‹ L'Orient et ses peupladesChapitre 17 sur 20 · I/O R I EN T · texte numérisé non relu

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mœurs, cl surtout la religion de ces gens-là. »

Décidément cet Arabe à demi parisien a du bon, me dis-je en moi-même; c’est ma bonne chance qui me l’a fait rencontrer, profitons-en.

« Allons, mon ami, ne perdons pas de temps, le bateau repart dans une heure, seras-tu prêt pour t’embarquer avec moi ?

— C’est plus de temps qu’il ne m’en faut, mes bagages ne sont pas lourds, ma maison est là, tout à côté, cela sera bien vite fait. Mais il faut avant tout que je montre à madame les papiers que m’a donnés le comte X..., pour lui prouver que je suis un bon et honnête garçon.

— C’est inutile, lui dis-je, je te crois sur parole.

— Ah mais non, me répondit-il, je tiens à vous les montrer, et puis à vous faire donner des renseignements sur mon compte par l’agent de la compagnie. »

Pour lui faire plaisir, et du reste n’ayant rien de mieux à faire, je le suivis à ce qu’il appelait pompeusement sa maison.

C’était une petite hutte en terre, de trois mètres carrés. Dans un coin je vis un petit tapis roulé : c’était son lit; un coffre en bois blanc peint en rouge servait d’armoire à linge. Un peu de braise

à demi éteinte remplaçait la cheminée, et à côté de ce feu imperceptible se trouvait accroupie une vieille femme maigre, osseuse, avec des mains crochues, et une espèce de voile noir sur la figure, qui surveillait une cafetière où bouillait du café.

Je crus entrer dans l’antre d’une sorcière essayant d’évoquer les morts ou de deviner les secrets de la Providence.

La vieille se leva à mon approche ; elle baisa le pan de ma robe et, attirant vers moi le tapis, me fit signe de m’asseoir.

Son fils ouvrit le coffre, en sortit une grande enveloppe pliée religieusement dans un linge, et me la tendit. — C’était, en effet, un certificat du comte ’**, très en règle. Mon noble compatriote assurait que Aly l’avait servi pendant dix-huit mois avec une rare intelligence et une probité sans égale. Aly me regardait lire ce papier avec un air joyeux, il semblait me dire : « Vous le voyez, j’avais raison. »

« Eh bien, Aly, lui dis-je, puisque tu t’appelles ainsi, le certificat est, en effet, excellent, et plus que jamais je t’emmène avec moi. Mais il reste entre nous une question à régler : Quelles sont tes conditions?

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Aly me dit: «Ne vous occupez de rien, montrezmoi vos bagages et laissez-moi traiter avec les bateliers. » — C’est ce que je fis, et je vis avec plaisir que maîire Àly prenait mes intérêts, car il débattit très bien le prix avec eux, et quand une fois payés ils me demandèrent encore un backchich , Aly leur donna quelques robustes coups de poing en guise de bonne main.

La ville de Latakiè n’offre rien de curieux à voir : les beaux vignobles qui étaient jhdis la richesse de ce pays sont remplacés aujourd'hui par des plantations de tabac; le djébèli de Latakiè est connu du monde entier.

En fait d’antiquités, cependant, il existe encore, îi l’angle sud-est de la ville, un reste d’arc de triomphe sur lequel on voit un trophée assez bien conservé, composé de casques, de javelots et de boucliers , le tout d’un travail et d’une finesse extraordinaires. — Beaucoup de colonnes sont encore debout ; seulement, avec ce goût artistique qui caractérise les sectateurs de Mahomet , les musulmans ont eu l’idée ingénieuse de remplir de maçonnerie les intervalles laissés entre les colonnes, et ils y ont fait des espèces de niches !

En fait d’hôtels pour les voyageurs, il n’en existe pas à Latakiè. Aly me conduisit chez l’aglia,

beau vieillard à barbe blanche, qui me conlia à sa femme, chez laquelle je devais loger. Pour lit, la bonne femme m’offrit ce qu’elle avait de mieux, un tapis par terre, mais dans une chambre qui avait, il est vrai, l’immense avantage de donner sur la mer.

Ce lit me parut un peu dur, et je fus sur pied de grand matin. Je fis demander Aly. « J’espère, lui dis-je, que nous n’allons pas rester longtemps ici. Hier tu m’as montré Latakiè et ses curiosités : où irons-nous aujourd’hui ? »

Mon Arabe était réellement un garçon inappréciable, car il m’annonça qu'il avait commandé trois chevaux avec un guide, et que dans une heure nous pourrions partir.

J’étais curieuse de savoir où il voulait me mener.

« Nous allons, me dit-il, suivre une vallée qui nous conduira à Behlouliyeh et jusqu’au bord du Nahr-el-Kèbir (grand ruisseau) ; puis de là nous continuerons jusqu a Alep. »

Le nom d’Alep me fit faire la grimace ; je songeai au fameux bouton d’Alep et lui dis : a Saistu, mon ami, que j’aimerais mieux aller ailleurs qu’à Alep.

— Et pourquoi cela, madame ?

— Pour mille raisons, dont la principale est le bouton d’Alep.

— Oh ! que madame ne se préoccupe pas de ce bouton ; il n’est pas dangereux, et, du reste, on peut s’en préserver.

— Comment cela? J’ai entendu dire, au contraire, que personne n’échappait à ce mal.

— C’est que tous les habitants d’Alep, ainsi que les voyageurs qui y vont, ont l’imprudence de boire de l’eau du pays, et c’est l’eau qui donne ce bouton. — Mais nous, nous ferons une provision d’eau à Nahr-el-Kébir, et nous ne boirons pas de celle d’Alep : c’est bien simple. »

Tout cela me paraissait moins simple qu’à Aly, mais comme je l’avais choisi pour guide et que de quinze jours aucun bateau ne devait plus toucher à Latakiè, autant valait passer mon temps en excursions que de rester à m’ennuyer et à coucher sur un mauvais lit.

« Va pour Alep, dis-je à Aly ; seulement, pense bien à emporter tout ce qu’il faut pour ce voyage. Voici l’argent pour acheter les provisions. »

Aly me demanda, d’un air très-naturel, combien j’avais d'argent, quels bijoux je voulais prendre avec moi. Cette question me parut singulière ; pourtant je lui tendis ma bourse, mon portefeuille

et le petit sac où j’avais placé les quelques bijoux que je possédais.

Il compta le tout avec soin, puis il me dit, toujours d’un air très-naturel :

« Il faut que madame me conlie tout cela, car autrement je n’en réponds pas. »

Connaissant déjà le caractère arabe par mes longs voyages en Égypte, j’eus confiance et me laissai dévaliser par mon domestique, ne gardant pas une seule piastre sur moi.

Il prit toute ma petite fortune, la plaça avec soin dans une ceinture qu’il portait autour du corps, tailla un petit roseau, sortit un encrier avec un chiffon de papier de sa ceinture et se mit à écrire quelque chose. Au bout de quelques minutes il me tendit le papier.

« Qu’est-ce que ce grimoire? lui dis-je.

— C’est un écrit par lequel je reconnais que vous vous ôtes confiée à moi pour faire une excursion, que vous m’avez remis une somme de.... et tels et tels bijoux. — Vous allez donner cela à votre agent français, qui gardera ce papier; et s’il vous arrivait malheur, si je vous volais ou vous laissais voler, la police me ferait rechercher et pendre.

— C’est inutile, A 1 y , je le crois sur parole.

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— Madame est bien bonne, et je l’en remercie, mais c’est égal, il faut être en règle. Je crois être, en effet, le guide le plus honnête de la Syrie et de la Palestine; bien sûr, et je le jure sur le Prophète, je me ferais plutôt tuer dix fois que de laisser tomber un cheveu de la tête des gens qui se confient à moi, et il faudrait que je fusse mort pour qu’on pût m’enlever l’argent qu’ils m’ont confié.

— Néanmoins, la police elle-même m’en voudrait si je ne faisais pas déposer ce papier chez l’agent du voyageur que je conduis, car cette police me rend responsable de tout ce qui peut vous arriver.

— Si l’on vous tuait, je serais pendu pour n’avoir pas su vous défendre ; si vous êtes blessée, j’aurai cinq cents coups de bâton, et enfin, si je vous volais, la police vous rendrait la valeur, se réservant d’agir contre moi. Je prie donc madame de porter ce papier à son agent, de le faire traduire devant elle et de le signer après. »

Je me rendis au désir d’Aly. Mon agent me confirma la vérité de tout ce qu’il venait de me dire et m’assura le connaître parfaitement. Souvent déjà il avait accompagné des voyageurs, et tous s’étaient loués de sa probité et de son intelligence.

Je quittai Latakiè rassurée sur le bon choix

du guide que j’avais pris, et bien décidée à suivre ses conseils en tout.

Aly avait installé mes malles sur un cheval, l’autre devait être monté tantôt par lui et tantôt parle conducteur. Enfin, le troisième, un charmant petit pur sang arabe, à la robe noire et luisante, ayant les quatre pieds blancs et les deux oreilles blanches, un cheval non-seulement joli mais doux et aux pieds sûrs, m’était tombé en partage. Nous nous engageâmes dans une vallée au milieu de laquelle coule la petite rivière de Nahr-eî-Kébir. Figurez-vous un ruisseau large, peu profond, dont l’eau est légèrement bleue, qui coule entouré de fheurs, de figuiers sauvages et de plantes agrestes ; une vallée verte et riante, où les pins, les mûriers blancs et les platanes se trouvent à profusion ; — avec cela un ciel magnifique, un soleil brillant, une atmosphère d’une limpidité étonnante, figurez-vous tout cela, et vous comprendrez ma joie et ma satisfaction d’avoir suivi les conseils d’Aly, et surtout d’avoir abandonné le sale pavé de Constantinople.

Au bout de quatre heures de marche nous sortions de la vallée, prenant à gauche dans la direction d'un petit village. Aly m’expliqua que c’était le premier village appartenant à la tribu des En-

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sériés. Tout en cheminant au petit pas üe nos montures, je me mis à causer avec mon guide et le questionnai à ce sujet. Voici ce qu’il me dit, et je pus me convaincre plus tard qu’il m’avait exactement informée :

« Les Ensèriès habitent toute cette contrée montagneuse que nous voyons devant nous ; ils sont à peu près cent mille. On les appelle ensèriès ou Nasariens. Ils sont sujets de la Sublime Porte. D’un caractère doux et inoffensif, ils payent trèsrégulièrement leurs impôts, ce qui n’empêche pas que tant en Syrie qu’à Constantinople ils sont peu aimés ; les Turcs ont surtout un profond mépris pour eux. Mais comme ils ne donnent aucun ennui au gouvernement, on les laisse tranquilles.

— Selon toi, demandai-je à Àly, en quoi ces Ensériès, doux, inoffensifs, soumis et bons sujets du sultan méritent -ils ce mépris dont on les gratifie?

— C’est à cause de leur religion, madame.

— Ils ne sont donc pas musulmans?

— Non. Du reste, tous ne professent pas le môme culte, et la plus grande partie pratique une religion qui n’en est pas une. C’est parmi ceux-là surtout que madame fera des études curieuses.

— Ah vraiment! Mais quel est le moyen, à ton

avis, d’arriver à obtenir des renseignements exacts sur ces gens-là?

— Le meilleur moyen, le seul même qui soit praticable, c’est de visiter leur pays. Seulement, comme nous n’y trouverons pas d’hôtels, nous demanderons l’hospitalité aux cheiks, qui sont des hommes instruits, et qui nous mettront au courant de tout. Les Ensériès sont bons et hospitaliers, ils nous recevront bien ; quant à les faire causer, cela vous regarde, madame, car je vous avouerai que ceux surtout qu’on nomme les Nasariens aiment peu à confier aux étrangers les secrets de leur religion. »

Je suivis de point en point le conseil de mon guide, et je parcourus toute la contrée montagneuse qu’habitent les Ensériès , logeant chez les cheiks, et toujours parfaitement accueillie par les habitants.

Ces gens-là rappellent, par leurs mœurs et leur façon de recevoir l’étranger qui frappe à leur porte, les patriarches dont nous parle la Bible. Dès que vous avez mis le pied dans leur demeure, ils vous disent avec cordialité : « Ma maison vous appartient, ainsi que tout ce qu’elle renferme. » Et ce n’est pas une simple formule de politesse ; on voit la joie qu'ils éprouvent à vous être

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agréables, et cela vous met à votre aise sur-lechamp.

Chaque tribu, chaque village, chaque bourgade a son cheik; il est nommé à l’unanimité, et le choix se porte d’ordinaire sur le plus vieux et le plus honorable. Le cheik remplit les fonctions de juge de paix et d’arbitre dans tous les différends; ses jugements sont acceptés avec la plus grande soumission, et on lui témoigne la plus respectueuse déférence. Un étranger qui arrive dans le pays doit toujours commencer par présenter ses salutations au cheik, et ce dernier se fait un plaisir de le loger et de lui être utile et agréable.

