la folie, Jean- Jacques s'efforça de
résoudre le problème de nos destins. Depuis que les hommes demandent à la nature le repos et l'oubli, les seuls biens qui triomphent encore de nos malheurs, il est celui qui a fait entendre le plus pathétique des appels à la nature. Dans les Confessions et la Nouvelle Héloïse, dans les Rêveries d'un promeneur solitaire et les Lettres à M. de Malesherbes, la grande voix des choses prolonge son apaisement et répond au bruit de la plainte humaine. Ces pages frémissent de ce double écho, dont le rythme contrasté est si dramatique. L'angoisse produite par le souvenir persistant du malheur, et la joie que donne le calme du lac ou la paix de la montagne mêlent et avivent leurs accents. Ainsi ces pages semblent soulevées par d'immenses vagues d'allégresse qui découvrent soudain un fond insondable d'amertume et abordent enfin vers un rivage protégé par le silence et la solitude.
C'est pourquoi Rousseau évite les attitudes qu'impose l'orgueil. Il se place devant la nature avec le respect des primitifs. Il ne l'absorbe pas en lui-même et ne lui demande pas de parer son chagrin. Dans Chateaubriand, le bruit de la nature est couvert par le retentissement du chant orgueilleux de l'artiste, et cette protestation de l'homme
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qui ne sait pas se détacher de lui-même éclate comme un scandale parmi la paix solennelle des déserts. Certes le geste de Chateaubriand est magnifique dans sa lassitude, mais il m'offusque, quand il s'encadre, avec un art si concerté, dans les formes de Tunivers. Combien Jean-Jacques est plus émouvant et bienfaisant! Il ne plie pas la nature à l'apologie et à l'apothéose de Jean- Jacques. Il lui demande l'apaisement, un apaisement silencieux, profond, loin des hommes. Il lui parle avec Télan de l'abandon, avec la simplicité d'une voix d'enfant qui souffre et appelle l'appui maternel.
Rousseau va s'efforcer de rétablir, entre l'homme et la nature, l'harmonie brisée par l'orgueil humain. Sera-t-il capable de réaliser cette grande œuvre?
UÉmile, son livre essentiel, nous apporte, d'abord, un enseignement solide. Cet amant de la nature nous place directement devant la nature, et les affirmations de sa préface paraissent justifiées. « Je crois avoir bien vu le sujet sur lequel on doit opérer. » Il veut suivre une méthode con-
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crête et donner à son œuvre ce double fondement : le culte de la nature et Tobservation des tendances de Thomme.
La nature est proclamée comme le guide souverain, et l'enfant, dérobé aux préjugés des hommes, est mis devant le livre de la nature. Principe général et stable, dont l'expérience peut diversifier à l'infini les applications. Rousseau semble disposé à le suivre dans ses conséquences. Il en dégage une vérité primordiale, je veux dire la nécessité d'accepter la dépendance des choses. « Il est dans la nature de l'homme d'endurer patiemment la nécessité des choses . . . Que l'homme sente de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que la nature impose à l'homme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploie » (172). Principe fécond, dont la science atténuera d'ailleurs la dureté, et qui fournit le point de départ d'une forte éducation morale. Habituer l'enfant à se détacher de soi-même, à se placer en face de l'univers, à comprendre l'ordre et l'inflexibilité des lois naturelles, c'est le disposer à recevoir une discipline nécessaire et imprescriptible. La patience, la modestie et le courage seront des qualités suggérées et entretenues par l'expérience quotidienne. L'homme
sera façonné selon la nature, d'après une morale naturelle, maintenue par l'ordre universel.
Le principe est trouvé, mais Rousseau l'abandonne, parce qu'il superpose à cette méthode, qui suit la nature, une méthode abstraite, imposée par les préjugés de sa pensée. Ainsi les erreurs, qui paraissaient écartées, vont déformer cette pédagogie naturelle.
Ce penseur, autodidacte et indépendant, subit la dialectique de ses contemporains. Il prétend suivre « la marche de la nature » ; en fait, il développe une conception de son esprit. Entre l'univers et l'enfant, il interpose le souvenir de l'humanité, c'est-à-dire les rancunes et les souffrances de Rousseau.
