‹ L'Orient et ses peupladesChapitre 4 sur 20 · NERVA TRAJANUS AUG. GER PON. MAX. I. P · texte numérisé non relu

NERVA TRAJANUS AUG. GER PON. MAX. I. P

De Moldava à Gelumbaez, en passant par Poleti n , en face d’Ogradina, au-dessous des Tablettes de

Trajan, on retrouve les vestiges d’une route en escalier ; les marches, taillées au ciseau, sont parfaitement visibles à de certains endroits ; on en retrouve pendant tout un parcours de 12 lieues.

Celte route, nous dit Grisselini, fut construite, sous le règne de l’empereur Tibère, par des soldats des légions romaines; elle servait à remorquer et à diriger les bateaux quand le courant était trèsfort.

Ce qui est excessivement curieux, c’est que les habitants de cette contrée vivent sans frayer avec leurs voisins ; ils ont un type romain pur, on pourrait dire qu’ils en ont conservé le costume et les usages; ils sont, eux, les derniers vestiges humains des Romains ! Certes , les savants et les amateurs d’antiquités ne sauraient faire un voyage plus intéressant et plus riche en moisson d’objets d’art et en souvenirs historiques que celui des bords du Danube, mais il faut faire ce voyage à cheval, à petites journées, s’arrêtant partout où il y a des ruines, et le littoral en est parsemé.

Pour le simple voyageur, pour celui même qui n’a pas le bonheur d’être savant, mais qui a le goût du beau, le Danube, avec son cours capricieux, ses rives si différentes d’aspects, est plein de charme et d’intérêt,

Ici, la forme des clochers nous apprend que la foi illumine de ses rayons bienfaisants ce sol-là ; la mosquée turque avec ses blancs minarets flous indique que les sectateurs de Mahomet peuplent ce coin de terre ; plus loin, c’est la croix des Grecs que nous apercevons.

Dans la riche et belle Syrmie, on aperçoit de verdoyants pâturages et de jaunes mûriers.

A Ujlok , ancien fort perché sur une roche escarpée, on voit un couvent de moines franciscains. Ce couvent, bâti dans de larges proportions, avec une architecture sévère, fait un effet superbe ; à ses pieds se déroule une forêt de chênes séculaires.

Rien n'offre un coup d’œil plus gracieux et plus pittoresque que les deux villes de Pesth et de Bude, jointes lune à l’autre par ce magnifique pont suspendu, l’une des plus belles conceptions dans ce genre, et qui, bien sûr, n’a pas de rival sous le rapport de l’élégance des formes et de la perfection du travail.

De ce ponton a la plus belle vue du monde : le Danube calme et majestueux, au loin une immense plaine, à gauche de riantes collines groupées coquettement , enfin la ville même de Bude , ou Ofen, avec ses châteaux crénelés, témoins de son

ancienne splendeur et derniers vestiges de son passé.

La citadelle et le Blocksberg, perchés sur leurs rochers, semblent contempler d’un air méprisant la ville toute moderne de Pesth, avec ses rues droites, ses maisons uniformes et bourgeoises.

Bude représente le régime féodal et aristocratique, Pesth le nivellement des classes, le commerce et l’industrie, la civilisation, si l’on veut. L’une est grande, l’autre est jolie.

Si Bude a l’air de se montrer fière de ses rochers, de ses manoirs à demi détruits, Pesth étale avec orgueil ses beaux quais, ses vastes magasins fournis avec abondance des produits de tous les pays. Les vastes édifices modernes qu’elle possède suppléent, aux yeux de certaines gens , par la grandeur de leurs dimensions, à la beauté architecturale qui leur manque.

Les deux villes se toisent donc d’un petit air belliqueux , et leurs habitants suivent leur exemple.

Bude et Pesth communiquent entre elles par le pont suspendu dont je viens de parler et par un vaste tunnel qui traverse toute la montagne. On a le château de Bude sur la tête, on passe devant le théâtre allemand et l’on arrive au cœur même de la ville.

