DE CONSTANTINOPLE A JÉRUSALEM
Smyrne, Rhodes, Alexandrette , Latakiè, les Ensériès, les Kurdes, les Turkomans , Beyrouth , le Liban et l'Anti-Liban.
Trouvant un jour que le ciel de l’Orient n’avait nullement le droit de faire concurrence à celui de Londres, car réputation, tout comme noblesse, oblige, je fis le raisonnement suivant : Si un ciel dont la beauté a été chantée sur tous les tons se permet de disparaître sous une couche d’affreux nuages noirs qui vous inondent des eaux du ciel pendant de longues semaines, qu’est-ce qui me force à supporter ce caprice?
Je me mis donc à faire mes malles, et en moins d’une demi-heure, barbotant comme un canard
dans des mares d’eau sale, je me rendis au port sans jeter un regard d'adieu à Constantinople, avec son infernal pavé, sa boue, ses flaques d’eau cl ses rues montagneuses. '
L’agence française m’apprit que le bateau sur lequel j’avais compté ne partait pas ce jour-là. Cela me contraria beaucoup, mais pour rien au monde je ne serais revenue sur mes pas. J’allai donc au Lloyd autrichien : leur bateau l'Italie partait à quatre heures, faisant escale à Smyrne, Rhodes, Alexandrette, Laiakiè, Beyrouth et Jaffa. J’avais déjà fait la fâcheuse expérience que la propreté la plus grande ne règne pas à bord des bateaux de cette compagnie ; mais, en revanche, les commandants et officiers y sont d’une extrême affabilité pour les voyageurs, et cela me décida On m’avait bien prévenue au bureau de l’agence qu’on craignait qu’il n’y eût plus de place, mais je ne me laissai pas décourager : je comptais sur ma bonne chance pour en trouver une, et je voulus voir le commandant, qui me confirma cette triste nouvelle. Puis il ajouta : « Le temps est fort mauvais (en effet le vent soufflait avec rage), nous aurons une mauvaise traversée, et si vous vous trouvez sans lit et sans cabine, vous souffrirez beaucoup. Attendez le prochain départ. »
Ce conseil était bon, c’est pourquoi je ne le suivis pas et persistai à m’embarquer.
Du reste, comme je n’ai jamais pu faire la moindre traversée, soit sur l’Océan, sur la Méditerranée, la mer Rouge, la mer Noire ou la mer Baltique, sans avoir une bonne petite tempête, avec accompagnement de mâts brisés, de chaudières sautées, etc., j’en ai pris mon parti et je m’embarque par tous les temps, ce qui n’est guère illogique, puisque, lors même que j’ai à mon départ ce que les marins appellent une mer d’huile, elle devient affreuse au bout de quelques heures, et que de quelque façon que je m’y prenne la tempête est inévitable.
Le manque de cabine et de lit me gênait davantage, car c’est une triste perspective de passer plusieurs nuits sur une chaise! Le salon des dames était même occupé : il avait été retenu par A... pacha, qui se rendait à son poste dans le Yémen, accompagné de sa mère, de deux odalisques et de plusieurs suivantes.
A... est un Turc assez civilisé , mais le poste qu’il occupe est des plus périlleux. Il lui est arrivé plusieurs fois d’être retenu comme prisonnier par ses administrés , et il ne peut aller d’une ville à l’autre sans une forte escorte. A... entendant dire
que je n’avais pas de cabine, vint gracieusement à moi , et m’offrit de me présenter à sa mère. « Elle sera heureuse, me dit-il, de faire votre connaissance et de trouver une Européenne parlant le turc, et de cette façon ces dames vous céderont un lit où vous pourrez vous reposer. »
J’acceptai avec empressement, car la pensée de pouvoir me coucher un peu me fut très-agréable ; mais en mettant le pied dans le salon de ces dames, une forte odeur me saisit à la gorge, je reculai épouvantée.