C’est ainsi que je parvins à captiver la confiance de plusieurs de ces cheiks, et c’est grâce à cela que je suis arrivée à obtenir des renseignements très-exacts sur la religion des Ensériès et leurs moeurs. Sous le rapport de la religion, on peut les diviser en trois catégories :

La première est formée des sectateurs de Nassi\ le Calvin de la religion musulmane. Nassr était une espèce de fou, assurent les uns, un aventurier et un ambitieux, affirment les autres.

Ses adeptes disent que ce fut un saint inspiré. Cet homme vivait au IXe siècle ; il appartenait à la

tribu des Nasariens. D’un esprit contemplatif, d’un caractère sauvage, il vivait retiré dans une espèce de masure bâtie dans la vallée, au bord du Nnhrel-Kébir, se contentant des produits d’un troupeau de buffles, de moutons et de chameaux, qu'il conduisait lui-même dans les pâturages et qu’il soignait de ses propres mains. Il avait parmi les siens la réputation d’un homme de bien et d’un homme aimé de Dieu ; il était bon et serviable, et souvent on le voyait, la face tournée vers le levant, prier Dieu des heures entières. Un jour il disparut, sans qu’on pût retrouver ses traces. On se perdait en conjectures sur cette mystérieuse disparition, lorsque, quinze jours après, il reparut soudain, le visage illuminé, la parole inspirée. On le questionna. Alors il rassembla autour de lui le plus de monde qu’il put, et se mit â raconter que, se trouvant un jour en prière, il se sentit enlevé vers le ciel par une force surnaturelle, et que là, ébloui par une lueur extraordinaire, il n’avait pu voir le paradis, mais qu’au milieu d’une nuée blanchâtre il avait entrevu Dieu, et Mahomet couché à ses pieds. Alors Mahomet, l’apercevant , lui avait dit : « Prends bien note des paroles que je vais prononcer, et lorsque tu seras redescendu sur la terre, tu les répéteras à tes coreligionnaires.

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Rappelle-toi seulement que si lu ne réussis pas à convaincre sept mille hommes, au moment de ta mort les portes du paradis te seront fermées par mon ordre. »

Alors le Prophète lui indiqua plusieurs passages du Coran qui avaient été mal interprétés et dénaturés par ses sectateurs. Nassr jurait qu’il était resté au ciel pendant tout le temps de sa disparition, et qu’il n’avait fait qu’écrire sous la dictée du Prophète les points qu’il fallait changer dans le Coran. Il raconta cette fable d’une voix inspirée, accompagnant son récit d’une foule de détails imagés et colorés, sur les merveilles du ciel, et finit par montrer les pages, qu’il avait écrites dans le séjour des élus.

Ses auditeurs l’écoutèrent d’une oreille attentive. Quelques uns se dirent: « C’est un fou ou un ambitieux, » et ils s’éloignèrent de lui ; le plus grand nombre fut convaincu : «■ Nassr a été toujours un saint homme aimé de Dieu , se disaient ces braves gens : qu’y a-t-il d’élonnant que Dieu l’ait choisi pour son prophète? » Et ils adoptèrent les changements.

Du reste, ce qui est merveilleux séduit toujours les Arabes, qui ont l’imagination ardente et portée au surnaturel ; la fable débitée par Nassr d’un air

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inspiré el avec une gravité parfaite trouva donc créance parmi beaucoup de ses compatriotes. Nassr a dû entrer au ciel après sa mort, car il eut certainement dix ou douze mille adeptes. Aujourd’hui, si le nombre n’en est pas accru, c’est parla simple raison que les musulmans, tolérants de leur nature, et persuadés que tout honnête homme, quelle que soit sa religion, peut aller au ciel, n’ont pas jugé à propos de persécuter Nassr et ses sectateurs.

La seconde catégorie se compose de ceux qui croient à l’existence d’un Dieu, principe moteur et créateur de toutes choses, qui est immortel par luimême, et a donné aussi aux hommes une âme immortelle. Cette âme doit un jour aller dans un autre monde, rejoindre Dieu au ciel, mais il faut auparavant qu’elle reste mille ans sur la terre, passant d’un corps dans un autre, sans distinguer l’homme de la bête.

Selon eux , tous les animaux de la création , depuis le ver de terre et le serpent jusqu’au chameau et à l’éléphant, appartiennent à la môme famille que nous; l’âme est condamnée à prendre diverses enveloppes terrestres et à subir maintes transformations pour expier ses fautes. Rien n’est amusant comme les raisonnements que font les

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Ensèriès qui sont partisans de cette espèce de métempsycose.

Un vieux cheik, très-instruit du reste, parlant le turc et pas trop mal le français, me fit sur cette théorie, qu’il approuvait du reste, des récits charmants.

Nous étions assis sur des tapis devant sa porte, ses enfants jouaient autour de nous, sa femme les surveillait; je voyais passer devant moi des chevaux et des chameaux que leurs propriétaires conduisaient à une citerne voisine pour les abreuver. Mais j’écoutais le cheik attentivement afin de lui inspirer confiance.

Je traduis notre conversation mot à mot.

« Vous savez, madame, comment Dieu a créé les premiers hommes?

— Oui, je le sais, d’après ce que nous enseigne notre catéchisme.

— Si vous ne savez que ça, vous ne savez rien.

— C’est possible, mais je ne demande qu’à m’instruire, parléz.

— Dieu, qui a existé de tout temps, avait peuplé son monde, son ciel, si vous aimez mieux, de créatures destinées à le servir. Ces créatures, qu’on appelle des anges ordinairement, n’en étaient pas, puisqu’elles n’avaient pas de corps. Elles se révol-

tèrent un jour contre leur maître, contre Dieu. Celui-ci, moins pour se venger (car son cœur est miséricordieux) que pour les rendre dignes de son pardon, créa la terre, ou plutôt l’univers entier tel que nous le connaissons. Puis il logea dans un corps organique lYime de tous les mauvais anges, et c’est ainsi que fut créé le genre humain. L’univers fut livré à l’homme et à la femme. Dieu leur dit : « Vous avez le choix entre le bien et le « mal; allez, vivez comme vous l’entendrez, mais « l’heure viendra où je romprai la prison de votre « âme; alors ceux qui par leur conduite ici-bas au- « ront mérité mon pardon reviendront vers moi ; « ceux, au contraire, qui auront encouru ma disgrâce « seront forcés de subir de nouvelles incarnations. » Les anges, devenus hommes, se laissèrent aller aux penchants de leur nature. Il y en eut de bons qui, à l’heure fixée par Dieu, retournèrent au ciel; d’autres, Di bons ni mauvais, subirent de nouvelles incarnations; d’autres enfin, pervers endurcis et d’une méchanceté incorrigible, furent changés en serpents, en reptiles, en bœufs, en moutons, en chiens, etc., etc. »

Sur ces incarnations successives, le bon cheik me raconta mille légendes très- amusantes.

«Un homme, me dit-il, qui s’était montré

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traître ei perfide, ennemi de ses semblables, entra après sa mort dans la peau d’un serpent. — Un autre, qui abusait de sa force et battait ceux qu’il savait être plus faibles, fut changé en taureau. — Un autre enfin, qui trouvait un grand plaisir à calomnier ses semblables et à en médire, et cela avec d’autant plus de malice que sa figure douce et candide ne laissait pas soupçonner la noirceur de son âme, fut le plus attrapé de tous : le Créateur suprême lui dit: « Je vais le donner un corps « repoussant et hideux; de ta bouche difforme « sortira toujours une bave malsaine, et on ne « pourra plus se tromper sur ton compte !» — Et il en fit un crapaud... »

C’est ainsi, toujours suivant le cheik, que l’univers fut peuplé de créatures de toutes sortes, mais ayant toujours une âme de la même essence que la nôtre. Ces âmes se promènent mille ans sur la terre, à l’exception de celles qui atteignent avant le temps le degré de perfection que Dieu leur demande.

« Alors, dis-je au cheik, c’est parce que vous croyez que tous les animaux sont nos égaux et possèdent comme nous une âme immortelle, que vous ne tuez jamais aucune bête et que vous ne mangez jamais de leur chair ?

— Précisément, madame; car tuer un de ses semblables est un acte d’impiété impardonnable. »

Toute la tribu, qui appartient à cette religion, observe la même règle. — Un animal y est respecté à l’égal de l’homme, et ces braves gens ne vivent que de légumes, d’herbages et de fruits. — Ne croyez pas qu’ils s’en portent plus mal pour cela; non, ils sont très-robustes, atteignent un âge avancé, et ne connaissent aucun de ces maux auxquels nous sommes si sujets.

Un chameau passait à cet instant devant nous, chargé de lourds paquets et portant en plus cinq personnes sur son dos.

« Tenez, me dit le cheik, voyez celte pauvre bête ainsi chargée, eh bien, elle doit avoir une âme mauvaise, flère, hautaine et lente à rendre service, sans cela serait-elle soumise à un aussi triste sort?

— Et vous croyez, 1 i dis-je, qu’après cette dure expiation elle ira au ciel?

— Non, elle subira encore une quantité d’autres incarnations.

— Mais, savez-vous que rester mille ans sur la terre est un peu long ?

— Cela dépend. Tenez, madame, me dit le cheik d’un air mystérieux et se rapprochant de

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moi, la meilleure preuve que nous sommes dans le vrai et que notre croyance est la seule logique, c’est que je me souviens très-bien de plusieurs de mes incarnations antérieures. Je ne vous raconterai que l’une d’elles, car elle vous intéresse.

— Elle m’intéresse, moi? m’écriai-je tout intri guée, et je fus tout oreilles.

— Quand vous vous êtes présentée ici, dans mon village, et que vous m’avez fait demander par votre guide, une voix secrète m’a dit: « C’est une ancienne connaissance à vous qui arrive! » Je suis venu vous voir tout ému, vous avez dû vous en apercevoir. Je vous regardais attentivement; je cherchais à rappeler mes souvenirs, et je vous jure que je vous ai reconnue.

— Ah bah ! ce n’est pas possible ! nous nous serions donc connus dans de précédentes incarnations?

— Précisément, madame, me répondit le cheik d’un air grave et convaincu.

— Contez-moi donc cela, m’écriai-je, je suis très-curieuse de savoir ce que j’étais avant d’être ce que je suis. »

Il se recueillit un instant et commença à parler d’une voix lente et persuasive :

« Essayez, vous aussi, de rappeler vos souve-

nirs , et vous verrez que les miens sont exacts.

« Tamerlan n’était rien encore qu’un aventurier ; vous étiez la fille d’un riche Scythe, et vous vous appeliez Nalita. - Tamerlan vous vit et vous demanda en mariage. — Votre père le reçut fort mal, lui disant que sa fille n’était pas destinée à devenir la femme d’un vilain boiteux et borgne comme lui. Alors il dit à votre père : «J’aime « Nalita, et s’il faut être roi pour l’avoir pour « épouse, eh bien, je me ferai roi ! «Votre père se mit à rire et répondit : « Je te promets que si tu « reviens chez moi le front ceint d’une couronne, « je t’accorderai la main de ma fille ! » Six mois après Tamerlan fut acclamé empereur des Scythes et vous l’épousiez... Vous en souvenez-vous?

— Hélas! non, répondis-je, mais je suis trèsflattée d’avoir su, dans ma vie antérieure, inspirer une passion aussi violente au fier Tamerlan, que j’ai toujours beaucoup admiré.

— Moi, reprit le cheik, j’étais Persan de naissance, et adonné à l’art de la peinture. Je fus le seul à ne pas applaudir à votre union, car je vous aimais aussi. Je m’éloignai de vous l’âme ulcérée et gardant rancune à mon heureux rival. — L’an d’après, mes compatriotes prirent les armes contre les Scythes et leur souverain. — Je me joignis à

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eux, mais, hélas! nous fûmes vaincus et beaucoup des nôtres furent faits prisonniers. J’étais du nombre. — Déjà une vingtaine d’entre nous avaient été passés au fil de l’épée par l’ordre de Tamerlan et en sa présence , j’allais subir le même sort, lorsque tout à coup je vis sortir de la tente du souverain une femme voilée. C’était vous, madame, mon cœur vous avait devinée. Cette femme dit à Tamerlan, en se penchant vers lui affectueuse : « Mon doux seigneur et maître, ac- « cordez-moi une grâce. Vous ignorez peut-être « que, lorsque vos occupations vous retiennent « loin de moi, mon cœur est en deuil de ne pas « voir votre chère image. L’homme que vous allez « faire tuer a le talent de fixer sur la toile la « figure des gens avec une ressemblance parfaite. « Ordonnez-lui de faire votre portrait, et vous le « tuerez après si tel est votre bon plaisir. » Tamerlan, touché de cette proposition qui lui prouvait votre affection pour lui, vous répondit qu’il n’avait rien à vous refuser, et me demanda si réellement j’étais capable de faire ce que vous disiez. J’acceptai l’épreuve avec empressement en vous bénissant au fond de mon cœur, car je comprenais que vous aviez voulu sauver d’une mort certaine l’ancien ami de votre père. Dès le lendemain mon

illustre modèle vint poser pour son portrait. Sachant que le plus sûr moyen de plaire aux hommes est de les flatter et de sembler ne pas voir leurs défectuosités morales et physiques, je m’arrangeai en conséquence. Tamerlan était boiteux du côté droit et borgne du côté gauche; je le peignis dans l’altitude d’un homme prêt à décocher une flèche, ayant la jambe droite courbée et l’œil gauche fermé pour bien viser. Tamerlan fut enchanté du portrait et de la flatterie pleine de courtoisie. Il m’accorda la vie et me renvoya en Perse chargé de riches présents. — Voilà, madame, comment je vous ai dû la vie, et, quoiqu’il y ait fort longtemps que tout cela s’est passé, je m’en souviens encore.

