ORIGINE DE LA RACE OTHOMANE
Certains auteurs pensent que l’empire des Turcs s’élève sur les ruines de la puissance des Tarlares, d’autres lui donnent pour premiers fondateurs une bande de voleurs.
Quelques auteurs chrétiens ont avancé à tort qu’Othman était de basse naissance, et qu’il se mit à la tête d’une bande de voleurs et d’assassins; que tout en pillant, il acquit une telle force et une si grande puissance qu’il devint empereur.
Les auteurs grecs et turcs, entre autres l’auteur grec Chalcondyle, assurent :
« Qu’Othman, empereur des Turcs, ayant eu Ertogrul pour père et Soliman pour grand-père, éclipsait tous ceux de sa nation, autant par l’éclat de ses vertus que par celui de sa naissance. »
Enfin certains auteurs font remonter la généalogie de la famille d’Othman jusqu’à Takva de la maison de Japhet.
Saadi cite toute cette généalogie, mais sans commentaires ; il semble dire qu’il n’a eu en main ni parchemins, ni arbre généalogique.
Maintenant, dans la famille turque on distingue deux branches : celle des Othomans et celle des Alhenghizians. Cette dernière branche a donné des kans aux Tartares de Crimée.
Ce qui prouve l’existence de ces deux branches, c’est qu’une loi de l’empire portait qu’au cas où il viendrait à manquer d’héritier mâle issu lui-même d’un mâle de la race royale, plutôt que de voir l’empire tomber en quenouille, on prendrait un empereur dans la famille royale des Tartares de Crimée, qui sortent de la môme tige que les Othomans.
Othman, fils d’Ertogrul , le fondateur de l’empire othoman, vivait l’an 688 4e l’hégire turque et l’an 1289 de l’ère chrétienne, contemporain des rois Philippe IV dit le Bel et de Louis X dit le Hutin en France, d’Édouard 1er en Angleterre, et de Robert de Courtenay, de Baudoin II et de Michel Paléologue à Constantinople.
Othman était un guerrier intrépide et un sage
administrateur ; il établit le nouvel empire sur des bases solides, soumit à ses lois et à celles du mahométisme une foule 4e provinces de l’Asie Mineure. Sage, modéré dans ses victoires, généreux envers les vaincus, il s’attira l’estime et l’affection de tous les peuples d’Asie.
Les dernières recommandations qu’il fit à son fils et successeur Orcham, à son lit de mort, peignent bien l’âme et la sagesse de ce prince,:
« Détourne tes regards de la cruauté ; cultive la justice; répands les honneurs sur tous les savants; quelque part que tu apprennes qu’il se trouve un homme doué de science, comble-le de biens et de distinctions ; que le succès des armes ne te rende point présomptueux; tiens près de ta personne ceux qui sont éclairés dans la loi ; songe que la justice est le plus ferme support de la royauté ; qu’un roi doit se distinguer de ses sujets par sa bonté, sa clémence, et se faire une étude constante du bonheur du peuple qu’Allah lui a confié! »
Il faut convenir que ce programme, tracé à son successeur par un roi de tribus barbares en l’an 1300, est excellent, et que si tous les rois de la terre voulaient bien le suivre en l’an de grâce 1866, les peuples ne s’en plaidraientpas, et moins
de souverains se feraient congédier sans façon pour abus de pouvoir par leurs sujets !
Orchara, du reste, suivit bien les dernières instructions de son père. 11 se montra clément, juste; il fonda une sorte d’académie, combla les savants de dons et d’honneurs, fit construire des mosquées, des hôpitaux et plusieurs écoles ; il organisa l’armée, donna un costume distinct aux soldats et établit la paye régulière; il organisa enfin l’armée permanente.
Ce fut lui aussi qui créa la place de grand vizir, qui existe encore aujourd’hui en Turquie, avec les mêmes attributions que sous le sultan Orcham.
Bon général, il ajouta à son empire les villes de Nicée et de Nicomédie.
Ce fut sous son règne que les Turcs passèrent pour la première fois en Europe ; ses conquêtes en Asie Mineure ne suffisaient plus à l’ambition de ce prince, qui portait des regards envieux et jaloux vers cette Europe inconnue de lui. Son fils, Soliman, était son premier général ; ce fut lui qu’il chargea d’aller faire une excursion d’exploration sur la côte d’Europe.
La manière dont les Turcs passèrent la première fois de la côte d’Asie à- celle d Europe est assez originale pour mériter d’être rappelée. Un édit de
l’empereur de Constantinople punissait de la peine de mort quiconque irait, même avec une simple barque, sur la côte d’Asie ; tous les princes chrétiens avaient rendu de semblables édits; la même peine menaçait tout Othoman qui passerait en Europe.
Or, Soliman, en face de ces édits, se trouvait assez embarrassé pour aller explorer celte côte européenne.
Il choisit ses meilleurs officiers, il monta. une grande chasse et s’avança ainsi jusqu’au bord de la mer.
Là, s’isolant de son entourage et assis sur un rocher, il se mit à considérer la mer ; le clair de lune éclairait la côte opposée et la dessinait sombre entre le ciel et l’onde... « Comment faire pour y accoster, disait-il; ô Dieu! inspire-moi. »
(Ici je donne la légende musulmane.)