« Entrez, entrez, me dit le pacha, ne se doutant pas que cette odeur pût m’importuner, ces dames seront enchantées de vous donner l’hospitalité. »
Les suivantes étaient couchées par terre, pêlemêle, recouvertes de vieilles hardes, et ayant pour matelas des tapis, des coussins et des paquets. La mère du pacha était assise dans un lit, les deux autres lits étaient occupés par les favorites.
Mme A... me fit l’accueil le plus aimable; elle poussa un cri de joie en m’entendant parler turc, car elle s’ennuyait, et elle pensa que ma société lui serait de quelque utilité pour charmer les heures de voyage. Elle me fit une place sur son lit, et, suivant l’usage des dames turques, elle se
mit sans façon à m'embrasser, tout en m’accablant de questions.
« Comment vous appelle-t-on ?
« D’où venez-vous?
« Où allez-vous?
« Avez-vous un mari? jeune, vieux?
« Combien a-t-il de femmes?
« Avez-vous des enfants?
« Voulez-vous venir avec nous?
« Mon fils vous épousera; il renverra ses favorites, vous serez sa seule femme, et je vous aimerai beaucoup; j’ai douze ans de plus que lui: il a cinquante-huit ans et moi soixante-dix? Comment le trouvez-vous? Il est bon ; les vieux maris sont les meilleurs, car ils sont plus indulgents. Ne le croyez-vous pas? »
Elle m’adressa toutes ces questions en cinq minutes, sans attendre mes réponses.
Le pacha nous avait laissées seules. Mm6 A... continua : « Vous allez rester avec nous; on va vous faire un lit pour celte nuit, et pendant le jour vous ne me quitterez pas. »
Les femmes turques ne connaissent pas les raffinements de notre civilisation, qui demande qu’on garde une certaine réserve vis-à-vis d’une étrangère; elles sont tout de suite expansives et vous
30<ï L'OIUENT
traitent comme une ancienne amie. La mère du pacha me parut bonne et charmante, et j’aurais accepté son invitation avec le plus grand plaisir, sans celte maudite odeur qui me suffoquait à tel point, que je craignis d’être prise par le mal de mer, que je n’avais jamais éprouvé jusque-là. J’eus du reste bien vile l’explication de cette
odeur nauséabonde. Ces dames, pour se préser-
ver contre le mal de mer, suçaient, non pas du citron, mais des gousses d’ail!!! Jugez de mon désespoir! Mme A... m’en offrît une, en m’assurant que c’était le meilleur préservatif contre ce mal terrible. Je me gardai bien d’accepter et me mis à aspirer mon flacon de sel anglais, pour résister à cette atmosphère empestée. On apporta le dîner, un dîner turc fait exprès pour ces dames par leur cuisinier.
Du mouton grillé, un pilaff à la volaille. La mère du pacha coupa des morceaux de viande avec ses doigts, prit du riz à pleines mains, et se mit à en distribuer à toutes les femmes, en commençant par moi. Je refusai, l’assurant que je n’avais pas faim; alors elles se mirent toutes à manger avec leurs mains, jetant par terre les os et les restes.
Ce spectacle acheva de me porter au coeur et
je me sauvai pour aller respirer un air plus pur sur le pont, en assurant à la grande dame turque que j’allais revenir.
Au dîner, À... Paclia était assis à côté de moi; je remarquai que son (ils, un grand garçon de vingtcinq ans, se tenait droit dans un coin, les mains croisées sur la poitrine. « Votre fils ne se met donc pas à table? » lui dis -je.
Le pacha me regarda d’un air ébahi : « Comment voulez- vous, madame, que mon fils sc mette à la môme table que moi, et qu’il ose manger en ma présence?
— Pourquoi pas? lui répondis-je. Je vous assure que chez nous cela se passe tout autrement; si mon fils était là, non-seulement il mangerait à la même table que moi, mais il serait assis à mes côtés.
