I/O MENT
madame, lui dis-je, en allant chez son excellence le gouverneur de Smyrne?
— Dame ! je ne sais pas, me répondit-elle en minaudant, mais j’ai lu dans les romans que les Turcs ont des harems. »
J’avoue, à ma honte, qu’encore je ne comprenais pas et que je repris très-ingénument :
« Oh! ce pacha n’a qu’une femme, et nous lui ferons une visite en sortant.
— Non, certes, s’écriamon Anglaise, je ne mettrai pas les pieds dans le harem, car il pourrait bien lui prendre fantaisie, à ce bon pacha, de m’y retenir. »
Celle fois enlin je compris la nature des dangers que craignait milady, et j’avoue franchement que je fus assez peu polie pour partir d’un grand éclat de rire... «Soyez sans crainte, lui dis-je lorsque je fus un peu calmée, je me porte caution pour le pacha, et vous réponds qu’il ne vous retiendra pas dans le harem. »
C.... Pacha nous reçut avec une bonne grâce charmante; il nous offrit le café et la cigarette d’usage, et quel ne fut pas mon étonnement en voyant milady accepter une cigarette et la fumer bravement, malgré les quintes de toux que lui donnait la fumée qu’elle avalait! Du reste, il paraît
que sa peur l’avait abandonnée, car elle se montra très-gracieuse avec le gouverneur. Le soir elle écrivait dans son journal :
« J’ai vu, à trois heures, le pacha gouverneur delà ville; beau garçon, avec de grands yeux noirs. Il parle français. J’ai pris du café dans des coquetiers et j’ai fumé une cigarette, car c’est l'usage que les ladys fument dans ce pays-ci. Le pacha, au lieu d’étre assis, était accroupi sur son siège, comme un mendiant au coin d’une borne. C’est à tort que l’on dit dans les romans que les Turcs enlèvent les jolies femmes pour les enfermer dans des harems : celui-ci, non-seulement n’a pas tenté de me retenir, mais il a été très-respectueux pour moi. C’est très-mal vraiment que les auteurs mentent ainsi et effrayent les femmes au sujet des Turcs. » Ce qui ajoutait au ridicule de milady, c’est qu’avec ses cinquante ans, sa figure sèche et revêche, qu’on eût dit faite avec du vieux parchemin, elle portait des toilettes de jeune fille.
Je soupçonne qu’à son mariage elle n’avait pas changé de costume, et qu’elle avait emporté en voyage toute sa défroque de jeune fille pour l’user plus facilement. Avec ses robes roses et ses petits
chapeaux elle avait un air si bizarre que les Smyr-
L’ORIENT
niotes lu regardaient en riant, et nous suivaient môme souvent pour jouir du spectacle à leur aise.
« O mon Dieu ! me disait-elle alors d’un air candide et effaré, tous ces hommes m’intimident en me regardant ainsi; et puis je crains vraiment que mon mari ne devienne jaloux, ce qui me forcerait à me couvrir le visage d’un voile, tout comme les musulmanes!»
Naïve candeur! douce illusion !
Il y a réellement de par le monde des réputations bien usurpées, et de ce nombre est la beauté de Smyrne. Les poëtes l’ont appelée Smÿrne la belle , la perle de l'Orient , la couronne de l'Ionie. Eh bien, franchement, c’est une affreuse et sale ville, qui n’a môme pas pour elle cette animation qu’on retrouve dans certaines autres villes de l’Orient. Elle est triste et morne ; ses rues, par lesquelles jamais balai n’a passé, ont des tas d’ordures, des flaques d’eau puante. La fameuse rue des Roses, dont on a tant parlé, est une petite rue un peu moins sale que les autres, qui est pavée en marbre sur la longueur d’une centaine de mètres, mais voilà tout. C’est dans cette rue que demeurent les richards du pays.
La ville se déroule le long d’un golfe qui est assez beau; mais, comme je l’ai déjà dit, pas de
quai pour aborder, ce qui fait que les ruelles viennent aboutir directement à la mer. Du côté de la terre, la ville s’étage le long de Kizildag ou mont Pagus.
Les auteurs ont vanté le climat de Smyrne. Je n’ai pu en juger, car pendant les huit jours que j’y ai passés, je n’ai eu que pluie et brouillard !
Une compagnie anglaise a construit un chemin de fer qui va de Smyrne à Éphèse. La gare est superbe, elle est bâtie dans de grandes proportions; mais, pour tout dividende, les actionnaires se partagent cinq cpnts francs de perte par jour. Un seul train dessert la ligne, et l’on ne compte jamais moins de cinq voyageurs et jamais plus de vingt. Cela vous expliquera l’absence des dividendes.