« Mahomet, grand prophète du Dieu plus grand encore, si tu veux que je porte ton étendard sur celte autre rive, viens à mon aide ; » et pieusement le musulman s’était agenouillé. Alors il vil, comme au milieu d’une nuée éblouissante, l’étendard de Mahomet briller sur la côte d’Europe ; puis à côté de lui tombèrent, comme venant du ciel, quatre objets à ses pieds. La nuée disparut,
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la vision s’évanouit, mais les objets se trouvaient bien là et bien palpables : c’étaient quatre immenses vessies de bœuf... Tout autre se serait demandé en quoi ces vessies pouvaient l’aider à franchir le bras de mer qui le séparait du lieu où il voulait aborder; mais Soliman avait de l’imagination. Il rappela vers lui ceux qui l’accompagnaient, et, aidé par eux, il improvisa deux radeaux, lia deux vessies ensemble par le col et plaça le premier radeau dessus ; il en fit autant pour le second. Puis il se mit sur un radeau avec quelques personnes de sa suite ; le reste se plaça sur l’autre, et les voilà tous naviguant sur ces embarcations d’un nouveau genre vers la côte chrétienne. Le ciel , l’onde et la brise leur furent propices : le ciel les éclairait d’une lune argentine, l’onde les soutenait en les berçant mollement, et la brise poussa leurs fragiles nacelles vers la rive ennemie.
C’est ainsi que la horde musulmane franchit la barrière qui la séparait de l’Europe ; c’est ainsi que les premiers Turcs accostèrent dans ce pays, où ils sont encore seigneurs et maîtres !...
Un an après cette promenade faite par Soliman sur son radeau et ses vessies de bœuf, la ville de Gallipoli , qui était comme la clef de Constanti-
nople, tombait en son pouvoir, et- le croissant y remplaçait la croix.! Un an après il s’emparait du château d’Epibatos, qui n’était qu’à huit heures de Constantinople.
Sous le sultan Amuralh 1er, qui était le fils et le successeur d’Oreham , Schahyn Sala , premier général de ce sultan, s’empara d’Andrinople , de Philippopoli , et dès ce moment l’empire turc fut établi solidement en Grèce, et l’on verra l’Europe venir vainement se heurter contre ce colosse engendré par les sables brûlants de l’Asie.
La fondation du fameux corps des janissaires remonte au règne du sultan Amurath Ier, l’an 742 de l’hégyre et l’an 1362 de notre ère chrétienne.
Voici comment les auteurs turcs racontent la fondation de ce corps :
Un général de ce souverain revenait de guerroyer pour son maître en Europe et en Asie; il traînait à sa suite un nombre considérable de captifs. Legrand vizir, qui assistait avec le sultan à la rentrée triomphale de cette armée, lit observer à son souverain que, si, comme de droit, la moitié de ce butin lui revenait, de tous ces captifs on pourrait former un corps de bons soldats, en se les
attachant par des grades, des prérogatives et une bonne paye.
Cette idée, émise en riant, plut à Amurath, qui . pria son vizir de la mettre à exécution. Un édit fut lancé. Le cinquième des captifs revenait au sultan; en peu de temps, grâce aux guerres incessantes, ces captifs formèrent un corps nombreux. Bien payés, bien traités, ils firent d’excellents soldats ; mais on ne savait quel nom donner à ce corps composé de gens de toutes les nations. Alors vivait un homme considéré comme un saint parmi les musulmans ; il se nommait Haji Bektache, c’est le fondateur des derviches Bektachis ; il faisait des
miracles et prophétisait l’avenir, assuraient les
Turcs. Amurath avait un grand respect pour lui; il envoya le nouveau corps d’armée devant le logis du saint homme, en lui faisant dire qu’il le priait de lui donner un nom et une bannière, et de demander à Dieu que le succès accompagnât toujours leurs armes.
Haji Bektache se mit en prière, puis il détacha une manche de sa robe, la posa sur la tête de l'un d’eux, et dit d’un air inspiré :
« Que leur nom soit janissaires, que leur contenance soit vive et Hère, leurs mains victorieuses,
leurs épées tranchantes et leurs lances toujours prêtes à frapper la tête de leurs ennemis. »
Le nom de janissaires leur est resté, et leurs bonnets rappelaient la forme d’une manche pendante d’étoffe blanche.
Les janissaires portaient dans leur bannière une épée à deux tranchants, flamboyant en forme d’éclat de foudre et ayant un croissant vis-à-vis.
En langue turque, janissaire se prononce yengichèhri , mot composé de engi (nouveau) eide chèhri (soldat); yengichéhri signifie donc tout simplement nouveaux soldats.
Amurath eut la gloire de vaincre le fameux prince Sazarius de Servie, qui s’était allié aux Hongrois, aux Dalmates et aux Albanais pour essayer d’anéantir l’empire turc. Il est vrai que cette victoire lui coûta la vie, car après le combat, comme il contemplait d’un œil attristé le nombre de morts jonchés sur le sol, un soldat triballien se leva soudain et lui planta son poignard dans le cœur. Mais son fils Bajazet Ier, qui lui succéda l’an 791 de l’hégire et l’an 1390 de l’ère chrétienne, vengea sa mort et augmenta la puissance ottomane en Asie et en Europe. Il remporta une victoire contre leplusfameux guerrier de ce siècle, Étienne, prince de Moldavie.
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Il eut aussi l’honneur de vaincre et forcer à fuir le roi Sigismond de Hongrie, qui s’étaitligué contre lui avec plusieurs princes chrétiens.