— Oui, oui, je connais l’Europe, me dit-il, et je sais que les enfants y sont peu respectueux pour leurs parents; mais en Turquie ils sont autrement élevés, grâce à Dieu 1
— Certes, je suis d’avis qu’un fils ne saurait avoir trop de respect pour ses parents, mais en quoi le vôtre en manquerait-il vis-à-vis de vous, s’il dînait à la même table que vous? Comme je vois qu’on ne met pas deux couverts, il sera donc réduit à aller dîner à la table des domestiques?
L’ORIENT
— Eli bien, mieux vaut qu'il aille manger avec le service que de manquer de respect à son père, » me répondit le pacha avec le calme le plus parfait.
. Pendant toute la traversée ce malheureux jeune homme ne se mit jamais à table avec nous, et dès que son père entrait dans le salon, il se levait bien vite et se tenait debout dans une attitude humble et respectueuse. Le commandant du bateau avait donné au pacha une grande cabine à cinq lits, croyant sans doute qu’il en céderait un à son fils ; mais comme il n’aurait pas été convenable que le fils couchât dans la môme chambre que son père, le pauvre garçon passa toutes ses nuits sur une chaise. Je ne pus m’empêcher de dire un jour au pacha : « Est-ce ainsi qu’on comprend chez vous l’amour paternel, que vous le subordonniez à un préjugé, à une étiquette exagérée ? Comment pouvez-vous vous asseoir à une table bien servie, tandis que votre fils n’a que des restes à manger? Comment avez-vous le cœur de vous coucher dans une bonne et spacieuse cabine, tandis que votre tils reste sur une chaise pendant toute la nuit?
— Mais que voulez vous que je fasse? Il n’y a plus de cabine, me répondit le pacha.
— Eh bien, faites-le coucher dans la vôtre, cédez-lui un des quatre lits qui vous sont inutiles! »
Pour le coup A... fit un bond de surprise et s’écria d’un air choqué : « Quoi ! mon fils oserait coucher à côté de moi!... il oserait me manquer d’égards au point de s’habiller et de se déshabiller en ma présence!! Ah! comment pouvezvous supposer cela, madame? »
Du reste, si ce bon pacha trouvait shocking la pensée seule que son fils osât faire sa toilette devant lui, il faut convenir qu’il nous traitait tous avec un sans façon admirable : ses domestiques lui apportaient deux fois par jour un grand baquet d’eau, devant la porte de sa cabine, qui donnait dans la salle à manger, et ce bon Turc, avec un sans gêne parfait, se lavait les pieds et les mains devant nous tous, et puis faisait sa prière, toujours coram populo... De plus, suivant l’usage oriental, il lui fallait un serviteur pour lui donner sa pipe, un autre pour lui offrir un siège, un autre encore pour lui donner son mouchoir, enfin un négrillon pour faire ses commissions, de telle sorte que le salon ôtait envahi par les onze domestiques du pacha.
Un voyageur voulut faire observer au commun-
L’ORIENT
liant qu’il était très-inconvenant que ce Turc fît sa toilette dans ce salon et qu’il y gardât toute sa ' valetaille.
La réponse du commandant fut sublime dé naïveté : « C’est vrai, dit-il, je conviens que ce pacha est parfaitement sans gêne. Mais comment voulezvous que je me permette de lui faire une observation? Il a quarante-deux personnes à sa suite, et il a payé trente-huit mille francs à l’agence pour lui, ses gens et ses bagages. »
La réponse était sans réplique. — Du reste, A... avait dans son sac de voyage seize montres : il les distribuait aux officiers et commandants des bateaux sur lesquels il nayiguait, et cela lui assurait le droit d’agir à sa guise : — tant pis pour les voyageurs que cela gênait.
La traversée fut très-mauvaise; j’eus ma tempête, avec ses cris rauques et ses gémissements lugubres Je n’avais pris ma place que jusqu’à Smyrne : nous y arrivâmes par un temps assez beau, l’ouragan s’était calmé.