L’ORIENT

Sur la partie supérieure de Bude se trouve la vieille forteresse, dont les remparts sont transformés en jardins. De là on embrasse un immense et gracieux panorama.

Bude possède plusieurs autres grandes places, entre autres celle de Saint-Georges, où s’élève la colonne de la Trinité, érigée en 1715, en souvenir de la peste terrible qui ravagea cette cité. Une sainte relique se trouve dans l’église de Saint- Sigismond : c'est la main de saint Étienne, parfaitement conservée... dit-on.

Le château royal, commencé pendant le règne de Charles VI, dévasté par une invasion des Turcs, est une belle construction ancienne, à laquelle se rattachent bien des souvenirs. Dans son arsenal on voit un précieux petit drapeau rouge qui a appartenu aux croisés.

Cette ville a plusieurs faubourgs. Celui de Wasserstadt fut nommé ville des Juifs pendant la domination turque, parce que les musulmans y reléguèrent tous les juifs qui habitaient dans les autres quartiers. Ce nom lui est resté. On y voyait aussi une mosquée, comme souvenir des Turcs, mais on en a fait depuis une église chrétienne.

Les montagnes qui entourent Bude sont richement dotées par la nature ; elles possèdent des eaux

thermales fort renommées pour la cure de certaines maladies. Ces eaux chaudes étaient déjà connues et appréciées par les Romains. Les Turcs, pendant leur domination, mirent beaucoup de soin à les embellir.

Les principales sources sont celle qui s’échappe au sud du Blocksberg et celle qui sort de terre au nord du Josephsberg .

Les principaux bains qu’elles alimentent sont ceux de Bruck , Taiger, Block , Koning, etc. Le fameux docteur Heinrich possède et dirige le Reigenberg , qui est le meilleur elle plus agréable bain des environs. La fondation de ce bain remonte au roi Mathias de Hongrie; sa source est chaude à 38 degrés de Réaumur.

Le Bruckbad (Ruda-Perdo', est admirablement situé, tout près du Danube, sur la pente des rochers du Blocksberg. Il a plusieurs sources et quatrevingt-dix-neuf baignoires Ce bain est fait dans le genre des bains de Turquie : rien qu’une large salle ornée d’une gracieuse colonnade. Il y a aussi les anciens bains musulmans, dont le prix est à la portée de toutes les bourses. Les hommes et les femmes s’y baignent pêle-mêle; la morale n’est sauvegardée que par un léger costume.

À l’extrémité de Bude se trouve l’établissement

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de Csaszar-Perdo , ayant cent quatre baignoires et des chambres meublées à des prix très-modérés.

Les eaux de Bude sont excellentes, les environs de cette ville sont ravissants, et comme,, au bout du compte, elle n’est pas très-éloignée de Paris, je ne m’explique pas pourquoi les Français, si grands amateurs d’eaux et se faisant un point d'honneur de quitter Paris l’été, ne vont pas à Bude de préférence à bien d’autres établissements thermaux. Je connais pourtant bien peu de villes d’eaux qui offrent des sites aussi riants et où l’on puisse vivre à meilleur compte.

Notez encore que ces bains de Csaszar-Perdo , quoique appartenant aux frères de la Charité en vertu d’une donation qui leur a été faite par la famille Marzilanys en 1810, offrent même aux baigneurs des récréations mondaines des plus agréables. Ces bons frères dirigent l’établissement avec zèle et intelligence, et ils ne mettent pas leurs malades à un régime par trop monacal. — Ainsi tous les jours un excellent orchestre, composé

exclusivement deBohèmes (Tchèques), vientse faire

entendre dans la cour; une autre troupe de zingari vient exécuter quelquefois des danses qui sont jolies et surtout très-originales. Tous les mercredis

un grand bal est offert aux baigneurs. Ce bal est superbe : la grande cour et la salle sont changées en salons; les fleurs, l’eau, la lumière, se marient et produisent un effet magique.

La cave et la cuisine sont excellentes : les frères de la Charité s’y connaissent à merveille et font honneur à leur réputation.

