‹ L'orgueil humainChapitre 27 sur 45 · L'OEUVRE D'ANDRÉ GRENIER · texte numérisé non relu

L'OEUVRE D'ANDRÉ GRENIER

quent la nature et la recouvrent de métaphores surannées.

De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie, Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton.

Le génie capable de concevoir de grandes pensées ne doit pas s'abandonner à cette attitude d'imitateur. Au lieu de se ravaler à ces scrupules délicats et médiocres, il doit maintenir jalousement son énergie intérieure et ne pas la disperser dans ces démarches embarrassées et confuses. A côtoyer sans cesse les grands esprits du passé, le poète perdrait, avec le sentiment de sa dignité, les raisons mêmes qui doivent faire sa gloire, car la prudence des timorés n'est que le signe de leur faiblesse.

D'ailleurs, ce qui condamne cet art d'imitation, c'est qu'il habitue aux artifices et aux mensonges. L'humaniste est envahi par les idées étrangères. Son imagination, séduite par l'abondance de ses souvenirs, substitue sans cesse aux spectacles de la nature les images et les métaphores trouvées dans les livres. En vérité il ne vit pas, il laisse les autres vivre en lui. Son art est fait de mensonges spécieux et savants, Oj^

se complaît une pensée incertaine, fermée à l'influence des choses. Le véritable artiste s^irrite de ces exigences :

Pourquoi donc nous faut-il par un pénible soin, Sans rien voir près de nous, voyaat toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent. Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent, Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?

On voit que Chénier s'élève nettement contre l'art et la méthode des humanistes. Il renouvelle et prolonge la protestation de Vinci et de Descartes. La vivacité de ses attaques montre bien qu'il mettait à leur vraie place les essais de sa jeunesse, tout ce long travail de subtile marqueterie. Son admiration même pour l'antiquité rend son réquisitoire plus énergique et plus triomphant, et c'est un spectacle curieux et grave que de voir ce noble esprit secouer avec tant d'allégresse les chaînes qu'il s'est volontairement données.

Si les humanistes se font de l'art iine conception si avilie, c'est qu'ils méconnaissent les leçons de l'histoire et la vraie nature du talent poétique. Pour éviter ces défaillances d'imitateurs trop scrupuleux, il faut se hausser à une conception plus forte de la vie et des conditions où naissent les grandes œuvres littéraires.

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La théorie des humanistes suppose que le domaine de la poésie a été parcouru entièrement par les anciens. Que ce jugement est court et médiocre! La vie morale des hommes n'est jamais arrêtée dans son développement. L'infinie curiosité de notre intelligence n'est comparable qu'à l'infinie aspiration de notre sensibilité, et les progrès de la pensée étendent sans cesse le champ dçs sentiments poétiques. La science, en découvrant de plus en plus la raison du mystère qui fait la poésie des choses, agrandit la région de l'inconnu en multipliant les problèmes et avive nos ardeurs en exaltant notre puissance d'invention.

Tous les arts sont unis : les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière des vers.

Aussi est-elle insupportable cette « humeur inflexible » des amis de l'antiquité, qui mesurent les droits de l'originalité, limitent le champ de nos conquêtes et enferment l'imagination dans un « cercle d'images » hors duquel ils ne trouvent que confusion et chimères. Outre qu'elle part d'esprits bornés, incapables de saisir le progrès infini des choses humaines, cette pensée révèle une entière ignorance des qualités du génie et des conditions où il produit son œuvre. Le génie, en

effet, se débarrasse de tous les obstacles. Il est ferme et hardi et se plaît à répandre dans des œuvres spontanées la tumultueuse ardeur de sa vie intérieure. C'est, en lui, « un besoin de créer, des transports, une flamme », c'est-à-dire un fonds tout agité de sentiments et d'idées qui demande à rayonner sur le monde.

Cette conception de la poésie détermine les qualités de l'expression. La rhétorique humaniste, industrieuse et méticuleuse, est dépassée. Au vrai poète les mots obéissent, car une idée forte se présente avec les images qui doivent la revêtir. Ainsi les recherches savantes du style, les coquetteries de la grâce alexandrine sont évitées. Le langage n'est pas un voile, laborieusement construit, qu'on dépose artificiellement sur la pensée ; c'est dans l'imagination même du poète que s'opère cette fusion de l'expression et du sentiment : la fleur de l'image apparaît spontanément sur la tige de l'idée. Ceux qui accusent notre langue sont ceux qui sont incapables de l'asservir. Le langage du poète est donc spontané. De là sa qualité essentielle : il est impétueux et se révèle par des tours inattendus. Il traduit la double forme de la sensibilité poétique. Les mots, en effet, qui doivent peindre la nature sont la voix même des choses,

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