J’avais tellemçnt entendu parler du fameux pont des Caravanes que, dès le lendemain démon arrivée à Smyrne, j’allai le voir. C’est la rue des Roses qui y conduit, et au bout de trois quarts d'heure de marche on l’aperçoit. Mon couple anglais était avec moi. Milady avait, dans sa nature, une admiration expansive, amusante. Ce jour-là elle voulait voir des chameaux à tout prix ; son mari avait une manie moins amusante, celle de
questionner sur tout. Sachant que l'Orient et moi
L’ORIENT
nous étions de vieilles connaissances, il me demandait sans cesse :
« Qu’est-ce que c’est que cette plante?
« Comment appelle-t-on cet arbre?
« Cette fleur, quel est son nom en turc? »
Puis il ramassait les cailloux, les plantes, les fleurs; il fallait s’arrêter à chaque instant, c’était assommant. Après chaque course il revenait, chargé comme un baudet, et s’il a persisté dans sa rage de collectionner pendant le reste de son voyage en Orient, il a dû rapporter à Londres des wagons remplis.
Le pont des Caravanes est formé d’une seule arcade composée d’immenses blocs de pierres qui ont un reflet doré au soleil. Sous ce pont coule avec un doux murmure un ruisseau à l’eau cristalline, claire et limpide, qu’on nomme le Mêlés — Ce fameux ruisseau, sur les bords duquel naquit Homère, surnommé à cause de cela le vieillard Mélésigène, descend du haut d’une colline et traverse un cimetière turc ombragé de cyprès. — Ce lieu de repos est le rendez-vous de la société smyrniote : les musulmans y vont pour fumer et rêver sur les tombes, les Européens s’installent dans un petit café délicieusement situé sur unecs-
planade et entouré d’ombre et de verdure. — On y sert un café excellent.
C’est par ce pont qu’arrivent toutes les caravanes qui viennent du centre de l’Asie. — Ces caravanes sont traînées par des chameaux, attachés par cinq ou six à la suite les uns des autres; quelquefois on en compte jusqu’à cent. Le conducteur marche à la tôle des chameaux qui lui appartiennent, monté lui-même sur un petit âne maigre et chétif.
Milady fut servie à souhait : nous n’étions pas depuis un quart d’heure sur le pont, que nous aperçûmes une de ces caravanes qui marchait vers nous. A la vue de ces énormes et difformes bêtes se dandinant gracieusement tout comme si elles étaient jolies, et portant sur leur dos des chargements de plusieurs quintaux, milady poussa un cri ; je ne sais si ce fut un cri d’horreur ou d’admiration.
Elle voulut les toucher du doigt, et elle s’empressa d’écrire sur son carnet :
« J’ai vu, de mes yeux vu, plus de cent chameaux en liberté, et je les ai touchés, palpés moimême; ils étaient bien vivants et non empaillés. »
Après huit jours de séjour à Smyrne j’en avais assez ; il pleuvait toujours, et je trouvai que pour
une fille aimée du soleil elle en était privée trop longtemps.
On me signala l’arrivée d’un beau bateau russe, le Grand-Duc Constantin; je m’empressai d’aller y retenir ma place, et trois heures après je me retrouvai de nouveau entre le ciel et l’onde, mais celte fois au moins nous avions un beau et superbe bateau pour délier la tempête. La propreté la plus parfaite brillait partout, avec cela du confort et même de l’élégance ; enfin j’étais seule en fait de dames, ce qui m’assurait le salon pour moi toute seule.
Ceux qui ont souvent voyagé sur mer comprendront le bonheur que j’éprouvai à cette idée : je n’ai jamais souffert du mal de mer, mais, hélas! j’ai souvent fait la triste expérience combien c’est désagréable d’avoir des voisines qui en sont affligées.
M. et Mmc Make...., mon couple anglais, s’étaient embarqués une heure avant moi sur un bateau du Lloyd parlant pour l’Égypte directement; celui où je me trouvais, le Grand-Duc Constantin , devait faire côte en Syrie et en Palestine. — Je n’avais pas eu le temps de leur dire adieu, mais comme le bateau sur lequel ils étaient, Ylmperator , filait à peine sept ou huit nœuds à
l'heure, tandis que le nôtre en filait quatorze, car c’est le meilleur marcheur de la Méditerranée, je dis au commandant : « Tâchez de rejoindre l 'Imperalor et passez tout prés de lui, je voudrais souhaiter un bon voyage et dire adieu à des Anglais qui sont à son bord. »
Le commandant L..., homme du monde, aimable et courtois, s’empressa d’acquiescer à mon désir; nous eûmes rejoint bien vite le vapeur autrichien, et alors le commandant donna l’ordre de diriger vers lui. L’ordre fut exécuté avec tant de zèle et de précipitation qu’on aurait pu sauter d’un bateau dans l’autre, tant ils se trouvèrent rapprochés: un mètre de plus et le pauvre Imperator eût été coulé bas. Le commandant, les officiers et les passagers, en voyant s’avancer droit sur eux ce colosse du nord , poussèrent des cris de détresse. Quant à moi, j’eus le temps de jeter un adieu à milady et un livre qu’elle m’avait demandé; mais la pauvre femme, blême de peur, les bras et les yeux élevés vers le ciel, n’eut pas la force de me répondre un mot.