Ah ! si les Parisiennes savaient comme on est bien à Bude , quelles jolies promenades on peut y faire, elles viendraient à coup sûr y passer leur été ! Et alors je leur recommanderais d'aller, comme première excursion, rendre visite au tombeau du saint musulman Schamihs Gul-ler Baba , qui se trouve sur une petite colline derrière Bude. Guller Baba veut dire père des roses. Ce tombeau , de forme ronde, pareil au dôme d’une mosquée, est bâti depuis deux cents ans. Les derviches turcs viennent quelquefois le visiter, car ce saint est très-vénéré parmi eux. Jamais ils ne s’en vont sans avoir planté quelques rosiers autour du mausolée ou sans y avoir déposé quelques gros bouquets de roses.

Voici ce que dit la légende turque sur ce saint :

« Il eut une seule femme, qu’il aima beaucoup ; elle était, disait-il, fraîche comme un bouton de rose, et elle adorait les roses parce qu’elles étaient

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ses sœurs. Mahomet, jaloux de sa beauté, l’enleva de la terre alors qu’elle n’avait vu fleurir encore que seize fois les rosiers de mai. Schamihs, désespéré, se retira sur cette colline, s’y bâtit de ses mains une toute petite maisonnette qu’il entoura d’un champ de roses. Il n’aima plus rien ici-bas... que ces fleurs jolies qui lui rappelaient celle qu’il avait surnommée Gui gusel (rose jolie).

« Cultiver ses rosiers et prier Dieu étaient ses seules occupations. Il en arriva à un tel degré de mysticisme que — à ce que prétendent les musulmans — Dieu se mit en communication avec son humble serviteur Schamihs , qui put alors lire dans l’avenir. On venait de toute part consulter le saint, et comme on le trouvait toujours priant au milieu de ses roses, on l’appela Gul-ler Baba (père des roses). Les musulmans assurent même que les roses de son jardin qu’il offrait à ceux des visiteurs pour qui il était bien disposé avaient des vertus magiques, comme celle, par exemple, de Axer l’amour le plus inconstant. Les musulmans venaient en masse quêter une rose du Gul-ler Baba. Aujourd’hui encore les derviches turcs apportent des rosiers ; dès que les roses sont fleuries, ils les prennent et les emportent comme de précieuses reliques. »

Ce saint m’est, je dois le dire, très-sympathique, et j’ai pris de confiance une rose, remplaçant mon larcin par un gros rosier. Il aimait bien sa femme, il a été constant à sa mémoire... Il aimait les roses, les reines des fleurs, et vivait au milieu de leur doux parfum... Certainement ce bon Gul-ler Baba était pour le moins un poète s’il n’était pas un saint.

Ce qui est aussi très-poétique , c’est la beauté des femmes de Pesth et de Bude. Dans aucun coin du monde on ne trouve des types d’une beauté aussi parfaite.

Pour pouvoir visiter Pesth et Bude en détail, il faut s’arrêter à Pesth quelques jours. On prend le bateau à Vienne jusqu’à la capitale de la Hongrie, etl’on reprend huit jours après l’autre bateau pour continuer sa route.

C’est ce que je fis.

On me signala, à mon hôtel, l’arrivée du bateau; je me rendis à bord étourdiment sans drogman, sans songer que j’ai la maladresse de ne pas savoir un mot d’allemand. J’allai droit à une baraque en bois qui me fit l’effet d’être le bureau :

« Une place première, dis-je, pour Constantinople, par Kustendje. »

Le monsieur du bureau me baragouina je ne sais quoi en allemand.

Je commençai alors à m’apercevoir que j’avais commis une imprudence...

a Billet première Constantinople...

— Ya, ya, » me répondit-il...

Il avait compris !... j’étais tout heureuse... mais, hélas ! je n’étais pas au bout de mes tribulations... Il me tendit un papier gribouillé en allemand.

« Combien est-ce? » lui dis-je.

Encore et toujours il me répond dans sa satanée langue.

Le dialogue devenait difficile ; il ne comprenait pas un mot de français, moi pas un mot d’allemand; le moyen de s’entendre!