Bajazet se sentait si fort et si puissant, il sentait si bien tous ses ennemis trembler devant cette force et celte puissance, que, désirant Constantinople pour la capitale de son royaume, il écrivit tout bonnement la lettre suivante à l’empereur de cet empire grec déchu :
« Par la clémence divine, notre empire, auquel Dieu n’a point mis de bornés, a soumis à son obéissance presque toute l’Asie, ainsi que plusieurs autres vastes provinces de l’Europe, la seule ville de Constantinople exceptée; car hors de ses murs il ne te reste plus rien. Tu peux comprendre toimême qu’une couronne a besoin d’une tête pour être portée. Ainsi, avant que tu éprouves le sort d’une guerre fâcheuse et que tu ne deviennes le spectateur du carnage de tant d’innocents; avant que tu voies la destruction de ta ville, qui ne pourra être attribuée qu’à ton obstination et à l’endurcissement de ton cœur, nous voulons bien l’exhorter et te conseiller, en signe d’amitié, de nous céder ta capitale. Nous te laissons maître des conditions. »
Certes, voilà une façon cavalière de détrôner
un empereur qui est des plus originales et vraiment digne de Bismark. Je ne m’étonne que d’une chose, c’est que cet homme, étoile apparue en 1866, n’ait pas simplement suivi l’exemple de Bajazet vis-à-vis de tous les petits souverains allemands ; cela aurait épargné beaucoup de sang versé ; et comme ces messieurs ne demandaient qu’à emporter la caisse et à décrocher les tableaux et bibelots de prix, on se serait entendu à merveille !
Les ambassadeurs, tout en ayant mission de donner cette lettre, avaient aussi celle de se montrer moins exigeants dans leur langage.
Paléologue, fort effrayé de ce singulier message, s’empresse d’offrir de payer tribut au sultan des Turcs ; il demande, pour livrer sa capitale, un délai ou trêve de dix ans, et il acquiesce à la demande que les ambassadeurs lui font de laisser bâtir une mosquée et établir un cadi (juge) et un mufti (chef de religion) dans Constantinople. Voilà donc l’étendard de Mahomet planté dans cette ville de par le consentement du faible Paléologue !...
Bajazet, après ce triomphe, voit, il est vrai, la fortune lui être infidèle et les revers fondre sur lui. Le fier et intrépide Tamerlan abat ce colosse,
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met son prisonnier dans une cage de fer comme une bête féroce.
Alors on peut croire un instant que cet empire naissant va être démembré. Tamerlan a brûlé et saccagé le pays, les enfants de Bajazet l’affaiblissent encore par les guerres qu’ils se livrent pour se disputer la couronne, et pourtant Mahomet, le plus jeune des lils de l’infortuné Bajazet, monte sur le trône après deux fratricides, et il consolide de nouveau le royaume ; il l’agrandit même, et il soumet les Valaques à un tribut. Amurat II, son fils et successeur, montre lui aussi de l’énergie et de la fermeté; il porte ses conquêtes aussi bien en Asie qu’en Europe.
Son général Michal Ogli ravagea les plus riches provinces de la Hongrie et en ramena un nombre considérable de captifs. Une djami (mosquée) fut bâtie à Andrinople en souvenir de cette victoire (hégire 840, ère chrétienne 1434). Moins de cent ans après que Soliman a été explorer les côtes d'Europe sur ce radeau singulier, voilà déjà ces Turcs se répandant comme un torrent furieux dans l’empire de Hongrie!...
Voilà un prince chrétien, Georges, despote de Servie, qui, pour s’assurer l’amitié de ce sultan, lui donne sa fille en mariage !...
L’an 850 de l’hégire et l’an 1451 de l’ère chrétienne, monta sur le trône de Turquie le fils d’A.murath II, Mahomet II, septième empereur des Turcs et l’un des souverains de ce pays qui ont laissé après eux les souvenirs les plus glorieux. C’est à lui que revint l’honneur de conquérir Constantinople et de donner celle splendide cité pour capitale à l’empire ottoman.
Ce sultan n’avait que vingt et un ans lorsqu’il succéda à son père. Dès la seconde année de son règne il tourna ses armes contre Constantinople et se dirigea vers cette ville avec une armée et une batterie considérables. Paléologue, tremblant à l’approche de cette horde de barbares, envoie des ambassadeurs à Mahomet pour lui demander la paix à quelque prix que ce soit. Ici le sultan turc laisse voir toute la ruse et toute la fourberie qui sont le fond du caractère turc. Il répond qu’il ne saurait voir un empereur aussi grand que Paléologue dans cette posture de suppliant, qu’il consent à lever le siège, mais à condition qu’on lui donnera un petit espace de terrain sur le Bosphore, ne serait-il pas plus grand que la largeur d’un cuir de bœuf ! Il ajoute hypocritement : « Ce n’est certes pas pour moi que je montre cette exigence, si petite qu’elle soit: c’est pour mon peuple, qui murmure-
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rait si j’avais fait de si grands frais sans aucun gain... » Mahomet II était très-lettré, il occupait ses loisirs à lire la vie de Jules César, de Scipion l’Africain, d’Annibal. Celte ruse probablement lui a été inspirée par celle de la même nature que Justin attribue à Didon, reine de Carthage.