Le Grand-Duc Constantin , tout en ayant rasé de près le vaisseau, j'allais dire ennemi, ne l’avait pas pourtant effleuré, et le commandant de ce dernier en fut pour son épouvante. — Humilié de voir
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notre bateau le dépasser fièrement, il n’eut même pas la consolation de pouvoir verbaliser contre lui.
Après avoir touché à deux petits ports turcs, nous nous dirigeâmes vers Rhodes. Ici encore j’eus recours à l’amabilité de notre commandant, et je le priai de se presser un peu pour avoir plus de temps à nous donner à Rhodes, ce qu’il fit avec la meilleure grâce du monde.
La même différence qui existe entre les chemins de fer français et les chemins de fer russes se reproduit entre les bateaux des deux nations. À bord des Messageries françaises le voyageur n’est qu’un colis, il se loge et se case comme il peut, personne ne se préoccupe de son bien-être, car on le croit créé et mis au monde pour faire gagner de l’argent à la Société. Les bateaux russes n’ont en vue, au contraire, que la commodité des voyageurs ; dès qu’on est entré sur le pont, on est entouré de soins et de prévenances, tout le monde a l’air de vous dire :
« Vous avez payé le droit de vous considérer ici comme chez vous ; ordonnez , et vous serez obéi. »
Les commandants russes appartiennent tous à de grandes familles; plusieurs ont le grade d’amiral, et ne font ce service de la Méditerranée que
pour s’habituer à la navigation ; par conséquent ils sont d’une politesse extrême pour les voyageurs, et ne songent même pas à se draper dans leur haute dignité pour imposer au public. Ceux des Messageries, au contraire, sont comme grisés de l’importance de leur position : c’est une faveur insigne lorsqu’ils daignent vous adresser la parole. Bien plus, les Messageries ont eu l’idée assez originale et très-française , hélas ! de créer un règlement que les voyageurs sont forcés de subir. Marchez-vous du pied gauche, quelqu’un du bateau vous crie brutalement : « Le règlement dit qu’il faut partir du pied droit. »Si vous vous asseyez, on vous dit : « Le règlement veut qu’on soit debout à cette heure! » Ainsi, abord des Messageries, vous êtes dans le salon, occupé à lire ou à écrire : un domestique vient à onze heures éteindre les lampes, sans vous en prévenir même et sans s’excuser. Si vous avez le malheur de vous récrier, il vous répond brusquement : « Le règlement dit qu’il faut éteindre les lampes à onze heures ! » Même chose vous arrive dans votre cabine : il vous est défendu de vous enfermer en dedans, et à l’heure indiquée, un domestique vient souffler votre lampe ! Songez combien c’est commode et agréable pour ceux qui ont le mal de mer, avec ses tristes
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conséquences, de se trouver plongé dans l’obscurité !
Enfin, les directeurs et administrateurs des Messageries ont inventé une foule de petites vexations qui rendent la vie désagréable à bord de leurs bateaux, et ils ont appelé cela un règlement.
A bord des bateaux du Lloyd et des bateaux russes il n’y a pas de règlement, et pourtant l’ordre le plus parfait y règne. On n’éteint pas les lampes quand les voyageurs désirent y voir clair, et malgré cela le feu n’y prend pas plus souvent qu'à bord des bateaux français.
J’étais, à bord du Grand-Duc Constantin , et comme c’était la première fois que je voyageais sous pavillon russe, je ne connaissais pas les usages établis. Or, me trouvant un soir dans le salon, occupée à lire un livre très-intéressant qui avait chassé le sommeil, je jetai les yeux sur la pendule, et vis avec effroi qu’il allait être onze heures; le commandant entra sur ces entrefaites.
« Commandant, lui dis-je, j’ai une prière à vous adresser.
— Parlez, madame, elle est accordée d’avance.
— Eli bien, voici : mon livre est amusant, je n’ai pas encore envie de me coucher, laissez-raoi la lampe jusqu’à minuit. »
Le commandant me regarda d’un air étonné, je vis bien qu’il ne comprenait pas.
« Vous voulez dire sans doute que cette lampe ne vous éclaire pas assez?
— Mais non, répondis-je, ce n’est pas cela ; je croyais seulement qu’à votre bord le règlement était le même qu’à bord des Messageries, où l’on vient tout éteindre à onze heures.
— Comment, madame! s’écria-t-il, est-ce possible qu’on se permette d’éteindre les lumières sans demander aux voyageurs si cela leur convient?
— Mais oui, et s’ils se plaignent, on leur répond que c’est le règlement.
— Règlement! règlement! Mais comment peuton en imposer un à des voyageurs qui ont payé pour avoir le droit de se croire chez eux?
— Je suis de votre avis, commandant, et je trouve cela illogique, arbitraire; mais les administrateurs français ne sont pas, à ce qu’il paraît, de la même opinion.