Il ne convenait pas, d'abord, de déclarer a priori que la société ets mauvaise et la civilisation corruptrice. Cette déclaration gratuite provoquait l'étonnement sans disposer à la recherche. Il a manqué à Rousseau d'être un historien, et d'appuyer son principe sur la connaissance de l'histoire. Dépourvu de ce fondement historique, son réquisitoire parut fragile, comme un rêve de poète (173). L'humanité, fière de ses conquêtes, ne voulut pas comprendre l'appel du penseur, et vit dans ses aveux, où éclataient pourtant sa
modestie et son goût du repos, les audaces et les révoltes de son orgueil. Aux affirmations de Rousseau, que soutenaient seulement le souvenir de ses souffrances et la passion de la solitude, il était trop facile de répondre que la civilisation humaine vit au fond de nous, comme un héritage sans doute inaliénable, — que le passé vit en nous et fait sentir sa puissance par la multiplicité de nos tendances et de nos aspirations, — que l'âme de l'enfant n'est pas une page blanche, mais un livre où sont déjà inscrits les désirs, les sentiments et les rêves des ancêtres... L'éducation d'Emile devait commencer par la démonstration et l'explication historique de la longue erreur humaine.
De plus il était dangereux de partir de cette idée préconçue que la vie de l'homme réside d'abord dans les sens, puis dans l'intelligence ou la raison, enfin dans le cœur. Car la vie de l'homme ne se fractionne pas en parties délimitées. L'enfant n'est pas la proie de sa sensibilité. Ses raisonnements sont courts, mais déjà fermes. Sa sensibilité morale est fragile, mais déjà délicate. L'âme de l'enfant est un édifice compliqué, parce qu'il contient la diversité des rouages que la nature et la vie ne tarderont pas à consolider.
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Rousseau raisonne ici comme un penseur du xvui'' siècle. Sa méthode ne diffère pas de celle de Condillac. Il ne suit plus la nature, dont il a déclaré la direction nécessaire. Il s'adapte à la dialectique artificielle de ses contemporains.
Pour éviter le danger de ces affirmations qui déconcertent la pensée et diminuent la confiance, il fallait se dérober à toutes les abstractions, — maintenir Tenfant devant la nature, — observer ce qui entre, dans son esprit, des beautés et des lois de l'univers, — connaître et développer la portée morale de ces lois, — suivre, à travers les étonnements et les premières compréhensions de l'enfant, cette fusion progressive de la vie de la nature et de la vie de l'homme, — montrer l'inépuisable et féconde énergie des rapports de l'homme et de la nature.
Emile est donc le symbole de l'humanité idéale et les manifestations successives de ce symbole illustrent une conception théorique de l'humanité. Voilà pourquoi, après avoir émis des vérités incontestables, Rousseau juxtapose tant de remarques abstraites, insuffisamment garanties, qui le poussent dans la satire ou la chimère.
Parce que Rousseau ne fut pas un historien, il subit les déformations de la pédagogie abstraite.
Parce que Rousseau ne fut pas un savant, il énerva et faussa dans le paradoxe Faction, d'abord excellente, du gouverneur d'Emile.
Car le gouverneur d'Emile, c'est la méthode même de Rousseau, appuyée sur une conception forte des rapports nécessaires de l'homme et de la nature, puis égarée et viciée par les insuffisances ou les erreurs de la conception scientifique de la nature.
Le gouverneur représente la méthode de Rousseau. Il doit faire sentir son action dès la naissance, avant la naissance même de l'enfant :
«Vous donnez un gouverneur à votre fils déjà tout formé; moi, je veux qu'il en ait un avant que de naître ». Car, la nature dominant les générations, la méthode, qui suit la nature, est le guide et le lien des générations successives. Elle a un caractère permanent. Elle accomplit une œuvre non pas restreinte, comme les œuvres individuelles, mais générale et universelle, comme les œuvres de la nature. Donc elle imposera toujours sa maîtrise. Avant la naissance de l'enfant, il faut la connaître. Dès la naissance de l'enfant, elle doit imposer sa loi.
Le gouverneur est sans famille. Il est libéré de toutes les attaches qui pourraient limiter son action
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et la subordonner à des pensées égoïstes. Car la méthode est le guide constant qui accomplit une œuvre essentielle où s'absorbent toutes les autres.
Le gouverneur se substitue au père et à la mère* Rousseau soustrait Tenfant non seulement à Faction de la société, mais à l'influence de la famille. Car la méthode est la loi générale qui domine les affections individuelles. Le père et la mère doivent plier leurs désirs au commandement de la méthode. L'effacement de la famille assure davantage la force de la méthode, c'est-à-dire de la nature. Dans Emile, il ne s'agit pas de former un fils, un citoyen, mais de façonner l'homme.