Du reste, cette ruse eut encore un plein succès. Paléologue, trop heureux d’en être quitte à si bon compte, accorde cette minime faveur. Mahomet montre aux ambassadeurs une roche sur le bord du Bosphore : « Voilà, leur dit-il, ce que je demande. » On s’empresse d’acquiescer à son désir, on passe l’acte de cession. Le sultan fait couper la peau d’un bœuf en fines lanières dont il forme un enclos de cinq cents pas de circonférence, et du consentement des Grecs il se déclare là chez lui. Il renvoie, selon sa parole, son armée à Andrinople ; et tandis que Paléologue est enchanté de s’être débarrassé à si peu de frais d’un pareil ennemi, Mahomet, sur son rocher, dans ce petit enclos que sans façon il agrandit, fait bâtir en quarante jours un château fort flanqué de cinq hautes tours, et, en même temps, juste en face, sur la côte d’Asie, il en fait construire un autre. Puis il garnit ces deux places d’une forte garnison et d’une nombreuse artillerie, et, une fois maître
du Bosphore, il fait savoir à tous les gouvernements d’avoir à ne plus faire passer aucun bâtiment de la mer Noire à Constantinople. Six mois après il remet le siège devant la capitale de l’empire grec. — Ce siège mémorable valut à ce sultan l’admiration de l’univers. - En effet, entre autres tours de force, il fit entrer dans le vieux port, par terre ét par un chemin impraticable, plusieurs centaines de vaisseaux !
>Le siège dura cinquante jours, et si Pâléologue avait manqué d’énergie et de courage pendant son règne , sa fin fut glorieuse : il mourut l’épée à la main, après avoir fait des prodiges de valeur.
Je crois nécessaire de rappeler un détail de ce siège qui expliquera pourquoi, de nos jours encore, d’un côté du Bosphore, sur la côte d’Europe, on voit des églises chrétiennes, des couvents et des écoles, tandis que de l’autre côté, sur la côte d’Asie, où se trouvent Scutari et Stamboul, les mosquées seules régnent en souveraines.
Les chrétiens de Constantinople, dé&ouragés par les attaques incessantes des Turcs par mer et par terre, et voyant leurs murailles faire brèche de toutes parts, songèrent à capituler; des ambassadeurs, portant des banderoles blanches, sortirent
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de la ville, et s’avancèrent vers le camp de Mahomet. — Celui-ci les reçut à merveille, en promettant la vie et les biens saufs à tous les chrétiens, avec la liberté de se retirer où bon leur semblerait. — Il s’engagea également à respecter tous leurs édifices religieux. — Les ambassadeurs quittèrent le camp du sultan, charmés des conditions qu’on leur avait faites, et, pressés de les faire connaître à Paléologue, reprirent le chemin de la capitale. Mais ils n’avaient pas encore atteint les portes de Constantinople, que Mahomet, se souvenant soudain d’une condition qu’il avait oublié de stipuler, lança des cavaliers à leur poursuite pour les prier de revenir. — Les ambassadeurs, se croyant poursuivis, pressent le pas de leurs montures, les cavaliers en font autant. Les sentinelles des remparts, trompées par celte poursuite qui leur sembla une ruse de guerre imaginée par Mahomet pour surprendre la ville, font feu sur les cavaliers ennemis. — Cette méprise fut funeste et coûta la vie à bon nombre de chrétiens, et le sultan, furieux de voir la guerre recommencer au moment même où il avait daigné consentira traiter, s’écria que les chrétiens étaient tous des traîtres et des perfides, et ordonna que le siège fût repris avec vigueur. Paléologue, de son côté, soupçonnait la bonne foi des Turcs, se
prépara à la défense, encourageant ses soldats à le suivre et à l’imiter.
L’empereur grec trouva une mort glorieuse sur une brèche. Déjà la moitié de la ville était au pouvoir des vainqueurs, qui faisaient un carnage affreux , lorsque les habitants des autres faubourgs, effrayés du sort qui les attendait, arborèrent le drapeau blanc et se mirent à crier du haut de leurs remparts :
« Eh quoi ! Mahomet, nous t’avons envoyé des ambassadeurs pour t’offrir les clefs de notre ville, nous avons voulu devenir tes sujets, et tu continues à nous combattre, à nous accabler ! Où est donc ta crainte de Dieu? »
Mahomet, en entendant ces paroles, fil cesser le combat et ratifia ses conditions, mais en les appliquant seulement à cette moitié de la ville qui s'était rendue volontairement.
Voilà comment il s’exprima à ce sujet le lendemain, en faisant son entrée triomphale : « Je vous ai promis, quand vous êtes venus traiter avec moi,
" que votre religion serait respectée, si vous vous soumettiez volontairement ; mais puisque j’ai été forcé de prendre une moitié de la ville d’assaut , j’estime juste et j’ordonne que tous les édifices chrétiens situés dans la partie que j’ai conquise
soient changés en djamis (mosquées) ; l’autre partie, celle qui s’est rendue volontairement, conservera les siens pour la récompenser de sa soumission. »
C’est ainsi que toutes les églises qui se trouvaient depuis l’Akséraï jusqu’à Sainte-Sophie furent changées en mosquées, et que toutes les autres restèrent aux chrétiens et à leur culte.