— Eh bien, reprit le commandant, moi aussi j’ai un règlement, mais qui n’est imposé qu’à moi tout seul : c’est de faire mon possible pour que les voyageurs se trouvent satisfaits à mon bord, qu’ils puissent y vivre à leur guise, et de plus j’ai à sur-
veiller tout mon personnel, afin qu’il soit poli et
empressé envers tout le monde. »
J’aurais bien voulu que les directeurs et administrateurs de nos Messageries françaises fussent la, et entendissent la leçon de politesse que leur donnait ce Russe gentilhomme.
Le môme commandant, se trouvant six mois plus tard à Alexandrie au moment où je repartais pour la France, eut l’amabilité de venir me conduire à bord. Là, il commença par s’étonner qu’au moins un officier ne fût pas sur le pont pour recevoir les dames qui s’embarquaient, et que ce soin fût laissé à un domestique ; ensuite, étant entré avec moi dans la salle à manger, nous assistâmes à la scène suivante. Une pauvre jeune femme, déjà souffrante avant d’avoir mis le pied sur le bateau, se sentit encore plus indisposée par l’odeur de la marine et le vacillement du bateau ; sa femme de chambre lui avait monté son oreiller, et elle était là, à demi couchée, le coude appuyé sur ledit oreiller, lorsque le second passe, la regarde, et dit à un domestique : « Vous savez bien que le règlement défend d’enlever, même provisoirement, les coussins des lits ; redescendez celuilà, et veillez à ce que les voyageurs ne manquent pas ainsi au règlement. » Le domestique reprit brus-
ET SES PEUPLADES. 3i7
quement le coussin de dessous les coudes de celte pauvre femme, el lui dit avec la même absence de politesse qu’il était interdit de se permettre de monter un oreiller dans le salon. Le second, ayant assisté à cette scène, s’en alla en se frottant les mains, enchanté sans doute du zèle qu’il venait de témoigner.
Le commandant russe, indigné de cette conduite, ne put s’empêcher de s’écrier : « Et l’on dit le peuple français le peuple le plus galant de la terre ! ! »
Je dois ajouter, cependant, qu’il se trouve parmi les commandants des Messageries quelques officiers, gens du monde , qui lâchent d’adoucir par leur urbanité et leur savoir-vivre ce que les règlements ont de choquant ; mais ces exceptions sont trop rares pour qu’il ne soit pas permis de s’en plaindre.
Par un temps superbe et un soleil splendide nous arrivâmes en vue de l’ile de Rhodes. Mon cœur se mit à battre d’émotion en approchant de cette ville coquette qui serpente au bord de la mer, et dont les souvenirs sont si glorieux.
Je fermai les yeux, et, me recueillant un instant, je me mis à rêver de tous ces preux chevaliers qui l'ont illustrée : il me semblait qu’en arri-
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vant sur ce sol si vaillamment défendu par eux, je devais d’abord les saluer dans ma pensée, avant de jeter un regard sur ceux qui les ont remplacés. Puis je me mis à songer à la fragilité de la destinée humaine!
Les maisons, les églises construites par ces brillants chevaliers sont là encore, presque en ruines il est vrai, mais elles sont là cependant, et des hommes qui les ont élevées, que reste-t-il? Rien, sinon la gloire et le souvenir!
L’île de Rhodes est d’un aspect original, poétique et sauvage à la fois.
La grande chaîne du Taïros la traverse par le milieu ; elle serpente avec des ondulations capricieuses et fantastiques, formant tantôt des pointes aiguës d’un aspect bizarre, tantôt des versants arrondis. Sur ces versants se trouvent des petites vallées d’où s’échappent une multitude de petits cours d’eau qui y entretiennent une riche verdure.
Ce contraste avec les aspérités rocheuses de certains ravins est d’un effet très pittoresque. Virgile a chanté la beauté des vignobles de cette île. Aujourd’hui, si un poëte daignait s’occuper de ces choses-là, il pourrait chanter ses oliviers, ses pins toujours verts, ses grands figuiers, ses
lauriers et ses myrtes qui croissent tous sans culture, mais n’en sont pas moins beaux pour cela.
En entrant dans le port, on laisse à sa droite une jetée de sable qui avance dans la mer, et sur laquelle sont placés, à peu de distance les uns des autres, quinze moulins à vent. Vus au crépuscule, ces moulins aux grandes ailes ont quelque chose de fantastique; on les prendrait pour des habitants d’un autre monde élevant leurs bras gigantesques vers le ciel.
Devant soi on voit la tour de Saint-Michel, ou plutôt ses ruines, car on l’a abattue celte pauvre tour! Elle était un peu ébranlée, il est vrai, mais on aurait pu la restaurer facilement; les Turcs, avec cet esprit de destruction qui les caractérise, ont préféré la démolir sans pitié.
Un amas de pierres, c’est tout ce qu’il en reste aujourd’hui !