— Je crois bien, lui dis-je en riant, qu’il y a fort longtemps, car, sauf erreur, Tamerlan vivait sous le règne du sultan Bajazet, qu’il mit en cage, l’an 1401, et si depuis quatre siècles nous sommes sur la terre, nous pouvons nous vanter de n’être pas jeunes tous les deux. »

Je compris, après ce récit, pourquoi le cheik avait montré tant de zèle et de dévouement à me servir. Comme je lui avais sauvé la vie, il me devait bien une cordiale hospitalité î Vous avouerai-je ce qui m’arriva? 11 est tellement vrai qu’à force de vivre avec les fous on

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devient fou soi-même, que je commençais à croire réellement que j’avais été cette Nalita , et il me semblait que je me souvenais même, vaguement, de la vie que j’avais menée sous la tente du fameux souverain des Scythes. — Je le voyais passant d’un air fier en face du pauvre peintre, qui souriait en lui-même de l’idée ingénieuse qu’il avait eue en dissimulant les deux infirmités de son modèle.

Certes, ces Ensèriès ont une façon très-originale de comprendre et d’expliquer la métempsycose ; ils sont fous, mais leur folie est amusante , et tandis que le cheik me contait toutes ses différentes incarnations, je ne pouvais m’empêcher de penser que ces braves gens pouvaient bien être dans le vrai. Car enfin, me disais-je, le bon Dieu doit être souvent embarrassé des âmes qui lui arrivent!

Mm* ***? par exempie t passe sa vie à faire des méchancetés; elle ne peut parler sans lancer une horrible calomnie sur tous ceux qu’elle connaît ou qu’elle ne connaît pas; faire du mal semble être le seul but de sa vie.

Eh bien , en l’incarnant après sa mort dans le corps d’une vipère, Dieu lui donnera la seule forme qui lui convienne : elle pourra mordre à son aise, bondir, pour mordre encore, et elle aura

la joie de voir que ses victimes ne pourront jamais s’échapper de ses morsures envenimées!

M. X... s’amuse bêtement à répéter tout ce qu’il entend : où serait-il mieux placé que sur le perchoir d’une cage?...

Un autre, que je ne puis nommer, serait charmant en paon : il déploierait son plumage avec satisfaction et ne cesserait de dire : « Voyez comme je suis beau!... »

Z..., qui passe sa vie à troubler les ménages, porterait les cornes d’un bœuf en guise de punition.

Quel beau troupeau d’oies on ferait de bon nombre de sceptiques!

Les parasites et les sangsues seraient changés en fourmis.

Les infidèles passeraient dans le corps des chiens et seraient forcés à cette fidélité qui est dans leur nature même.

Les envieux deviendraient des chevaux de luxe, obligés de trainer partout, et malgré eux, les grands et les riches de la terre!

Mme X... ne ressemble-t-elle pas à une jolie petite chatte blanche, même avant de s’incarner en elle?

Non, les Enscriès ne sont pas tout à fait fous,

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et il y a au fond de leurs doctrines un enseignement qui n’est pas à dédaigner.

Quant à la troisième catégorie, elle se compose de ceux qui, au dire d’Àly, pratiquent une religion qui n’en est pas une, et je me range de son avis. Ces sectaires, qui sont les plus nombreux et les plus riches, ont, en effet, un culte et des mœurs bizarres. — Pour arriver à surprendre les secrets de leur culte, dont ils font un mystère, il m’a fallu déployer beaucoup de patience et encore plus de diplomatie ; mais sans Aly j’aurais peut-être échoué. Ce garçon, aussi brave qu’intelligent, joua une petite comédie qui aurait pu lui coûter la vie. — 11 se fit Ensériè , ou plutôt simula le désir d’embrasser leur religion. De mon côté, j’offris à leur grand cheik un superbe pistolet, et j’accompagnai ce cadeau d’un mensonge qui me réussit à merveille :

« Je veux, lui dis-je, écrire sur votre religion ; je veux prouver aux Européens qu’elle est la seule bonne et la seule logique. Mais comme je ne la connais qu’imparfaitement, ne pourriez-vous pas m’initier à vos mystères? Je ne puis vous faire des adeptes si je ne suis pas moi-même renseignée. » Malgré cela j’ai eu bien du mal avant de pouvoir me rendre compte de quelque chose ; et lorsque je compris, je fus tellement saisie d’épouvante que

je regrettai presque d’en avoir trop appris sur ce sujet.

Cette religion ou plutôt cette absence de religion est un mélange de croyances et de pratiques païennes qu’on est vraiment étonné de retrouver au siècle où nous vivons.

Vous expliquer cela, chers lecteurs, est presque impossible. — Rien que de vous en parler est déjà bien difficile !

Essayons pourtant :

« Les Ensériès de cette catégorie ne sont ni musulmans, ni protestants, ni catholiques, ni juifs; on pourrait les appeler athées, car ils ne croient ni à Dieu ni au diable, mais c’est encore leur faire trop d’honneur. Ils sont tout simplement idolâtres, ils adorent une déesse, l’entourent de respect et la servent avec ardeur.

v Leur déesse n’est pas en marbre ou en métal précieux : c’est une femme de leur choix qu’ils élèvent à celte dignité de la manière suivante. Tous les trois ans, on réunit dans le grand temple (car ils ont des temples) les filles les plus belles, les plus chastes, celles qui pourraient poser pour la Vénus de Milo ou une autre Vénus quelconque, et là elles se montrent aux sectateurs de leur culte dépouillées des vains atours dont l’aft

et la pudeur se servent ordinairement. La plus belle sera proclamée déesse à l’unanimité des suffrages de ces députés, et reste déesse pendant trois ans. Elle peut être réélue si elle a conservé sa beauté...; mais si elle la perd avant ce délai ou si elle faillit aux lois qui lui sont imposées, elle est déchue de sa divinité. »

Jusque-là il est facile de s’expliquer. Mais quant à vous apprendre les mystères de ce culte, le rôle que joue la déesse et de quelle façon on lui rend hommage, j’y renonce. Ceux qui seront curieux de connaître ces détails, qui rappellent les rites de Cérès, n’ont qu’à prendre à Marseille le bateau à vapeur pour Lalakièh, s’enfoncer dans la vallée du Nahr-el-Kèbir et pénétrer jusque chez les Ensériès idolâtres, et ils verront, ils sauront, s’ils sont adroits et patients.

Je me bornerai à citer dans Hérodote le passage suivant :

« On voit à Sais des sépultures dont je ne puis sans impiété dire les noms. Elles sont dans l’enclos de Minerve, derrière le temple, et louchent au mur extérieur. L’enclos renferme aussi des obélisques de pierre, et tout auprès est un lac rond, entouré d’une bordure de pierre; il est grand, à ce

qu’il me semble, comme ce qu’on appelle le lac circulaire.

« Sur ce lac, pendant la nuit, les Égyptiens font les représentations mimiques de faits réels auxquels ils donnent le nom de Mystères. Quoique je les connaisse, et de plus tout ce qui s’y rattache, que cela repose en un silence religieux, ainsi que les rites de Cérès appelés Thesmophories par les Grecs. Je ne dirai que ce que l’on peut dire en toute sainteté. Les filles de Danaüs sont celles qui ont apporté d’Égypte ces rites et les ont enseignés aux femmes des Pélages. »

Eh bien, probablement une de ces filles de Danaüs aura abordé sur la côte des Ensèriès , et là elle aura enseigné aussi aux femmes de cette contrée les scènes mimiques de l’ancien lac de l’enclos de Minerve. Celles-ci, trouvant ces fêtes de leur goût, auront persuadé aux hommes que cette religion était la seule bonne et logique, et une fois élevées au rang de déesses, elles surent conserver la tradition.

Les hommes ont accepté le culte, car on croit toujours facilement à ce qui plaît; seulement ils ont bâti des temples pour remplacer le lac, ce qui est moins étonnant.

Je ne trouve que cette explication qui puisse

jeter quelque lumière sur l’origine et la durée d’un culte qui est, sans contredit, le dernier mot de l’aberration humaine.

Tous les missionnaires, voire même les anglicans connus par leur persévérance, ont vainement essayé de ramener ces malheureux à un sentiment plus élevé de la Divinité. Ils ont tâché de leur prouver que la femme pouvait être jolie, aimable, charmante, et même fort respectable, puisqu’elle joue ua aussi grand rôle dans la reproduction de l’espèce humaine; mais qu’enfin, elle n’était qu’une simple mortelle ne pouvant prétendre à la divinité ; — qu’il est un autre Dieu qu’il faut adorer, parce qu’il est le créateur de toutes choses. Tous y ont perdu leur latin! — Les Ensériès leur font bon accueil, ils les laissent parler, mais les écoutent en riant, et finissent toujours par leur dire : « Quoi qu’il en soit, c’est nous qui sommes dans le vrai et vous dans le faux. »

Les musulmans civilisés n’aiment pas qu’on leur parle de cette peuplade barbare : ils semblent honteux d’avoir pour compatriotes des gens arriérés de trois mille ans. D’un autre côté, comme ils considèrent eux-mêmes la femme comme un être qui leur est inférieur, ils sont indignés de voir que les Ensériès en font une divinité.

Le fait est que cette province est pour les femmes un petit paradis terrestre. Les petites filles sont entourées de soins comme des déesses en herbe. Les jeunes filles belles et ayant l’âge sont adorées, mais peu platoniquement; les vieilles et les laides sont encore honorées, grâce au souvenir de leur divinité passée.

Bref, la barbarie des Ensèrics pourrait bien, sauf les réserves nécessaires, avoir quelques avantages sur notre civilisation. Je laisse à mes lecteurs le soin d’en juger à leur aise.

Mes études sur ces peuplades terminées, Aly me conseilla d’aller à Alep. Mais comme nous avions fait tant soit peu l’école buissonnière, nous nous trouvions à peu de distance d’Antioche, et j’exprimai le désir de voir cette ville.

« Ça se trouve à merveille, me dit mon guide, car la route d’Anlioche-à Alep est la plus jolie. »

Nous nous dirigeâmes donc vers cette ville célèbre à travers une plaine immense, triste et inculte malgré la fertilité du sol; on voit à peine, de loin en loin, quelques touffes de verdure ombragées d’arbres rabougris, et qui font l’effet des oasis dans le désert. Tout en cheminant absorbée dans mes pensées, j’aperçus tout à coup quelque

chose qui ressemblait à un village ou à un campement.

« Qu’est-ce que cela? demandai-je à Aly.

— Oh! me répondit-il en pressant le pas de sa monture de façon à s’éloigner de l’objet que je lui désignais, ce sont des Turkomans qui ont établi là un campement provisoire ; passons loin d’eux, car ils ont méchants.

— Mais au contraire, dis-je à Aly, allons leur faire une visite!

— Non, madame, croyez-moi, éloignons-nous: ces gens-là sont de véritables sauvages et il ne faut pas s’y fier. »

Sans écouter le conseil de mon guide, je lançai mon cheval au galop tout droit dans leur direction. Aly s’arrêta un moment, puis, comme prenant une résolution désespérée, il me rejoignit.

« Tiens ! te voilà? lui dis-je en riant. Je croyais que tu avais peur des Turkomans.

— Je vous avoue, me répondit-il, que je les évite toujours avec soin.

— Gageons que lu n’as jamais yu un Turkoman de près ?

— Non, jamais, me dit Aly.

— Mais alors comment sais-tu qu’ils sont méchants?

— Ils en ont la réputation, madame.

— Bah ! On calomnie tant de gens dans ce monde, que je ne désespère pas de découvrir que ces gens-là sont doux et hospitaliers.