Le gouverneur d'Emile, c'est J.-J. Rousseau exposant son programme d'éducation idéale.
Est-ce un artifice de composition pour donner plus de vie à l'expression des idées abstraites? Est ce une forme de développement à laquelle n'a pu se soustraire un génie qui fut à la fois logicien et lyrique, et ne put s'empêcher de se mêler à ëon œuvre? Saisissons ici le caractère de la pensée de Jean-Jacques. Il est de ceux en qui la pensée ne demeure pas abstraite et tranquille, mais s'anime spontanément et parait émue. La logique a l'ardeur d'un sentiment passionné ; la dialectique s'exprime dans les formes du roman ; la méthode prend un
corps, se transfigure, devient une personne. Le gouverneur d'Emile, c'est la méthode de Rousseau, revêtue d'une forme vivante et marchant, vers la nature, à la conquête de la vérité.
Les premières découvertes sont essentielles. Le gouverneur, qui a le respect de la nature, a le respect de la spontanéité de l'enfant. Déjà, dans le premier livre, il le dérobe aux frayeurs imaginaires qui énervent la sensibilité et aux dangers du verbalisme qui dispose à l'orgueil. Dans le second livre, il fortifie cette spontanéité par le contact avec la nature. L'enfant est ainsi dérobé à l'orgueil humain. Il apprend que sa personne n'est pas le centre de l'univers, qu'il est un élément très fragile de la nature, et que les lois des choses, muettes et invincibles, interdisent Fégoïsme, la vanité et la peur. Leçon primordiale, qui doit s'imposer à tous les hommes.
Le gouverneur estime que la plus utile règle de réducation n'est pas de gagner du temps, mais d'en perdre. Il convient de ne pas se méprendre sur l'exacte portée de ce conseil. Il ne s'agit pas de laisser l'enfant dans l'inaction et l'ignorance, mais de prolonger l'influence des lois universelles. Ce contact, longtemps maintenu, de l'enfant et de la nature développe l'énergie en imposant l'obliga-
tion d'être patient, modeste, clairvoyant, courageux, c'est-à-dire plus libre. En outre, par ce précepte, le gouverneur fait la satire de l'éducation humaniste. Il proteste contre le règne du livre et a la manie enseignante et pédantesque ». Il condamne cette méthode qui façonne des esprits brillants et stériles, sollicite des qualités de concours si éphémères et épuisantes et multiplie les occasions de susciter et de flatter l'orgueil.
Plus prudent, le gouverneur désire que les choses modèlent l'homme et que la nature soit l'éducatrice de l'humanité.
De là le sens précis et plein du mot : éducation négative. Elle n'est pas insignifiante et inerte, l'éducation qui écarte la méthode verbale, appelle les leçons que donne la nécessité des lois naturelles, et ménage le contact prolongé de l'homme et de la nature.
Le principe est fécond, mais les applications qu'il en tire sont rares, incohérentes, souvent erronées. Rousseau n'est pas muni du savoir scientifique qui pourrait dégager de la nature l'enseignement moral qu'elle nous donne. Sa conception même de la nature est accablante, et l'enfant, devant l'univers si inflexible et redoutable, risque de ne respecter que la force. Une science plus
complète donne plus de courage, et invite à Tamour des forces naturelles. Un savoir moins dispersé eût permis au gouverneur de prolonger avec plus d'efficacité l'action de la nature.
On dirait que Rousseau, plus frappé par les vices de l'humanité que séduit par les mérites de la nature, se préoccupe avant tout de soustraire son disciple au contact des hommes. C'est pourquoi, au lieu de résoudre le problème qu'il a posé avec tant d'éclat, et de chercher dans la nature les applications multipliées et triomphantes de sa méthode, il s'égare dans le réquisi* toire et tombe dans la chimère. Parce que Rousseau n'est pas un historien ni un savant, il déforme le principe excellent qu'il inaugure, et sa pédagogie, au lieu d'être l'éducation de l'humanité, n'en présente que la satire.
Au moment où Rousseau, composant son Émile^ cherche à rétablir, sur un principe ferme, le naturalisme primitif, et s'efforce de supprimer ou de réduire les effets de l'orgueil humain, il élabore une œuvre, fondée sur un principe opposé, pour assurer, dans l'harmonie, le groupement des
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hommes. Il n'est pas d'œuvres plus divergentes, plus inconciliables que V Emile et le Contrat social : le Contrat semble le désaveu de VÉmile.
