‹ L'orgueil humainChapitre 28 sur 45 · L'OEUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

L'OEUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER

voix profonde et infinie comme une source intarissable et lointaine; en eux et par eux se meut et respire l'univers. En outre, les mots redisent les paroles du chant intérieur, tumultueux ou pacifique, et ce sont des tours nouveaux, subtils et ardents comme la flamme, turbulents ou faciles comme les nombres d'une mélodie :

Les tours impétueux, iDattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux. Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles. Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, Tout porte au fond des cœurs le tumulte ou la paix.

Ce n'est plus la poétique d'un humaniste que ses souvenirs dirigent dans les sentiers battus par les grands poètes ; c'est la confidence d'un artiste qui respecte l'originalité de la pensée et la toute-puissance de l'imagination, et nous initie à la grande manière inimitable de la création poétique.

Ce poème de V Invention est une œuvre brève, mais hardie et profonde. A travers cette causerie à la fois simple et ardente, où l'on entend les aveux du poète ouvrant toute sa pensée, nous devons saisir la force du sentiment qui le guide. Ce sentiment, c'est la haine de l'imitation, et le mépris de cette critique étroite qui sent et juge les œuvres de l'esprit d'après les souvenirs de l'antiquité.

Contre ces humanistes, Chénier revendique les devoirs de la pensée moderne et les droits du génie (189). Tout le début de son poème, où il recommande l'audace dans l'invention, a une allure hautaine, que justifient Toriginalité de ses principes et l'ampleur de son programme. Ensuite il donne comme la qualité essentielle du style le tour hardi et spontané de l'expression. Ici encore, le poète dépasse les conceptions de l'humanisme, puisque sa pensée, développée dans ses conséquences, peut aller jusqu'à condamner les procédés du talent, impersonnels et factices, pour réserver les droits exclusifs du génie qui ne s'imite pas.

Je sais bien qu'au moment même où il blâme l'intervention des images antiques, elles se présentent à son esprit, spontanées et abondantes. L'antiquité est si fortement imprimée en lui qu'elle s'attache à toutes ses œuvres. On ne se soumet pas si longtemps à ce travail patient de mosaïque, sans se donner des habitudes intellectuelles qui plient la pensée comme à d'inévitables lois. C'est parce que le poète sent l'antiquité entière peser sur sa mémoire qu'il donne à ses attaques plus de vivacité, et à ses plaintes plus de relief. Gardonsnous donc de trahir les intentions de son gêné-

L'OEUVRE D'ANDRÉ GHÉNIER 3i9

reux esprit, en ne faisant pas dans son œuvre inachevée un départ loyal et nécessaire entre les élans de sa pensée si forte, et ses habituels et involontaires souvenirs de l'antiquité.

Ce souci de garantir l'indépendance de l'artiste contre les souvenirs de l'antiquité se retrou^'^e encore dans son livre trop longtemps inédit, enfin publié par M. Abel Lefranc, sur la Perfection des Arts (190). C'est une sorte de poème en prose, inachevé, touffu et heurté, d'où les idées neuves jaillissent avec Tâpreté et l'imprévu des ébauches (191). Nous évoquons sans peine Chénier, dans sa bibliothèque, dominant par les vues soudaines de son génie la matière de son érudition, semant avec allégresse les projets de livres, les esquisses déjà poussées de ses futurs tableaux (192). A lire ce livre, on s'explique aisément que cet esprit merveilleux, mort à trente-deux ans, ait découvert tant de sources. Les jardins de l'humanisme ne pouvaient suffire aux courses vagabondes de cette imagination avide d'inconnu. On le voit attiré par les œuvres de l'Orient, s'inquiétant déjà de la pensée sémitique, passant, d'un élan brusque, des poèmes d'Ossian aux poèmes d'Homère, affirmant, d'après Montesquieu, l'importance des conditions historiques dans le développement des

genres, et proclamant, avant Sainte-Beuve et Taine, la nécessité de la diversité des esthétiques. Devant les œuvres des maîtres, ce jeune ïiomme délaisse les attitudes humiliées de la petite critique. Il porte sur elles un regard d'esprit libre, un regard simple, loyal et assuré, et revendique le droit d'être original dans la reprise des idées et des mots. Chénier, dans sa bibliothèque, a l'attitude de Vinci écrivant ses Mémoires, ou de Descartes dissipant les idées étrangères et s'emparant de la nature. C'est pourquoi il réclame pour le poète le privilège de marcher, sans maître, dans la nature renouvelée. Ce poème en prose développe et commente les jugements un peu pressés du poème de V Invention. Il fait comprendre pourquoi cet humaniste incomparable devait aboutir à la critique de l'humanisme.

V Invention et la Perfection des arts ne révèlent pas seulement un poète humaniste qui écarte et asservit l'humanisme. Peu à peu, dans ces œuvres mêmes, une autre image se détache, et apparaît bientôt en pleine lumière, dans un relief heurté, avec l'expression d'ardeurs nouvelles et mal con-

l'œuvre D'ANDRÉ GHENIER 321

tenues. Essayons de saisir les caractères originaux du poète transformé par la méditation d'idées et de sentiments nouveaux, et ennobli par l'exaltation d'une vie intérieure qui, après avoir été longtemps agitée et confuse, témoignait enfin d'une force si créatrice.

C'était une âme altière et profonde, en proie aux amertumes de la sensibilité et aux curiosités de l'intelligence. Il admirait la pensée pressante et stricte de Montesquieu, et il s'éprit de la poésie âpre et violente de Milton. Il suivait Buffon dans son voyage à travers la nature, et il goûta les rêveries septentrionales d'Ossian. Avant Chateaubriand, il voulut renouveler le décor de l'imagination française. Il rêva de poèmes étranges, dont il transporta l'action dans les pays les plus lointains, aux solitudes du Nouveau-Monde. Avec une extraordinaire avidité de lecture, il dépouilla les récits des voyageurs, pour s'assimiler, avec des images nouvelles, les formes d'existence se déployant dans un cadre encore inconnu, et les fragments qu'il nous a laissés de cette partie de son œuvre ont le charme de ces visions éclatantes et brèves qui passent devant nous après une lecture émouvante. Ainsi ce jeune homme, qu'on se figure volontiers, parmi les salons de son

temps, élaborant son œuvre érudite et sensuelle, était un penseur robuste et un rêveur épris des joies que donne la nostalgie des contrées habitées par les songes.

Mais, ce qui doit frapper davantage, certains vers révélateurs montrent un émule de Vinci et de Descartes : il mêle Fardeur et la lucidité, Tamour et la méthode, la poésie et la science. Il déclare que la poésie doit s'enrichir de ce que les découvertes des savants contiennent d'émotions et de créations poétiques. Il veut faire le poème de la nature, et, cherchant à concevoir une mythologie nouvelle, il renoue la tradition des vastes poèmes primitifs. Car la poésie ne devait plus seulement chanter nos âmes ou décrire dramatiquement nos passions, mais surtout montrer le bonheur de l'homme dans la nature aimée dans sa beauté et comprise dans ses lois.

Rousseau nous suppliait de revenir à la nature : appel émouvant, mais provoqué par la fatigue, plutôt que dirigé par le savoir. Chénier apporte une pensée, avertie par l'érudition, enrichie par la science. Son appel à la nature est mieux justifié et n'est pas moins pressant.

Le poème de Ylnvention éclairera nos commentaires. Ce réquisitoire contre l'humanisme

L'OEUVRE D'ANDRÉ GHÉNIER 323

est, en même temps, le manifeste- poétique de l'école encyclopédiste. Chénier a ^^onnu l'ivresse de ces savants qui ont voulu fonder l'édifice humain sur la science, c'est-à-dire sur la compréhension de la nature. Ambition vaste, à longue portée, mais soutenable. Ils ont cru la réaliser dans leurs synthèses : si leurs synthèses sont prématurées, il convient pourtant d'approuver leur tentative et de reconnaître qu'ils ont tracé le programme de l'avenir.

L'allégresse de la pensée encyclopédiste est sensible dans certaines pages du poème de Vinvenlion. C'est pourquoi la critique des poèmes antiques est si ferme. Avec quelle netteté leur valeur d'art est séparée de leur valeur philosophique! La beauté de ces œuvres sera toujours surprenante, mais la pensée qu'ils renferment est périmée. Les enseignements qu'ils nous donnent sont anachroniques. Ces documents historiques nous montrent que le passé est mort. — Depuis l'antiquité, une force nouvelle a grandi, la science; et la nature, dévoilée par la science, ouvrira ses trésors aux poètes. « Torricelli, Newton, Kepler et Galilée » apportent un enseignement qu'il faut dérouler devant l'esprit des hommes.

Retenons d'abord cette conception de la poésie.

conception neuve, inépuisable. Dans Tantiquité et les temps modernes, l'un des emplois les plus nobles de la poésie a consisté dans l'aveu de nos défaillances intellectuelles. L'esprit du poète était ému devant le gouffre sans fond du mystère. Il s'étonnait devant la fragilité de notre savoir. La poésie semblait associée au sentiment de nos ignorances. Cette forme de la poésie est-elle destinée à disparaître? N'ayons pas la vanité de le croire. Proclamons au contraire que les progrès de la science renouvellent sans cesse notre curiosité et prolongent indéfiniment le champ inexploré de ses conquêtes futures. Au lieu d'étancher notre soif de savoir, on dirait plutôt qu'ils l'exaspèrent. Donc tant qu'il y aura des hommes, et qui sentiront l'attrait du mystère, il y aura une poésie pour déplorer nos ignorances, et apaiser l'amertume qu'elles amènent.

Mais ayons le sentiment de nos conquêtes, et permettons à la pensée des hommes de connaître de nouvelles allégresses. Que la pensée accepte les hommages de la science ! Que le poète s'abandonne à de nouvelles formes de l'inspiration ! Depuis deux siècles, la science a manifesté avec autorité sa maîtrise. Le poète n'a plus le droit d'ignorer ce que les enfants apprennent, et l'émotion poétique

L'OEUVRE D'ANDRÉ GHÉMER 325

peut s'attacher à l'expression des vérités découvertes et de noti'e affranchissement. La gloire de Ghénier fut d'avoir compris que la science renouvelle le domaine de la poésie, et qu'une forme originale et belle de Tart doit reposer sur la science, sur l'alliance de l'inspiration et de la méthode, de l'émotion et du savoir scrupuleux. Les tentatives encore morcelées et incohérentes, mais déjà puissantes, des Goethe, des V. Hugo et des Ruskin, en apportant un émouvant commentaire à la pensée de notre poète , sont bien faites pour assurer notre espoir dans l'avenir glorieux de la poésie.

Cette poésie renouvelée ne trouvera pas seulement dans les découvertes de la science l'occasion indéfiniment multipliée de rafraîchir ses métaphores et de diversifier ses tableaux. Chénier demande au poète de révéler aux hommes les énergies de l'univers. Il ne s'agit plus seulement de contempler la nature et de se plier à son ordre : la physique et la géologie arrachent les voiles qui cachent les mystères de la nature. Chénier, qui est le disciple de Buffon, de celui qui, après Vinci et Descartes, a jeté sur l'univers le regard le plus ample et le plus dominateur, aurait voulu faire passer dans sa pensée les spectacles

que Tesprit du savant contemplait dans sa tour de Montbard :

Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, La terre ouvre son sein, ses ressorts, ses miracles.

La poésie, qui ne doit pas ignorer ces miracles et ces ressorts, peut conquérir un nouveau domaine, et l'imagination du poète, au lieu de se déployer dans la chimère, reposera sur la vérité.