Cependant la machine chauffait, je voyais que le bateau se préparait à lever l’ancre, je n’avais pas la moindre envie de séjourner plus longtemps en Hongrie. Je commençais à être très-embarrassée... Si jamais j’ai regretté d’être si peu polyglotte, c’est certes bien ce jour-là.

Une idée que je crus excellente me traversa l’esprit. Je tirai mon porte-monnaie de ma poche, l’ouvris, et, prenant mon billet en main, je lui fis signe de se payer... La vue de l’or fit épanouir sa figure et lui avait ouvert l’intelligence; il

vida avec un sans-gêne parfait le contenu de mon porte-monnaie et se mit à compter : Un, deux, trois, quatre cents francs, puis quatre cents francs encore. Huitcents francs une place dePesth à Constantinople, je n’en revenais pas, cela me paraissait exorbitant... On levait l’ancre, je voulais partir, je laissai mes huit cents francs, pris mon billet, et sautai sur le pont, tout en me disant :

« C’est tout de même fièrement cher, mais lorsqu’il prend cette somme, ce bon employé, il sait ce qu’il fait, il ne saurait se tromper, une première coûte donc huit cents francs. »

Je n’étais pas sur le pont depuis une minute que le bateau s’ébranlait, la machine lançait de noirs tourbillons de fumée, nous étions en route. Ce bateau était assez grand, mais le pont était encombré de colis de toutes sortes, il ne restait pas une place de deux mètres pour les voyageurs, qui pourtant étaient très-nombreux. Je demandai à un garçon de vouloir bien m’indiquer ma cabine; il me regarda d’un air étonné et me répondit :

« Des cabines, il n’y en a pas ; il y a le salon des dames, mais il est au complet ; il n’y a plus de lit libre.

— Comment, plus de lit! m’écriai-je; oùvoulezvous^que je passe ces trois ou quatre jours? au

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milieu de ce pont, par hasard, et de ces marchandises?

— Ma foi, madame, me répondit-il sans s’émouvoir, vous ne serez pas la seule dame à n’avoir pas de lit et à passer la nuit sur une chaise; plus de vingt sont dans la même position que vous! »

La pensée que nous serions vingt à souffrir ne me consolait pas du tout... J’allai trouver le capitaine et lui dis que je trouverais assez juste qu’une compagnie qui vous fait payer huit cents francs pour vous transporter de Pesth à' Constantinople vous donnât au moins un lit et une cabine.

« Mais, madame, la place ne coûte pas huit cents francs, mais seulement deux cent cinquante, » me répondit-il.

Je lui assurai que j’avais fort bien payé huit cents francs, et deux messieurs qui étaient sur le pont s’avancèrent en me disant :

« Mais nous étions au bureau, nous ausài, et lorsque nous avons vu que l’homme qui est au guichet, à qui vous avez tendu votre porte-monnaie, prenait cette somme-là, nous avons cru que vous preniez plusieurs places. »

Le commandant était stupéfait ; il me conseilla

de faire une réclamation à la compagnie, une fois arrivée à Constantinople, et ces messieurs m’offrirent de donner leur témoignage...

L’espoir illusoire de rentrer dans mon argent ne me consolait pas du tout de n’avoir pas un lit. Le capitaine le comprit, et il me dit en riant que, puisque j’avais payé ma place si cher, il était assez naturel que j’eusse au moins une cabine ; il m’en fit préparer une sur le pont.

Si ces lignes tombent un jour sous les yeux de l’Allemand du bureau des bateaux du Danube à Vienne, qu’il suive le conseil que je lui donne : Apprendre mieux son barême, et puiser avec plus de modération dans la bourse des voyageurs qui, comme moi, sont assez naïfs pour la lui tendre tout ouverte.

Je fus d’autant plus heureuse de l’amabilité du commandant, qui voulait bien mettre à ma disposition un petit coin où je pouvais me retirer, que le bateau était encombré d’une foule de voyageurs. Les Roumains et les Valaques y étaient en grand nombre. Ils rentraient chez eux après avoir été vider leurs bourses sur toutes les tables de jeu de l’Allemagne.