Les cités humaines sont semblables à un champ de bataille, et Rousseau veut leur apporter la paix.
Si l'homme, prolongement de la nature, cherche à élever l'édifice de ses lois, il semble qu'il doive s'adresser d'abord à la nature, pénétrer les causes et les organes de la vie des choses, connaître et utiliser les inépuisables énergies qu'elle contient, transposer dans le domaine des hommes les lois qui maintiennent le domaine de la nature et les biens innombrables qu'elle renferme. L'éducation qui ne fait pas un appel constant à la nature, et ne rétablit pas le lien entre l'homme et les choses, est fragile et ruineuse. La sociologie, qui ne dénonce pas le scandale du gaspillage universel, et qui n'offre pas le moyen d'utiliser, au profit de tous, l'apport infini des forces naturelles est maladroite, ignorante et injuste. Rousseau, qui sem* blait avoir compris la nécessité de suivre la nature, abandonne aussitôt cette méthode pour suivre celle de ses contemporains. Il renonce lui-même aux bénéfices de la révélation qu'il apportait aux hommes.
Rousseau reproduit, en les pressant, les prin-
cipes des juristes du xvi' siècle, et M. Esmein a pu saisir dans son œuvre Tinfluence directe du droit romain (174). Ce qui est sûr, c'est qu'il détache la cité du lien qui doit la rattacher à la nature; il suit la méthode juridique et fonde l'Etat sur un acte de volonté, le contrat (175).
Les hommes sont divisés par toutes les formes de la haine et de Tégoïsme. Pour assurer la force de leur groupement, Rousseau veut le rendre conscient et inflexible. Avant le contrat, c'est la dispersion et la discorde; après le contrat, c'est rharmonie. Avant le contrat, les intérêts particuliers se combattent; après le contrat, les intérêts communs s'harmonisent. La loi exprime la volonté générale qui détermine et garantit cette communauté d'intérêts.
c II n'y a qu'une seule loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime : c'est le pacte social » (176).
C Quand l'Etat est institué, le consentement est dans la résidence; habiter le territoire, c'est se soumettre à la souveraineté » (177).
c La loi n'est que l'expression de la volonté générale » (178).
Conception abstraite, qui montre que la logique de la raison humaine est invincible ! Conception
de l'esprit géométrique qui autorise le despotisme le plus accablant, et qui, pour assurer Tunion extérieure du groupe, ignore la vie profonde des individus. Rousseau veut obtenir l'union des hommes, et ne peut l'obtenir qu'en supprimant les manifestations de la vie individuelle : « Il importe pour avoir bien l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de société partielle dans la nation... telle fut l'unique et sublime institution de Lycurgue » (179).
Rousseau isole le problème politique du grand problème des rapports de l'homme avec la nature. Il construit la cité dans le domaine de l'abstrait et du rationnel. Ce qui la rend ruineuse, ce n'est pas seulement sa construction théorique, dont la matière humaine, si complexe et mouvante, ne peut s'accommoder, c'est qu'elle est fondée sur l'opposition de la nature et de l'homme. Cet aveu de Rousseau est significatif et déconcertant : « La constitution de l'homme est l'ouvrage de la nature : celle de l'Etat est l'ouvrage de l'art » (180). Rousseau raisonne, ici, comme un humaniste guidé et contraint par l'esprit juridique. Il renie la méthode qu'il a voulu suivre dans V Emile, et il oublie l'enseignement qu'il apportait aux hommes.
Le caractère artificiel de l'Etat fondé sur le
•contrat est souligné par Rousseau lui-même. En déclarant cet artifice, il condamne sa conception. 'Faisons appel de Rousseau à Rousseau lui-même, ;et décidons que la société humaine sera d'autant plus garantie par la justice, c'est-à-dire par l'harmonie, qu'elle reposera davantage sur la connaissance des lois et des biens de la nature. La méditation de ces lois suffit à constituer la morale la plus haute; l'application de ces biens à nos besoins suffirait à soutenir nos désirs de bonheur les plus exigeants.
Rousseau a prétendu que Fhomme à l'état de nature s'attribue un pouvoir absolu sur tout. Erreur singulière, qu'il fallait laisser dans les livres de Hobbes! L'homme, à l'état de nature que suppose Rousseau, n'est pas encore un homme. Il ne devient un homme, qu'en sentant les rapports qui l'unissent à la nature, et ce sentiment s'enrichit par la contemplation et se fortifie par la science qui révèle la place fragile de l'homme, la nécessité de la loi, la modestie, le respect et la confiance.