Mais ces vérités sont cachées dans Tombre. Elles s'enveloppent dans un langage que les initiés seuls comprendront. Ici encore la voix de Chénier est nette et forte. Voici un poète qui annonce enfin que l'œuvre du poète est de répandre dans la foule les vérités trouvées par la science, c'est-à-dire les révélations de la nature :

Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées;

Le peuple les ignore. — Muses, ô Phébus I

C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus.

L'auguste poésie, éclatante interprète,

Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.

Cette reine, des cœurs, à la touchante voix,

A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix.

Sûre de voir partout, introduite par elle,

Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,

Et les objets nouveaux que sa voix a tentés,

Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.

L^OEUVRE D'ANDRÉ GHÉNIER 327

Ainsi la poésie, au lieu de bercer par le mensonge rimagination des hommes, dévoilera dans des images précises les enseignements de la nature. Le programme tracé par le poète est vaste et difficile, car il ne suffit pas de considérer les découvertes de la science comme un thème à dissertation poétique. Mais ne le croyons pas irréalisable, car les grandes images sortiront spontanément de l'esprit ému par la vérité. Pourquoi croirions-nous que la beauté doit s'allier à la pensée imprécise?

Pouvez-vous le penser que tout cet univers,

Et cet ordre éternel, ces mouvements divers.

L'immense vérité, la nature elle-même.

Soit moins grande en effet que ce brillant système

Qu'ils nommaient la nature?

Si le désir du poète était réalisé, la poésie unirait la beauté à. la vérité, montrerait la place de rhomme dans Tunivers si grand, rétablirait le lien entre Thomme et la nature. Le naturalisme primitif, épuré de ses erreurs, serait enrichi par la science et ennobli par la morale, directe et forte, qui se dégage de l'amour de la nature.

Dans le cerveau de Chénier, le rêve antique et la science moderne se mêlaient. Il s'est montré capable de prolonger le rêve antique et de renou-

vêler le programme des grands humanistes de la Renaissance. On Ta souvent admiré pour avoir donné le spectacle d'un Grec contemporain de Périclès et de Phidias et revivant au xviu* siècle. En vérité ce prodige d'art ne soutiendrait pas longtemps notre admiration. Ces résurrections; sont surprenantes; je ne vois pas ce qu'elles apportent pour apaiser nos tourments et assurer nos destins. Ghénier a pu jouir de ces plaisirs que lui donnait son imagination, mais il eut le courage de ne pas s'en contenter. Il dépassa cette conception de dilettante, et la jugea frivole. Il voulut connaître le drame de la pensée moderne étonnée devant la nature et surprenant ses lois. C'est pourquoi ce lettré fut un précurseur d'Auguste Comte (193) : cet admirateur d'Homère et d'Horace observa l'univers avec le regard de Galilée et de Newton. Cet humaniste obligea son humanisme à plier devant la science, c'est-à-dire devant la nature révélant son infinité.

La lutte ne fut jamais apaisée entre son humanisme et sa science, et son poème de V Invention est plus tragique que la plus émouvante des tragédies, car le conflit des forces, qui, depuis la Renaissance, donne à l'histoire humaine une allure dramatique, éclate dans la pensée même du poète.

L'CEUVRE D'ANDRE CHÉNIER 329

Mais la tendance essentielle qui entraînait son génie aurait manifesté son énergie invincible. Malgré le charme d'un passé dont il sentit toujours la noblesse, l'esprit de Chénier s'ouvrait tout entier aux perspectives d'un avenir éclairé par la science. Tout ce qu'il aimait dans l'antique lui apparut toujours aimable, mais la science, c'est-àdire la nature, mieux comprise et mieux aimée, lui semblait ajouter aux images une énergie renouvelée, un charme plus robuste, l'incomparable éclat de la beauté appuyée sur la vérité. Il comprit que la poésie devait être plus clairvoyante, comme un guide assuré par le savoir.

L'entreprise conçue par Chénier était diverse et magnifique. Il semblait digne de l'accomplir. Mais l'œuvre fut interrompue, pour le malheur des hommes, par la passion des hommes. Elle est éparse et comme abandonnée en des fragments. Laissons-leur l'existence inquiète des choses inachevées, mais il convient que notre admiration les surveille, car ils renferment l'esquisse du programme que l'avenir réalisera pour le plus grand bonheur de l'humanité. La solution du problème qui a retenu nos méditations est entrevue. Voilà enfin un poète qui pèse Théritage des ancêtres. Voilà un enfant de la Grèce qui

efface Terreur grecque. Voilà un penseur qui rétablit le naturalisme primitif, et lui apporte l'appui et rhommage de la science. Puissent, après lui, les meilleurs des sages comprendre» préciser et prolonger sa révélation !

Dans le livre que nous venons d'écrire, nous avons cherché à comprendre les causes de nos infortunes et de nos discordes, et il nous a semblé que l'orgueil de l'homme explique les erreurs de rhumanité. La nature lui offrait ses dons et ses lois, c'est-à-dire la matière du bonheur et l'ordre qui la discipline. L'homme s'est égaré, quand il a méconnu ou déformé les leçons de la nature pour chercher en lui-même sa loi.

Ce livre, qui est une plainte, est l'histoire d'une longue erreur. Il dénonce les altérations apportées par l'orgueil humain au culte de la' nature.

D'abord l'homme ne se détache pas de la nature, et il trouve, dans cette union profonde avec la vie de l'univers, une conception déjà forte de la morale. Les assises de son bonheur étaient trouvées, strictes, inébranlables.

Cette conception, qui s'exprimait sans doute dans une fornoie enfantine, aurait dû être appro-

fondie et consolidée par les sages. Mais Torgucil est venu accomplir son œuvre de dissolution. Au lieu de se rattacher de plus en plus à Tunivers par la force grandissante de sa science, Thomme eut Taudace de prétendre que sa pensée est le centre du monde.

Nous avons assisté à la dissolution progressive du naturalisme primitif. Le brahmanisme et le bouddhisme interposent déjà entre la nature et rhomme le voile obscur des métaphysiques. Puis la Grèce apporta la maîtrise de son art et la logique de ses philosophes pour travailler à la glorification de l'humanité. L'univers, dont elle ne méconnut pas la beauté, lui servit à fournir un cadre aux actions des hommes, ou un vocabulaire plastique aux joies et aux mélancolies humaines. L'orgueil grec triompha dans cette œuvre d'apothéose, et l'erreur grecque prolonge encore ses effets funestes, mais l'homme a dû payer, par la douleur de ses divisions et l'incertitude de ses idées et de ses croyances, la faute qu'il a commise en se détachant de la nature et en se proclamant le roi de l'univers.

L'humanité s'égarait dans les conflits de ses philosophies et les chimères de ses songes, quand le christianisme apporta sa révélation. Il prononça

d'abord des paroles solennelles qui restituaient à la nature sa vertu pacificatrice et divine. Il sembla même que Tapaisement devait se faire parmi les hommes, puisque le plus grand des sages annonçait que la bonté du Père se manifeste dans la bonté de la Nature, mais, de nouveau, l'orgueil de l'homme amena les désaccords, et la voix simple et douce et profonde qui retentit à travers la Galilée fut couverte par des paroles amères, accablantes. Sur la morale du Christ la théologie greffa des idées nouvelles, qui altéraient le sens primitif de la doctrine et invitaient l'homme à fonder sa morale sur le mépris ou l'oubli de la nature. Ainsi Tàme humaine devint un champ de bataille, où ces croyances étrangères aux lois naturelles luttaient contre le culte primitif, modifiable dans sa forme, susceptible d'enrichissement, mais essentiel en son fond, et invincible.

C'est pourquoi l'humanité, avide de lumière et de paix, chercha une nouvelle conception de la vie. Or l'œuvre hellénique est si belle, que l'homme ne se dérobera jamais au charme de sa beauté. Donc les humanistes s'efforcèrent de reprendre le rêve grec, c'est-à-dire l'explication et la glorification de la vie morale par la culture de la raison et la proclamation de la primauté humaine. Même l'accord

parut s'établir entre rhumanisme fondé sur une conception optimiste de l'homnie et de la nature, et le christianisme triomphant qui reposait sur le contraste de Fhomme et de la nature, le dogme de la chute et la nécessité de la grâce. Mais Taccord était instable, et cette attitude morale, adroitement concertée, était fragile et ruineuse. Tôt ou tard, la lutte devait éclater dans l'inévitable aveu des contradictions.

Alors, une force nouvelle apparut, la Science, c'est-à-dire la nature révélant son infinité. Car la nature, que l'humanisme grec subordonne à l'homme et que le christianisme écarte pour établir les dogmes de sa théologie, reprend sa maîtrise. Elle s'impose à l'observation, c'est-àdire au respect. Déjà, dans l'édifice composite de la Renaissance, on entend les premiers bruits du tumulte provoqué par cette apparition. La lutte entre l'esprit humaniste et l'esprit scientifique commence. Dans Vinci elle semble près d'éclater, et si le grand révélateur réussit à l'ensevelir dans le mystère, nous savons aujourd'hui qu'elle fut longue et soutenue par de beaux espoirs.

Pendant deux siècles, ces deux forces se développent. Rarement elles se heurtent. D'ordinaire elles poursuivent dans la paix leur œuvre diver-

gënte. Pourtant l'esprit scientifique, par Tépanouissement spontané de son énergie, renverse la méthode de Thumanisme, plie l'homme à l'univers et déplace l'axe de la pensée. Descartes laisse entendre une parole prophétique sur la portée morale de la science, et la barrière, qu'il s'efforçait de hâtir entre sa raison et sa croyance» s'ébranle soudain.

Mais la doctrine élevée par l'orgueil grec ou chrétien tenait trop profondément les âmes pour subir les modifications nécessaires. On s'obstina longtemps à ne pas voir que la nature, éclairée par la science, a reconquis sa prédominance et se dresse avec sa majesté des anciens jours, et la route suivie par les hommes demeura obscure, agitée par les bruits discordants des religions, des philosophies et des croyances individuelles.

Alors l'appel de Rousseau retentit comme un cri d'angoisse. Du fond de sa solitude étonnée par le souvenir des malheurs qui ont pesé sur l'humanité, il prononça le réquisitoire légitime contre la civilisation. Mais son âme meurtrie n'accepta pas le guide de l'histoire et de la science, et sa révélation s^égara dans la chimère ou se hérissa dans la logique. Du moins il fit entendre, avec un accent d'un lyrisme incomparable, des

vérités courageuses qui dissipaient les prestiges de l'orgueil humain.

Enfin Chénier, qui savait unir la lucidité et l'ardeur, la méthode et le don d'émotion, utilise les découvertes de l'esprit moderne et se montre capable de réintégrer le naturalisme primitif en le consolidant par la science. Cet enfant de la Grèce, qui a la force de peser l'héritage des ancêtres, efface et répare l'erreur grecque. Pourquoi faut-il que son œuvre, interrompue par la passion des hommes, nous apparaisse avec la mélancolie des beaux fragments parmi des ruines?