Le port de Smyrne n’est, en réalité, qu’une baie; il n’est bordé par aucun quai, et, chose incroyable, il n’y a pas même un escalier pour aborder. — La barque qui était venue nous prendre à bord du bateau accosta dans une petite
anse, et il nous fallut beaucoup d’adresse pour arriver jusqu’au rivage ; on est presque toujours hissé par les matelots. De sales ruelles aboutissent au port; mon drogman m’en indiqua une qui me conduisit au plus bel hôtel de Smyrne, Y Hôtel des Deux- Augustes. Les chambres de cet hôtel ressemblent assez à des citernes : l’eau et l’humidité y suintent de toutes parts. Les fenêtres laissent un vaste accès à la brise ; les portes n’ont que des serrures délabrées, de sorte que vous en êtes réduit à pousser devant votre porte un lit ou une commode si vous voulez vous mettre à l’abri des malfaiteurs.
Le maître d’hôtel est un brave homme, père de dix-sept enfants, tous vivants et bien portants. —
Le lendemain de mon arrivée, ayant vu sur mon passeport que j’étais femme de lettres, il vint me rendre visite, portant sous son bras un immense paquet : •
« Moi aussi, madame, j’écris, me dit-il pompeusement, voilà mes mémoires. Lisez-les, et vous verrez qu’il y a là des choses dramatiques, intéressantes, et qui feraient, certes, un volume qui vaudrait bien ceux de M. Ponson du Terrail, auquel j’accorde cependant toute mon admiration. »
La curiosité me poussa à parcourir le roman de
L’ORIENT
ce gargolier, et je le lus d’un bout à l’autre. Le style n’était pas des plus élégants, des expressions d’une crudité brutale choquaient à chaque page,
mais, comme il me l’avait dit, la partie dramatique ne manquait pas d’intérél. Un grand gaillard, fils du maître d’hôtel, fait le métier de garçon; c’est lui qui sert à table. Celui-là est une vraie brute, entrant chez vous le chapeau sur la tête, s’asseyant pour vous rendre compte des commissions que vous lui aviez données. — Sur le même carré, en face de moi, logeait un couple anglais faisant son voyage de lune de miel; le mari avait bien soixante ans et la femme cinquante, ce qui ne l’empêchait nullement de prendre des petites allures de jeune fille échappée du couvent, et de faire sonner bien haut qu’elle n’était madame que depuis trois mois. — J’avais fait connaissance avec ce couple respectable, et j’allai visiter avec eux les environs de Smyrne. — Comme je me serais ennuyée dans celte ville sans eux!... et comme ils m’ont amusée!...
Un jour, en entendant des cris, j’ouvre la porte de ma chambre, et j’aperçois en face de moi mon Anglais tenant le grand gaillard de garçon d’hôtel au collet, et le secouant rudement. Lorsqu’il me vit, il le lâcha.
« Comprenez-vous, madame, me dit-il, que ce manant se permet d’entrer chez milady son chapeau sur la tôle ?
— Oh ! s’écria milady sortant à son tour de la chambre, il a fait pire que cela : il s'est assis devant moi, oui, en ma présence! » Je ne pus m’empôcher de rire du courroux de ce couple britannique , et je les consolai en les assurant que chez moi il se conduisait avec le même sans façon, mais qu’il ne fallait pas oublier que nous étions en Orient.
Milady écrivait un journal où elle relatait ses impressions; rien n’était drôle comme la manière dont elle jugeait les pays que nous parcourions. Un jour elle me dit qu’elle voudrait bien voir un Turc et un intérieur de maison turque. Je lui proposai de la conduire chez le gouverneur. Elle accepta d’abord avec empressement, puis, se penchant à mon'oreille, elle me demanda d’un air mystérieux : « Mais êtes-vous bien sûre au moins que je ne courrai aucun danger?»
Ses cinquante ans, sa peau sèche et ridée, sa taille droite et vierge de tout contour harmonieux tirent que je ne compris pas.
« Quels dangers pourriez-vous courir, chère