L'édifice de la pensée politique de Rousseau repose ainsi sur une erreur profonde qui éclate dans cette formule redoutable : « Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous
ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens » (181).
Un commentateur pénétrant de la pensée de Rousseau a pu dire avec raison que « Rousseau a été hanté par l'idée corporative ; Y Emile aboutit à rétablissement d'un groupement familial modèle ; la Nouvelle Héloïse est l'histoire d'une sorte de contrat social sentimental, conclu entre une série de personnes se trouvant dans les plus fausses des situations, mais qui parviennent tout de même à vivre ensemble et à constituer entre elles un groupement volontaire; ses Discours, son Contrat social nous indiquent comment le groupement-Etat a périclité et les moyens d'en corriger les abus; ses Confessions, sa Correspondance nous révèlent l'histoire douloureuse des groupements que Rousseau a vainement essayé de former avec ses semblables; on dirait qu'il a cherché à se consoler de ses insuccès et de ses tristesses à ce sujet, en décrivant dans ses livres les diverses sociétés idéales qu'il avait rêvé de réahser » (182).
Rousseau, en effet, a vu que l'humanité se meurtrit dans l'égoïsme et la discorde. Il a cherché la cause de tant de malheurs. II a vu l'impuissance de l'homme à constituer des ami-
liés, c'est-à-dire des groupes solidesj inaccessibles à l'esprit de bataille. Partout il a observé la défiance, la jalousie, l'œuvre dissolvante de l'orgueil. C'est pourquoi il a cherché à garantir Tunion des hommes dans l'organisation compacte et invincible des intérêts. Son œuvre est une série d'efforts pour assurer le bonheur de l'individu dans l'harmonie des groupes. Mais l'angoisse qui sort de son œuvre est l'aveu de son échec.
Cet échec n'est pas inexplicable. On en trouve la raison dans le contraste intérieur qui brise lunité de son œuvre (183).
L'Emile repose sur un principe neuf et inépuisable; mais Rousseau, démuni des arguments et des armes que donnent l'histoire et la science, n'a pas été capable de faire sortir de ce principe les applications qu'il renferme. Après avoir affirmé l'inévitable maîtrise de la nature et la nécessité qui s'impose à l'homme de s'adapter à son enseignement, il n'a pas révélé la légitimité de sa pensée révolutionnaire par la multiplicité, la précision, le caractère scientifique de SCS leçons.
Le Contrat social, au lieu d'être l'expression de VÉmile dans le domaine politique, est la néga-
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tion du principe nouveau que VÉmile voulait répandre. Car Rousseau ne demande plus à la nature, mais à Thomme de déterminer la loi de l'homme, et il façonne la cité d'après les règles du contrat, c'est-à-dire d'après les prescriptions de la volonté humaine.
Dans VÉmile^ Rousseau avait rejeté l'erreur de la pensée humaniste, en montrant dans la nature l'inépuisable révélatrice des enseignements qui assurent la moralité et le bonheur des hommes. Dans le Contrat^ il prolonge cette erreur et lui donne même une apparence invincible, en associant les forces de sa dialectique à l'argumentation contraignante de l'esprit juriste.
VÉmile apportait une révélation, sans fournir les moyens de la répandre et d'assurer son triomphe. Le Contrat renie le principe même de cette révélation, en réintégrant, dans l'édifice de la cité, les prétentions que l'histoire humaine se charge de discréditer et de dissoudre.
Après avoir jeté, dans son appel à la nature, un cri de libération, Rousseau retombe dans les préjugés et les chaînes inventées par l'orgueil humain.
A-t-il eu conscience de son erreur? A-t-il compris que le remède, apporté dans son Contrat, est impraticable? A-t-il vu que la construction de sa
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cité a la beauté glacée de la logique, mais s'effondre au contact de la réalité? A-t-il entrevu enfin que l'homme ne trouve que dans le culte et la science de la nature la discipline, c'est-à-dire la moralité et le bonheur? Ce qui est sûr, c'est que la fin de la vie de Rousseau commente pathétiquement le caractère contradictoire de son œuvre. Il s'enfuit dans la solitude ; il demande à la montagne de consoler son âme épuisée; il jette à la nature le cri désespéré des vaincus qui renoncent au combat et ne cherchent que l'apaisement dans le repos et l'oubli.