DEUXIÈME PARTIE
L'œuvre d'André Chénier.
Les divergences de la critique. — Impossibilité de ramener à Tunitc cette œuvre contrastée. — Les deux parties de l'œuvre de Chénier.
\, — Le poème de VInvenlion. — Le réquisitoire contre Thumanisme. — Le rythme de Vinci et de Descartes. — Chénier jugeant Tœuvre grecque de Chénier. — La satire de la pensée humaniste. — La haine de IMmitation. — Les droits de la pensée moderne. — Ce qu*il y a de pathétique dans les attaques de Chénier. — Le livre sur la Perfection des Arts, — Chénier dans sa bibliothèque. — Intensité de la vie intellectuelle. — Vinci, Descartes et Chénier.
IL — Le poème de Y Invention est le manifeste poétique de récole encyclopédique. — Le poème de la nature et la science de la nature. — La poésie appuyée sur la science. — Beauté et vérité. — Chénier et Buffon.
Le passé et Tavenir dans Tesprit de Chénier. — L'humanisme dut plier devant la science, c'est-à-dire devant la nature révélant son infinité. — Primauté de la nature. — L'^-reur grecque est révélée par cet enfant de la Grèce.
Devant l'œuvre de Chénier les divergences de la critique sont surprenantes. Selon qu'on examine la partie grecque ou la partie moderne de ses ouvrages, on est amené à louer de préférence l'art
de rhumaniste ou la nouveauté de ses pensées. Ainsi le poète est représenté tantôt comme le descendant des Alexandrins, tantôt comme le régénérateur de la poésie française. Les deux éloges sont mêlés ou juxtaposés, tant il semble difficile de réduire à l'unité cette œuvre diverse.
D'autre part, ceux qui ont essayé de montrer dans ses écrits le développement d'une qualité-
primordiale, semblent méconnaître la beauté oul'originalité de certains passages. Pour l'un (184),; Chénier a élevé un monument antique avec l'imagination et la sensibilité d'un Grec; un autre (185): estime qu'il a tout compris et senti, même la; Grèce, avec l'esprit d'un écrivain du xvm* siècle.; J'avoue que le talent du poète sort mutilé de ces études, car ce n'est pas sans violence que l'unité est introduite dans son œuvre contrastée.
Enfin convient-il de distinguer très nettement les manières successives de Chénier, et d'apporter dans son œuvre, heurtée et bruissante d'appels disparates, les démarcations tranchantes de la chronologie? M. Faguet l'a tenté dans un livre fin et plein (186); mais il semble bien que certains poèmes datés dérangent ces classifications et révèlent ce qu'elles ont d'arbitraire.
Je crois que Chénier a créé deux œuvres se
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développant parallèlement, différentes par le choix des sujets et la portée de l'inspiration, distinctes et inconciliables, parce qu'elles répondent à des qualités divergentes. Son œuvre grecque, en effet, si fraîche et harmonieuse, est cependant artificielle inspirée par ses contemporains, façonnée d'après des règles apprises : c'est le divertissement d'une imagination qui compose une œuvre d'art en combinant des souvenirs littéraires. Mais, dans le temps même où il s'abandonne à cette vie d'imagination avec l'allégresse d'un humaniste ému et subtil, le poète élabore, avec les éléments plus personnels de son génie, une œuvre plus ardente, neuve et moderne. Entre son imagination qui vivait dans le passé et son esprit qui pressentait les formes de l'avenir, la lutte était nécessaire et ne fut jamais close. Cachées d'ordinaire dans l'ombre de la vie intérieure, les émotions de cette lutte se font entendre dans ses vers sur VInvention, et ainsi ce poème apparaît comme le nœud même de son œuvre poétique, non seulement parce qu'il est le chef-d'œuvre du poète, mais surtout parce qu'il montre d'une manière émouvante et hardie, d'une part la domination, je dirai même la tyrannie de son imagination antique, d'autre part la puissance révélatrice de sa pensée.
310 LA PRIMAUTÉ DE Là NATURE EST PROCLAMEE
La partie grecque ou humaniste de son œuvre lui a été inspirée par son éducation. S'il ne doit son talent qu'à lui-même, il doit à d'autres non seulement la connaissance de la matière qu'il élabore, mais surtout la conviction que la beauté antique doit reprendre aux yeux des modernes sa valeur primordiale, et peut présider à une renaissance du goût, à l'éveil d'une sérje de chefsd'œuvre. Sa culture intellectuelle a été lentement façonnée par les désirs de son éducation première, l'ardeur un peu inconsidérée qui tournait ses contemporains vers l'imitation des Grecs et des Latins, rinfluence précise de David et de Brunck qui dirigèrent son enthousiasme et lui donnèrent le souci de l'étude approfondie des poèmes antiques. Il composa ainsi une œuvre délicate et savante où semble renaître un poète grec, tant les souvenirs du passé sont abondants et heureusement fondus. La pénétration est intime entre l'imagination qui se souvient et l'art qui combine : c'est l'œuvre d'un humaniste qui réalise pleinement les beautés de ses visions, par une sorte de grâce naturelle,
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de souplesse ondoyante et sûre, et par le mouvement heureux d'une mémoire très prompte, ornée, non encombrée de souvenirs (187).
Il a donné, dans une épitre à Lebrun, le résumé de la poétique de l'humanisme : il y déclare que les œuvres antiques offrent les modèles permanents des beautés littéraires, que leur imitation s'impose à ceux qui veulent écrire, et que l'originalité de l'artiste réside uniquement dans l'adresse de la combinaison. Chénier avoue donc lui-même que son œuvre grecque est le jeu de son imagination modelée par la contemplation des images antiques, et s'exerçant sur des souvenirs amoureusement assemblés. Il y révèle d'ailleurs une manière exquise dont l'artifice est si adroit qu'il a le charme du spontané. Car le poète s'est prêté avec joie à ce travail de marqueterie, et il en a retenu ce qu'un vrai poète devait en tirer, je veux dire le culte de la forme, le sens de la valeur plastique des mots, et en donnant à l'expression la portée honorable et belle qu'elle renferme pour un humaniste, la théorie de l'art pour l'art.
Dans le poème de V Invention, Chénier renie cette poétique d'Alexandrin et condamne cette attitude de disciple. L'opposition entre la partie
grecque et la partie moderne de son œuvre éclate avec force et donne aux vers du poète une allure dramatique et passionnée. C'est un manifeste contre l'humanisme. Le ton de l'écrivain a l'accent d'un chant de combat. L'ironie et l'indignation se mêlent pour accabler ceux qu'il appelle les esclaves imitateurs. Le plaidoyer est si nourri de raisons, qu'il entraine la condamnation de tous les essais de restauration de l'art antique. La création dans les œuvres littéraires est expliquée comme la conquête du génie audacieux, en qui le culte de la nature provoque un déploiement inattendu d'imaginations nouvelles. Jamais le souci de l'originalité dans le choix du sujet et la combinaison des formes qui le traduisent ne fut exprimé plus généreusement. C'est un hymne à l'art créateur et à sa puissance sur le monde. Jugée d'après ces principes, Tœuvre grecque de Chénier ressemble à une série d'exercices, industrieux et brillants, où se poursuit dans le silence l'enseignement de l'école pour assouplir un instrument destiné à de plus grands travaux (188).
Dégageons les idées générales de ce poème qui est l'art poétique d'André Chénier.
Les fables antiques sont présentées comme les inventions d'une imagination enfantine qui mas-