Grâce à la célérité avec laquelle nous avions parcouru les autres stations où notre bateau avait touché, nous avions au moins sept heures pour visiter Rhodes. Je voulus mettre le temps à profit, et je m’empressai de descendre à terre, avec deux autres voyageurs russes, désireux comme moi de parcourir la ville. La première chose qui s’offre aux regards, c’est la belle église de Saint-Jean,
LORIENT
convertie aujourd’hui en mosquée; malgré toute ma tolérance, j’en ressentis une pénible impresssion, car il est deux villes dans le monde qu’il me répugne de voir entre les mains des infidèles : ce sont Rhodes et Jérusalem.
On sait combien j’aime le peuple turc; je lui reconnais plus que qui que ce soit le droit de prendre sa place au soleil, créé par Dieu, à mon avis, pour éclairer et réchauffer également tout le monde. Mais je trouve qu’il serait de bon goût à lui d’abandonner de plein gré à l'Europe chrétienne les villes que je viens de nommer, et je crois que mes lecteurs seront de mon avis.
L’agent russe résidant à Rhodes nous servit de cicérone ; il nous conduisit dans une rue dallée de grandes pierres de taille, et nous montra au-dessus des portes de plusieurs maisons des armes de chevaliers sculptées sur la pierre, parmi lesquelles j’ai retrouvé les écussons de quelques-unes de nos grandes familles.
Nous nous dirigeâmes après cela vers l’ancienne salle d’armes. La porte était close malheureusement, et une sentinelle, le fusil sur l'épaule, en défendait l’entrée. L’agent russe nous apprit que le gouverneur avait été forcé d’interdire l’entrée de ce musée à cause des voyageurs qui ne se
faisaient aucun scrupule d’emporter tout ce qui leur tombait sous la main.
Mais comme je tenais beaucoup «à visiter celte salle, j’envoyai ma carte au gouverneur, et j’écrivis dessus en turc :
« Soyez tranquille, je ne volerai rien, et je me contenterai d’admirer. Donnez donc les clefs, s’il vous plaît. »
L’homme par qui j'avais fait partir ma carte revint bientôt, portant à la main les bienheureuses clefs, et nous fûmes introduits immédiatement; seulement il entra avec nous cinq ou six militaires du poste voisin. Était-ce par curiosité, ou dans le but de nous surveiller? Je l’ignore, mais le fait est qu’ils ne nous quittèrent pas des yeux, ce qui me gêna beaucoup, car, je l’avoue humblement, en voyant ces vieilles armes, ces cottes de mailles, ces casques gigantesques, moi aussi, malgré la promesse faite au gouverneur, je me sentis prise du désir d’emporter quelque souvenir.
Comme nous sortions de la salle, un aide de camp du pacha vint nous prier de sa part d’aller prendre le café chez lui, ce que nous acceptâmes avec le plus grand empressement.
Le gouverneur de Rhodes est un colonel de l’armée turque, haut de stature, d’un air digne et
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martial, et parlant fort correctement l’anglais. — C’est un homme instruit, ce qui est rare en Turquie, et c’est sans doute pour cela qu’on l’a confiné à Rhodes.
Après les compliments d’usage, je lui fis l’aveu que si ses soldats n’avaient pas épié mes mouvements, je n’aurais pas su résister au désir de voler
une des reliques de nos grands chevaliers.
Il se mit à rire et me dit :
« Comment! mes soldats ont été assez mal appris pourvus empêcher de prendre ce qui vous plaisait? Mais, réellement, j'en suis au désespoir. De grâce, dites-moi quel est l'objet qui vous a tentée le plus? »
Je craignis d’être indiscrète, et je désignai un morceau de cotte de mailles.
Dix minutes après un soldat l’apportait, et le pacha me l’offrit très-gracieusement. Je le conserve religieusement, car il a peut-être recouvert la poitrine d’un de nos ancêtres, et, avec l’aide de mon imagination, je me figure qu’il a appartenu à celui qui entre tous m’est le plus sympathique.
Le gouverneur fut aimable et empressé pour nous; il nous fit servir de l’excellent café avec des cigarettes, et me présenta deux ravissantes petites
filles, l’une âgée de six ans, l’autre de neuf. Après cela il me conduisit chez sa femme.
Nos heures étant comptées, nous voulûmes prendre congé de lui, mais il désira nous accompagner pour nous montrer l’ancien palais du grand maître, qui sert à présent de caserne. C’est une belle construction , avec une cour carrée au milieu. Comme c’était l’heure du dîner des soldats, le chef vint offrir au pacha, sur un plateau, du pilaff préparé avec des raisins, du mouton grillé et du pain noir; cela me parut propre et appétissant ; sans façon je demandai à en goûter, et, m’asseyant par terre, je mangeai bravement. Le pacha fut enchanté de me voir faire honneur au dîner de sa troupe, mais les soldats en furent plus charmés encore. Ils se groupèrent autour de moi d’un air joyeux. Mon mouton et mon pilaff mangés, je me levai et leur dis en turc :
« Pek-ïei pilaff (riz très-bon). »
A quoi ils me répondirent par une phrase dont la traduction est :
« Que Dieu et son prophète te récompensent de l’honneur que tu nous as fait. »
Celte caserne est tenue avec soin et propreté ; la lingerie a surtout attiré mon attention.