Ici se clôt la première partie du drame dont j'ai entrepris d'écrire l'histoire. Il reste à juger Toeuvre du xix* siècle, œuvre incohérente et encore égarée, mais déjà traversée de magnifiques lueurs. D'abord la pensée de Gœthe et de Vigny, de Michelet et de SuUy-Prudhomme, de Hugo et de Tolstoï doit être pénétrée dans ses profondeurs; ensuite la morale imposée par la science et le culte de la nature doit être élaborée dans sa plénitude. J'essayerai de poursuivre cette enquête et de collaborer à l'édifice qui doit grouper les hommes dans la paix des certitudes. Mais si les forces m'abandonnent, et si des mains plus robustes doivent achever l'œuvre commencée par mes fra-

giles mains, je suis dès maintenant rassuré par le triomphe de la science et la révélation inévitable de son enseignement. Je sais que Tunion des hommes se fera devant la nature manifestant ses lois inéluctables, ses énergies souveraines et ses inépuisables dons, — et toutes les forces de l'orgueil qui ont poussé Thumanité aux discordes et obscurci ses destins se dissiperont dans les ténèbres où tombe ce qui doit mourir.

(\) Voir Oldenberg, La ReUgion du Véda, trad. V. Henrv, Paris, Alcan, 1003, p. 3 : « Le plus antique témoin de la littérature et de la religion de Tlnde : le Rig-Yéda, ce recueil de chants et de litanies dont les prêtres des Aryas védiques accompagnaient leurs sacrifices, célébrés à ciel ouvert, devant les jonchées de gazon et les foyers d*oblation où ils conviaient leurs dieux. »

(2) « La Religion Védique d'Abel Bergaigne est un prodigieux répertoire de textes et de faits, si détaillé, si scrupuleux que le Rig-Véda presque tout entier — 10 000 stances — y a passé au crible. » Voir Henry, préface de la traduction de la Religion du Véda, d'Oldenberg, p. viii.

(3) Voir JjBs dieux souverains de la religion védique d'Abel Bergaigne (Thèse de doctorat). Paris, Vieweg, 1877, IntroduC' tion^ p. m. « Les rites sont la reproduction réelle sur la terre des actes qui s'accomplissent dans le ciel. Les éléments du culte ne sont pas de purs symboles des éléments des phénomènes célestes : ils leur sont identiques en nature, et ils tirent comme eux leur origine du ciel. » La thèse de Bergaigne est devenue le tome III de La Religion Védique^ et a paru sous cette forme en 1883.

(4) Sur le sens du mot Yéda et la composition du poème, voir Victor Henry, préface de la traduction de La Religion du Veda^ d'Oldcnbcrg, p. viii et ix. « Le mot « Yéda • signifie tout uniment « Science >*... Ce Yéda, transmis d'abord par voie de tradition orale, comprend trois séries d'ouvrages : les Védaa proprement dits au nombre de quatre; — les Drahmanas ou traités théologiques; et les SulraSj ou manuels liturgiques... Le Rig-

Véda est le liTre des hymnes. » Il importe de distingaer les parties anciennes et les parties récentes du Véda.

(5) Oldenberg est ici d'accord avec B^rgaigne pour montrer qu*à rorigine « tout le travail intellectuel qui s'accomplit danr rinde tourne autour d'un centre unique, le sacriûce... Dès la pointe du jour jusqu'au soir la place du sacriûce retentit des louanges récitées ou chantées des divinités : c'est Oushas, l'Aurore, la Vierge divine qui avec ses coursiers étincelants vient répandre mille bénédictions sur les demeures humaines, c'est Indra qui, enivré de Soma, écrase les légions des démons; c'est Agni, le dieu clément, l'hôte céleste qui brille dans les maisons des hommes et porte leurs offrandes jusqu'au ciel; c'est Yarouna, l'universel voyant, qui veille sur la justice et poursuit tous les péchés, tant notoires que cachés ». Oldenberg, Le Boitddhay p. 17-18, trad. Foucher, Paris, Alcan, 1903.

(6) Cf. Abel Bergaigne, thèse de doctorat, op, cit.^ Introd., p. IV. « Le Soma céleste n'est pas la pluie elle-même (comme le croit M. Kuhn), mais l'élément igné renfermé dans la pluie. Les deux éléments, distincts sur la terre, du feu et du soma, se confondent dans le ciel sous la forme de l'éclair et aussi sous celle du soleil. »

(7) Voir sur l'idée de Loi dans le Rig-Véda, la Thèse de Bergaigne, op. cit.., p. 210-272.

(8) « Des quatre mots, rita est celui qui exprime l'idée d'ordre, de loi sous sa forme la plus arrêtée. » Bergaigne, op. cit.^ p. 220.

(9) Ces trois textes sont cités par Bergaigne, op. cit., p. 258, p. 256, p. 263.

(10) Cf. R.-Véda, X, 118, 7, etvm, 19, 14.

(11) Voir Bergaigne, op. cit., p. 266-269. « Le parallélisme des deux mots rita et satya prouve que le mot rt/a, outre l'idée naturaliste et mythologique, éveillait aussi une idée morale. » L'jid., p. 269.

(12) Cf. R.-V., X, 190, 1. Cité par Bergaigne, p. 266. Cf. ailleurs : • Les rivières distillent le rita, le soleil rayonne le satya ». I, 105, vers 12 (cité par Bergaigne, p. 267). ,

(13) Voir Bergaigne, op, cit., p. 68. « C'est un fait bien connu que le terme à^asura, appliqué dans le Rig-Véda à différents dieux, et surtout aux dieux revêtus de la dignité la plus haute, est devenu dans la mythologie brahmanique le nom des ennemis des dieux, deà adversaires que ceux-ci ont dû vaincre pour

rentrer en possession de rautorité divine et de tous ses attributs. » Voir encore, sur ce sujet, des conclusions fermes, Ibid.y p. 84 et 87. La conception primitive semble donc unitaire.

(14) Lire, dans La Religion Védique^ t. II, la deuxième partie : Le dieu guerrier Indra, et U action du sacrifice sur Indra, p. 157-

(15) Cf. Oldenberg, La Religion du Véda. Les Eaux sont des c mères », p. 204. — « riches eaux, vous régnez sur les richesses, vous portez en vous la sagesse et Timmortalité ; vous êtes les souverains de la richesse et de la postérité. • R.-V., X, 30, 12. — Les grands arbres sont les « Seigneurs de la forêt ». « Unie aux seigneurs de la forêt, daigne la terre nous protéger. » R.-V., I, 90, 8, — « Plantes, voici ce que je vous dis, ô mères, ô déesses. » R.-V., X, 97. — Tout Thymne X, 97 est une invocation aux plantes. — Cf. Oldenberg, op. cit., 214-216.

(16) Au sujet d'Eschyle, voir notre commentaire, plus bas,. p. 67-77. Au sujet de Lucrèce, cf. De Rer. Nat,, V, 922, et^ IV, 904. Au sujet de Virgile, cf. En,, VIII, 315.

(17) Voir le chapitre ii (Les dieux arvernes) du Vercingétorix,^ de C. Jullian. « Les grands dieux gaulois ne détruisirent pas les génies des montagnes et des fleuves, pas plus que le règne de Mars ou de Jupiter ne mit fin à la sainteté populaire des collines et des bois de la campagne romaine. » làid., p. 20.

(18) Cf. dans les Essais de morale et de critique de Renan, le chapitre intitulé : La poésie des races celtiques.

(19) M. Oldenberg se propose de suivre « le progrès de cette désagrégation intérieure de la religion védique, dont le bouddhisme fut le résultat direct. » Le Bouddha, trad. Foucher, Paris, Alcan, 1903, p. 17.

(20) Ibid., p. 37.

(21) Ibid., p. 42.

(22) M. Zimmer a montré que la. division en groupes héréditairement spécialisés ne se trouve pas dans les Védas. La signification du mot brahmane est d'abord sage, puis poète, plus tard prêtre, (Cf. Altindisches Leben, p. 185-190.) — M. Sénart, moins afflrmatif que Zimmer, reconnaît d'ailleurs que, dans les Védas, les classes ne constituent pas des castes. Plus tard seulement ces classes se subdiviseront en un nombre considérable de groupes fermés et hostiles. (Cf. Sénart, Les castes dans l'Inde. Paris, 1896.) Lire, sur le régime des castes

rétude de M. Bougie, dans VAtmée Sociologique^ 4* année, 1899-1900, p. 1-64.

(23) Zimmer, op, cit.y p. 139.

(24) « Le devoir perpétuel du Brahmane est la récitation dévote et quotidienne de passages du Yéda. » Oldenberg, Le BouddhOy p. 13.

(25) M. Oldenberg, qui a utilisé les livres c pâlis », et les traditions encore conservées à Ceylan, a conclu que le Bouddha est mort vers 480 avant J.-C. ^Cf. Le Bouddha, p. 193.)

(26) Ibid., p. 80, 81. « Le Bouddha fut un chef d*ordre monastique, ayant d'un ascète le costume et tout Tappareil extérieur; il erra de ville en ville, enseigna et rassembla autour de lui un cercle de disciples auquel il donna une règle comme en avaient les Brahmanes et les autres compagnies de religieux. » On ne peut plus admettre, avec M. Sénart, que le Bouddha soit un personnage mythique.

(27) Ibid., p. 127-129.

(28) Max Millier, Introduction aux Buddhaghosha*s Parables de Rogers, p. xxzix et sqq. Cf. Oldenberg, ibid,, p. 267.

(29) « Que le bouddhisme soit né à la suite d'un vaste mouvement de sectes philosophiques, c'est ce qui est absolument hors de doute. » E. Renan, Nouv* Et. d*Hist. reUg.y 2* édit., p. 88.

(30) « La mythologie grecque est une des formes qu'a revêtues, avec le temps et sous l'empire de circonstances locales, le naturalisme dont les Védas nous offrent le type le plus ancien et le plus pur. »• E. Renan, Nouv. Et. d'Hist. rel., 2* édit., p. 18.

(31). P. Regnaud, Études Védiques et post-védiques. Annales de l'Université de Lyon, fasc. 38, p. 169.

(32) Iliad., XI, 67 et suiv. — Traduction Maurice Croiset, cf. Uist. de la Litt. grecque, Thorin, 1887, 1. 1, p. 234.

(33) Iliad., XI, 304 et suiv. — Traduction Maurice Croiset, ibid., p. 235, 236.

(34) Cf. Le Sentiment religieux en Grèce, 3* édition. Hachette, 1887, p. 29.

(35) De ces considérations, il semble que la personnalité d'Homère se dégage plus nettement. Homère est un révélateur. L'auteur de Ylliade est un poète qui éprouvait, devant la nature et les hommes, des émotions complexes et fortes. Je me rattache à la doctrine de ceux qui croient & l'existence du poète. La

théorie de Wolf sur la création impersonnelle et spontanée de VIliade commence enfin à être discutée et combattue par la critique. Cf. M. Bréal. Un problème de Thistoire littéraire, Revue de Paris, 15 février 1903, p. 751-774. et V. Bérard, Les Phéniciens et VOdyssÉe, 1903, t. II, conclusion.

(36) P. Regnaud, op. cit., traduction des parties lyriques de VAgamemnon d'Eschyle, p. 169-217.

(37) Évitons surtout les commentaires fastueux et vagues de P. de Saint-Victor et de son école.

(38) Au sujet du caractère antique du génie d'Eschyle, M. Weil écrit avec force : « Pour goûter Eschyle, il faut se faire Tesprit antique, et très antique... La psychologie est -encore remplacée ou, si Ton veut, enveloppée par la mythologie; ce qui se passe dans le cœur de Thomme est projeté en dehors de lui, les conflits intérieurs prennent corps et figure, apparaissent sous la forme d'un drame visible. » Joui*nal des Savants, 1894, deux articles, réimprimés dans les Études sur le drame antique. Hachette, 1897, cf. p. 48. Ce que M. Weil dit d'Eschyle peut se répéter pour Homère, et, à plus forte raison, pour les hymnes du Rig-Véda. Cf. dans Homère, les apparitions d'Athéna, quand Achille médite et se résout à l'action.