— Qu’Allah le veuille! » me répondit Aly d’un air qui semblait dire : « Je le désire, mais ne l’espère pas. »

Arrivée à une petite distance de leur camp, et voyant qu’à notre approche plusieurs d’entre eux avaient pris les armes et qu’ils venaient à notre rencontre d’un air belliqueux, je commençai à croire qu’Aly pourrait bien avoir eu raison ; mais il était trop tard pour reculer. Je dis donc à mon guide et au conducteurjles chevaux de s’arrêter, et je marchai seule au-devant des Turkomans, sans me laisser intimider par l’air peu avenant avec lequel Us me regardaient. Sachant qu’ils parlent tous l’idiome national, je leur dis en turc : « Voulez-vous avoir l’obligeance, mes amis, de dire à votre vénéré cheik qu’une dame française désire lui présenter ses hommages ? »

En m’entendant parler leur langue et en voyant que je m’adressais à eux avec politesse, ils s’avancèrent d’un air radouci ; l’un prit mon cheval pour le tenir, l’autre m’aida à descendre, tandis qu’un

380 L’ORIENT

troisième s’en alla faire ma commission au cheik,

que je vis bientôt apparaître.

C’était un vieillard borgne, maigre et osseux; il vint me baiser le pan de ma robe.

« Je voyage dans ton pays, lui dis-je ; je suis Française et poète (tout écrivain est nommé poêle en langue turque) ; je vais voir Antioche; mais je suis lasse. J’ai aperçu ton camp, et j’ai pensé que tu ne me refuserais pas l’hospitalité : une cigarette et une tasse de café.

— Le serviteur d’Allah et de Mahomet, son prophète, est toujours trop heureux de partager le peu qu’il a avec l’étranger qui s’adresse à lui. Sois donc la bienvenue parmi nous, » me répondit-il d’un air fort aimable et empressé.

L’homme d’Orient le plus barbare devient toujours gracieux lorsqu’on lui demande quelque chose; en cela surtout il diffère grandement de l’homme civilisé de l’Occident.

Je fis signe à Aly de s’avancer. Celui-ci, en voyant le bon accueil qu’on me faisait, s’était un peu rassuré, et, lui aussi, demanda du café et s’installa devant une table.

Après avoir bu une tasse de café avec ces braves gens, je me sentis tout à fait rassurée. Le café est

ET SES PEUPLADES. 38t

chez le peuple de l’Orient le pain et le sel des Gaulois.

Je demandai alors au cheik la permission de visiter son campement, ce qu’il m’octroya de trèsbonne grâce. Leurs petites tentes, faites grossièrement par eux-mêmes, sont cependant assez commodes et très-ingénieusement construites. Elles sont posées symétriquement autour de celle du cbeik, qui est plus grande et plus belle. Le mobilier de ces tentes consiste en quelques ustensile de cuisine, en quelques petits lapis et couvertures de laine. Dans quelques-unes se trouve un coffre en bois blanc, ■avec des dessins verts, rouges, jaunes : c’est l’armoire à linge, le coffre à bijoux, la garde-robe des femmes.

La cuisine se fait devant la tente ; les ustensiles en sont peu nombreux : une marmite pour bouillir le pilaff (riz au gras), une grosse pierre sur laquelle les jours de gala on fait cuire un mouton tout entier, et une cafetière pour le café, complètent l’ameublement.

Les femmes turkomanes portent un costume miturc et mi-bédouin : pantalon en étoffe voyante, grande chemise noirâtre, serrée à la taille par une ceinture en laine aux vives couleurs. Elles ont un voile en étoffe d’un bleu noirâtre qui les cache

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peu, car on aperçoit très-bien leurs traits à travers ce léger tissu. Leurs yeux sont superbes, veloutés et ardents. On voit qu’ils sont éclos sous le chaud soleil d’Orient et qu’ils en contiennent un rayon! Les femmes et les enfants se tiennent par troupes devant la porte des tentes; ils rient, causent et babillent et ont l’air d’être assez contents de leur vie nomade au grand air.

Peu de Turkomans profitent de la permission du Coran d’avoir plusieurs femmes. Dans ce campement, composé de cinq à six cents personnes, le cheik et un autre vieillard, seuls, avaient deux femmes.

Tout autour de ce petit village improvisé, je vis de superbes troupeaux de chameaux, buffles, chèvres et moutons. C’est là, du reste, ce qui constitue toute la richesse de ces tribus. Le cheik me fit les honneurs du camp avec une bonne grâce charmante. Cet homme, avec sa démarche royale, a plutôt l’air d’un grand seigneur que d’un pauvre berger errant. Jetez sur ses épaules le manteau de cour, mettez-lui sur le front une couronne, et tout le monde dira : « Quel grand air il a ! comme on voit qu’il est né pour gouverner ! »

En attendant un sceptre plus glorieux, une souveraineté plus grande et plus lucrative, il gouverne

ses troupeaux, ses deux femmes et sa tribu.

Rien d’admirable comme de voir toutes ces tribus errantes se soumettre sans murmurer au jugement du plus vieux d’entre eux. Car c’est lui seul qui rend la justice, et jamais le coupable ne se révolte contre ses arrêts. L’ordre le plus parfait règne. Dès qu’un différend s’élève, il écoute les plaignants avec calme et dignité, et prononce l’arrêt, qui est sans appel et exécuté immédiatement. Il condamne même à mort dans des cas graves.

J’ai quitté ce campement de Turkomans pénétrée de la pensée que les gens que nous appelons sauvages ne le sont pas autant que nous le croyons, ou bien que leur manque de civilisation a du bon.

Les Turkomans sont musulmans, mais ils sont * loin d’être fanatiques. Comme ils sont peu zélés dans l’observation des préceptes de Mahomet, les Turcs ont un certain mépris pour eux.

Ils campent généralement dans le yalet d’Alep et dans celui de Damas; mais l’été étant très-chaud dans ces yalets, ils s’en vontordinairemenl, vers les mois de juin et de juillet, dans l’Arménie et dans la Caramanie.

Les Turkomans et les Turcs sont les seuls qui parlent la langue turque; les Arabes ou Syriens et les Bédouins ne la parlent jamais. Devraient-ils

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manquer la meilleure affaire du monde, qu’ils ne prononceraient pas un mot en turc, tout comme jamais un Turc ne parlera l’arabe; car il va sans dire que les Turcs et les Arabes se délestent cordialement.

Je pris enfin congé des Turkomans. Pour me faire honneur, ils voulurent m’escorter un bout de chemin. I.e cheik marchait à côté de moi, les autres faisaient caracoler leurs chevaux en tirant des coups de fusil : c’est ce qu’ils appellent de la fantasia.

En me séparant d’eux, je les remerciai sincèrement de leur bon accueil.

« TiLvois, dis-je à Aly, que lu calomniais cette tribu. — Oh ! oui, me répondit-il d’un air à moitié convaincu; pourtant il ne faudrait pas s’y fier tou- ' jours. Pour une femme, les plus sauvages deviennent bons, car c’est une des premières prescriptions du Coran de ne pas insulter une femme ; mais je sais bien que moi, tout seul, je n’oserais jamais m’aventurer au milieu d’eux. »

Les alentours d’Antioche sont secs et arides, sauf quelques monticules qui sont verts, riants et couverts d’arbres fruitiers.

La ville est d'un aspect repoussant par sa malpropreté; les maisons sont basses, d'une vilaine

apparence ; les rues sont tortueuses et d’une saleté inouïe. Mon guide me conduisit dans une espèce d’hôtellerie tenue par un Grec. Je trouvai là une mauvaise chambre et un lit plus mauvais encore ; mais j’étais tellement brisée de fatigue que je me couchai et dormis d’un sommeil de plomb jusqu’au lendemain. En me réveillant, je m’aperçus qu’il pleuvait à verse. Je me fis monter à déjeuner, un affreux déjeuner, puis je fis appeler Aly.

« Qu’avons-nous à voir dans Antioche, lui demandai-je, et où vas-tu me faire aller? »

Aly me regarda d’un air stupéfait : « Nous ne pouvons pas sortir aujourd’hui , me dit-il , car il a plu toute la nuit, et il pleut encore.

— Eh bien, quoi? Crois-tu par hasard que la pluie m’effraye? Tu dis connaître Paris, tu dois donc savoir que si l’on restait chez soi toutes les fois qu’il pleut et que le ciel est noir, sur douze mois de l’année on en passerait neuf enfermé dans sa chambre. »

Tout en disant cela, je me disposais à sortir.

« Mais madame ne connaît pas ce pays, me fit observer Aly. Je crois bien qu’à Paris la pluie ne gêne pas beaucoup; mais ici, c’est autre chose. Voyez plutôt. »

Et il ouvrit ma croisée. Un singulier spectacle

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s’offrit à mes yeux. J’étais dans la rue principale, où venaient aboutir une masse de ruelles : eh bien, toutes ces ruelles étaient changées en autant de petits torrents qui se précipitaient dans ma rue transformée en rivière. L’eau avait bien un demimètre de hauteur. Je restai interdite...

« C’est toujours comme ça, reprit Aly, quand il pleut ici.

— Bravo! m’écriai-je. Et cela dure-t-il longtemps?

— Oh ! quand la pluie commence, il y en a bien pour quatre ou cinq jours.

— Et tu penses que jè vais me résigner à rester là pendant quatre ou cinq jours, dans celte sale chambre, avec une cuisine à l'huile de noix et au saindoux rance?

— C’est que je ne vois pas trop le moyen de faire autrement.

— Le moyen est bien simple : Va préparer les chevaux et tout ce qu’il nous faut. J’ai mon manteau imperméable; toi, achète un parapluie et un fort burnous, et partons.

— Partons, madame, si vous le voulez ; mais je vous avertis que nous aurons du mal rien que pour sortir de la ville. »

Ma prompte résolution semblait contrarier mon guide. Cependant une heure après j’étais en selle, malgré les protestations de mon gargolier, qui me jurait qu’il y avait réellement du danger à me risquer au milieu de ces torrents.

En effet, ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes à traverser la ville. Nos montures avaient parfois de l’eau jusqu’au poitrail, et je fus forcée de relever mon amazone et de m’accroupir sur la selle, pour ne pas prendre un bain de pieds.

Nous nous engageâmes pourtant dans une petite vallée qui longe le pied du Djèbel-el-Ala , et qui est arrosée par le Nahr-el-Assy (Kantien Oronte). Cette vallée, appelée la vallée d'Assy , doit être charmante en été et au printemps; la végétation y , est fort belle, grâce aux nombreux torrents qui viennent se jeter dans le Nahr-el-Assy . De plus, un canal étroit vient y déverser les eaux du lac d’Antioche. — Mais nous étions en plein hiver, le temps, sans être froid, était frais, et à chaque instant la route se trouvait coupée et obstruée par l’inondation. Il nous fallait lancer vigoureusement nos chevaux et stimuler leur ardeur par un bon coup de cravache pour leur faire traverser les obstacles, et plus d’une fois je me vis au moment d’élre entraînée dans les flots de l’Oronte.

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Aly avait un air morne et lugubre qui semblait dire : « Vous avez voulu partir njalgré mes conseils, voyez à quoi vous vous exposez. »

Enfin, après cinq heures de marche, nous arrivâmes au pont de fer, bâti sur quatre arches jetées sur le fleuve. — Les eaux avaient tellement grossi son cours, qu’elles arrivaient à la hauteur du pont, qui, par parenthèse, me faisait l’effet d’être très-peu solide. — Pourtant je m'y aventurai résolûment pour m’abriter dans un petit village que j’apercevais de l’autre côté. — J’étais lasse, trempée, et je voulus m’y reposer au moins quelques heures. — Aly se mit à la recherche de la maison du cheik. — C'était une espèce de petite cabane, construite moitié en pierre, moitié en bois. — Malgré son apparence peu luxueuse, j'y entrai bravement. — Au milieu de la cuisine, autour d’un petit foyer, était assis le cheik fumant un chibouk et causant avec quelques notables du pays.

Aly lui expliqua ma position, en ajoutant que j’avais besoin d un peu de repos et de nourriture.

Le cheik se leva avec empressement et me dit que sa maison était désormais la mienne. Il parut très-surpris en apprenant que nous nous étions

aventurés par un temps pareil dans la vallée d'Assy. « Aucun de nous, me dit-il, n’oserait traverser cette vallée lorsque les torrents débordent et viennent s’y précipiter comme des dénions déchaînés de toute part, car il suffit d'un faux pas de sa monture pour être emporté par les eaux. Il faut donc, madame, qu’une raison bien majeure vous ait poussée à braver ce danger.

-r- Oui, certes, lui répondis-je, une raison des plus majeures, et que je ne vous cacherai pas : je m’ennuyais à Antioche !! »

Le cheik me regarda d’un air stupéfait.

Aly crut devoir intervenir. « Madame, lui dit-il, est Française, et les Françaises se font un malin plaisir de braver les dangers.

1 — Ah ! vous êtes Française! tant mieux, j’adore les gens de ce pays, me dit ce bon cheik d’un air aimable. — J’ai connu beaucoup un de vos empereurs qui a parcouru ces contrées. C’était un homme superbe, l’air digne et pas fier du tout. — Ainsi moi, madame, j’ai eu l’bonneur un jour de faire partie de son escorte, et plus d’une fois il m’a adressé la parole.... Oh! oui, il était bon et vraiment pas fier du tout ! »

Je fus très-intriguée de celte brusque sortie, ne

pouvant me rendre compte de quel empereur fran-

çais ce brave homme voulait me parler, — il me paraissait trop jeune pour avoir connu le grand Napoléon.

