PREMIÈRE PARTIE
Les survivances du naturalisme primitif dans l'œuvre d'Homère et d'Eschyle.
I. — Homère et le naturalisme primitif. — La fusion du merveilleux et du naturel. ■— La mythologie homérique : les sentiments de Thommc se prolongent dans les choses. — Athéna et la soudaineté de Tinspiration. — Les comparaisons homériques : la vie de l'Univers enveloppant encore la vie de l'homme. Exemples : La mer. Les animaux. Les plantes. Les fréquentes apparitions du naturalisme primitif. — Le pathétique de l'œuvre d'Homère : le poème de la nature et le drame des hommes ; la première intervention de l'orgueil humain. — Ulliade se développe sur deux plans.
II. — Eschyle et le naturalisme primitif. — Il convient d'éviter les identiQcations trop lointaines : l'hypothèse de M. Regnaud. — Eschyle s'exprime comme un adorateur d'Agni. — L'éducation d'Eschyle. — La rosée dans les hymnes védiques et l'œuvre d'Eschyle : un jugement de Renan. — Contre la mythologie nouvelle : le sens du Prométhée. — Le flls de Thémis-Géa, le père de Deucalion et l'ancêtre du genre humain. — Le fou céleste et le feu terrestre. — L'idée fondamentale de la tragédie et l'interprétation essentielle des hymnes védiques d'après Bergaigne. — Une citation du Rig-Véda. — L'agonie de Prométhée ;
rappel aux grandes forces de la nature, la complainte de la nature, le sens de Tépisode d*Io, aïeule d'Hercule. — Hercule prolonge à travers les âges le rôle de Prométhée. — La tragédie d'Eschyle est un symbole merveilleux de Thistoire humaine ; Famour de la nalure et la science de la nature.
Conclusion : Le sens d'un fragment des Uéliades. — Le testament d'Eschyle. — Il conserve le naturalisme primitif et le prolonge dans le domaine de la morale.
Les Grecs des anciens jours éprouvaient devant la nature les mêmes émotions que les adorateurs d'Agni et les sacrificateurs du Soma. Les plus antiques formes de leur littérature et les survivances de la religion primitive expriment ce puissant naturalisme qui commande, dans les Védas, les actes et les pensées des hommes (30).
Les forces de la nature sont divines. Les flots de la mer et les arbres de la montagne renferment des divinités protectrices. Dans le gazouillement des sources on entend la chanson des nymphes, et l'agitation des chênes sous l'haleine des vents répond au tressaillement de la Dryade. Tout vit et chante dans l'univers, et autour des formes apparentes s'animent des forces divines. Cette antique mythologie n'est pas l'œuvre de l'imagination des sages, mais l'expression spontanée des croyances communes. Elle ira s'affaiblissant dans l'esprit des Hellènes, et cet affaiblissement progressif s'explique par les causes mêmes, qui,
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dans rinde, ont d'abord figé, puis dissous le naturalisme primitif.
Dans ce jugement synthétique sur les formes successives et' dégradées de Tantique naturalisme, nous paraîtrons sans doute méconnaître les conquêtes de Tart et de la pensée, mais il ne faut pas déplacer les problèmes, ni égarer les conclusions de notre étude. Si les formes nouvelles de la mythologie, les gains de Tart et les affirmations de l'esprit, loin de remplacer les vieilles croyances, ont faussé la marche de l'humanité, nous n'hésiterons pas à déplorer les inventions des hommes et à condamner leur orgueil.
Les premières œuvres de la littérature grecque semblent pleines des réminiscences de l'ancien culte. La figure du passé se dresse, émouvante par son air soudain, parmi les nouvelles conceptions des hommes. Nous écarterons toutefois les affirmations téméraires. Nous savons que la vérité ne doit pas être proclamée par la seule intensité de nos désirs. Nous ne dirons pas, avec M. Regnaud, que « l'on peut constater des analogies nombreuses entre les bizarreries du style
(lu Rig-Véda et les hardiesses de celui des odes d'un Pindare ou des chœurs d'un Eschyle (31) ». Mais il faut reconnaître que dans les plus anciennes formes de la pensée grecque apparaissent les traces lumineuses des premières croyances.
Homère décrit la première attitude des hommes devant la nature, en mettant en scène des personnages qui ne distinguent pas le merveilleux et le naturel. Loin de s'en étonner, il la renouvelle en lui-même, puisque, dans Vlltade, la fantaisie et l'observation se confondent. Son épopée est une suite de charmantes équivoques entre ce qu'il croit et ce qu'il imagine. Elle est, çà et là, l'expression et la subite réapparition de la vie primitive.
Homère représente le type du génie poétique parce qu'il retrouve et traduit la poésie du naturalisme primitif. Dans son œuvre, comme dans le Rig-Véda, les sentiments de l'homme s'expriment en se prolongeant sur les choses. L'homme ne se replie pas sur lui-même, et ses pensées, pour être conscientes, doivent retentir sur l'univers. C'est pourquoi rien ne se passe dans l'ombre. Les remords, les étonnements, les méditations, les brusques ressouvenirs, au lieu de se produire dans le silence des cœurs, se traduisent en pleine