(39) Cité par Renan, dans les Nouv. Et. d^Hist. relig., 2^ édit., Calmann-Lévy, 1884, p. 20.

(40) Dans un livre obscur, mais profond, inépuisable, et qui restera, Henri Ouvré écrivait naguère : « Des trois grands tragiques Eschyle est peut-être le plus conscient. Nourri de la religion, fils reconnaissant d'Iakkhos, il a sondé les profondeurs sombres de la foi. Il se demande d'où vient le mal, puisque les dieux peuvent ce qu'ils veulent et veulent le bien. » {Les formes littéraires de la pensée grecque, Alcan, 1900, p. 246, 247.) Ce jugement définit admirablement l'attitude d'Eschyle devant nos destins. Il montre implicitement pourquoi le poète devait souffrir des altérations apportées par la mythologie nouvelle au culte des divinités primitives.

(41) Cf. H. Weil, au sujet de Prométhée, ravisseur du feu. * Le feu est chose divine; le feu terrestre vient du feu céleste. Quelquefois on le considère comme un don de dieux bienfaisants, d'IIéphaestos, d'Athénè. Un hymne homérique et les cérémonies de certaines fêtes attestent cette croyance... Prométhée est le ravisseur du feu : à travers toutes les variations do

sa fable, c*est là le trait constant et essentiel de son rôle; et sur ce point Eschyle s^accorde nécessairement avec Hésiode. » Études sur le drame antique. Hachette, 1897, p. 69.

(42) Cité par M. Decharme, dans sa Mythologiey Paris, Garmer, 1" édit., 1879, p. 252.

(43) J. Girard disait, avec le mélange, qui lui était ordinaire, de videur dans la pensée et de faiblesse dans la forme : • Eschyle réunit autour deProméthée les impressions qu*éveillent ces grandes scènes. Par là, il intéresse tout Funivers dans son drame, qui devient comme le centre du mouvement cosmogonique. » {Le sentimeni religieux en Grèce j 3* édit.. Hachette, 1887, p. 357.)

(44) J*emprunte la ferme traduction de Maurice Croiset. Cf. Hisi, de la Litt, grecque, t. III, p. 213.

(45) Cf. Henri Weil, Études sur le drame antique, Hachette, 1897, p. 59. « Ces vers sont bien d*Eschyle. Le dieu suprême n'est autre que le monde, et cependant il est supérieur au monde, avec lequel il semble se confondre ; il est Tàme du monde, et la conception panthéiste n'exclut pas la personnalité du Dieu. »

(46) • Les dieux primitifs, correspondant tous à des phénomènes de la nature, devinrent, aussitôt que la langue commença de vieillir, des individus dont on raconta de longues histoires. Le divorce de la mythologie et de la religion tendit alors à se produire. » (E. Renan, Nouv, Études d^Uist. religieuse, 2* édit., p. 33-34.)

(47) La mythologie grecque « ne fut que le prolongement, dans le passé, de Thistoire humaine ». Cf. Y. Bérard, U origine des cultes arcadiens, Thorin, 1894, p. 365.

(48) Hist,, n, 53.

(49) « La Grèce n'eut jamais de livre sacré, de symbole, de conciles, de sacerdoce organisé pour la conservation des dogmes. Les poètes et les artistes étaient les véritables théologiens : la notion des différentes divinités était à peu près livrée à la conception arbitraire de chacun. » (Ë. Renan, Nouo. Études d*Hist, religieuse, 2* édit., Calmann-Lévy, 1884, p. 15.) C'est pourquoi l'un des caractères essentiels de la religion grecque est son manque d'unité. Cf. Cari Robert, Bild und Lied, Berlin, 1881.

(50) Cf. Revue Bleue, n" du 9 jany. 1886, p. 55.

(51) Cf. Heuzey, Recherches sur les flgures de femmes voi-

lées. (Monuments grecs, 1S73 et 1874). Nouvelles recherches sur les terres cuites grecques (Gaz, des Beaux-Arts^ 187G). — Cf. un article substantiel de M. Cartault dans la Revue Politique el Littéraire Am 22janv. 1881.

(52) A propos des terres cuites de Myrina, M. Potier écrit : • Nous saisissons sur le vif les procédés de Tart hellénistique qui songeait moins à inventer des types nouveaux qu*à reproduire, en les diversifiant, les motifs de la plastique antérieure. Deux raisons y poussaient les artistes : une certaine impuissance dlmagination qui leur venait du sentiment de la supériorité incontestable qu*avaient les œuvres des deux siècles précédents; de plus, le besoin de produire vite pour satisfaire aux exigences toujours croissantes du public. Ce ne sont plus seulement les temples et les villes qui réclament des œuvres d*art. Les princes, les riches citoyens veulent en décorer leurs maisons. Les cours des Attales, d*Antiochus Épiphane, de Ptolémée II, sont des centres de production artistique où les sculpteurs acquièrent une prodigieuse habileté de main à reproduire, avec des variantes plus ou moins ingénieuses, les œuvres des maîtres plus anciens. Ce que les grands artistes font pour les princes, les fabricants des petits bronzes et les coroplastes le font aussi pour les particuliers. » Gazette des Beaux- Arts ^ 1886, t. I, p. 277-278. — Cf. encore, E. Pottier, Bévue de Paris, V juin 1894 : A quoi sert un musée de vases antiques.

(53) Revue philosophique, janvier 1001. La morale ancienne et la morale moderne.

(54) Les premiers philosophes grecs s*attachent à Tétude de la nature. Si Socrate n'était pas venu arrêter ce développement spontané de la pensée grecque, il se peut que le naturalisme primitif eût été, dès lors, précisé et consolidé par les réflexions des sages et les observations des savants. Ce qui est sûr, c'est que les formules trouvées par les premiers philosophes sont souvent la traduction abstraite des images primitives. M. AlAred Croiset, qui a exposé, avec sa clairvoyance, les premières spéculations de la philosophie grecque, a dit : « Sur certains points, les premiers philosophes reprennent à peu près les solutions des poètes. Homère, par exemple, avait dit à sa manière, avant Thaïes, que Teau était le principe de tout, quand il appelait rOcéan père des Dieux. » Histoire de la Litt, grecque^ Thorin»' 1800, t. II, p. 474.

(55) E. Boutroux, Études tT Histoire de la Philosophie j Paris, Alcan, 1S97, p. 24.

(56) « L^expression de science morale semble caractériser exactement et complètement Tinvention de Socrate, pourvu qu*on entende par ces mots, non une morale fondée sur la science des choses en général, mais un effort de Tesprit humain pour constituer une science sans sortir des faits moraux euxmêmes, et en se bornant à féconder Texpérience morale par un mode de réflexion approprié. Là est vraiment le centre de la doctrine et le mobile principal de la pensée de Socrate. » E. Boutroux, ièid,j p. 87-88.

(57) « Le fruit le plus pur et le plus beau de la méthode socratique, c'est cette Éthique à Nicomaque, où, sans faire appel aux sciences physiques, sans demander à la métaphysique autre chose que Télan de Tesprit et des vues générales sur les Ans et sur Tactivité, Aristote a réduit en maximes ce que chaque homme ayant Texpérience de la vie pense confusément sur les conditions de la vertu et du bonheur. » E. Boutroux,<62V2., p. 92.

(58) M. Zeller, dans sa Philosophie des Grecs, donne le portrait du sage d'après Aristote ; il se trouve qu'il définit en même temps ridéal humain, tel que le concevaient les Grecs. Ce jugement du philosophe allemand nous parait essentiel : « Le Grec voit dans sa libre activité morale le but essentiel et le fond de son existence... La félicité à laquelle il aspire, il veut l'atteindre par le développement et l'usage de ses forces physiques et intellectuelles, par une vie sociale bien organisée, par la participation à l'œuvre commune. C'est sur cette énergie et cette liberté personnelle que repose cette fi ère conscience de sa propre valeur, qui place l'Hellène tellement au-dessus de tous les Barbares. Si la vie hellénique^ comparée à celle de tous les autres peuples antiques, a non seulement une forme plus belle, mais encore un objet plus noble, c'est précisément parce qu'aucun de ces peuples ne s'est élevé avec une telle indépendance au-dessus de la pure nature, et que nul n'a su, avec un tel idéalisme, faire de l'existence terrestre le simple support de l'existence intellectuelle. » Zeller, PhiL des Grecs, tr. Boutroux, t. I, p. 128. — Cf. E. Denis, Histoire des théories et des idées morales, I, 189. — Cf. E. Boutroux, Questions de morale et d'éducation, p. 9 : La morale d'Aristote est « la morale hellénique, sous sa forme la plus pure et la plus parfaite »•

(59) On dira peut-être que la morale stoïcienne était fondée, en partie, sur la nécessité de se plier à Tordre de la nature. Mais ce respect de la nature est, si je puis dire, négatif. Il invite à se résigner à la nécessité des choses extérieures, à ce que nous appelons le déterminisme universel. Les Stoïciens ne croient pas que la morale humaine puisse sortir de Tétude de la nature. Descartes estimera que la morale parfaite présuppose l'entière connaissance des autres sciences. Par là, il déplacera Tobservatoire de la pensée morale; il subordonnera la vie de Thomme à la vie de la nature; il renversera la méthode socratique et stoïcienne.

(60) Ëpictète, qui a dégagé la substance de la morale stoïcienne, ne se préoccupe guère de la physique. Il est sûr qu'il connaissait la division enseignée par ses prédécesseurs; il n'est pas moins sûr qu'il ne la mentionne pas. Le dernier et le plus averti des commentateurs d'Épictète dit formellement : « La classification que préfère Épictète... n'admet que la morale et la logique, et aucune sollicitation de textes ne permettrait d'y faire entrer la physique comme enseignement à part... 11 y a bien là, chez Épictète, toutes les apparences d'un parti pris. » Th. Colardeau, Élude sur Épictète^ Paris, Fontemoing, 1903, p. 48. Cf. plus bas : Dans la philosophie d'Épictète, « toute la morale du désir est étroitement concentrée autour du principe de l'indépendance de l'individu, comme autour d'un point d'appui inébranlable, et les devoirs positifs ne sont pas moins solidement rattachés à la définition de ce même individu ». îhid., p. 6S. Tel est le principe fondamental, développé par le stoïcisme, et repris par tous les restaurateurs de la morale stoïcienne.

(61) Nous essayons de dégager la physionomie de Jésus, telle qu'elle' nous parait ressortir des synoptiques. Le Jésus Johannique est un Jésus systématisé, et l'enseignement qu'il donne dans le 4' Évangile est une interprétation subjective, un commentaire apologétique, l'œuvre de la foi exaltée par le mysticisme. On sait que, dans les synoptiques, le goût des paraboles est l'un des caractères de l'enseignement de Jésus ; on ne trouve, dans le 4* Évangile, aucune parabole.

(62) Matth,, V. 45.

(63) Un historien catholique écrit à ce propos : « Nous serions dans le faux si nous prenions prétexte de ces traits si sobres

pour transformer la mission du Sauveur en une « délicieuse pastorale ». — « Le Sauveur ne prêchait ni aux oiseaux du ciel, ni aux lys des champs. > P. Bâti (Toi, Six leçons sw* les Èvari' giles, p. 2. — Sans doute, mais ces traits, à la fois sobres et abondants, déterminent le caractère optimiste du christianisme galiléen.