« Comment s’appelait-il donc, lui demandai-je, cet empereur si noble et si bqn que vous avçz connu?

— Lamartine, me répondit-il très-naïvement.

— Comment? Lamartine!... Mais, mon ami, l’homme que vous venez de nommer est un de nos grands poètes, une âme d’élite, un esprit supérieur, mais il n’est et n’a jamais été un empereur français.

— Est-ce possible? me dit le cheik d’un air très-élonné. Je vous assure que dans tout le Liban, où on a conservé de lui un très-bon souvenir, on r.e l’appelle pas autrement que l’empereur des Français, et, tous, nous avons cru que c’était votre souverain. Il avait si bien les façons d’un grand et puissant seigneur !...

— Pour grand seigneur, il l’est à coup sûr, lui dis-je; mais, si vous pouviez lire ce qu’il a écrit sur votre beau pays, vous l’aimeriez encore davantage. »

Tout en causant, je m’étais assise auprès du feu; les amis du cheik s’étaient mis à l’écart. 11

appela sa femme, et lui donna tout bas quelques ordres qui, d’après ce que je compris, me concernaient.

Je restai encore une demi-heure à causer avec lui de Lamartine, de la France et du Liban. Au bout de ce temps, une charmante jeune fille de dix à douze ans vint lui parler à l’oreille. Alors il me dit :

a Si vous voulez suivre ma fille , elle vous conduira dans la chambre qu’on vient de vous préparer. Là, vous pourrez quitter vos vêtements mouillés, et dans une heure le dîner sera prêt. Je vous avertis seulement, ajouta-t-il d’un air gracieux, que je vous retiens prisonnière jusqu’au moment où le soleil aura reparu à l’horizon; car je ne puis vous laisser continuer votre voyage par un temps pareil. »

La fillette me conduisit dans une petite pièce peinte à la chaux, d’un aspect propre et riant. Sa mère vint me rejoindre, et elle me força à accepter ses services comme femme de chambre; je lui avouai que j’avais faim, très-faim, et elle me promit du mouton grillé et du pilaff avant une demiheure.

En effet, au bout de ce temps un dîner qui me parut fort appétissant s’étala à mes yeux sur une

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nappe mise par terre. Le cheik et moi, nous nous assîmes à l’orientale, accroupis sur nos jambes, et nous fîmes honneur au repas, qui était réellement bon ; seulement, en fait de fourchettes et de cuillères, force nous fut de nous servir de nos doigts.

Ce bon cheik m’accablait de questions sur l’Europe. Le progrès et la civilisation de l’Occident, qu’il avait l’air de comprendre et d’apprécier beaucoup, l’émerveillaient.

«Oh! me disait-il, si la Syrie avec son sol excellent, avec ses mines de toutes sortes, ses arbres qui produisent les fruits les plus succulents du monde, ses eaux pures et limpides qui la sillonnent en tout sens, avait, elle aussi, la chance d’attirer à elle le courant de la civilisation moderne ; sises habitants pouvaient apprendre à tirer parti des richesses qu’ils ont sous la main, quel beau et riche pays serait le nôtre! »

J’étais parfaitement de cet avis, d’autant plus qu’aucun peuple en Orient 'ne m’a paru plus curieux de s’initier à nos idées et plus avide de notre civilisation que le peuple de la Syrie. Le Syrien proprement dit est doux, affable, très-industrieux et très-intelligent; c’est merveille de voir comme il fabrique sur ces tout petits métiers qui

représentent à la lettre l’enfance de l’art les belles étoffes de soie, lissuesd’or, d’après des dessins d’un goût tout à fait oriental. Malheureusement cette industrie est fortement compromise aujourd'hui par les étoffes de pacotille faites en Europe à plus bas. prix et qui ont envahi le marché.

.Les pauvres Syriens ont presque renoncé à en produire chez eux, et bientôt on ne pourra plus s’en procurer.

Les grandes fabriques n’existent pas en Syrie; chaque Arabe a un petit métier chez lui, et il travaille dans une mauvaise chambre ou sur le seuil de sa porte.

Le lendemain matin, le soleil s’étant levé chaud et brillant sur un ciel redevenu d’un bleu superbe, je pris congé du cheik et de sa famille, et je continuai ma roule vers Alep, où nous n’arrivâmes qu’au bout de vingt-quatre heures.

Alep est située dans une plaine parsemée de petits monticules qui s’étend de l’Euphrate à l’Oronte. Cette plaine est sèche, aride et désagréable à l’œil, mais on aperçoit au milieu une belle et riante oasis sur laquelle est bâtie la ville.

La rivière du Kouaik , qui descend des montagnes d'Aïntab, traverse celte oasis et lui fournit une eau limpide et abondante.

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A une certaine dislance, Alep fait un effet charmant; de grands minarets blancs, aux flèches effilées, aux dômes arrondis, ont l’air de s’élever du milieu de ce bouquet d’arbres, dont la fraîche verdure tranche très-bien avec les maisons peintes en rose ou en blanc.

Àly me conduisit dans un hôtel assez propre. La route m’ayant un peu fatiguée, je me couchai avant de rien voir, et je dormis d’un seul somme pendant dix heures. Le lendemain matin, mon fidèle guide vint m’apporter trois bouteilles d’eau prises à Antioche, en me recommandant bien de ne pas boire une seule goutte de celle d’Alep; après quoi il me fil visiter la ville et ses environs.

Je pus me convaincre une fois de plus qu’Aly était un excellent cicérone, qu’il possédait même une légère teinte d’érudition.

Les rues d’Alep sont étroites, mais très-propres, ce qui est rare dans une ville musulmane. — Elles sont soigneusement pavées, et presque toutes lavées sans cesse par un clair ruisseau qui les traverse, ce qui y entretient une bonne fraîcheur; plusieurs sont ornées de voûtes, ce qui leur donne un petit air mystérieux qui leur sied très-bien. On se croirait dans une ville souterraine, et lorsqu’à la tombée de la nuit les Bédouins s’y promènent

avec leurs bournous blancs, on les prendrait pour des fantômes. Il y a aussi des bazars couverts de voûtes qui sont très-animés. — Une foule bigarrée s’y presse et s’y coudoie ; on voit là toutes sortes de marchandises très-riches ; tous les produits de la Perse, de l’Asie et de la Syrie y sont agglomérés. — Les collectionneurs de vieilles et belles armes trouveraient là de quoi satisfaire leur goût, car il y en a de toutes les formes et de tous les siècles, richement incrustées de pierres précieuses.

Les maisons d’Alep sont très-simples à l’extérieur, mais quelques-unes sont meublées et ornées intérieurement avec un luxe asiatique. Aly m’en fit visiter plusieurs. Je ne vous parlerai que de celle de l’Agha Shamil, qui m’a particulièrement frappée. Une petite porte bâtarde vous introduit dans un petit corridor qui donne sur une grande cour dallée en marbre bleu. — Au milieu de cette cour vous voyez une fontaine de pur style arabe, avec des versets du Coran qui font arabesques. — En face se trouve un beau et grand perron, qui vous introduit dans une pièce carrée, vitrée par le haut, dallée en marbre blanc. — Là aussi se trouve une fontaine en marbre d’où s’échappe une eau jaillissante à travers plusieurs groupes de Heurs d’Asie les plus rares et les plus odorifé-

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ranles. Ces fleurs ont l’air d'étre là pour cacher des cages où apparaissent les plus jolis oiseaux de la création. — Nos vilains sièges sont remplacés par des coussins en soie brodés d’or, jetés pêle-mêle, sans ordre et sans symétrie!... Des chibouks, des narguillés sont disséminés sur le parquet. — Celle

pièce, qui sert d’antichambre et de salon de réunion pendant l’été, est le centre auquel aboutissent toutes les sorties des appartements. — Ces portes sont ornées de riches tentures formant portières. — Le petit salon des femmes de Shamil ferait réellement concurrence aux plus élégants boudoirs de Paris. — Les tentures des murailles sont en soie fond blanc, avec des guirlandes de fleurs naturelles et or fin ; les portières et les rideaux sont en salin rose brodé d’or. — Un large divan de la même étoffe fait le tour de l'appartement et trouve son complément dans une multitude de coussins de toutes formes et de toutes couleurs, tous plus riches les uns que les autres, qui sont éparpillés sur le parquet. Le reste de l’ameublement consiste en trois petites tables recouvertes de tapis, sur lesquelles l’or, l’argent et les perles fines se marient en de gracieuses arabesques. — Sur ces tables, des petites glaces à main, des fleurs, des cigarettes, cl rien de plus.

Au milieu de tout cela, trois êtres animés, trois ravissantes jeunes filles dont l’aînée a un teint à faire rougir de honte tous les rosiers de mai ; puis deux autres femmes : une de trente ans, belle brune avec des formes de statue grecque, avec de longs cils noirs et un chaud rayon de soleil dans les yeux; l’autre, petite, mignonne et blonde comme les blés.

En vérité, l’agha est un homme heureux. Je ne sais ce que Mahomet lui destine dans l’autre monde, mais je trouve que dans celui-ci son sort est très-enviable.

La ville d’Alep est entourée d’une vieille muraille sarrasine en ruines, percée de neuf portes, dont quelques-unes sont encore debout.

Un de ses faubourgs est très-beau et très- curieux à visiter. Toutes les maisons sont placées au milieu d’immenses jardins dans lesquels on cultive tous les fruits de l’Europe et de l’Asie.

Alep est une des villes orientales les plus agréables à habiter. J’y aurais passé volontiers une quinzaine de jours, mais j’avais peur... Oui, je l’avoue humblement, j’avais peur... Chaque matin je prenais une glace et regardais avec inquiétude pour m’assurer qu’aucune rougeur ne présageait sur ma figure le fameux bouton que je redoutais

tant. Souvent, l’imagination aidant, je croyais le sentir déjà par un picotement au bout de mon nez.

C’est que le bouton d’Alep est bien jnéchant, et il se fait un malin plaisir de pousser là où il peut le plus facilement vous défigurer. Ainsi il adore le bout du nez, le milieu du front, les lèvres et le menton. Il est gros comme un œuf d’oiseau, rouge, avec un petit bout blanc, et il vous reste pendant un an,Jrien que ça!... Notez encore que, même lorsqu’il se décide à disparaître, il vous laisse une affreuse cicatrice que l’on garde toute sa vie !

Vous comprenez, lecteur, que j’avais raison d’avoir peur! Du reste, rien n’est drôle comme l’aspect des habitants du pays : les uns se promènent avec le fameux boulon en pleine efflorescence; d'autres n’en portent que les trous, mais on voit que presque tous en sont atteints.

On ne peut s’empêcher de rire de l’air bête que cela donne à ces braves gens; puis la pitié vous vient, quand on se dit que ce malencontreux bouton peut apparaître un beau jour sur votre nez ou sur votre front, et vous rendre tout aussi ridicule que les gens dont vous vous moquez. Oh! alors, je vous assure, l’envie vous prend de fuir ce pays et de n’y retourner jamais. J’éprouvai ce senli-

ment au bout de trois jours de séjour à Alep, et je l'éprouvai avec tant de force que je fis préparer mes chevaux, et m’éloignai au grand galop, sans jeter un coup d’œil en arrière.

Huit jours après, j’étais à bord du bateau l'Alexandre, en rade de Beyrouth : la mer était mauvaise, nous étions à stopper au large depuis deux heures.

« Eh bien ! dis-je au commandant, n’allons-nous pas bientôt aborder ?

— Hélas! me répondit-il, Beyrouth, comme toutes les grandes villes de la côte de Syrie, n’a pas de port. Tenez, regardez, il y a à peine une baie, et, si la mer était moins haute, vous apercevriez de tous côtés d’immenses rochers qui obstruent le passage. Quand la mer est calme, nous approchons davantage, et ‘de grandes barques viennent nous accoster pour prendre les voyageurs et les marchandises; mais, par lelemp?qu’il fait, elles ne se risquent pas aussi loin, car les vagues les jetteraient contre les rochers et les briseraient.

— Mais alors, qu’allons-nous faire? dis-je au commandant.

— J’attends une heure encore, me répondit-il,

et si pendant ce laps de temps le vent ne tombe pas, je passe outre et je continue.

— Vous continuez !... et les voyageurs qui vont à Beyrouth?

— Que voulez-vous, madame, je les débarquerai à Jaffa, à moins qu’ils ne préfèrent aller à Alexandrie, auquel cas le prochain bateau les ramènera ici. »

J’avais le plus grand désir de voir Beyrouth, et je fus très-contrariée de cette complication ; mais je fus plus impatientée encore, lorsque je vis, une heure après, notre bateau se remettre en marche et prendre la direction de Jaffa.