Le pacha nous mena ensuite dans le quartier des juifs, qui est, ô miracle! d’une parfaite propreté... Mais ne voulant pas abuser plus longtemps de sa complaisance, nous prîmes congé de lui en le remerciant franchement de son aimable hospitalité.
En attendant, un vent très-fort s’était élevé, et, lorsque nous consultâmes nos montres, nous nous aperçûmes qu’il ne nous restait plus qu'un quart d’heure pour rejoindre notre bateau, car il était cinq heures moins le quart, elle commandantnous avait annoncé qu’il lèverait l’ancre à cinq heures précises. Nous allions donc nous rendre à bord lorsqu’un grand monument moyen âge attira notre attention; l’agent russe nous apprit que c’était l’ancien tribunal des chevaliers.
« Il y a là une salle très-belle, nous dit-il, et l’on y voit des bas-reliefs sculptés, très-bien conservés.
— Entrons ! m’écriai-je.
— Oh! c’est impossible, nous dit l’agent, on ne peut entrer sans permission, et le gouverneur vient de nous quitter.
— Bah ! nous nous en passerons. »
Et je m’élançai vers la porte, étant sûre que mes compagnons me suivraient ; mais les deux faction-
naires croisèrent la baïonnette devant nous. Ces messieurs voulurent parlementer, mais rien n’y fit; à tous leurs raisonnements, à l’offre même d’argent, ils répondaient invariablement : « Yole (non). » Ce que voyant, je pris mon air le plus aimable, et, prenant doucement leurs baïonnettes, je les écartai en leur disant :
« Uzéré adamlar yok, lakim qary evet. Ce qui veut dire : Pour les hommes, c’est non, mais pour les femmes, c’est oui. »
Ils se mirent à rire et me laissèrent passer, mais moi seule, sans mon escorte.
Certes, des factionnaires français auraient été moins aimables, et qui sait si, pour suivre leur consigne, ils ne m’auraient pas tout simplement passé la baïonnette au travers du corps?
En sortant du palais de justice, qui a en effet de très-belles sculptures et en parfait état, nous nous rappelâmes que nous avions à voir encore les murs d’enceinte. On nous offrit des ânes, que nous acceptâmes en nous disant :
« Allons, ce bon commandant nous attendra...»
L’agent nous fit observer que le temps devenait bien mauvais, et qu’il se pourrait que le commandant fût forcé de lever l’ancre. . . Mais on lui répondit eu chœur :
« Allons donc!... sans nous il ne partira pas...»
Et nous voilà trottant sur nos petites montures vers ce mur d'enceinte dont nous voulions avoir le cœur net. La course est longue, et il nous fallut une demi-heure pour arriver auprès d’une espèce de petite tourelle surmontée d’une terrasse.
« On doit avoir une vue superbe de là-haut, dis-je, mais l’escalier est bien délabré.
— Je vais l’essayer, » me répond sur-le-champ Nicolaiewitch, un de mes compagnons; et, aussitôt fait que dit, il se lance sur l’escalier. Les pierres roulaient après lui, et des marches entières, mais il arriva jusque sur la terrasse, et là il resta le visage tourné vers la mer, immobile, paraissant fixer un objet qui attirait toute son attention; puis il poussa un cri d’effroi :
« Qu’est-ce, qu’est-ce donc? m’écriai-je la première. Est-ce un spectre de chevalier que vous voyez, un dauphin ou une baleine dansant sur les flots?
— C’est pire que tout cela, nous dit-il d’un air consterné, c’est notre bateau qui s’éloigne à toute vapeur.
— Sans nous!... c’est impossible, invraisemblable!... Un commandant aussi aimable ne peut nous abandonner comme cela. »
Et nous voilà escaladant la tourelle pour nous convaincre par nous-mêmes de la vérité.
Hélas! ce coquin de bateau filait réellement avec une vitesse désespérante. Sa machine lançait d’immenses nuages de fumée. La mer étant devenue très-forte , le Grand-Duc bondissait d’une vague à l’autre.
Pas de doute possible, le traître partait sans nous...; plusieurs milles le séparaient déjà du rivage; bientôt même, comme un point noir, il allait disparaître à l’horizon !
Nous étions là à le considérer bêtement, avec une mine tant soit peu déconcertée, puis tout d’un coup, sortant de notre torpeur, nous nous écriâmes en chœur :
« Mais c’est affreux, c’est épouvantable! Qu’allons-nous devenir sur cette île?... Moi qui suis attendu à Beyrouth ! disait l’un. — Et mes effets! » s’écriait l’autre...
