LE DANUBE, PESTII-BUDE
Le Danube, grand et majestueux fleuve, peut être comparé à un coursier indompté ; ses flots capricieux roulent avec fracas , au gré de leur fantaisie , sans se soucier de leur lit naturel. La main de l’homme n’a pas encore enchaîné ce géant insoumis, n’a pas encore encaissé ses eaux vagabondes; aussi , fort de sa puissance, il bondit, se précipite, n’écoutant que son seul bon plaisir; tantôt il se divise en bras innombrables et forme des îlots verdoyants; tantôt, quittant son lit, il envoie ses flots inonder la plaine voisine, puis, soudain, les ramenant et les resserrant, il se met à couler dans un lit étroit dont des rochers escarpés forment l’encadrement; ses eaux alors ont un si petit volume qu’on dirait que des puissances souterraines les ont englouties ; mais bientôt elles ressortent avec fracas, et l’on voit un fleuve large et profond rouler avec bruit et colère; plus loin, il devient calme et sûr, il offre une navigation tranquille et paisible aux plus gros navires. Mais cela
dure peu, l’on arrive aux fameuses Portes-de-Fer. A cet endroit le fleuve est hérissé de rochers qui ont les formes les plus bizarres; pendant la nuit, volontiers on les prendrait pour des diables qui , la fourche infernale à la main , viennent se mettre là, en rangée de bataille, pour accrocher des proies au passage.
Ces rochers, rapprochés l’un de l’autre, font une espèce de pont; les eaux basses, on pourrait
traverser le Danube en sautant de l’un à l’autre, si
beaucoup d’entre eux n’étaient pointus comme des aiguilles de géant.
Lorsque les neiges fondues et les averses ont fait accroître les eaux du fleuve , on peut passer en bateau ce passage dangereux; mais, lorsque les eaux sont basses, il faut quitter le bateau , monter dans de mauvaises petites carrioles, et faire le trajet par terre, ce qui est très-ennuyeux, à cause des bagages surtout; et ce qui rend les voyages sur le Danube désagréables, ce sont bien assurément les changements de bateaux et ces parties de la roule faites en voilure.
On a d’abord l’embarras de se transporter d’une embarcation à l’autre; ensuite, si on ne surveille pas avec vigilance ses colis, si on les perd de vue une seule minute, on est sûr de ne plus les re-
trouver; un autre voyageur s’en empare, et naturellement, si votre malle est lourde et neuve, il vous en laisse une très-légère et usée... Si vous avez des valeurs , vous êtes forcé de ne pas les quitter un instant, sans quoi vous êtes volé.
Ces bateaux font un service d’omnibus; ils desservent trente et une stations sur le haut Danube, soixante-douze sur le bas Danube ; ils sont donc encombrés de gens de toutes les classes et de toutes les nations : Hongrois, Bavarois, Wurtembergeois, Moldaves, Vainques, Bulgares, Syrmiens, Serviens, Turcs, Grecs, Autrichiens, etc. On comprendra facilement qu’au milieu de ce raêli-mêlo les précautions ne sont pas inutiles. Au point de vue de la curiosité , cette foule offre un intérêt tout particulier ; on peut faire pendant ce voyage des études de mœurs très-variées.
Aucun autre fleuve ne traverse autant de pays différents , et ne relève d’un aussi grand nombre de suzerains que le Danube. Dans un parcours de trois cents lieues, il longe ou traverse une foule de pays, de nations tout à fait différentes, dont la langue, les mœurs ne se ressemblent nullement.
C’est grâce au Danube que l’échange des produits de l’industrie et de ceux du sol peut s’opérer entre l’Europe centrale et l’Orien,t.
Ce fleuve est riche en souvenirs historiques , en ruines célèbres des siècles passés. Là, ce sont des ruines byzantines que l’on aperçoit; non loin de Pétronell sont celles de la Carnumtum des Romains, mise en ruines par ce fameux roi des Huns, Attila. Aujourd’hui encore on y trouve des vestiges d’antiquités romaines; un arc de triomphe est encore debout ; il est très-beau , le peuple de ce pays l’appelle la Porte des Païens.
Après avoir passé le défilé de Kazan , une des parties les plus pittoresques du Danube commence ; le fleuve a 28 mètres de profondeur et 87 mètres seulement de largeur. Cette masse d’eau est encaissée entre des rochers qui s’élèvent perpendiculairement dans les airs ; la main du temps leur a donné mille formes singulières. A leur cime on voit planer des aigles gigantesques. On éprouve dans cet endroit un saisissement : ce spectacle a de la beauté, de la grandeur, une grandeur austère.
Plus loin , la cime du mont Sterbées s’élève à une hauteur de 2,100 mètres. A gauche, le long de la rive rocheuse et escarpée , on retrouve des vestiges de la route de Trajan, et l’on aperçoit des vestiges du pont que jetèrent les légions romaines sur le Danube. Non loin du charmant vil-
L’ORIENT
lage d’Ogradina, sur la rive droite, on voit les- Tablettes de Trajan.
Voici la description qu’en a donnée le savant Grisselini :
« Le pied de la montagne forme un escalier écrasé par la nature , d’une longueur de plus de 20 mètres, qui conduit à une inscription en grandes lettres. Deux génies ailés tiennent en rouleau déployé une tablette ; de chaque côté il y a un dauphin ; les queues vont se perdre dans un toit ou dans une voûte ornée de denises en quartiers carrées, et dans le quartier central on a sculpté l’aigle romaine avec des ailes déployées. C’est sous ce toit que souvent les bergers serbes des environs s’arrêtent et allument du feu, de sorte que tous ces ouvrages ont été noircis et couverts de suie ; l’inscription en a souffert , et les lettres sont effacées ; seulement les premières lignes sont encore lisibles.
IMP. CÆSAR. NERVÆ S.