« Je ne puis rester plus longtemps ici, me dit le commandant, car, même au large, je cours le danger d’être jeté à la côte. »

Que dire à cela? que faire, sinon se résigner? C’est ce que je fis. La mer devenait de plus en plus houleuse, le vent soufflait avec rage. C’était ma petite tempête de rigueur qui s’annoncait.

Trente-six heures après, nous étions en vue de Jaffa. Le commandant me dit :

« Je crains bien, madame, que vous ne soyez forcée de continuer votre voyage avec nous jusqu'à Alexandrie, car nous ne pourrons pas accoster. Je vais essayer de tenir la mer, mais il est plus que

probable que les barques ne s’aventureront pas jusqu’à venir nous chercher. »

Ce qu’on appelle le port de Jaffa est une espèce de canal émaillé de grosses roches ; les unes sont à fleur d’eau, les autres sont traîtreusement recouvertes de quelques courants. Ses deux uniques entrées ont à peine trois ou quatre mètres de largeur ; les bateaux qui arrivent sont forcés de rester à un mille au large.

Le débarquement s’opère au moyen de ces grandes barques qui font le service des côtes ; et comme la navigation est très-dangereuse dans ces parages, il faut que les marins arabes déploient beaucoup d’adresse et de courage, car, pour peu que la mer soit agitée, leurs embarcations se brisent comme verre sur les écueils.

Ces détails me furent donnés par le commandant lui-même. Je lui demandai alors si cela lui arrivait souvent de ne pouvoir pas déposer les voyageurs dans tous ces ports abandonnés.

« Pendant les trois ou quatre mois d’hiver, me répondit-il, cela nous arrive presque à chaque voyage. ^

— C’est amusant pour les passagers ! lui dis-je.

— Pas davantage pour nous, je vous assure ; les voyageurs ne font qu’une perte de temps, tan-

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dis que les compagnies font une perte d’argent considérable. Le prix restant toujours le même, il faut conduire pour rien les voyageurs et les marchandises jusqu’en Égypte, et les ramener ici; les voyageurs mangent quelques jours de plus à bord, les marchandises s’avarient souvent; de là, perte pour les négociants, procès et récriminations sans fin.

— Mais, dis-je, il est incompréhensible que le gouvernement turc ne songe pas à faire des ports sur les côtes de la Syrie et de la Palestine.

— Que voulez-vous, madame, le caractère turc est insouciant. Ces braves gens se disent: « Puisque Dieu n’a pas voulu faire un port et s’est contenté d’une baie, pourquoi changer ce qu’il a fait?» Et, comme c’est Dieu aussi qui a placé là tous ces écueils, ils les laissent, et lorsque des bateaux viennent à se briser, ils disent : Allah-qerim (à la grâce de Dieu) !»

Cependant le gouvernement turc, malgré son peu d’initiative, comprendrait de quelle utilité serait pour le commerce l’amélioration de ses ports, si des spéculateurs européens voulaient s’en charger.

A coup sûr on leur ferait même, j’en suis certaine, des conditions très- avantageuses.

Mais les spéculateurs n’ont pas encore jeté les yeux sur celte pauvre Palestine, digne pourtant de tant d’intérêt.

Pendant que j’étais là à faire ces réflexions, le second vint parler tout bas au commandant. Celui-ci se retourna vers moi et me dit : « Le sort, le vent et la tempête le veulent ainsi, il faut que nous prenions la route d’Alexandrie, car par le temps que nous allons avoir nous ne sommes pas en sûreté ici. »

Et, en effet, le bateau se mit en marche à toute vapeur. . — Non, jamais je n’ai maudit la mer comme ce jour-là.

Mais je n’étais pas au bout de mes tribulations.

Deux jours après, nous arrivons à Alexandrie ; j’attends une semaine le départ d’un bateau russe pour Jaffa, et je m’y embarque avec mon guide.

La mer était d’un calme parfait. « Cette fois-ci, me dis-je, je pourrai débarquer tranquillement. » Eh bien, non. Le sort s’était conjuré contre moi. Trois heures avant d’arriver en vue de Jaffa, des moutons blancs se montrèrent à l’horizon ; ils couraient, les brigands, par troupeaux joyeux sur les vagues. — Or, lorsque vous voyez l’écume blanchâtre de la mer former ce qu’on appelle en terme de marine de blancs petits moutons, dites-

L’ORIENT

vous bien que voilà un grain (terme de marine aussi) qui va s’emparer de vous.

Ges précurseurs de tempêtes ne furent pas, cette fois aussi, de faux prophètes.

Nous étions encore à une heure de Jaffa, que déjà les mâts de notre bateau grinçaient lugubrement : la tempête approchait; elle nous attendait, la traîtresse, juste en face de la ville. — Au lieu d’aborder, notre bateau se mit à danser une sarabande infernale.

Le commandant riait de mon air courroucé, et me dit pour me consoler : « Vous n’avez pas vu Beyrouth, eh bien, je vais vous y conduire. Beyrouth vaut bien Jaffa! — Non, non, m’écriai-je, j’ai déjà perdu trop de temps, je veux descendre ici à tout prix ; je vous en prie, attendez, cette diable de mer finira bien par se calmer un peu. »

Il attendit douze heures !.. Les voyageurs, que les soubresauts du navire faisaient souffrir horriblement, me maudissaient, moi et la galanterie du commandant; si bien que je finis par lui dire moimême : « Eh bien, partons, allons à Beyrouth. » Trente-six heures après, nous y étions.

Mais croiriez-vous que cette coquine de mer ne voulait pas en démordre ! Depuis une heure que nous étions là, en face de la ville, aucun bateau

n’avait encore osé se risquer à venir nous accoster.

Pour le coup, ma petite dose de patience était à bout.

Le commandant me disait pour me calmer : « Je vous débarquerai à Smyrne, prenez patience. » — Mais je n’écoutais pas.

« Allons, vous viendrez avec nous jusqu'à Constantinople.

— Non, lui répondis-je, je n’ai pas quitté cette affreuse ville et son affreux climat pour y retourner.

— Mais alors, que voulez-vous faire ?

— Ce que je veux faire ! mais descendre ici ; et tenez, voici une barque qui se dirige vers nous, je vais en profiter. » En effet, une barque s’avancait, bondissant d’une vague à l’autre, tantôt disparaissant sous les flots, tantôt reparaissant on ne sait comment. Nous étions là à la suivre des yeux. « Les malheureux vont être engloutis, » me disait le commandant. Voyez-vous à votre droite cette carcasse de vaisseau? Il y a quinze jours, ce navire était ici à notre place, il avait jeté l’ancre et attendait. La mer étant devenue mauvaise, il eut l’imprudence de rester sans bouger : le vent s’éleva avec une telle violence, qu’il fut lancé contre des écueils cachés par là et brisé comme un verre. Il

n’en reste que quelques débris, et jusqu’à aujourd’hui on n’a pas encore retrouvé le corps du commandant. »

La petite barque était pourtant parvenue à s’approcher de nous; c’était le service de santé qui venait nous offrir sa pratique. « Va-t-il venir d’autres barques pour nous prendre ? criai-je du pont au conducteur de la barque.

— Je ne crois pas, me répondit l’homme de la santé, car les matelots ont très-bien vu avec quelle peine nous sommes arrivés jusqu’à vous.

— Voulez-vous me prendre dans votre bateau, moi, mon drogman et mes bagages? leur criai-je encore.

— Certainement; mais comment ferez -vous pour descendre? Impossible de mettre l’échelle; les vagues nous empêchent d’accoster.

— Je sauterai dans votre barque, » leur dis-je avec décision.

Le commandant fit tout ce qu’il put pour m’empêcher de sauter.

« Vous allez tomber à l’eau, me dit-il, et il n’est même pas bien certain que cette barque puisse rentrer à Beyrouth ! »

Mais je n’écoutai rien ; coûte que coûte, je voulais tenter de ce moyen pour ne pas m’exposer à

retourner à Constantinople, ce qui m’aurait valu sept semaines de plus! J’appelai Aly.

« Jette, lui dis-je, nos bagages dans la barque, et lâche qu’ils ne touchent pas à l’eau. »

Aly, aidé de deux matelots, les descendit au moyen d’une corde. Cela fait, je me préparai à mon tour au saut périlleux qui m’attendait. Le commandant me fit encore quelques remontrances sur mon imprudence ; mais, je l’ai dit, ma patience était à bout, je n’écoutai rien et marchai résolument. Deux matelots me hissèrent sur le parapet du pont, et de là, saisissant le moment où la vague soulevait la barque, je me laissai glisser, et je tombai dans la barque sans me faire aucun mal.

Aly ouvrait de grands yeux qui semblaient élon- ■nés et effrayés de mon audace.

« Faut-il que je vous suive? me dit-il d’un air un peu embarrassé.

— Dame, lui dis-je, oui, à moins que tu ne préfères aller jusqu’à Constantinople; auquel cas le commandant aura la bonté de te ramener ici dans un mois... »

Cette perspective lui sourit peu, parait-il, car il se fit aussitôt hisser comme moi et descendit par le môme procédé.

Les vagues étaient si fortes qu’elles passaient par-dessus nos télés; dix fois nous faillîmes chavirer ou nous briser contre les perfides rochers qui obstruent l’entrée du port. L’onde furieuse et écumante tapait sur notre dos et nous fouettait la figure d’une façon très-peu agréable.

Arrivés à trente brasses de la côte, j’aperçus une vague plus formidable que toutes les autres qui venait droit sur nous : je compris que celle-là allait nous faire chavirer immanquablement. Comme j’étais assise à la quille du bateau, je me laissai glisser prestement dans l’eau pour éviter le choc, et bien m’en prit, car lorsque la vague eut passé et que je pus revenir sur l’eau, je vis mes malheureux compagnons pris et coiffés, pour ainsi dire, paf la barque. Plusieurs même me firent l’effet d’être blessés et étourdis. Pour mon compte, je ne m’inquiétai pas trop de ma position, car je nage comme un poisson, et je me sentais bien de force à arriver jusqu’au rivage ; mais les Arabes qui étaient là sur la rive à regarder notre barque en décidèrent autrement. Ils se jetèrent à l'eau à mon secours, et, sans se soucier de leurs compatriotes qui barbotaient sous la barque, ils m’entourèrent en un clin d’œil, me tirant l’un par la tête, l’autre par le bras. J’avais beau leur dire :

« Laissez-moi tranquille, je nage très-bien ! » ils continuaient à se disputer ma personne, ou plutôt les bakchichs qu’ils espéraient que leur vaudrait mon sauvetage.

Tout cela fut exécuté avec tant de violence que j’eus peur que l’idée ne leur vint d’user de la méthode de Salomon pour se mettre d’accord sur mon compte.

Enfin je touchai la terre ferme et je respirai !... Mais quelle peine pour y mettre le pied!... Rien, pas un escalier pour monter, pas même une échelle quelconque : des rocs à pic qu’il fallut gravir !... Jugez comme c’est commode, quand les vagues viennent se briser contre vous et vous font perdre l’équilibre!...

Je craignais à chaque instant d’avoir la tête broyée contre les pierres; j’en fus quitte, grâce à Dieu, pour un rhume de cerveau et le contenu de ma bourse, car, une fois hors de l’eau, mes sauveteurs m’entourèrent et se mirent à hurler bakchich ! à qui mieux mieux. L’un me disait :

« Sans moi tu serais morte ! »

L’autre :

« C’est moi qui le premier t’ai aperçue ! »

Celui-là :

L’ORIENT

« C’est moi qui me suis jeté à l’eau le premier pour te sauver!... »

J’étais assourdie et transie de froid. Je donnai donc cinq francs à l’un, dix francs à l’autre, en tout une cinquantaine de francs, ce qui ne les empêcha pas de crier plus fort qu’auparavantel de me retenir prisonnière au milieu d’eux.

Pour en finir, je pris ma bourse et la vidai par terre, puis j’ajoutai :

« Voulez-vous le porte-monnaie aussi? »

Ils se mirent à rire et se disposaient déjà à ramasser mon argent, lorsqu’un homme apparut tout à coup, qui se mit à leur distribuer des coups de poing en les agonisant de sottises. Mes sauveteurs le laissèrent faire en s’éloignant et en lui abandonnant l’argent que je leur avais donné. Cela m’intrigua beaucoup, et j’allais demandera cet intrus de quel droit il s’appropriait ce qui ne lui appartenait pas, lorsqu’il s’avança vers moi et, me tendant mon argent, me dit en bon français:

« Vous avez tort, madame, de vous laisser piller ainsi. »

• Puis il ajouta :

« Je suis Constantin, le propriétaire de Vhôtel Belle-Vue , à Beyrouth. Venez chez moi vous changer de linge et vous réchauffer un peu.

ET SES PEUPLADES. Ail

— J’en ai grand besoin, lui dis-je, car ce bain forcé m’a fait peu de plaisir. »

Et je me mis à le suivre. Mais je n’avais pas fait dix pas que je poussai un cri d’effroi :

« Qu’avez-vous, madame? me dit Constantin, vous êtes-vous blessée?