(64) Sur la question de Tascétisme dans TËvangile, cf. Harnack (Essence du Christianisme)^ p. 86-96. « L'ascétisme proclame sans valeur tout ce qui est terrestre. Si Ton veut déduire de rÉvangile une théorie, on n'arrivera pas à cette doctrine... L'Évangile n'est pas ascéti<)ue dans le sens origiQal du mot, car c'est un message de conflance en Dieu, d'humilité, de pardon des péchés et de miséricorde : rien d'autre ne peut atteindre cette hauteur, et rien d'autre ne peut pénétrer dans ce cercle. De plus, les biens terrestres n'appartiennent pas au démon, mais à Dieu • (p. 95). Ainsi l'Évangile ne supprime pas le culte de la nature, puisque la nature est comme la face visible de Dieu.

(65) Voici un exemple de ce pathétique de saint Paul : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?... Qui donc nous séparera de l'amour du Christ? La tribulation? La misère? La persécution? La faim? La nudité? Le danger? Le glaive?... Non, non, nous triomphons de toutes ces détresses par celui qui nous a aimés, et je suis assuré qu'il n'y a ni mort, ni vie, ni anges, ni puissances, ni présent, ni avenir, ni hauteur, ni abîme, ni créature au monde, qui nous puisse séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus-Christ Notre-Seigneur. » (Rom., VIII, 31-39). C'est, déjà, le pathétique de Pascal et de Lamennais, un pathétique brûlant de dialectique et d'amour.

(66) Sur la dialectique de Paul, voir ce jugement d'un critique ecclésiastique : « Que de différences entre l'esprit hébreu, — celui des douze, — et l'esprit helléniste, — celui d'Etienne et de Paul, — le premier plutôt dans les choses, le second dans les raisonnements ! L'introduction de cet esprit helléniste dans la propagande primitive sera le second moment de la prédication de l'Évangile. » P. Batiffol, Six leçons sur les ÉvangileSy Paris, Lecoffre, 1902, p. 14 et 15. — Cf. A. Sabatier, Vapôtre Paul, 2* édit., Fischbacher, p. 70, 71.

(67) Saint Paul expose la doctrine du péché originel dans l'Épltre aux Romains (V, 12 et suiv.). « La mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché... »

(68) « Cette contemplation du Christ est un élément nouveau... introduit par Paul. » Harnack, Précis de VHisloire des Dof/meSy trad. Choisy, Paris, Fischbacher, 1893, p. 269.

(69) • Le récit de la passion du Sauveur tenait dans la prédication de saint Paul une place de premier plan... Le cruciflement de Jésus est le premier thème fondamental de Tensei^ement de Paul... La passion est, aux yeux de Paul, le centre et comme le tout de la vie du Christ. » P. BatifTol, Leçons sur les Évangiles, Paris, Lecoffre, 1902, p. 84, 85, 89. — « La divinité de Jésus constituait Tessence de la prédication de Paul et la base de la doctrine de ses auditeurs chrétiens. » M" Mignot, Le Correspondant y 10 janv. 1904, p. 17.

(70) Cf. Harnack, Essence du Christ., 194 et suiv.

(71) « Si le Christ n'est pas ressuscité, vaine est notre prédication, vaine notre foi. » (I Cor., XV, 14.)

« Je vous ai annoncé le témoignage de Dieu, et je n'ai rien voulu savoir autre chose que Jésus, Christ, et crucifié. » (I Cor., II, 2.)

(72) Harnack, Op, cit,, p. 196.

(73) Heb., XI, 1.

(74) Harnack, Ess,, p. 160.

(75) Ibid., p. 187.

(76) « L'alliance de FÉvançile et de THellénisme est le plus grand fait de l'histoire de l'Eglise au ii** siècle et ce fait s'est continué dans les temps qui ont suivi. » Harnack, Essence, p. 210.

(77) Cf. A. Sabatier. Esquisse d*une philosophie de la Religion d'après la Psychologie et l'Histoire, Paris, Fischbacher, 1901, p. 233.

(78) Cf. Ch.-V. Langlois, Questions d^Histoire et d'Enseignement, article sur Siger de Brabant, p. 85-86 : Aristote affirme l'éternité de l'univers... L'hypothèse de l'administration providentielle des choses est écartée... Aristote ne croit pas à la survivance de l'âme individuelle... »

(79) L'apport personnel des théologiens grecs et latins devrait être examiné à part. Pour ne parler que des Pères de l'Église latine, « Tertullien voit surtout l'idée du péché, saint Cyprien celle de la discipline ecclésiastique, Arnobe celle de l'impuissance de la raison humaine, saint Ambroise celle de la pureté morale, saint Augustin celle de la grâce... Lactance envisage

priocipaicmeiit Tidée de la Providence. » R. Pichon, Laclance, Hachette, 1901, p. 457.

(80) Cf. A. Yinet. Mélanges, Paris, 1869, p. 594, et dans le livre, si éclatant de sincérité, de Tabbé Loisy sur VÉvangile et VÈglise, toute la seconde partie.

(81) En parlant des formes et des lois, des rites et des dogmes qui « pétrifient » peu à peu la religion intérieure prèchée par Jésus, M. Harnack dit : « les nouvelles formes, peu à peu et imperceptiblement, envahissent le contenu de la religion et prennent la place de la religion même ». Essence, p. 209.

(82) Cf. A. Sabatier, op, cit.

(83) Saint Augustin développe la christologie de saint Paul. « Que de fois, dit M. Harnack, que de fois Augustin a parlé de la révélation en général, alors qu'il n'avait que Christ à Tesprit, et que de fois aussi il a parlé de Christ là où ses prédécesseurs parlaient de révélation en général. ■ Précis de VHistoire des Dogmes, traduction Ëug. Ghoisy, Paris, Fischbacher, 1893, p. 269. — Cf. Thamin, Saint Ambroise, Masson, 1895, p. 424 et suiv.

(84) C'est parce que l'enseignement de saint Augustin est fondamental dans la doctrine chrétienne, que nous trouvons, chez les historiens ecclésiastiques les plus autorisés, ces affirmations catégoriques : « Nous ne croyons pas à l'Église parce que nous croyons à la Bible, mais nous croyons à la Bible parce que nous croyons à l'Ëglise. Saint Augustin ne pensait pas autrement : Evangelio non crederem, nisi me cogeret Ëcclesiœ docentis auctoritas ». M'' Mignot, archevêque d'Albi. Cotrespondant, n" du 10 janvier 1904, p. 10.

(85) Je n'oublie pas V Apologétique de TertuUien. Mais ce grand génie africain, si Âpre et foudroyant, suit plutôt ses tendances de satirique, ses obstinations et ses colères qu'une doctrine cohérente et objective. Il éprouve toutes les passions des prophètes hébreux. Il ne connaît que lui-même et la conception accablante qu'il apporte de la vie chrétienne. Ce qu'il y a dans son œuvre d'irrésistiblement subjectif donne à tout ce qu'il écrit un ton éclatant, une flamme qui ne cesse de brûler. TertuUien côtoie trop souvent l'hérésie pour être considéré comme un guide de la doctrine chrétienne. Lire, sur TertuUien, fe livre de M. Guignebert, Paris, Leroux, 1901.

. (86) « Saint Augustin sauve la providence aux dépens de la

liberté. Tantôt notre volonté est invinciblement portée au mal, tantôt elle est invinciblement portée au bien ; elle échange servitude contre servitude; elle est également esclave lorscpi'elle est inclinée en haut et lorsqu'elle est penchée en bas, puisque le poids qui la presse est insurmontable. » Bersot, Doctrine de saint Augustin^ Paris, Joubert, 1843, p. 59. Cf. ibid.y p. 251,252. — Cf. Thamin, Saint Ambroise, p. 417-443 : les théories du péché et de la grâce dans saint Augustin. La dissertation de Bersot est reprise et fortifiée par des textes plus abondants.

(87) « Au nom de la justice, une théologie étrangère à Tesprit de miséricorde qui est celui même du Christianisme, abusant du nom d'éternité qui ne signifie souvent qu'une longue durée, condamne à des maux sans fin les pécheurs morts sans repentir, c'est-à-dire l'humanité presque entière. Comment comprendre alors ce que deviendrait la félicité d'un Dieu qui entendrait pendant l'éternité tant de voix gémissantes ?» F. Ravaisson, Testament philosophique, Rev, de met, et de mor,, janvier 1901, p. 29.

(88) E. Mâle. L'Art Religieux du xm* siècle, Paris, Leroux, 1898, p. 41-43. C'est un beau livre.

(89) Voir Notre-Dame de Paris, Houssiaux, 1860, 1. 1, p. 233-236.

(90) Ibid,y p. 233.

(91) Ibid., p. 241.

(92) Ibid,, p. 243.

(93) laid., p. 253.

(94) Ruskin a cru devoir protester contre la Renaissance, qui a substitué l'imitation à l'invention. Il a proclamé l'incomparable grandeur de l'art gothique, sa vie énergique et souple, son amour passionné de la nature. — Le plus récent et le plus averti des commentateurs de Ruskin a pu écrire que le gothique est, d'après Ruskin, * le plus glorieux elTort de la pensée humaine, car il unit, au plus suprême degré, la vérité et le sentiment religieux..., il substitue, dans l'ornementation des chapiteaux, aux sujets abstraits et conventionnels de l'art classique, l'infinie variété des choses animées et inanimées. » Cf. John Ruskin, par J. Bardoux, 2" édit., p. 304.

(95) Cf. E. Mâle, op, cit., p. 75. « Le symbolisme savant des théologiens ne fut pour rien dans le choix de la flore du moyen âge. Les artistes, très surveillés quand ils devaient exprimer la pensée religieuse de leur temps, furent laissés libres d'orner la

cathédrale, à leur guise, dMnnocentes fleurs. Heureuse liberté; combien leur naïf amour de la nature nous touche plus que le symbolisme de» clercs, noble sans doute, mais stérile. »

(96) Dante se proclame le disciple des écrivains de la Grèce et de Rome. « Il reconnaît en eux les éducateurs étemels de rhuraanité. » E. GebJiart, Les origines de la Renaissance en Italie, Hachette, 1879, p. 144.

(97) On sait que Dante a commencé par écrire la Divine Comédie en vers hexamètres. D'ailleurs Dante, Pétrarque et Boccace se considéraient comme les disciples de Virgile ou même d*Ovide.

(98) « Pétrarque a deviné Tantiquité; il en possède Pesprit aussi éminemment qu'aucun savant des siècles qui ont suivi; il comprend par son àme ce dont la lettre lui échappe; il s'enthousiasme pour un idéal qu'il ne peut encore que soupçonner, c'est que l'esprit philosophique fait en lui sa première apparition. Voilà pourquoi il doit être regardé comme le fondateur de l'esprit moderne en critique et en littérature. » V Avenir de la Science, 7* édit., p. 139. On sait que, pour Renan, cet éloge est souverain puisqu'il définissait la philologie : La science des produits de V esprit humain, La philologie, en effet, c'est l'esprit humaniste devenu conscient par la méthode scientifique.

(99) Cité par de Nolhac, dans Pétrarque et PHumanisme^ Paris, Bouillon, 1892, p. 9.

(100) Garducci, Opère, t. I, p. 251 (Disc, presso la tomba del Petrarca). Cité par de Nolhac, Pétrarque et l'Humanisme, p. 30.

(101) Cf. Les Origines de la Renaissance en Italie^ Hachette, 1879, le chap. viu, p. 308-334.

(102) Cf. Pétrarque et V Humanisme, p. 31.

(103) Pétrarque a, le premier, conçu l'idée d'une bibliothèque publique moderne. Mais cette idée n'aboutit pas : elle fut réalisée par Bessarion. Cf. de Nolhac, Pétrarque et V Humanisme, p. 18.