Les Valaques sont très-joueurs; aussi, pendant toute la durée de la traversée, ceux qui étaient à

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bord se sont-ils livrés avec frénésie à leur passion pour la dangereuse dame de pique.

Plus d’une fois je vis leur partie devenir orageuse, et ce qui m’étonna beaucoup, c’est qu’ils s’accusaient mutuellement d’un manque de délicatesse qu’on pourrait appeler d’un autre nom.

Et pourtant, leurs parties terminées, leurs injures dites et reçues, ils paraissaient être tous entre eux les meilleurs amis du monde; ils causaient, riaient, se tutoyant, n’ayant pas l’air de se souvenir qu’ils s’étaient dits : « Filous. »

Un soir, une de ces parties fut troublée par un incident dramatique qui donna lieu à de curieuses discussions.

Deux messieurs jouaient au baccarat; de fortes sommes étaient engagées; le perdant dit à celui qui tenait la banque :

« Je fais tout...

— Je tiens, » dit l’autre ; et il donne les cartes.

L’adversaire prend ses deux cartes, les regarde, et se renverse dans son fauteuil, tenant toujours ses cartes à la main.

« Voulez-vous carte? » dit le banquier.

L’autre ne répond rien.

Le banquier prend ce silence pour un refus, se donne une carte à lui-même, et il abat neuf...

le partner reste impassible.

« Auriez-vous neuf aussi? » lui demande le banquier.

Même silence.

Tout le monde le regarde avec un certain étonnement, car ses yeux fixement ouverts avaient quelque chose d’étrange.

On le secoue : il était mort de la rupture d’un anévrisme.

Voici la discussion qui suivit.

Le banquier disait :

« J’ai joué le tout, donc j’ai gagné la somme entière, et elle m’appartient. »

Un parent du défunt répondait :

« Un mort ne peut pas jouer!

— Mais il vivait lorsqu’il a dit: « Je tiens le « tout ! »

A quoi le parent ripostait :

« D’accord, mais lorsque vous avez dit : « Voulez- « vous carte? » il était mort. Du reste, il n’avait que cinq, probablement il aurait tiré, et en prenant votre carte vous auriez peut-être perdu.

— Il n’est mort qu’après coup, et à cinq on ne tire pas.

— Mais supposons, disait le parent, qu’au lieu

de gagner vous ayez perdu, auriez vous-payé dans ce cas?

— Certainement oui ! » répondait le gagnant.

La galerie était divisée en deux camps, et la discussion semblait vouloir s’éterniser indéfiniment. •

Dans le fait, le cas était assez difficile à juger, et, pour mon compte, je ne sais trop de quel côté était le bon droit. Mais, ce que je sais très- bien, c’est que de voir ces gens débattant un intérêt d’argent devant ce cadavre chaud encore était une chose pénible. Ces gens me firent l’effet de loups se disputant de la chair fraîche.

Il y avait deux jours et demi que nous naviguions sur le Danube, quand, un soir, vers le minuit, le bateau s’arrêta net, et un sourd craquement se fit entendre. Il va sans dire que ce craquement fut suivi de cent cris perçants poussés par toutes les voyageuses; elles accoururent sur le pont en criant, à qui mieux mieux, que nous sombrions, et se souciant fort peu de la légèreté transparente de leur costume.

Le bateau venait de s’ensabler, et comme il avait d’un côté trois pieds d’eau et de l’autre côté au moins quinze, il était couché sur son flanc d’une façon peu rassurante. On s’empressa de déplacer

les colis et de porter le poids sur le côté le plus haut; ensuite le capitaine fit exécuter quelques manœuvres dans le but de le désensabler, comme par exemple de faire chauffer la machine à blanc, ce qui me causa assez de frayeur.

Mais toutes ces manœuvres ne réussirent pas à nous faire sortir de cette fâcheuse situation, dans laquelle nous restâmes pendant vingt-quatre heures; nous y serions restés probablement davantage si le hasard n’avait pas conduit un autre vapeur dans nos parages; ce fut lui qui nous aida à nous remettre à flots en nous remorquant.

