‹ L'orgueil humainChapitre 8 sur 45 · L'ŒUVRE D'HOMÈRE ET D'ESCHYLE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE D'HOMÈRE ET D'ESCHYLE

Quand les Troyens et les Achéens s'élancent les uns contre les autres, leur marche hérissée et impétueuse est comparée à ces lignes de moissonneurs qui « s'avancent l'une vers l'autre à travers les sillons et font tomber devant elles les épis des gerbes épaisses » (32). Lorsque Hector pousse les chefs danaens, l'effroi qu'il répand parmi la foule est comparé au choc dont le vent d'ouest secoue les nuages et au bouillonnement de la mer irritée : « des flots énormes roulent, et l'écume soulevée par le vent vole dans les airs, tandis que la rafale se déchaîne en grondant. Ainsi Hector renversait devant lui cette foule de têtes serrées » (33). Plus haut le poète évoque autour du champ de bataille la plaine où brille la moisson et le geste du moissonneur; ici il décrit la vie des nuages secoués par le vent, et des flots mugissant dans la tempête. Il ne suffît pas de dire que la nature se dresse, comme un décor nécessaire, dans le fond du tableau : elle envahit les premiers plans et absorbe l'existence des hommes. Les agitations de ces guerriers reproduisent, avec un air éphémère et restreint, la vie tumultueuse et profonde de la nature.

Les épithètes données à la mer sont abondantes et précises. L'existence de ce peuple de marins s'éclaire de l'éclat multicolore des mots. En décri-

vant les épisodes les plus fugitifs de la vie des flots, l'aède révèle le lien qui unissait riiomme et la mer, comme si la vie de la mer prolongeait les formes de la vie des hommes.

Les animaux apparaissent souvent dans les comparaisons homériques. Les hirondelles et les grues, les cigales et les colombes, les abeilles et les lions traversent l'esprit du poète, et font passer leur silhouette familière ou terrible parmi les récits de combats. Ne disons pas que leur souvenir est évoqué parce qu'il prête à des effets littéraires. Disons plutôt que le cadre coutumier où se déroulait la vie primitive se représente à la pensée du poète et se mêle spontanément à ses nouvelles visions.

La vie des plantes est souvent associée aux manifestations de la vie humaine. La montagne et la plaine sont invoquées comme des compagnes; leurs émotions retentissent dans l'homme avec des sonorités profondes. L'homme, à son tour, projette dans les formes prises par les choses le contrecoup de ses émotions. Les générations humaines passent : elles passent aussi, les feuilles qui brillaient sur les arbres, et la mort relie fraternellement tous les êtres.

Euphorbe tombe sous les coups de Ménélas et le

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jeune guerrier robuste est étendu dans la plaine. Ainsi, dans la plaine, Tolivier offre ses feuilles d'argent aux caresses du soleil; mais quand souffle le vent d'orage, l'arbre se déracine et tombe. Lorsque, au XX' chant de V Iliade, Achille, renonçant à son ressentiment, se prépare à lutter contre Troie, la nature entière, des cimes de l'Ida aux profondeurs des Enfers, s'émeut à ce spectacle. c< Du haut du ciel, le père des dieux et des hommes tonna d'une façon terrible ; du fond de la terre, Neptune en secoua l'immense surface avec les sommets ardus de ses montagnes ; toutes les racines et toutes les cimes de l'Ida aux sources nombreuses étaient agitées, ainsi que la ville des Troyens et les vaisseaux des Grecs. La crainte saisit dans les enfers le souverain des morts, Aïdonée; il s'élança de son trône et cria, car il craignit qu'au-dessus de lui Neptune ne déchirât la terre par ses secousses et né découvrît aux yeux des mortels et des immortels ces demeures effroyables, désolées par l'affreuse humidité des ténèbres, qui sont en horreur aux dieux. » Ce passage montre avec quelle prise souveraine la nature s'emparait encore de l'esprit du poète. Au moment où le drame humain se noue dans la crise suprême, l'univers envahit l'action. Jules Girard disait avec raison que

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le souffle des souvenirs cosmogoniques passe, en ce moment, dans la pensée de l'aède (34). Une perspective émouvante se découvre à nous, comme si tombait un grand voile, et le regard s'étend sur ces régions et ces époques lointaines où les événements humains se perdaient dans la grande vie des choses.

Le charme souverain des récits de l'aède s'explique par la fréquente apparition du naturalisme primitif. Mais ces rapprochements ne sont pas combinés pour varier l'intérêt du poème. Homère demeure étranger à ces préoccupations d'art. Loin d'être des artifices, ces souvenirs et ces comparaisons révèlent la spontanéité de la manière homérique. L'obsédant souvenir de la vie primitive laisse sa trace lumineuse dans ces récits de combat. C'est pourquoi le parfum frais et puissant de la nature est répandu dans l'Iliade. La vie de l'univers sert à définir les mouvements éphémères de nos chagrins et de nos joies. La nature enveloppe encore la vie de l'homme, et, même dans ce poème de la guerre, elle domine.

Ce qui donne à l'œuvre d'Homère son éclat, c'est la peinture de ce naturalisme des anciens jours. Ce qui lui donne son air émouvant, c'est le déroulement de l'épisode, qui met aux prises deux

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grands peuples. Là, dans cette double série d'émotions et d'événements, s'accuse le caractère pathétique de l'œuvre. Pour la dernière fois, la nature montre sa grande masse enveloppante, où l'homme paraît s'absorber; — pour la première fois, l'homme entre dans l'histoire, avec ses passions et l'inévitable rançon de son orgueil. Ainsi V Iliade se développe sur deux plans. Tantôt ces deux plans s'opposent; tantôt ils paraissent se compléter, et leur juxtaposition, produite par le mouvement naturel d'une imagination qui plonge au plus lointain passé et le ramène sur le présent, donne à l'épopée homérique une ampleur incomparable (35).

Le souffle de sympathie universelle qui prolongeait la vie des hommes dans la vie des forces de la nature soulève encore l'œuvre d'Eschyle et lui donne, avec une ouverture soudaine sur le passé, une sorte d'enivrement.

Je me garderai des identifications trop lointaines. Le rapprochement entre le Rig-Véda et les tragédies d'Eschyle est tentant, mais il ne convient

pas de s*y attarder. L'hypothèse de M. Regnaud qui voit dans VAgamemnon une transposition des hymnes védiques est séduisante, mais il est sage d'avouer que les documents nous manquent pour saisir les intermédiaires (36). Je ne dirai même pas qu'Eschyle fut un initié, un représentant attardé des âges antiques, le croyant d'un culte périmé (37) . Retenons seulement que son œuvre est pleine de sentences pressées qui ont l'accent des oracles, et avouons que la soudaineté et l'obscurité de ses intuitions déconcerteront sans cesse les commentaires de la critique (38).

Pourtant il est facile de surprendre dans son œuvre les émanations d'un monde primitif et les survivances d'antiques croyances, et notre conclusion ne dépassera pas les données des textes, si nous déclarons qu'Eschyle parle souvent comme un adorateur d'Agni.

Cette attitude morale s'explique quand on se rappelle qu'Eschyle grandit à Eleusis où les cultes les plus anciens étaient conservés avec respect. La religion de Déméter gardait, à travers les altérations étrangères, le souvenir toujours présent des émotions initiales devant la puissance de la nature. Le poète se nourrit de légendes antiques et pénétra leur sens énergique sous les fallacieux commen-

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