(104) « Presque toutes les grandes œuvres de la poésie latine étaient entre ses mains... La lecture du grec lui étant interdite, il a recueilli toutes les traductions de livres en cette langue qu'il a pu trouver... il fait traduire lui-même Vlliade et VOdyssée.,. Telle qu'elle se présente, à la suite de nos investigations, la bibliothèque de Pétrarque nous apparaît, malgré ses lacunes, comme un puissant instrument d'étude. » Nolhac, Pétrarque et l^ Humanisme, p. 369-371.

(105) Cf. De Nolhac, Pétrarque et VHumanisme, p. 20. « Pétrarque est plus avancé qu'Érasme lui-même qui a visité Rome à trois reprises et habité Tltalie longtemps sans faire une observation sur un monument antique... Pétrarque achetait pendant son séjour à Uome les médailles que lui apportaient les paysans et il y déchiffrait avec émotion le nom des empereurs. »

(106) « Après Pétrarque inévitablement, les jeunes générations commenceront à s*élever à Técole des Anciens... Les humanités vont sortir de l'humanisme. Quand ils les feront triompher au XVI* siècle dans les autres pays, Erasme, Vives, Budé, Mélanchton, ne seront, à certains égards, que les continuateurs de Pétrarque. • Pétrarque et VHumanisme^ p. 31 .

(107) Cf. Le Cardinal Bessarion (1403-1472), étude sur la chrétienté et la Renaissance vers le milieu du xv^ siècle, par Henri Vast, Paris, Hachette, 1879.

(108) Vers 1450. Cf. Anatole France, Revue provinciale^ article sur Jean Gutenberg (15 janvier 1904) : « Bien que sa vie nous demeure obscure et pleine d'incertitudes, Jean Gutenberg restera pour nous l'inventeur de l'imprimerie tant qu'on ne réussira pas à lui ôter la Bible dite « Mazarine », parce que cette Bible est le premier monument d'un art formé et puissant, tandis que les Donats et autres imprimés qui l'ont précédée n'étaient que les essais de mains encore rudes et inhabiles. • Ihid.y p. 7. 11 s'agit de la grande Bible de 1282 pages, 42 lignes à la page, sur deux colonnes.

(109) Cf. de Nolhac, Les Correspondants d^ Aide Manuce, Rome, Imprimerie Vaticane, 1888. — Lettres inédites de Paul Manuce, Rome, Imprimerie de la Paix, 1883.

(110) Voir, sur ce sujet, le livre de M. Chamard, Joachim du Bellay, Lille, 1900, Travaux et mémoires de l'Université de Lille, n*24.

(111) Cf. E. Faguet, Seizième siècle, Oudin, 1894, p. 384-392.

(112) Publié par M. d'Ancona, 1 vol. in-12. S. Lapi. Città di Castello, 1890.

(113) On pourrait dire que l'idée de Vart a tenu la première place dans les esprits de la Renaissance italienne ; — que l'idée de la raison a dirigé les esprits de la Renaissance française, au xvi* siècle et au commencement du xvii* siècle; — et que l'idée de la science, guidée toujours par le culte de la nature, doit, de plus en plus, diriger la pensée des hommes.

(114) Sur renseignement du Collège de France et de la Sorbonne, cf. le livre de M. Abel Lefranc, Paris, Hachette, 1893, — et dans Touvrage de M"' J. Darmesteter sur la Reine de Navarre (Calmann-Lévy, 1900, trad. Mercieux), les chapitres ix etx.

(115) CTest pourquoi j*estime, avec M. Stapfer et contrairement À M. Gebhart, que le livre II précède chronologiquement le premier. La lettre à Gargantua expose le programme de la renaissance humaniste, les chapitres xxiu et xxiv du livre I donnent le programme de la pédagogie scientifique. Ainsi Rabelais est À la fois le défenseur de l'humanisme rationnel, et Finitiateur de la pédagogie qui sera développée par Locke, Diderot, J.-J. Rousseau (malgré les déviations de la méthode), Auguste Comte, spencer et Berthelot.

(116) Je ne respecte pas, en apparence, Tordre chronologique. Vinci est mort en 1519, et le premier livre de Pantagruel parait en 1532 : pourtant j'étudie Vinci après Rabelais — d'abord parce que Rabelais, conciliant les deux forces que Vinci distingue et sépare, se rattache aussi bien à la tendance humaniste qu'à la tendance scientifique; — ensuite parce que la pensée scientifique de Vinci, étant demeurée presque entièrement inédite, n'a eu aucune action sur l'esprit de Rabelais.

(117) Le mot est de M. de Geymûller. Cf. Derniers travaux sur Léonard de Vinci, dans la Gazette des Beaux-Arts, 1886, t. I, p. 367.

(118) « Rien de plus instructif que de promener ses regards sur les fac-similés de ces feuillets, dans leur sublime et effrayant pêle-mêle. Aucune interprétation ne saurait jamais rendre cet aspect-là ; il faut la reproduction fidèle de l'original lui-même. » de Geymûller, dans la Gazette des Beaux- Arts^ 1886, p. 364. M. André Michel a comparé l'aspect du manuscrit de Léonard à celui du manuscrit des Pensées de Pascal. Journal des Débats, 14 déc. 1893, édit. du soir.

(119) « C'est avec admiration et étonnement qu'on lira la simple liste des livres que Léonard se propose d'écrire sur toutes les questions qui touchent aux eaux, aux travaux différents qu'elles nécessitent et à ceux qu'elles favorisent. >» H. de Geymûller. Gazette des Beaux-Arts, 1886, t. II, p. 2^3.

(120) Cité par G. Séailles. Revue des Deux Mondes, 1*' sep. 1891 : Léonard de Vinci savant, p. 136, 137.

(121) Dans son livre généreux et ardent sur Vinci, où il reprend et développe ses articles de la lievue^ M. Gabriel Séaiiles ne résiste guère à la tendance d'absorber dans la gloire de son héros la gloire de Galilée et de Descartes. — Les intuitions de Vinci furent merveilleuses et ses découvertes presque innombrables. Mais, même si toutes ses réflexions avaient été publiées, il aurait fallik, après lui, définir la méthode scientifique. Donc Toriginalité de Galilée demeure intacte.

(122) Cf. quelques citations de Vinci :

« La nature est pleine de raisons infinies qui ne furent jamais en expérience. >» Cité par Gh. Ravaisson-Mollien dans la Gazette des Beaux- Arts^ 1881, t. 1, p. 234. « qu'admirable est ta sagesse, Gréateur, qui as su saisir par de telles lois les causes de toutes forces et leurs effets nécessaires ! >» Ibid. — « La peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. » Cette dernière phrase est digne de Jésus le Galiléen. — Citée par M. de Geymûller. Gazette des Beatix-AriSy 1886, t. Il, p. 149.

(123) On trouve dans les carnets de Vinci Pimportante note suivante : « Je ne "publie ni ne divulgue ceci à cause de la mécfiante nature des hommes» » Cf. de Geymûller, dans la Gazette des Beaux-Arts, 1886, t. II, p. 147, note 1.

(124) Cf. rétude de M. Bertrand sur Galilée, sa vie^ ses découvertes et ses travaux j Hachette, 1886.

(125) « Galilée est vraiment le grand fondateur de la science moderne... Il n'est inférieur qu'au seul Newton. » E. Renan, Nouv, Et, d'Hist, relig,, 2* édit., Calmann-Lévy, 1884, p. 451.

(126) Cf. P. Duhem, Évolution des Théories physiques (Extrait de la Revue des questions scientifiques, octobre 1896), Louvain, 1896, p. 8.

(127) « Le XVIII' siècle, et le nôtre après lui, ont voulu voir dans le Novum Organum ce que Bacon avait souhaité d'y mettre : le programme de la physique des temps modernes. En fait, ce livre n'a exercé aucune influence sur le développement de la science expérimentale; au moment où Bacon l'écrivait, la nouvelle physique trouvait en Galilée son véritable instaurateur. » P. Duhem, ibid,, p. 10.

(128) Ce qui a gâté le caractère de l'œuvre scientifique de Bacon, ce fut son imagination qu'il avait grande, exigeante, impétueuse. L'éclat de ses métaphores est incomparable : elles offusquent la clarté de son regard de savant.

(129) Cité par Duhem, op. cit., p. 10, 11.

(130) Je, ne m'explique pas le ton sévère avec lequel Descartes parle de Galilée : « Galilée ne fait que des digressions et n'explique suffisamment aucune matière, ce qui montre qu'il ne les a point examinées par ordre, et que, sans avoir considéré les premières causes de la nature, il a seulement cherché les raisons de quelques effets particuliers, et ainsi qu*il a bâti sans fondements. » Descartes reproche à Galilée de n'avoir pas garanti ses découvertes par des arguments métaphysiques, c'est-à-dire de s'être dérobé à la manière traditionnelle d'exposer les problèmes. Nous verrons pourtant ce' qu'il faut penser de la partie métaphysique de l'œuvre cartésienne. Ajoutons que Descartes a toujours été trop préoccupé de défendre l'originalité de ses recherches et de ses conclusions.

(131) « Le procès de Galilée est l'heure décisive de l'histoire de l'esprit humain. >• E. Renan, Nouv. EL d*Hist. relig., 2* édit., Galmann-Lévy, 1884, p. 413.

(132) « Le monde véritable que la science nous révèle est de beaucoup supérieur au monde fantastique créé par l'imagination. On eût mis l'esprit humain au défi de concevoir les plus étonnantes merveilles, on l'eût affranchi des limites que la réalisation impose toujours à l'idéal, qu'il n'eût pas osé concevoir la millième partie des splendeurs que l'observation a démontrées. » L'Avenir de la science, 1* édition, Paris, Câlmann-Lévy, 1890, p. 95.

(133) P. Stapfer. — La famille et les amis de Montaigne^ Hachette, 1896, p. 273-325.

(134) Rapporté par P. Stapfer, op, cit,, p. 318. (133) Sagesse, II, 5.

(136) Cf. A. Vinet, Les moralistes des seizième et dix- septième siècles, Paris, 1859, p. 127 : • Plus on lit Charron, plus on s'assure qu'il n'attache au mot de religion d'autre idée que celle d'un culte tout extérieur et cérémoniel. »

(137) M. Radouant a étudié la bibliographie des œuvres de G. du Yair, et a publié récemment une partie de sa correspondance inédite. La conclusion, à laquelle il aboutit, paraît solide : « En dépit de son talent d'écrivain, du Vair semble avoir été avant tout, sinon un homme d'action, du moins un homme passionné pour l'action. >» Cf. Revue d^ Histoire littéraire de la France, 15 janvier 1899, p. 80.

(138) « Les éditions de du Vair semblent avoir été très nombreuses, et attestent un réel succès. Deux surtout méritent de retenir Tattention parce que chacune d'elles marque un moment décisif dans la publication de ses œuvres. Ce sont les éditions de 1606 et de 1625. » Radouant. Ibid., p. 80, 81. L'édition de 1625 est posthume : du Vair est mort en 1021. Malherbe, Tami de du Vair, surveilla l'édition de 1625 (Cf. lettre de Malherbe à Peiresc, citée par Radouant, ibid.^ p. 90).

(139) Sur l'œuvre de Nicolas Goeffeteau, lire la thèse de doctorat de M. l'abbé Urbain : cf. p. 289 : V Histoire romaine de Goefiteteau fut « le manuel pratique du pur langage français >• ; et p. 283 : GoeiTeteau, le premier, « mit l'histoire romaine à la portée du vulgaire ».