Notre situation me parut si bizarre que je fus prise d’un fou rire. Mes compagnons me regardèrent d’abord de travers, comme pour me dire que j’étais la grande coupable... Ensuite ils se mirent à rire comme moi. L’agent nous expliqua alors qu’on ne pouvait être en sûreté que dans le petit port de Rhodes, mais que les bateaux du
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calibre du nôtre ne pouvaient y mouiller, ce que du reste nous avions pu voir par nous-mêmes, le Grand- due Constantin avait donc dû rester en dehors du petit port. Or, la mer devenant mauvaise, le commandant ne pouvait courir le risque de se briser contre les écueils de la jetée.
« Mais, lui dis-je, il aurait dû au moins nous faire prévenir.
— Il l’aura fait sans aucun doute. Et, tenez, voilà des matelots turcs qui viennent vers nous, je suis sûr que c’est lui qui nous les envoie. »
En effet, deux hommes essoufflés arrivèrent jusqu’à nous, en nous disant qu’ils nous cherchaient depuis plus d’une heure, pour nous engager, de la part du commandant, à revenir au plus vite à bord, car le mauvais temps le forçait de partir immédiatement.
Hélas! l’avertissement nous venait trop tard.
Nous rentrâmes à Rhodes avec un air penaud, mais nôtre position aurait été bien plus désagréable si nous n’avions pas eu la précaution de garder notre argent sur nous.
Pas plutôt en ville, nous vîmes accourir à notre rencontre le commis de l’agence russe, qui me remit une lettre.
Elle était du commanlanl. Il m’expliquait que,
voyant le gros temps arriver, il avait chargé deux matelots d’aller nous prier de venir nous embarquer au plus vite, mais que, ces hommes ne revenant pas, et nous non plus, il était forcé de s'éloigner pour 11e pas exposer son bâtiment à un danger réel.
Il ajoutait encore :
, « Ce qui me décide à ne pas vous attendre plus longtemps, c’est que, fussiez-vous même dans le port à l’heure qu’il est, il vous serait impossible de me rejoindre, car votre petite embarcation se briserait contre les écueils du port et ne pourrait accoster le bateau. — Le sort en est donc jeté, il faut, à mon grand regret, que je vous abandonne. Ce qui me console, c’est que l’île où je vous laisse n’est pas une île déserte ! Je ne puis même débarquer vos effets. Çxcusez-moi, et n’accusez que l’onde perfide de cette contrariété. - Notre agent mettra des places jusqu’à Jaffa à votre disposition.. . Je laisse vos caisses à Alexandrette ; en passant vous les prendrez... »
Plus loin la lettre devenait illisible, on voyait que la traîtresse de mer faisait déjà des siennes. Le commis de l’agent nous dit que le commandant avait jeté cette lettre dans un petit bateau qui avait eu beaucoup de peine à aborder au rivage.
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• Je communiquai cette lettre à mes compagnons d’infortune. Le commandant était évidemment dans son droit et tout le tort était de notre côté, mais il n’en était pas moins vrai que nous étions prisonniers sur l’île de Rhodes pour quinze jours au moins, et privés de nos caisses pour tout ce temps-là.
C’était triste, mais il n’y avait qu’un parti à prendre, celui de nous résigner.
Quel fut notre sort sur cette île enchantée? qui nous a offert l’hospitalité? quelles furent nos excursions9 qu’est-ce que le tombeau de la sainte Saouda? le chasseur Nalli? la vallée enchantée? le plus fidèle des amoureux? le lecteur le saura une autre fois, car le récit de nos aventures pourrait remplir plus de cent pages, et je m’aperçois que je n’ai parlé encore ni du Liban, ni do Beyrouth, ni de Jaffa, ni de la ville sainte, sans compter les Bédouins et les Turkomans!
Et puis, que dirait M. Dentu si je lui annonçais qu’il me faut deux volumes? « Mauvaise affaire pour la vente ! » telle serait sa réponse, et il n'en démordrait pas. Je me décide donc à laisser pour un petit volume à part, intitulé Quinze jours à Rhodes , tout ce que j’ai recueilli de souvenirs pen-
dant ces quinze jours, et je reprends mon récit au moment de mon départ.
Dès qu'on me signala le bateau russe, je m’empressai de me rendre à bord, désirant bien cette fois-ci ne pas le manquer. Vingt-quatre heures après nous étions en vue d’Alexandrette. Cette petite ville, qui n’est en réalité qu’une petite bourgade, un ramassis de mauvaises masures turques bâties sans ordre et sans symétrie, est située dans une petite plaine au bord de la mer; derrière elle s’élèvent des montagnes couvertes de petits arbres rabougris.
Le commandant me conseilla de ne pas aller à terre, car, me dit-il, ce pays est malsain, empesté par des fièvres pernicieuses.
Je ne tins aucun compte de cet avis, et je pris une barque qui me conduisit sur la petite jetée qui forme le port.
Si de loin Alexandrette a un aspect misérable, de près c’est encore pire : on voit dans les rues des amas de saletés, des mares d’eau qui exhalent . une odeur nauséabonde, et qui me firent comprendre pourquoi les malheureux habitants sont décimés par les fièvres.