— Non, mais je songe avec désespoir que ma position n’est guère agréable. Mes caisses étaient dans la barque qui a chaviré, et Dieu sait où les vagues les ont emportées. »

Constantin se gratta le front et me dit d’un air penaud :

« Quant à cela, c’est grave, je n’en disconviens pas, mais ne vous inquiétez pas trop, madame. » Puis se frappant la poitrine il ajouta :

« Constantin est un brave homme, et il sera trop heureux de mettre tout l’argent qu’il a, et des effets, à votre disposition. »

Je ne pus m’empêcher de rire de cette façon de faire son éloge à la troisième personne, mais je le remerciai de son obligeance.

« Essayez d’abord, lui dis-je, de faire repêcher mes malles, et puis nous verrons. »

Il s’inclina, ordonna à son domestique de me conduire à la chambre neuve , où je trouvai du feu

L’ORIENT

et un bon lit, et il disparut dans la direction du port.

Une demi-heure après, je me couchai pour de bon, n’ayant pas d’autre moyen de me réchauffer et de faire sécher les seuls effets que je possédais.

Constantin ne tarda pas longtemps à revenir. Il était radieux, enchanté; deux portefaix le suivaient, portant mes bagages qu’il avait fait, à la lettre, repêcher. Il y eut bien quelques petits dégâts causés par l’eau qui y avait pénétré, mais je fus bien contente, comme vous pensez, de n’avoir pas tout perdu. Les vagues avaient sans doute trouvé mes coffres trop lourds pour les emporter du'rivage dans les profondeurs de la mer.

L'hôtel Belle-Vue est une grande construction de style arabe. Au rez-de-chaussée, il y a une cour entourée de plusieurs salons; au premier, une terrasse carrée, à ciel ouvert, avec des chambres qui y aboutissent. Au second, la même distribution.

J’étais logée au second étage. D’une des fenêtres de ma chambre je voyais les cimes neigeuses du Liban, de l’autre j’apercevais la ville, avec ses maisons blanches, surmontées de grandes terrasses. Toutes ces maisons , échelonnées sur un amphithéâtre de collines verdoyantes, ayant pour

cadre, au nord le Liban, au midi la mer, sont d’un effet charmant.

Je contemplais ce gracieux spectacle, lorsque soudain je me souvins de mon guide Aly !

Ce bain froid, pris contre ma volonté, m’avait troublé la mémoire : j’avais oublié ce pauvre Aly ! S’était-il noyé? était-il blessé? Je sonnai au plus vite, Constantin entra. Le premier mot qu’il me dit calma mon inquiétude, car il m’annonça qu’un Arabe venait d’arriver, qui se disait à mon service.

v Oui, certes, dis-je à l’hôtqjier, mais dans quel état a-t-on repêché ce pauvre Aly ?

— Mais en très-bon état ; seulement il n’a pas chaud.

— Pauvre diable... Écoutez, Constantin, dis-je, allez vite lui faire du feu, donnez-lui des habits, enfin soignez-le comme vous me soignez moiméme.

— Madame sera servie, » me dit Constantin, et il s’éloigna prestement.

Il faut vous dire que Yhôtel Belle -Vue, tenu par Constantin, est réellement un hôtel excellent: la cuisine y est bonne et tout est très-propre. On y jouit d’un très-bon air, d’une vue superbe, et, chose rare en Orient, vous êtes logé et nourri pour douze francs par jour!...

414 L’ORIENT

Constantin a été, dit-on, un birbante maritime. C’est possible, mais ce que je sais bien, c’est qu’à présent il est l’honnéteté, la probité môme, consciencieux comme le sont bien peu d’hôteliers. — Il se met en quatre pour obliger et bien servir les voyageurs, et se contente d'un petit bénéfice. — Aussi beaucoup de familles anglaises, effrayées des prix exorbitants de l’Égypte, viennent y passer l’hiver.

La ville de Beyrouth n’a rien d’intéressant ni de curieux à voir, elle, ressemble à toutes ses sœurs de l’Orient, mais ses environs sont très-jolis. — Le climat est doux et tempéré pendant l’hiver, le soleil brillant et chaud, ce qui fait un contraste original avec les neiges qui recouvrent les cimes du Liban.

Voulant faire une excursion dans les environs, le lendemain de mon arrivée je fis monter Constantin chez moi pour lui demander si l’on pouvait se procurer des voitures à Beyrouth :

« Certainement, madame, et de très-bonnes encore.

— Alors c’est parfait, lui dis-je, faites-m’en retenir une pour toute la journée.

— Je préviens seulement madame qu’elles sont toutes couvertes, et il faut que j’aille voi-r si le

consul de France n’a pas retenu celle dont je parle et si elle est libre aujourd’hui.

— Comment, si elle est libre ! Mais est-ce que vos voitures se réduiraient, par hasard, à une seule?

— Hélas! oui, madame, nous n’avons qu’une seule calèche ; mais par exemple celle-là est belle. Or, vous comprenez que si on ne la retient pas quelques jours à l’avance...

— Oui, oui, je comprends. Une seule voiture pour vingt mille habitants; il faut une jolie chance pour mettre la main dessus! Mais, n’importe, allez voir tout de môme. »

Constantin revint au bout d’un quart d’heure, mais à sa mine allongée je compris que l’unique calèche était retenue. Mais fort heureusement on me donna deux jolis petits chevaux de selle, car, si les voitures étaient à Beyrouth au singulier, les chevaux étaient au pluriel.

Àly tint à me faire admirer tout d’abord la superbe route qui conduit de Beyrouth à Damas. — C’est une société française qui l’a faite, et elle donne de meilleurs bénéfices à ses actionnaires que le chemin de fer de Smyrne à*Éphèse. En suivant cette route pendant une demi-heure, on arrive à la fameuse promenade des Pins, dont les

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habitants de Beyrouth sont aussi fiers què le Parisien peut l’être de son boulevard des Italiens. Cette promenade se compose d’un petit bois de pins rabougris, dans les allées duquel on enfonce dans le sable jusqu’à mi-jambe. Sur la route se trouve un petit café arabe où tous les promeneurs s’arrêtent pour fumer et prendre du café. Si par ellemême la promenade est peu attrayante, sur te route qui y conduit on jouit d’un coup d’œil original. — En face on voit le Liban avec ses crêtes et ses sinuosités, qui forment un contraste singulier avec 1a riante verdure de certains endroits, laquelle, à son tour, se détache admirablement sur les neiges éternelles des cimes.

Lorsque je rentrai en ville , je rencontrai une caravane assez intéressante : elle se composait d’une dizaine de femmes arabes assises à cheval, à califourchon, et non à 1a façon des dames européennes. Leurs costumes étaient étranges pour des amazones ; elles avaient de larges pantalons en soie rouge, brodés d’or, ou d’une autre couleur, mais toujours claire; sur ce pantalon, une grande jupe de couleur non moins voyante. Quelques unes avaient 1a figure recouverte d’un voile, c’étaient les musulmanes ; les autres, sans voile, étaient des Arabes chrétiennes. Le voile, ou plutôt le chiffon

que les femmes syriennes portent est horrible : c’est un carré de mousseline de couleur, avec des ramages bigarrés ; cela leur fait un museau affreux.

En deux jours j’eus visité tout ce que Beyrouth a de curieux, et je m’y serais fortement ennuyée en attendant le prochain bateau, si je n’y avais pas fait la connaissance de deux hommes des plus1 distingués, Davoud-Oglan-Pacha et le consul de Russie. Le premier est un homme réellement éminent et d’une intelligence supérieure; il est, comme on le sait, le gouverneur du Liban. Les Arabes l’appellent le Roi des Montagnes. Davoud- Pacha a su se faire craindre et respecter aussi bien par les Druses que par les Maronites et les Turkomans. Mais ces gens-là, tout en le craignant, l’aiment beaucoup, à cause de son équité, de son énergie et de l’impartialité dont on cite des exemples frappants. Il rend la justice à tous, et n’est pas moins sévère pour ses coreligionnaires que pour ceux qui ne le sont pas.

Davoud-Pacha est très-instruit; il est l’auteur de plusieurs ouvrages remarquables, entre autres de l'Histoire de la législation des anciens Germains. C’est lui qui a rétabli la tranquillité au Liban, et c’est bien grâce à lui si de nouveaux

massacres . n’ont pas ensanglanté ces contrées.

Le consul de Russie, M. Becker, est depuis trente ans consul en Orient ; aussi a-t-il pris beaucoup des habitudes et des mœurs de ce pays. 11 en a d’abord l’hospitalité, les manières affables et bienveillantes envers l’étranger. La jolie maison qu’il habite est meublée à l’orientale, et possède une petite ménagerie qui a fait mon bonheur. Le principal personnage de cette ménagerie est un petit singe qui est bien l’animal le plus amusant et le plus intelligent que j’aie jamais vu, servant à table, comme un vrai maître-d’hôtel, saluant avec courtoisie les visiteurs qui lui conviennent, mordant ceux qui lui déplaisent. Il a pour amis intimes deux beaux chiens et une gazelle au doux et larmoyant regard. En contemplant celte charmante petite bêle, je fis un jour la remarque que les poètes sont parfois inexplicables dans leurs comparaisons : ainsi, lorsqu’ils parlent d’une femme, d’une beauté accomplie, ils vous diront Qu’elle a un cou de cygne,

Une taille de guêpe,

Un regard de gazelle.

Eh bien, que votre imagination se mette en campagne, lecteur, et qu’elle se figure une femme ayant une taille pouvant lutter de finesse avec

celle de la guêpe ! ce cou long, ondoyant et bête du cygne ! ces gros yeux ronds, à fleur de tête et larmoyants de la gazelle! Cette femme-là serait tout simplement atroce, et elle n’aurait rien de mieux à faire que de se cacher pour ne pas effrayer les passants.

Douze jours après, je me retrouvai en face de Jaffa, et, cette fois-ci, la mer était calme, unie comme une glace ; nous avions à bord de notre bateau quelque chose comme trois cents pèlerins russes, pauvres diables en haillons qui avaient retenu des places sur le«pont.

La façon dont on débarque ces pieux pèlerins est assez originale. Dès que notre bateau eut jeté l’ancre, il fut entouré d’une multitude de barques arabes, dont chacune contenait une dizaine de grands gaillards en guise de bateliers; ils criaient, gesticulaient à qui mieux mieux, et finirent par prendre notre bateau d’assaut : d’assaut est le mol, car les uns pénétrèrent par l’échelle; les autres, s’accrochant comme des chats, escaladèrent par l’avant et par l’arrière. Une fois sur le pont, ils se mirent à traiter avec les pèlerins russes du prix de leur débarquement.

« Combien nous demandez-vous?

— Dix piastres par personne, dit l’un.

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— Cinq! » crie un autre.

Chacun offre un prix différent, gesticule et se démène comme il peut. Les pèlerins, assourdis par ce tapage, ne sachant à qui se confier, se bouchent les oreilles , mais ne bougent pas ; alors les bateliers arabes se décident à un moyen énergique et expéditif ; ils empoignent à bras-le-corps ces pauvres gens, hommes, femmes, enfants ou vieillards, et, sans même se donner la peine de descendre avec leur fardeau par l’escalier accroché au bateau, ils les jettent tous par-dessus le pont dans les barques. Vous vous figurez sans pekie quel vacarme en résulte.

Les Russes se défendent comme ils peuvent; chacun d’eux essaye de protéger ses paquets, sa besace, qui contient ses hardes et son pain ; mais les bateliers les leur arrachent des mains et jettent tout pêle-mêle dans les barques. Tout, non, je me trompe, car une grande partie tombe dans la mer.

Les pèlerins, une fois débarqués à Jaffa, vont à l'agence russe, où ils sont tenus de déposer l’argent nécessaire pour payer leurs frais de retour. Ordinairement ils y passent un jour, ou quelques heures, pour se reposer des fatigues de leur traversée. Leur campement est en plein air; les uns

s’entassent dans la cour de l’agence et dans celle de la maison, consulaire les autres où ils veulent. Ensuite ils continuent leur route à pied jusqu’à Jérusalem. Or, avec un excellent cheval, j’ai mis moi-même quatorze heures pour y arriver. Jugez du temps qu’il leur faut pour y aller à pied 1

Ces pèlerins appartiennent presque tous au bas peuple russe ; beaucoup ne sont que de simples mendiants. Ils quittent leurs chaumières sans emporter un centime, prennent une besace qui contient quelques haillons , et une autre vide , qu’ils remplissent en route du pain qu’ils doivent à la charité.

Généralement, toute la famille part : enfants, vieillards, femmes. On voit des mères, plus dévotes que bonnes mères, traîner après elles ou porter sur leur dos de pauvres petits enfants en bas âge, tout pâles et étiolés par les fatigues, le froid et la chaleur. Il y en a qui viennent du fond de la Russie; sur leur chemin, ils mendient: « C’est pour aller en terre sainte, » disent-ils ; et on leur donne du pain et de l’argent, car ceux qui font ce pèlerinage sont très-bien vus en Russie. Donc chacun s’empresse de leur venir en aide; il arrive même qu’on leur confie de l’argent pour

acheter telle ou telle chose au saint sépulcre...