(140) Voici une appréciation de Descartes sur les lettres de Balzac : « Pour M. de Balzac, il explique avec tant de force tout ce qu'il entreprend de traiter et l'enrichit de si grands exemples, qu'il y a lieu de s'étonner que l'exacte observation de toutes les règles de l'art n'ait point affaibli la véhémence de son style ni retenu l'impétuosité de son naturel, et que, parmi l'ornement et l'élégance de notre âge, il ait pu conserver la force et la majesté de l'éloquence des premiers siècles... » Lettre à M***, citée par A. Fouillée, dans les Œuvres choisies de Descartes, Paris, Belin, 1877, p. 225.

(141) Je ne crois pas que l'esprit classique ait été jamais défini avec plus de précision que dans cette phrase de Balzac : « L'art d'écrire est un art qui ne se contente pas de plaire par la pureté du style et par les grâces du langage, mais qui entreprend de persuader par la force de la doctrine et par l'abondance de la raison. » Tout l'enseignement de Boileau, de Bossuet et de La Bruyère est contenu dans ce jugement.

(142) G. Lanson, Hommes et Livres, p. 113-133.

(143) Cf. Journal des Débats, 29 août 1895 (édition du soir), article sur Corneille et Descartes, « Descartes élève de Corneille, la formule serait à peine légèrement exagérée. Elle serait tout près d'être exacte. Corneille peut être très raisonnablement soupçonné d'avoir jnspiré au xvii* siècle seulement le Traité des Passions et le Discours sur les passions de t* amour. *

(143 bis) Après la renaissance du stoïcisme, il convenait peutêtre d'étudier la renaissance du sentiment religieux. Mais, pour le sujet qui nous occupe, de nouveaux développements seraient

inutiles, car le catholicisme du xvu* siècle et des siècles suivants se rattache directement à l'œuvre de saint Paul et de saint Augustin et prolonge leur enseignement. Il suffira donc de mettre ici quelques noms et de souligner quelques idées essentielles. — Sous rimpulsion de sainte Thérèse, de Charles Borromée et du cardinal de Bérulle, le sentiment religieux s'avive. Un vent de mysticisme souffle sur les âmes. Quelques esprits ardents veulent arrêter les progrès de Tesprit laïque et fonder la vie humaine sur la doctrine catholique. Dans un livre frais, alerte et profond, M. Strowski a montré que saint François de Sales fut le restaurateur du catholicisme. Dans ses Lettres spirituelles, dans V Introduction à la vie dévote (1608), dans le Traité de V amour de Dieu, qui s'insinuèrent dans les âmes et prolongèrent une influence incomparable, il réveilla le sentiment religieux et détermina une savante et souple discipline de la vie intérieure, qui plie, modèle et dresse le caractère, car il avait le souverain ascendant de ceux qui savent unir à la douceur une obstination infatigable. Saint François de Sales fut l'organisateur de la vie intérieure. Mais, tout en se rapprochant de la véritable pensée du Christ, il n'oublia aucun dogme du catholicisme et il accepta l'héritage des théologiens. Malgré le tour riant de son imagination, il ne voulut pas maintenir à la nature sa valeur essentielle et divine, que le Christ lui garda, et qui donne à l'œuvre de saint François d'Assise sa signification originale, sa portée révolutionnaire dans l'histoire du christianisme. — Après saint François de Sales, voici Bossuet. La pensée de saint Augustin, impérieuse, âpre, pressante revit tout entière dans l'œuvre de Bossuet. Ses sermons appliquent le dogme à la morale. Dans l'interprétation stricte des mystères, dans le souvenir toujours présent des miracles, Bossuet trouve toujours ses arguments essentiels. Le dogme fonde la morale. Toute la vie humaine est enserrée dans le dogme. — Pour comprendre le prolongement et le triomphe de la pensée augustinienne, il suffit de lire le chef-d'œuvre de Bossuet, son livre essentiel, celui auquel il revient avec une application infatigable, pour y déposer ses idées maîtresses, le témoignage solennel de la foi, le Discours sur VHistoire universelle. Livre magistral et fragile! Livre admirable par l'ampleur de l'esprit qui se révèle en de puissantes synthèses. Livre dont les fondements sont branlants. Pour répondre aux adversaires qui lui paraissent le plus redou-

tables, à Spinoza qui niait Tinspiration divine de la Bible, à Montaigne et aux libertins qui discutaient Tordre providentiel de rUnivers, Bossuet apporte la défense de la théologie de saint Augustin. L*histoire universelle est expliquée par la révélation divine se manifestant peu à peu à travers les obscurités des faits et les défaillances des hommes. Le grand fait de l'histoire universelle, à savoir la déformation progressive du premier enseignement fourni aux hommes par la nature, est ignoré. L*histoire universelle se développe comme si la nature extérieure était lointaine, indifférente, inexistante. L'idée fondamentale du livre peut se résumer ainsi : Thistoire universelle est Tillustration de rœuvre du Christ; elle la prépare et elle la prolonge. Cette idée permettrait de grouper très fortement quelques faits essentiels, si elle reposait sur la conception évangélique de la pensée du Christ. Mais elle est fondée sur la christologie de saint Paul et de saint Augustin. Car le dogme de la rédemption et de la grâce devient Texplication unique et suffisante du rôle du Christ. L'optimisme de la sensibilité galiléenne a fait place au pessimisme de la pensée augustinienne qui voit partout, dans l'univers et dans l'âme des hommes, la perpétuelle menace du mal, du péché, de la corruption. Ainsi l'histoire humaine gravite autour du dogme du péché originel. Voilà pourquoi ce livre n'est pas une source. Il redit des paroles déjà entendues. Ce livre n'est pas un grand livre. Que reste-t-il de ce Discours, qu'on sent émané d'une pensée si forte? Quelques idées historiques solides, quelques portraits sobres et puissants; beaux fragments qui se dressent parmi des ruines. — Après Bossuet, voici Pascal. Pascal pense et raisonne comme Bossuet. Il est décevant de rechercher si Pascal est redevable à Bossuet, ou si Bossuet est redevable à Pascal, et la dissertation de M. Gandar me paraît inutile. Pascal et Bossuet prolongent, avec les marques de leur génie, l'enseignement de saint Paul et de saint Augustin. Pourtant Bossuet garde toujours son calme souverain, son air dominateur, sa magnificence. Il a toujours évité le tumulte de la pensée pascalienne. Pourquoi? Ici, il faut s'entendre. Pascal a toujours cru d'une foi ferme. M. Boutroux, dans son livre qui a l'éclat et l'accent des œuvres définitives, a parlé de « l'état de fluctuation qui a suivi sa conversion aux idées de Jansénius » (Pascal, p. 67). Mais cet état de fluctuation, s'il put diminuer l'ardeur de sa pratique, n'affaiblit jamais ses croyances mêmes. Cette ques-

tion résolae, le problème demeure intact. Comment expliqaer le pathétique des Pensées? Gomment justifier Tair anxieux de Pascal dans la solitude de sa chambre, les arrêts brusques de son esprit qui s'étonne, le tremblement de sa voix dans ses affirmations les plus fermes? Je crois que Ténigme de Pascal sera résolue, si Ton dit que Pascal savant a vu se dresser devant lui la nature dans son infinité. Le naturalisme primitif consolidé par la science heurtait la foi appuyée sur les affirmations de la théologie. Pascal, c'est le chrétien qui ne peut oublier rémotion suscitée au fond de lui-même par Tapparition de la nature. Sa croyance ne fut pas ébranlée, mais sa raison demeura dans rétonnement. Pascal a vécu sur deux plans : le plan éclairé par le christianisme et le plan illuminé par la science, c'est-àdire par la puissance de la nature. Il plia la nature & la foi, la science & la croyance. C'est le tragique de l'esprit pascalien. Les Pensées de Pascal, c'est, dans le drame que je raconte, le monologue dramatique qui précède la crise et précipite le dénouement. Pascal a pris parti, mais le problème, posé par son œuvre et son attitude, admet la solution contraire.

(144) Descartes a dit lui-même l'exacte portée de sa morale provisoire. Cf. le document publié par M. Ch. Adam, Revue bourguignonne de V Enseignement supérieur, 1896, n* 1. Il résulte de ce document que cette morale est destinée k garantir le repos de Descartes contre les attaques.

(145) Cf. Liard, Descartes, Paris, Germer-Baillière, 1882, p. 112 : « Ce géomètre novateur.,, était aussi un observateur patient et passionné ». — Cf. Baillet, La vie de M. Descartes : « Il employa tout l'hiver qu'il passa à Amsterdam (1629) à Tétude de l'anatomie. » Cité par Liard, op, cit., p. 112.

(146) Qui pourra dire l'ébranlement provoqué dans la pensée de Descartes par la découverte de Harvey sur la circulation du sang?

(147) Cf. E. Boutroux, Etudes d'histoire de la Philosophie, Paris, Alcan, 1897, p. 292.

(148) On voit dans quel sens et dans quelle mesure il est permis de dire que le xvii** siècle classique est cartésien.

(149) Cf. Lettre au traducteur des Principes.

(150) Cf. F. Brunetière, dans les Études critiques, 4* série, p. 124 : « En plus d'une occasion, son respect des choses de la foi ne va pas sans un peu d'ironie. » Le jugement de M. Bru-

netière sur la portée hétérodoxe de la pensée cartésienne est h relire et à retenir. « Sans le savoir ou sans le vouloir, cette philosophie nouvelle apportait avec elle un principe nouveau : celui de TindifTérence en matière de religion; et, en vérité, c'est à se demander comment, de notre temps, on a pu s'y tromper. » Jbid,, p. 127. Je crois pourtant que la nouveauté révolutionnaire de Tœuvre de Descartes est moins dans Tesprit de sa méthode que dans les conclusions morales qu'il voulait dégager de son œuvre scientifique.

(151) M. Boutroux a montré que Descartes a superposé à sa morale provisoire « pénétrée d'esprit antique et d'influences chrétiennes » une morale qui est « la dernière application de la science moderne ». Cf. Études d'Histoire de la Philosophie, p. 309). Mais il ajoute que Descartes « s'élève de la science à la métaphysique » (ibid., p. 311) et que la seconde morale « ne peut être dérivée de la seule science de la nature, dans le domaine de laquelle la raison et la volonté ne sont pas comprises » (Ibid.f p. 313). Je crois que ce développement d'ordre métaphysique, qui parait primordial à M. Boutroux, doit être considéré comme une partie secondaire, surajoutée, susceptible d'être éliminée sans dommage. Il y a, dans l'expression de la pensée de Descartes, une superfétation qui semble évidente. Si elle n'est pas ainsi comprise, il est nécessaire de rattacher la morale définitive à la morale provisoire, c'est-à-dire d'effacer et de supprimer la distinction nettement maintenue entre les deux morales.

(152) Cf. Liard, op, cit., p. 69. « Prise en elle-même, hors des liens par lesquels il la rattache à sa métaphysique, sa physique est une explication positive du monde •.

(153) Cf. Les Principes, 4* partie, p. 477. Paris, D.DG.LIX, chez Henry et Nicolas le Gras. (Cet exemplaire se trouve à la Bibliothèque de l'Université de Toulouse.)

(154) Ibid., p. 465, 466.

(155) Cf. Em. Boutroux, op. ctï., p. 310.

(156) Pascal a compris la gravité de cette tendance cartésienne. On lit dans les Pensées : « Écrire contre ceux qui approfondissent trop les Sciences; Descartes. • Dans de nombreux passages des Pensées, la doctrine de Descartes est désignée indirectement, et contredite.