Et voilà pourquoi, aujourd’hui encore, on voit dans une moitié de Constantinople briller l’étendard de Mahomet, et dans l’autre les églises grecques, latines, les temples, les synagogues s’élever en toute liberté. — Et c’est une justice à rendre aux successeurs de Mahomet, qu’ils ont fidèlement maintenu sa parole, et que pleine et entière liberté est laissée à tous les cultes dans celte partie de la ville qui est devenue la ville européenne.
Après cette brillante conquête, le grand Mahomet ne se reposa pas sur ses lauriers. En deux ans il s’empara de plus de quarante villes, soumit la Bosnie, la Caramanie, et prit plusieurs provinces aux Perses. Étienne, prince de Moldavie, eut seul la gloire de battre les armées du sultan à Falchi (l’ancienne Taipliali d’Hérodote), sur les bords du Prulh. Mais cet échec fut promptement réparé par
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la défaite des Vénitiens et des Génois, qui perdirent à celte époque leur colonie de Caffa , en Crimée.
Tous ces succès enivrèrent Mahomet et, comme un vin trop capiteux, lui montèrent à la tête. — Il rêva la conquête du monde entier... Mais son ambition fut arrêtée par les décrets de la Providence, qui se plaît souvent à démontrer que, lorsqu’un homme a atteint le sommet de la gloire et des grandeurs, sa tin doit être prochaine. *
La mort le surprit au milieu de ses rêves gigantesques; un simple transport au cerveau le tua en quelques heures.
Ce prince voulut laisser un monument en souvenir de ses conquêtes et de son règne glorieux ; il fit construire sur l’emplacement où était l’église des Apôtres, élevée par l’épouse de l’empereur Justinien, une djami qui aujourd’hui porte encore son nom. Cette mosquée passe pour le plus grand monument de la ville après Sainte-Sophie. Elle fut bâtie par un architecte grec nommé Christodulc. Le sultan, enchanté de la beauté de celte construction, fit don àChristodule d’une rue entière ; mais un jour, en parlant de sa djami, il dit à l’architecte :
« N’est-ce pas qu’il le serait impossible de bâ-
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lir un monument plus beau et de plus larges dimensions? »
Christodule répondit imprudemment qu’il le pourrait si on lui donnait les matériaux nécessaires. Le sultan, voulant priver son successeur d’un architecte capable d’élever un autre temple qui pourrait éclipser le sien, fit empaler le malheureux Christodule; mais il maintint la propriété de la rue à sa famille.
Sous Mahomet II, l’empire turc arriva au plus haut degré de puissance et de splendeur.
Bajazet II, fils de Mahomet, pieux, éclairé et guerrier habile, gouverna l’empire turc pendant trente-deux ans. Ce prince laissa après lui une grande réputation de sagesse et de religion. — Trois traits donneront la mesure de son caractère. — Au moment de la mort de son père il était en pèlerinage à la Mecque ; le vizir lui écrivit de revenir au plus tôt pour ceindre la couronne impériale.
« Non, lui répondit -il, le service de Dieu passe avant tout, » et il continua son pèlerinage après avoir nommé son fils régent. A son retour, craignant que le pouvoir n’eût fait naître de l'ambition dans le cœur de son fils Corcud, il se retira à Nicée, pour éviter l’effusion du sang au cas où il
lui eût fallu faire usage de la force pour prendre possession du trône. — Mais Corcud courut à sa rencontre avec les grands de l’empire et lui remit la couronne en se prosternant à ses pieds.
Mais, vers la fin de ses jours, son fils Sélim se conduisit tout autrement avec lui. — Bajazet, voyant qu’il intriguait pour lui enlever l’empire, le fit venir et lui adressa ces nobles paroles :
« Le ciel le veut, à ce qu’il paraît : soyez empereur, mon fils. » Et il abdiqua. — Pendant toutes ses expéditions guerrières, ses voyages religieux, il fit conserver avec soin la poussière qui s’attachait à ses habits; de cette poussière accumulée pendant des années il fit faire une brique qu’il ordonna de placer dans son tombeau, sous son bras droit : car, disait-il en rappelant les paroles du Coran, « l’homme dont les pieds ont été couverts de la poussière des sentiers du Seigneur sera préservé par Dieu des feux de l’enfer. »
Ce prince est un des caractères les plus sympathiques de la longue série des souverains musulmans.
Selim Ier, surnommé Yavus , ce qui signifie en turc féroce , sauvage , était contemporain, en France, de Louis XII et de François Ier; en Angleterre, d’Henri VIII. Il monta sur le trône ottoman
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l’an 918 de l’hégirc et l’an 1512 de notre ère.
Ce sultan s’est rendu célèbre par ses cruautés. Il détrôna son père, il üt étrangler ses frères Corcud et Àehmet.
Tout son règne se passa à faire la guerre aux Terses et aux Égyptiens ; il prit aux premiers les villes de Damas etd’Alep. — Ce fut lui cependant qui le premier entra dans des relations diplomatiques avec l’Occident et conclut un traité avec la France.
Sous Soliman Ier, l’empire turc continua à s’agrandir, mais son successeur Sélim II, dit le Mest (ivrogne), ouvrit l’ère de la décadence.
De Otliman Ier, fondateur de l'empire ottoman, jusqu’à Mahomet II, la fortune de la Turquie suit une échelle ascendante. — De Mahomet II jusqu’à Abdul-Aziz, la descente est rapide; on pourrait presque croire qu’ Abdul-Aziz est en train de franchir le dernier échelon.
Voyons, en effet, quel est l’étal actuel de cet empire.