Certes, il leur serait facile de faire disparaître cette cause d’infection et de mort; mais
3i2 L'ORIENT
l’indolence orientale est si forte qu'ils préfèrent ne pas avoir la peine de nettoyer leurs rues, et subir leur sort tranquillement... Ils disent : « Dieu est grand, il veut que nous mourions! » et ils tremblent la fièvre sans murmurer.
J’aperçus sur le port un sale petit bouge représentant un café. J’aime beaucoup le café arabe, et je voulus en prendre une lasse. La salle était encombrée de pauvres déguenillés, accroupis par terre et fumant gravement leur narguillé. Je n’eus pas le courage de m’installer à côté d’eux, et comme l’établissement ne possédait pas une seule chaise, j’étendis mon plaid sur une table en bois qui était devant le café et je m’y assis en attendant le café qu’on devait me servir. Pendant ce temps je m’amusai à regarder défiler devant moi les habitants du pays, et je fis la remarque, qu’on fait souvent en Orient, que môme les mendiants ont un air digne et grave qui ne manque pas de distinction. Dans leurs haillons en lambeaux, où brillent l’or et l’argent, on les prendrait pour des acteurs jouant avec talent le rôle d’une grandeur déchue.
La misère en Europe est le plus souvent hideuse, en Orient elle est poétique. La pauvreté chez nous est le plus souvent accompagnée de
son cortège lugubre, que tout le monde connaît.
En Orient elle n’est que l’absence de la richesse.
Pendant que j’étais en train de faire ces réflexions, un Arabe s’arrêta devant moi, et me dit
en bon français :
c Avec un peu d’imagination, madame, vous pouvez vous figurer que vous ôtes assise devant un des cafés du boulevard des Italiens! »
Celui qui m’interpellait ainsi était un grand et robuste gaillard dont le costume cependant annonçait une position modeste « Comment ! lui dis-je, tu connais donc Paris?
— Oh oui! me répondit- il, et je voudrais bien y retourner. Un voyageur à qui j’ai servi de guide pendant un an dans le Liban m’y a conduit parce qu’il avait été content de moi. »
Toutes les fois que je rencontre, en Orient, un naturel du pays parlant ma langue, je m’empresse de le faire causer, et comme celui-çi me parut intelligent, je lui offris une tasse de café et le questionnai sur Alexandrette.
a Celte ville, me dit-il, n’a rien de curieux, il n’y a que ces hautes montagnes qui l’encadrent, qui sont très-giboyeuses, et si madame
LORIENT
aime la chasse, elle y trouvera, entre autre gibier, des faisans.
— Comment! lu sais donc que les femmes françaises chassent quelquefois?
— Mais oui, puisque j’ai été en France. Mon maître, le comte X..., m’a emmené une fois de Paris à son château. Là il y avait une grande forêt où l’on faisait de belles chasses. J’y ai vu des dames qui certes se tenaient joliment bien à cheval, et ne manquaient jamais leur coup. Quand elles visaient, crac! le gibier tombait...
— Pourquoi n’es-tu pas resté en France, mon ami, puisque tu l’y trouvais bien?
— Ah! voilà, madame : j’avais laissé ici ma pauvre vieille mère, le cœur me saignait de penser qu’elle était restée toute seule, alors j’ai pris mon courage à deux mains et je suis revenu. La joie qu’elle a éprouvée en me revoyant m’a fait oublier un peu le chagrin que j’ai eu de quitter ce beau pays ! »
Ce garçon me sembla intelligent, je vis qu’il avait de bons sentiments. Comme il me fallait un guide pour visiter le Liban, je pensai que je ne saurais mieux trouver; je lui dis donc : « Tu connais sans doute le Liban?
- Oui certes , madame , car, voyez-vous, j’aime
les voyages; et toutes les fois que je trouve une occasion pour aller visiter un pays nouveau, je la saisis avec empressement.
— Eh bien, veux-tu me servir de guide pour le reste de mon voyage? Je voyage en Orient pour prendre des notes, tu m’indiqueras les endroits et les choses curieuses à voir.
— Oh ! avec le plus grand plaisir ! s’écria le pauvre diable; d’autant plus que je comprends ce que madame veut, faire un livre sur nous et notre pays. »
J’étais ravie de la perspicacité de mon Arabe.
a Eh bien, lui dis-je, commence ton métier en m’enseignant où je dois aller, et si je dois m’arrêter ici. »
Il réfléchit un instant, et puis me répondit :
« Non, il vaut mieux aller jusqu’à Latakiè. - Là nous visiterons les Ensériés , qui habitent la province située entre Abdalla et Latakiè , et puisque madame cherche les choses drôles et curieuses, eh bien, elle en trouvera par là...; mais par exemple il faudra les habiller...
— Comment, les habiller?... Qu’entends-tu par là?...
— Ah ! je ne vous dis que ça, madame comprendra que j’avais raison quand elle verra les