(157) Bossuet s'est inquiété de certaines tendances de la pensée

cartésienne. Il écrit dans une lettre à nn disciple de Malehranclie : « Je vois non seulement en ce point de la doctrine et de la grâce, mais en beaucoup d'autres articles très importants de la religion, un grand combat se préparer contre TÉglise sous le nom de philosophie cartésienne... » Œuvres de Bossuet, edit.de Versailles, XXXYU, 375. Cette lettre est citée par M. Brunetière, dans ses Études critiques, 4* série, p. 133, en note. Cf. sur le môme sujet, une lettre de Bossuet à Huet, du 18 mai 1689, citée par M. Brunetière, dans les Études critiques, 5* série, p. 47-49 : « La doctrine de Descartes... a des choses que jHmprouve fort, parce qu^en effet je les crois contraires à lareligion».

(158) Descartes nous apprend dans une lettre à Mersenne quMl a pris pour sa devise : bene vixit bene qui latuit.

(159) Cf. Lettre de Descartes à Mersenne, 10 janvier 1634 : « Vous saviez sans doute que Galilée a été repris depuis peu par les inquisiteurs de la foi, et que son opinion touchant le mouvement de la terre a été condamnée comme hérétique; or je vous dirai que toutes les choses que j^expliquais en mon traité, entre lesquelles était aussi cette opinion du mouvement delà terre, dépendaient tellement les unes des autres que c'est assez dé savoir qu'il y en ait une qui soit fausse pour connaître que toutes les raisons dont je me servais n'ont point de force; et quoique je pensasse qu'elles fussent appuyées sur des démonstrations très certaines et très évidentes, je ne voudrais toutefois pour rien au monde les soutenir contre l'autorité de l'Église. »

(160) Cf. Liard, op. cit., p. 106. « Aurait-il par prudence dissimulé ses pensées de derrière la tête et fait, après coup, de l'idée de Dieu le centre de sa physique pour prévenir tout soupçon d'athéisme ?» En ce qui me concerne, je n'hésite pas à le croire. Cf. La lettre de Régius, citée par Liard, ibid,, p. 106, 107.

(161) Les Médecins au temps de Molière, 2* édit., Paris, Didier, 1863.

(162) M. Raynaud, op, cit., p. 394. « Gassendi traite la chimie avec honneur. Il a foi dans l'avenir de cette science. Il a l'instinct des services qu'elle est appelée à rendre k la physiologie et à la médecine. » — « Gassendi embrasse avec chaleur la cause de la circulation... », ibid,, p. 396. — Bernier est un « continuateur de Gassendi », ibid., p. 394.

(163) Cf. Édition des Lettres de Gui-Patin, par Reveillé-Parise, Paris, Bailliëre, 1846, 3 vol. in-8.

(164) Le Malade Imaginaire, par G.-M. Debove. Brochure de 63 pages, Paris, Rueff, 1900, p. 47-50.

(165) Cf. La France au milieu du xvu* siècle, 1648-1661, d'après la correspondance de Gui-Patin, par A. Brette, Colin, 1901. Voir les lettres du 6 nov. 1657, de juillet 1655, du 16 nov. 1649, et du 14 janvier 1651.

(166) Lettre du 10 août 1660.

(167) Janvier 1672.

(168) G.-M. Debove, op. cit,, p. 4-10.

(160) Malade Imag., acte III, se. 3.

(170) Malade Imag,, acte II, se. 6.

(171) Malad. Imag.y acte 111, se. 3.

(172) Emile, liv. II.

(17.3) Rousseau n'avait pas, ne pouvait pas avoir l'esprit historique, nettement défini par Fustel de Coulanges : « Le tour particulier d'esprit qui fait l'historien consiste en ceci qu'on puisse observer le passé sans y porter ses propres idées ni ses propres sentiments. » Fragments inédits de Fustel, publiés dans la Revue de synthèse historique, juin 1901, p. 261. Rousseau ne savait se détacher de lui-même que dans la partie abstraite et déductive de son œuvre : sa dialectique était alors pressante, contraignante, impersonnelle. La psychologie, dans l'œuvre de Rousseau, n'est que le commentaire de l'esprit et de la vie de J.-J. Rousseau. .

(174) Cf. Rev. înt, de VEns., 15 oct. 1902, p. 300 : « Non seulement les exemples et les doctrines de l'antiquité romaine apparaissent chez eux (Rousseau et Mably) à chaque page; mais les principes du droit romain soutiennent souvent les raisonnements de leur science politique, reconnaissables pour un œil exercé ».

(175) Rousseau avoue lui-même qu'il suit la méthode juridique. Voir le fragment publié par M. Dreyfus-Brisac, dans son édition du Contrat (Alcan, 1896), p. 316. « Il s'agit moins ici d'histoire et de faits que de droit et de justice. »

(175 bis) S'il s'agissait d'indiquer les sources du Contrat social, il ne faudrait pas omettre de citer, outre les idées de ses devanciers juristes Grotius, Puiïendorf et Wolf, les œuvres de Hobbes, de Spinoza et de Bossuet. Surtout il conviendrait de préciser l'influence de Genève et delà constitution genevoise. — Voir l'édition du Contrat, par M. Dreyfus-Brisac, Alcan, 1896, et dans le J.'J, Rousseau de M. Ghuquet (Hachette, 1893), lespages 143-148.

(176) Contr. soc,, liv. FV, ch. n.

(177) Ibid.

(178) Cette formule se trouve dans le traité sur le Gouvernement de Pologne. On la rencontre encore, sous une forme moins rigide, dans le Contrat social^ liv. II, ch. vi, intitulé De la loi. « Quand tout le peuple statue sur tout le peuple, il ne considère que lui-même... Alors la matière sur laquelle on statue est générale, comme la volonté qui statue. G^est cet acte que j'appelle une loi. »

(179) Contr, 90C,, liv. II, ch. ni.

(180) Contr, soc,, liv. III, chap. xi.

(181) Contr. soc., liv. H, chap. iv.

(182) Achille Mestre. La notion de personnalité morale chez Rousseau, dans la Revue du Droit public, novembre-décembre 1902, p. 449, note 3.

(183) J.-J. Rousseau 8*est efforcé de montrer Tunité de son œuvre. Dans ses Dialogues, il présente une apologie de ses écrits. Après avoir vanté la bonté originelle de Thomme, il s'aperçut que « la nature humaine ne rétrograde pas ». Il comprit que « jamais on ne' remonte vers les temps d'innocence et d'égalité, quand une fois en s'en est éloigné ». Je comprends bien que Rousseau ait avoué ce qu'il y avait de chimérique dans la peinture de cet « état de nature » qu'il a d'ailleurs présenté comme une hypothèse. J'admets, avec M. Lanson, que Rousseau a voulu restaurer pratiquement les attributs naturels de l'homme primitif, d'abord par l'éducation de l'individu, ensuite par la constitution de la société. Mais si l'unité extérieure de ses écrits est ainsi maintenue, il importe d'ajouter que cette unité est apparente, et qu'un principe de dissociation désagrège l'œuvre de Jean-Jacques, parce qu'il n'a pas rattaché à l'étude scientifique de la nature la méthode de sa pédagogie et de sa politique.

(184) Le critique danois G. Brandès. Gf. Die romantische Schule in Frankreich, p. 55-67 ; 4* édit. ; Leipzig, Barsdorf, 1894.

(185) M. Harazti, La Poésie d'André Chénier, ouvrage traduit du hongrois par l'auteur, Hachette, 1892. La même thèse est développée par M. Morillot. André Chénier, Lecène-Oudin, 1894.

(186) E. Faguet, André Chénier, Hachette, Gollection des grands écrivains français, 1902.

(187) Si le sujet l'eût demandé, j'aurais dû, ici, apporter les distinctions nécessaires. Chénier a senti et exprimé le génie

grec avec une délicatesse incomparable. Mais le génie grec ne peut se définir en une formule brève. Chénier a-t-il compris le sens profond des mythes antiques? Les a-t-il scrutés avec la pensée intense d'un Louis Ménard ou d'un Leconte de Lisie? Je crois plutôt qu*il a compris la Grèce, comme un artiste : ses descriptions ne sont pas des méditations sur la légende, mais des tableaux exécutés par son talent de peintre. Est-ce à dire qu'il faille penser, avec M. Harazti, qu'il a surtout compris le xvm* siècle de la Grèce? Répéterai-je, après M. Lanson, que « dans ses morceaux les plus exquis, Chénier est contemporain du style pompéien et de Canova •7R, U,, t. Il, 1902, p. 479. Cette opinion ne nous parait pas juste. Chénier n'est pas un mythographe profond, mais il n'est pas seulement un esprit alexandrin. Cet admirateur de Michel-Ange était capable de comprendre ce qu'il y eut de plus haut et de plus ample dans l'art grec, et, dans ses poèmes, il en a donné des transpositions vigoureuses.

(188) 11 est extrêmement difficile et souvent impossible de déterminer la chronologie des différentes œuvres de Chénier. Les indications données, à ce sujet, par M. Faguet, dans son livre récent ne sont que probables. Le poète a dû écrire, dans le même temps, des poèmes antiques et des fragments de son œuvre moderne. Mais, ce que nous sommes en droit de soutenir, c'est que, aux heures où Chénier avait la pleine conscience de son génie, il éprouvait le besoin de rejeter la tyrannique influence des souvenirs antiques, et traitait ses poèmes grecs comme des essais de jeunesse. La poétique de VInvention nous autorise à l'affirmer, et cette affirmation nous parait capitale.

(189) UHermès eût été sans doute la réalisation du magnifique programme décrit par le Poème de VInvention, M. Faguet déclare qu'on trouve dans VHermès « sa pensée et son système, qui sont le résumé de ses études et surtout de ses réflexions de philosophe, d'historien, de paléographe, de sociologue, de psychologue et de moraliste ». André Chénier^ p. 128.

(190) Dans la Revue de Paris, 15 oct. et 1" nov. 1899.

(191) On pourrait montrer aisément que le poème de Vlnven» lion est ce poème lui-même, condensé, pressé, ramené aux formules essentielles.

(192) Chénier dans sa bibliothèque mérite qu'on lui applique son admirable définition de Thomme de génie capable de disci.

pliner la matière de ses observations et de ses lectures. « Il a un regard sûr et vaste; tout est lumineux et clair autour de lui ; il dispose sa matière à volonté, il choisit ses campements ; il arrange son armée, la réunit, la divise, la ralentit, l'accélère ù son gré; il n'oublie aucun de ses acteurs; il les place chacun dans le poste qui leur convient le mieux; il les fait parler quand et comme ils doivent; il change de style en changeant de personnage; il a toujours Toeil sur chacun et sur tous...; il est vrai, sûr, infaillible comme la nature; il crée, il imite en tout Touvrage de Dieu. Gomme un philosophe se vantait de le pouvoir, avec de la matière et du mouvement, il fait un monde. » Fragment inédit de Chénier, publié par M. Âbel Lefranc, Revue de Paris, 15 oct. 1899, p. 680.

(193) « Il était penseur assez vigoureux pour devancer et annoncer très clairement Auguste Comte. » C'est l'opinion de M. Faguet : A, Chénier, p. 136. Avant Comte, en effet, Chénier a eu Le mérite de définir la loi des trois états (fétichiste, religieux, rationnel) et de déterminer ainsi l'un des principes les plus sûrs de la philosophie de l'histoire.

PriIfacb , y

Introduction. — Les leçons de la nature 1-23

Page 1