Comme je l’ai dit déjà, notre bateau était encombré de voyageurs, dont une grande partie n’avait pas de lit et passait la nuit sur une chaise ou sur le canapé de la salle à manger. Cela n’empêchait nullement qu’on prît des voyageurs à chaque station, sans les prévenir du triste sort qui les attendait à bord ; aussi y avait-il un mêli-mêlo, un tumulte affreux; on ne savait plus où se tenir, le pont étant sale et encombré de toutes sortes de marchandises.

Un désagrément beaucoup plus grave était celui-ci. Ces bateaux sont installés pour soixante ou quatre-vingts voyageurs au plus ; ils ont des

provisions de bouche, des services, du linge, de

l/OR IE NT

tout enfin, pour soixante personnes; ces provisions sont calculées pour un nombre de jours tixés. Or, nous étions cent cinquante voyageurs au lieu de soixante, et nous avions passé vingt-quatre heures ensablés, c’est-à-dire augmenté d’un jour le nombre de jours fixés ; les provisions s’étaient donc épuisées bien vite, et nous nous trouvions à la ration. De plus, la salle à manger ne pouvant contenir que quatre-vingts à cent personnes, on était obligé de faire deux couverts, l’un à cinq heures, l’autre à six. Un grand nombre de personnes, afin d’être du premier dîner, ne quittaient pas la salle à manger de toute l’après-midi, les autres faisaient le coup de poing pour avoir des places. Celles qui étaient du second dîner étaient les personnes calmes et ennemies de la foule; j’étais de celles-là, mais , aussi quel dîner! Tout froid nécessairement.

Ensuite, on nous donnait les mômes assiettes, les mêmes couverts qui avaient servi aux autres, sans prendre la peine de les lavdr ; on se contentait de les essuyer un peu ; tout cela était sale, graisseux, dégoûtant. J’ai vécu, à bord de ce bateau, de café et de pain sec.

Certes, rien n’est beau et poétique comme les rives du Danube entre Vienne et Gernawoda, mais, pour pouvoir y donner l’attention qu’elles méri-

tent, il faudrait jouir à bord des bateaux d'un peu plus de confort.

Après avoir passé l’endroit où les rivières de Talan et de Musabey, qui servent de frontières à la Bulgarie et à la Dobrudscha, viennent se jeter en bouillonnant dans le Danube, un peu au-dessous de la ville de Silestria , on aperçoit le prolongement du mont Balkan. Les bohémiens se sont creusé des espèces de grottes dans ces montagnes; ils vivent là pêle-mêle, à l’état tant soit peu sauvage.

Bientôt après, on arrive à la ville de Rassowa, où se trouvent encore les débris d’une ancienne muraille qui s’étendait de là à la mer Noire.

A partir de ce point, le fleuve change subitement de direction, il se dirige vers le nord. Bientôt après on arrive à Gernawoda, endroit où l’on prend le chemin de fer pour aller à Kustendje.

A deux heures du matin, notre bateau s’arrête brusquement, et l’on nous crie : « Vite, vite, dépêchez, on est arrivé. »

Il faisait très-froid ; réveillés à notre premier sommeil, être forcés de nous habiller à la hâte, n’avoir rien de chaud à boire, tout cela nous parut malsain et peu agréable; tout le monde était de fort mauvaise humeur.

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On nous criait pourtant à chaque minute : « Vite, vite, le bateau va repartir. » A la lettre, on a jeté tout le monde dehors, à moitié éveillé et à moitié habillé. La bise soufflait glaciale ; nous avons eu dix minutes à aller à pied pour rejoindre le chemin de fer, et nous étions chargés de nos sacs et de nos couvertures.

Ce chemin de fer part du milieu du désert; aucune salle d’attente, aucun abri.

Comme les employés ne comptaient pas sur l’arrivée du bateau avant six ou sept heures du matin, nous avons passé trois heures en plein air, à battre la semelle pour nous réchauffer.