L’ORIENT

Quoique pauvres et mendiants, ils sont honnêtes, et ils font toujours de cet argent l’emploi qu’on leur a indiqué.

Lorsqu’ils arrivent à Odessa, ils ont souvent plus de quatre ou cinq cents roubles; ils s’embarquent sur un bateau russe qui fait le voyage de la côte, et qui met de vingt à vingt-cinq jours pour faire le trajet d’Odessa à Jaffa. Ces malheureux n’ont que des places sur le pont; ils restent là tout le temps, exposés au froid et à la pluie. Jugez de ce qu’ils doivent souffrir , et combien doit être robuste la dévotion qui les porte à endurer celle traversée si longue, avec un pont pour lit et le ciel pour plafond !...

Ce qui m’a révoltée, c’est de voir des femmes ayant avec elles de tout jeunes enfants ! Ces pauvres petits êtres poussaient des cris de douleur qui me fendaient le cœur... Je dois dire cependant qu’au premier mot que j’ai dit en leur faveur au commandant, il donna des ordres pour qu’on mît pendant la nuit les mères et les enfants à l’abri...

Pour comprendre comment des pèlerins quelquefois riches au départ finissent par mendier leur pain, il suffira de dire qu’ils payent d’abord à Odessa leurs places pour aller à Jaffa, puis ils déposent à l’agence la somme nécessaire pour le

retour, et le reste, sans garder un rouge liard pour eux, ils le donnent à l’évêque grec de Jérusalem, pour être distribué aux églises et aux couvents de leur religion.

En voyant le petit port ou plutôt ce qui forme le port de Jaffa , je n’ai pu m’empêcher de remonter en pensée au temps des Hébreux. Alors Jaffa était une ville importante, le seul port qu’ils eussent sur la Méditerranée, ce qui fait supposer que leurs ingénieurs étaient peu habiles. Je crois cependant que les abords de ce port devaient être moins ensablés qu’ils ne le sont aujourd’hui , puisque c’est là que furent débarqués ces fameux cèdres que Salomon fit venir du Liban pour orner son palais. Ce qui prouve, par parenthèse, que la science de transplanter les arbres était déjà connue à cette époque, et que l’honneur de sa découverte n’en revient pas tout à fait à M. Haussmann.

Jaffa a été illustrée de maintes façons : c’est là que vivait le prophète Jonas; c’est de là qu’il s’embarqua pour aller à Tarse. La Bible nous dit que pendant ce trajet une tempête furieuse se déchaîna sur la mer, que le bateau sombra et que Jonas fut avalé par... vous savez la fin de l’histoire... j’allais dire la table.

Andromède et Persée ont, eux aussi, illustré

424 L’ORIENT

Jaffa. On montre encore le rocher où Andromède fut exposée... selon la fable, je puis le dire cette fois-ci.

Jaffa ou Joppè (la bien-heureuse) a eu à subir mille vicissitudes : prise et reprise par les Égyptiens, les Assyriens ; brûlée par Judas Macchabée , ravagée par Vespasien , conquise par les Sarrasins au VIIe siècle, les croisés l’enlevèrent d’assaut au XIIe siècle, et en firent un comté que posséda Gautier de Brienne; enfin, les soudans d’Égypte la reprirent aux croisés, et se la virent à leur tour enlevée par les Turcs. Une fois devenue ville musulmane , ses jours de splendeur disparurent comme par enchantement.

Aujourd’hui Jaffa est une sale petite bourgade sans importance, si ce n’est cependant qu’elle fait le commerce des oranges. Le passage des pèlerins lui donne du mouvement et de l’animation ; elle a aussi deux ou trois foires dans le courant de l’année qui sont visitées par les Bédouins venant des bords du Jourdain et de la mer Morte.

Ces tribus sont presque sauvages ; les hommes ont des types durs et cruels ; à voir leurs petites dents blanches, aiguës, leurs larges mâchoires, on se demande s’ils ne seraient pas par hasard anthropophages. Ce qui est positif, c'est qu’ils dé-

troussent très-volontiers les voyageurs, et feraient de fort bons birbanti dans les États pontificaux.

Les Bédouins ont pour tout costume un carré de laine sur la tête. Malgré ce costume, ou plutôt celte absence de costume, l’autorité turque n’ose pas les empêcher d’entrer dans Jaffa.

„ Il est une autre tribu qui porte le même costume et qui envahit chaque année la ville aux approches de Pâques, époque à laquelle abondent les étrangers allant en terre sainte. Les gens qui composent celte tribu mendient ordinairement, et comme ils ont l’aspect assez farouche, lorsqu’ils viennent vous demander l’aumône ils ont plutôt l’air de vous demander la bourse ou la vie que la charité, s’il vous plaît!

Vue de la mer, Jaffa est charmante. Toute la ville est bâtie en amphithéâtre sur une colline sablonneuse. En allant à droite vers le nord, on aperçoit le commencement des montagnes de la Judée. L’intérieur de la ville est sombre et misérable : de petites rues tortueuses à escaliers, des portes basses. Pour y circuler à cheval, on risque de se casser la tête à chaque instant. La population vit dans la rue : pour ces bonnes gens comme pour les Napolitains, la rue est un domicile. Ils y font leur cuisine et leur toilette. Les femmes arabes chré-

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tiennes portent le costume arabe, moins le voile. La population de Jaffa est d’environ six mille habitants, dont un cinquième à peu près est chrétien.

Il n’y a pas de consuls à Jaffa, mais seulement des agents consulaires, qui presque tous sont des négociants. Le principal commerce consiste en huiles, en grains et en fruits, parmi lesquels les belles oranges de Jaffa sont réputées dans le monde entier.

La ville est défendue par une enceinte fortifiée qui se trouve dans un état pitoyable ; elle possède quelques canons braqués sur la mer.

Jaffa n’offre rien qui puisse charmer les étrangers : pas un hôtel, pas la moindre ressource; on est réduit à demander l’hospitalité à un agent consulaire, ou bien à aller loger dans un couvent.

Comme souvenir de son ancienne splendeur et comme preuve de]sa haute antiquité, il ne lui reste que quelques colonnes brisées et quelques gros blocs de pierre ou de marbre rouge.

La ville n’a qu’une seule porte, située au nordest; elle offre un coup d’œil original. Une foule de charretiers, d’âniers, de marchands, de Bédouins, y tiennent une espèce de marché. Je ne sais pas s’il s’y vend beaucoup de marchandises, maisj sais que toutes ces bonnes gens crient, hurlent,

gesticulent, comme s’ils allaient s’entre-dévorer.

La seule promenade qu’on puisse citer, à l’exception des jardins d’orangers, est une espèce d’esplanade plantée de sycomores, où se trouve une fontaine mauresque nommée Abou-Nabbout. C’est là que viennent flâner les oisifs de la ville et que les Arabes fument leurs narguillés en savourant le café. Les femmes arabes y viennent aussi par bandes, s’asseyent en cercle et causent gaîment. Celles qui sont chrétiennes gagnent peu à n’être pas voilées, car les Syriennes n’ont pas un joli type. Celles qui ont un voile ont au moins l’avantage de laisser supposer des charmes inconnus, tout comme les houris du prophète. Elles ont pour voile, ainsi que les femmes de Beyrouth, un affreux mouchoir en mousseline imprimée sur fond rouge, jaune ou vert, avec des dessins de fleurs. Ce mouchoir leur encadre le visage et ne les embellit guère. Autant le voile des Stamboulines est gracieux et avantageux en cachant à demi celles qu’il recouvre, autant ce mouchoir bizarre est désavantageux à tous les points de vue.

Si la ville de Jaffa est laide, malpropre, sombre, en revanche ses environs sont charmants, gais et riants. Rien n’est joli comme ces beaux jardins d’orangers et de citronniers échelonnés sur les col-

Unes le long du rivage, à travers lesquels on jouit d’une vue superbe sur la mer en respirant le doux parfum des fleurs.

Il fallut pourtant quitter cette belle nature pour se diriger vers Jérusalem! J’avais bâte d’y arriver, et comme mon guide Aly connaissait très-bien cette route, je le chargeai des préparatifs du voyage.

On trouve à Jaffa des portanlines, espèces de chaises à porteur, pour les dames qui redoutent la fatigue du cheval. Quatre vigoureux Arabes vous enlèvent, et c’est une justice à leur rendre qu’ils courent, montent, descendent et s’arrêtent sans se souvenir le moins du monde des secousses qu’ils font éprouver aux personnes qui ont l’imprudence de se conûer à leurs soins. Il va sans dire que je préférai me confier à un bon cheval, malgré les représentations d'Aly.

L’année 1865, les Pâques des Grecs, des Latins et des Arméniens tombaient le même jour; aussi le chiffre des pèlerins était-il triplé ; l’affluence était énorme. Les routes de Damas et de Jaffa à Jérusalem étaient encombrées de voyageurs ; on apercevait au loin une file interminable de toutes sortes de quadrupèdes; chevaux, chameaux, ânes, mulets, avançaient péniblement à travers un dédale de rochers, faisant rouler des pierres sous

leurs pas et soulevant des masses de poussière. Les gens perchés sur ces montures présentaient un coup d’œil des plus bizarres ; on y trouvait un échantillon de toutes les nations de l’ancien monde, depuis l’ Abyssin jusqu’au Cosaque du Don.

Le musulman s’y faisait remarquer par l’élégance et le pittoresque de son costume, le juif par sa malpropreté, le Russe par son bonnet et ses habits en peau de mouton. Le Chypriote, assis sur une immense pile de coussins et de couvertures, conservait son air sérieux, et ne semblait préoccupé que du moyen de conserver son équilibre sur ce singulier échafaudage.

Tout ce monde paraissait très-pressé d’arriver. Les enfants de Mahomet se rendaient à Jérusalem pour se prosterner devant YEssakhiah , rocher qui se trouve dans la mosquée d’Omar et qu’ils croient suspendu dans l’espace sans aucun point d’appui. La légende musulmane dit que Mahomet se trouvait sur ce rocher lorsque Dieu lui donna l’ordre de monter au ciel pour prendre ses ordres. Le rocher, à la voix du Créateur maître suprême, quitta delui-môme le sol. Dieu lui commanda de s’arrêter dans celle position, et il y resta suspendu par la volonté divine.

Les enfants d’Abraham allaient à Jérusalem

pour y répandre des larmes sur les derniers vestiges du temple de Salomon, et pour demandera Dieu qu’il soit reconstruit un jour. Ils espèrent toujours rentrer en possession de leur ville natale et rebâtir leur temple. Ce miracle, ils l’attendent de la volonté de Dieu, avec l’aide de MM. de Rothschild et Montefiore.

Les chrétiens enfin s’acheminaient vers la ville sainte pour y faire leurs dévotions, pour y laver leurs péchés et déposer leurs offrandes au pied des autels du saint sépulcre. L’argent qu’on apporte chaque année à Jérusalem de toutes les parties du monde est vraiment incalculable. Que devient cet argent? Personne n’a su me l’expliquer. Venaient encore bien d’autres personnes attirées tout simplement par la curiosité et le spectacle grandiose des cérémonies de la semaine sainte.

Parmi cette foule, on remarquait un certain nombre de dandys de la vieille Europe, qui, trouvant insipide et banal de se faire transporter à Jérusalem à l’aide de la vapeur, et d’y arriver par des voies carrossables, croient qu’il est de meilleur ton, plus chic , comme on dit en argot, de rester hissés pendant plusieurs semaines sur le dos d’un chameau pour traverser le grand désert qui s’étend de Jérusalem au mont Sinaï, et de prolon-

ger le voyage d’un mois en passant par Pèlra et Korak.

Peu d’entre ces messieurs peuvent se rendre compte du but de leur voyage. Ils ne le font ni pour collectionner des cailloux et des pierres du désert, ni pour recueillir des insectes et des herbes, qui n’existent pas dans le désert, ni pour vérifier l’exactitude des récits des voyageurs qui les ont précédés; non, leur seul but est de faire une chose excentrique et de pouvoir s’en vanter après.

Ils arrivent noirs comme des Abyssins à Jérusalem, mais cela leur est égal. Depuis quelques années, il est bien porté d’aller se balancer pendant plusieurs semaines sur le dos d’un chameau ou d’un dromadaire, et de se griller aux rayons d’un soleil ardent, par conséquent le nombre des voyageurs qui prennent la route du grand désert a doublé. Les pick pockets anglais s’accordent aussi le luxe de ce voyage, et ils profitent des cérémonies de la semaine sainte pour exercer leur métier à cœur joie.

Dans le nombre des voyageurs se rendant à Jérusalem je distinguai aussi quelques Parisiens. Je me sers du verbe distinguer avec intention, car un Parisien se fait remarquer partout où il se trouve, par l’étrangeté de son altitude. Il ne parle que des

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