Les amis les plus sincères, les plus dévoués à la Turquie, sont forcés de reconnaître que cet empire marche à grands pas vers sa ruine.
Comme une contrée ébranlée par de fréquents tremblements de terre, la Turquie craque de toute
part, et un jour peut venir où la secousse sera tellement forte qu’elle l’engloutira complètement. De tant de siècles d’existence il ne restera bientôt plus que le souvenir et quelques légendes !...
On peut dire sans exagération que depuis la chute de l’empire romain le monde n’a jamais vu de puissance qui ait égalé celle de l’empire ottoman.
Eh bien, on dirait que la Providence se fait un jeu malin à lui préparer le même sort.
L’un et l’autre de ces deux empires ont atteint le sommet de la grandeur terrestre ; comme Satan ils ont pu dire : « L’univers entier m’appartient.» Serait-il vrai qu’aucun des deux ne puisse échapper au prodige de la destruction, qui seiùble être la loi naturelle de toute création humaine?
Par ces terribles chutes des empires, la Providence ne cesse de nous prouver qu’il n’y a rien de stable ici-bas, que les puissances les mieux établies n’ont qu’une durée limitée, et que rien ne peut résister à cette grande loi de destruction qui régit les destinées de l’humanité.
Quel enseignement pour les souverains qu’une ambition démesurée pousse à des conquêtes impossibles !...
Et comme ils en prolilent peu !...
Voyez dans quel triste état se trouve la Turquie aujourd’hui !...
La Roumanie, malgré la soumission respectueuse du prince prussien, tend visiblement à se séparer.
L’Égypte, la plus belle et la plus riche province de la Turquie, est définitivement perdue pour elle.
Les apparences sont sauvées, car le vice-roi reste toujours tributaire; mais il faut convenir que le vassal se soucie peu de son seigneur et maître. Que de fois on se permet de dire en sa présence :
« Quand nous aurons réuni la Turquie à notre royaume, ses affaires iront mieux. »
La Servie a secoué le joug ottoman de 1810 à 1813, et en 1815 la Porte a été forcée de donner sa sanction à celte séparation.
Le Liban est déchiré par des révoltes incessantes, et il fautlamain énergique, la haute intelligence et l’esprit ‘conciliant de Davoud Pacha, le gouverneur actuel, pour contenir ces peuplades frémissantes sous un joug qu’elles se refusent à porter. Qu’un caprice, qu’une intrigue de la politique turque, qu’une raison quelconque viennent à enlever Davoud Pacha de son poste, et l’on verra
(le nouveau le sol du Liban rougi du sang chrétien, des massacres auront encore lieu.
Les Monténégrins n’attendent qu’une occasion pour arborer le drapeau de leur indépendance.
La Crète est elle-même en pleine révolution. Les Crétois sont fiers et braves jusqu’à la témérité; la situation géographique de leur île leur permet de se retrancher dans des montagnes inexpugnables où ne peuvent les suivre les soldats envoyés contre eux, ce qui fait qu’ils parlent haut et semblent vouloir dicter des conditions. — Plus d’une fois le gouvernement turc a traité avec eux, ce qui les a rendus plus exigeants encore.
11 faut bien le dire, un gouvernement qui en est réduit à capituler avec ses sujets ne peut espérer une longue existence.
Toutes ces luttes partielles finiront tôt ou tard par bouleverser l’empire de fond en comble.
Voilà où en est ce pays avec ses sujets... De quel poids peut-il peser en Europe?... Ils sont bien loin ces temps où l’armée du sultan faisait trembler les plus puissants princes de la chrétienté.
L’Europe soutient aujourd’hui la Turquie chancelante bien plus par calcul que par sympathie. Il s’est formé autour de cet illustre malade un pro-
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tectorat européen sur lequel cependant elle aurait tort de compter aveuglément.
Ces protecteurs, en effet, ressemblent, à s’y méprendre, à des médecins qui ne songeraient qu’à prolonger l’agonie du malade pour avoir le temps de se partager ses dépouilles. — Mais que l’un d’eux ait trouvé seulement le moyen de s’assurer de la meilleure part, et l’on peut être sûr que, loin de continuer ses soins, il aidera le destin à trancher le fil d’une existence désormais inutile et même gênante pour lui.
Médecins fort dangereux, convenez-en.
Heureuses les nations qui ne sont point livrées aux soins d’une faculté semblable !...
Tant que les empereurs turcs se mettaient à la tête de leurs troupes, tantqu’ils étaient des princes conquérants, la Turquie n’a cessé de grandir en puissance : c’était son époque florissante.
Mais depuis que les sultans sont devenus des espèces de fétiches, n’ayant d’autre rôle à l’extérieur que celui de recevoir de l’encens des courtisans, des ministres et du peuple, et vivant à l’intérieur plongés dans les délices du harem, la décadence est arrivée à grands pas, tout le monde a suivi l’exemple du souverain, l’ambition et le plaisir ont primé toute autre préoccupation.