Ce chemin de fer est loin d’être bien installé et confortable, mais, tel qu’il est, il rend de grands services. Comme il traverse la Dobrudscha, pays désert et inhabitable, il n’a d’autres voyageurs que ceux qui arrivent par le Danube. Les mois pendant lesquels le Danube n’est pas navigable, ce malheureux chemin de fer ne fait rien ; ses entrepreneurs ne doivent pas s’enrichir, et les actionnaires ne doivent pas recevoir de bien larges dividendes, je présume.

Cette route raccourcit beaucoup ; le trajet de Czernawoda à Kustendje n’est que de trois heures,

tandis que le trajet par eau est de plus de deux jours.

Mais rien d’affreux comme le pays traversé par cette ligne de chemin de fer ; le terrain est marécageux; souvent l’eau arrive jusqu’aux portières des wagons ; il s’échappe de ces marais une odeur malsaine et fétide.

La seule station , le seul lieu habité que l’on traverse, c’est Midjidji, ville d’origine toute nouvelle. Elle est habitée par vingt mille Tartares. Cespauvres gens étant pourchassés par la Russie, le gouvernement turc, les prenant en pitié, leur a permis de s’établir dans cette ville , d’y vivre en paix et à leur guise. La Porte , les sachant trèspauvres, ne leur demande pas même de payer le moindre impôt.

Les bords de la mer Noire, à Kustendje, sont dénués de toute végétation, et horriblement tristes. Ce qui les rendit plus tristes encore à nos yeux, c’est une foule de Circassiens qui étaient là campés sur le bord, nus ou à moitié couverts de haillons, mourant de faim; on voyait de pauvres enfants que la fatigue de la route et les privations avaient exténués, et qui paraissaient n’avoir plus un souffle de vie.

C’était vraiment un spectacle navrant.

Ces malheureux avaient quitté leur pays pour se soustraire à la domination russe; ils avaient fait cette longue marche portant ou traînant leurs enfants après eux. Beaucoup de ces malheureux viennent mourir sur les bords de la mer Noire.

Ils ont conquis leur liberté, mais, hélas! ils n’en profitent pas.

Le bateau qui devait nous conduire à Constantinople ne devant partir qu’une heure après, nous allâmes tous voir ces malheureux Giroassiens; leur état de souffrance et de dénûment nous arracha des larmes de pitié; nous fîmes une collecte et nous leur en distribuâmes le produit.

Les mères, les pères prenaient leurs jeunes enfants dans leurs bras, et ils nous disaient en les tendant vers nous :

« Achetez-le, il est gentil, il vous aimera, il vous servira bien ; achetez-le, seigneur ! »

C’était un spectacle à fendre le cœur. Ces pauvres mères qui nous proposaient de nous vendre leurs enfants, on ne pouvait certes pas les accuser de manquer d’âme; car, en les vendant, elles assuraient la vie et peut-être le bien-être de ces pauvres parias, tandis qu’elles savaient bien que si elles les gardaient près d’elles, ils mourraient de froid, de faim et de fatigue. Le sentiment qui

les animait était donc une sublime abnégation.

Un riche Turc était avec nous : devant ce tableau de misère et de douleur il se sentit profondément ému ; il ouvrit sa bourse, compta son argent, en fit cinq parts ; puis il choisit les enfants les plus souffreteux , ceux qui n’avaient pas même un haillon pour vêtement; il donna à chacun des parents une part d’argent en leur disant :

« Soyez tranquilles, je les soignerai si bien qu’ils reviendront à la vie. Dès ce jour, je les considère comme mes enfants, o

Les parents se jetèrent à ses pieds pour le remercier; ils étaient fous de joie ; serrant leurs enfants sur leur cœur, ils leur disaient :

« Ne pleurez plus, vous aurez des vêtements et du pain ; vous ne mourrez pas de froid et de misère sur cette terre humide. »

Les autres parents, qui avaient, eux aussi , des enfants, jetaient sur eux un douloureux regard qui semblait dire :

« Vous n’aurez ni pain ni vêtement, et vous mourrez! »

Ah ! que j’ai regretté de ne pas être riche et de ne pouvoir pas arracher, moi aussi, quelques-uns de ces pauvres petits êtres à la mort !