ET SES PEUPLABES. 289
Le sultan, tel qu’il est aujourd’hui, ne peut être comparé qu’à l’empereur spirituel de la Chine. C’est une idole, l’ombre de Dieu sur la terre. Imbu de celle idée, il ne daigne même pas s’occuper des affaires de l’État, qui restent à la charge de celui qui représente l’empereur temporel, du grand vizir. Mais comme ce dernier sait qu’il ne restera pas longtemps en place, qu’une intrigue ou un caprice peuvent la lui faire perdre d’un moment à l’autre, il ne songe qu’à une chose, à faire fortune et à enrichir les siens... Ah mais je me trompe : il songe aussi à se venger de ses ennemis. Dans aucun pays du monde on ne voit des haines aussi implacables ; tous les hommes dits d’État se détestent les uns les autres, et il n’en est pas un seul qui n’ait contre deux ou trois de ses collègues une inimitié mortelle.
Ces haines s.e perpétuent, comme en Corse, de famille en famille...
En Europe on a des antipathies, mais on n’a pas
de ces haines mortelles qui ne reculent devant
rien, et cela par la seule raison qu’un homme qui
se croit blessé ou offensé par un autre homme a
la ressource d’un coup d’épée, qui efface tout et .
réconcilie quelquefois d’anciens ennemis ; ces
haines n’y sont fréquentes que chez les femmes,
L’ORIENT
qui, ne pouvant laver l’injure dans le sang, en gardent le souvenir éternellement.
Eh bien, les Turcs sont comme les femmes d Europe; le duel n’est pas dans leurs mœurs, et ils n’admettent pas que le sang puisse laver un outrage. Le désir de se venger dépose dans leur âme un levain mortel ; et comme le Turc est fourbe de caractère, il dissimule sa colère quand on le blesse, ilsait attendre, mais, le moment venu, il ne le laisse jamais échapper. Quand on le voit appeler son ennemi mon frère, mon ami, on est porté à admirer son abnégation tout évangélique ; rien dans ses paroles ne trahit ses sentiments, mais le baiser de Judas n’est presque jamais que le prélude de la vengeance.
On comprendra après cela que le premier soin de l’homme qui arrive au poste de grand vizir est de perdre ses ennemis et d’attirer sur eux la disgrâce du souverain ; ensuite il place ses créatures et songe à sa fortune; l’intérêt du pays est le dernier de ses soucis.
Les ministres, les gouverneurs, les employés, font exactement la même chose chacun dans sa sphère.
En France, il y a des opinions plus ou moins enracinées et qui font tort au patriotisme. Le légi-
timislevoit les choses autrement qu'un orléaniste, et tous les deux diffèrent d’un républicain au point qu’on les croit étrangers. La France aura beau être prospère au dedans et respectée au dehors, aucun d’eux ne sera satisfait; on les verra même froids, maussades et indifférents si cet état prospère n’est pas dû à l’homme qui représente l’opinion à laquelle ils appartiennent.
En Turquie, il n’y a ni opinions ni patriotisme, il n’y a que des ambitions !...
Voici du reste quels sont les hommes qui dirigent ce pays...
Quelques renégats européens, mécontents du sort que la Providence leur fait chez eux, viennent en Turquie, et s’empressent de renier la religion de leurs pères pour arriver à la fortune et aux pachalics. Les titres de bey et de pacha sont recherchés par les Européens, parce que l’un rapporte vingt-cinq mille et l’autre cinquante mille francs par an !
Certes, je me pique d’être très-tolérante; je crois que tout homme de bonne foi peut trouver dans sa religion, en vivant honnêtement, sa place au paradis ; mais celui qui va renier sa foi et se faire sectateur de Mahomet pour exploiter plus à ' son aise le gouvernement m’inspire un profond mé-
L’ORIENT
pris; les musulmans eux-mêmesn'ont pour les gens de celle sorte qu’une très-minime considération. — Ils appellent, il est vrai, les chrétiens giaour (chiens), mais s’ils leur donnent celte épithète injurieuse, ce n’est pas parce qu’ils sont d’une autre religion, mais parce qu’ils ne voient jamais les chrétiens prier Dieu. — Et la preuve de ce que j’avance, c’est que les prêtres, les moines de toutes les religions sont traités par les musulmans avec un profond respect... « Ceux-là prient Dieu, disentils, et vont à l’église. »
Après les renégats, les hommes d’Élat turcs sont pris un peu partout, dans tous les échelons de la société. — Voici la carrière d’un Turc. — Si, enfant ou jeune homme, il a la chance de plaire par sa gentillesse ou sa bonne mine à un grand seigneur, à un homme en place, celui-ci le prend chez lui; là, il devient une espèce de domestique, une bonne à tout faire ; il reste dans la maison de son protecteur plusieurs années, après quoi celuici songe à lui faire une position ; il le pousse dans la carrière administrative ou diplomatique.
Ainsi je connais plus d’un ministre d’une trèsbasse naissance, et qui a débuté par être la bonne à tout faire de tel ou tel personnage, et qui s’est plus tard servi de son influence pour arriver...
Comment voulez-vous que cela fasse des hommes supérieurs!...
Ils ne songent, je le répète, qu’à s’enrichir bien vile...
C’est ainsi que les finances turques sont dilapidées!. .
Comme position financière, ce pays est dans une fâcheuse situation. Cela tient à deux choses... La Turquie ne produit pas, elle vit de l’or que les anciens Turcs avaient amassé, elle vide ses coffres... Le commerce, ainsi que tout état lucratif, est un monopole accaparé par les étrangers.
Le système d’impôt en Turquie révèle certes un esprit gouvernemental très-libéral, mais il n’est pas de nature à enrichir le budget ; le Turc ne paye que la dirae, c’est-à-dire le dixième de son revenu. Si sa récolte est mauvaise ou nulle, son impôt diminue ; s’il a trente arpents de terre et qu’il n’en cultive qu’un seul, il ne paye qu’en proportion. Ce système, bon et libéral, je le répète, pour le peuple, favorise son indolence et sa paresse ; aussi trouve-t-on en Turquie beaucoup de terres en friche, tout cela constitue des perles sèches pour le budget, en le privant des trois quarts de l’impôt foncier.
On demandait un jour à un jeune homme de l'école de Saint-Cyr :
« Quel est le nerf de la guerre?
— Le soldat, répondit l’élève.
— Non, répondit un général présent, c’est l’argent!... »
Le nerf donc de la guerre, l’argent, manque à la Turquie, et cependant les révoltes continuelles de ses sujets la forcent à entretenir son armée sur un demi-pied de guerre.
Tandis qu’elle a besoin de ses soldats pour essayer de contenir ceux qu’elle s’entête à considérer comme ses sujets, elle ne peut pas tenir tête à l’Europe, elle ne peut pas se défendre à elle seule contre la Russie, et elle est obligée de subir une tutelle désastreuse pour elle.
La trop grande diversité de races et de religions dont se compose l’empire d’Orient est aussi une des causes de sa ruine; pour gouverner despotiquement un Étal composé de tant d’éléments hétérogènes, il faudrait une main de fer, et encore!... Les conquêtes ont singulièrement compliqué la situation de ce pays : il est facile de conquérir des peuples, mais les fusionner avec le sien, surtout lorsqu’ils sont de religions différentes, est chose plus difficile, souvent même impossible.
ET SES I*Elll>LADE8. 295
Il est certain que la grande pomme de discorde en Orient, c’est la religion. Chaque culte a son clergé, et chaque corps de clergé travaille sourdement à miner et à détruire la puissance des musulmans.
Il n’est pas de gouvernement qui puisse résister à cet élément de trouble ; et ce n’est certes pas un sultan idole , un empereur fétiche qui peut opérer ce miracle.
La seule chose qui sauverait, à mon avis, l’empire ottoman d’une ruine complète serait l’abandon volontaire des provinces chrétiennes, qu’il ne peut espérer conserver, et dont les fréquentes révoltes poussent cet État aune ruine inévitable.
Si, du sein de ces hommes engourdis par la mollesse de la vie orientale et plongés dans une ignorance complète du grand mouvement qui s’est fait en Europe, surgissait un second Othman, ou un second Mahomet II, qui eût le courage de mettre de côté un amour-propre national imprudent, et qui osât dire aux Grecs, aux Moldaves, aux Crétois : -« Vous ne voulez plus être mes vassaux? Eh bien, constituez-vous à votre guise; loin de vous en empêcher, je vous y aiderai. Vous rêvez la pentarchie, la formation d’un grand empire chrétien? Eh bien,
L’ORIENT
que l’empire grec se fasse, telle est ma volonté, et j’y contribuerai de mon mieux! ,» Si cet homme disait cela, et qu'il le fît, il aurait sauvé la Turquie proprement dite d’une dissolution certaine, toute cause de troubles cesserait comme par enchantement.
L’empire, débarrassé de toutes les provinces qui par leur opposition systématique n’étaient qu’une source de complications pour lui, n’ayant plus à subir la pression du protectorat européen, reprendrait sa pleine et entière liberté d’action; et si cet homme providentiel, ce MahometlII, après avoir ainsi renoncé volontairement à des conquêtes * qui ne pouvaient être conservées que par la violence, se retirait en Asie avec tous ceux qu’unissent la même loi et la même religion, s’il transportait tout l’élément musulman dans le berceau du mahométisme, s’il concentrait toutes ses forces, au lieu de les éparpiller pour essayer de soumettre des peuples frémissants sous un joug qu’ils détestent et qu’ils cherchent constamment à secouer; si toutes les villes de la Turquie d’Asie étaient agrandies et fortifiées; si cet homme, enfin, disait avec fermeté : « Je suis musulman, l’empire que je reconstitue ne doit compter que des musulmans parmi ses sujets; qu’ils sortent donc de mes États tous
ces grecs et chrétiens, qu’ils emmènent avec eux leur clergé, et qu’ils emportent toutes leurs richesses; je suis las de voir des hommes que j’ai comblés de biens, à qui j’ai laissé une entière liberté, et qui n’ont usé de celte liberté que pour saper les bases de mon empire; empereur des Turcs, je ne veux que des vrais croyants; » un homme de cette trempe-là enlèverait à l’Europe tout prétexte à un protectorat, qui n’aurait plus de raison d’être.
La formation des empires par nationalités est à la mode, et l’on verrait alors se former un empire grec nouveau, à côté duquel s’élèverait un empire turc régénéré et établi sur des bases solides, et qui, l’ayant aidé à se constituer, l’aurait forcément pour allié ; l’Europe elle-même soutiendrait la Turquie dans cette transformation, et la Russie se verrait forcée de renoncer à Constantinople, n’ayant plus aucun prétexte pour offrir sa protection à des coreligionnaires.
Cette fameuse question d’Orient trouverait enlin sa solutionné la satisfaction de tout le monde, sauf peut-être une seule puissance, dont les convoitises seraient annulées.
Quant au nouvel empire turc, quels vastes horizons s’ouvriraient devant lui !...