Ce Turc se fil apporter ces enfants, par les

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LORIENT

parents, jusqu’au bateau. Une fois là, il défit ses caisses pour y prendre des robes de chambre, des houppelandes pour les couvrir; ensuite il les installa dans les deux lits de sa cabine et leur fit donner à manger. Ces pauvres petites créatures se mirent à dévorer tout ce qu’on leur offrit. Les parents, en voyant les soins paternels que ce musulman prenait de leurs enfants, parlirebt heureux et tranquilles sur leur sort.

Bien des personnes, des mères surtout, en lisant ceci, se diront que ces parents-là étaient dénaturés, que mieux vaut voir mourir ses enfants auprès de soi que de les vendre à des étrangers.

Si je n’avais pas vu ces malheureux Circassiens couchés sur une terre humide, blêmis parle froid et la faim ; si je n’avais pas vu des tombes, fraîchement creusées, d’enfants morts des souffrances et des privations qu'ils avaient endurées ; si je n’en avais pas vu d’autres à la veille de succomber ; si je n’avais pas vu le désespoir de ces pauvres mères en voyant qu’elles n’avaient rien pour préserver leurs enfants du froid, rien pour les nourrir, je dirais, moi aussi, que ces parents sont dénaturés; mais, ayant vu cela, je trouve que leur conduite est le résultat de l’amour maternel poussé à ses dernières limites, poussé jusqu’à l’abnégation;

elles préfèrent s’enlever la seule consolation qui leur reste au milieu de leur infortune, et les arracher à cette lente agonie.

Les musulmans aiment beaucoup les enfants; ils achètent des Circassiens, et lorsqu’ils voient un enfant orphelin et malheureux, bien vite ils i’adoptent. Une justice à leur rendre, c’èst qu’ils aiment, élèvenf et soignent ces enfants comme les leurs.

Pendant toute la traversée, ce Turc a soigné ces enfants comme la meilleure des mères aurait soigné les siens propres. Ces malheureux étaient couverts de vermine : lui-même il les a menés sur le port, et là, avec de l’eau chaude, il les a lavés. Ensuite il leur a taillé des vêlements dans ses robes de chambre. Voyant qu’il s’apprêtait à les coudre tant bien que mal, je me suis empressée de lui offrir mon aide et mon expérience en cette matière.

Si la mer Rouge a une teinte rougeâtre, teinte que lui donne le sable rouge qui forme son lit, la mer Noire a, par contre, une teinte noirâtre lugubre. Lorsque les démons des tempêtes se déchaînent sur ses Ilots, on voit des vagues mugissantes d’un noir effrayant qui entourent le bateau et se brisent' avec rage; le fond de l’eau est si noir

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(ju’on sc figure que l’enfer avec ses gouffres béants se trouve au-dessous.

J’ai vu des tempêtes dans bien des mers, mais aucune ne m’a fait une impression aussi désagréable, aucune ne m’a paru aussi épouvantable que celle qui a fait danser, craquer, bondir avec furie notre bateau, pendant vingt-quatre heures, sur la mer Noire.

Je suis assez aguerrie à la mer, et pourtant cette tempête-là m’a impressionnée péniblement. Le ciel était noir; tout autour de nous des flots noirs qui semblaient soulevés par une puissance infernale; un vent froid faisant entendre de longs sanglots, des cris de rauque désespoir. Le bateau craquait de fond en comble et faisait entendre comme des plaintes; tout cela me paraissait d’un triste sans pareil, et dans mon esprit, comme dans le ciel, tourbillonnaient des nuages noirs. Lorsque après vingt-quatre longues heures le ciel s'est montré d’un beau bleu à mes yeux charmés, lorsque le soleil s’est remis à nous éclairer et que le vent s’est tû, soudain je me suis sentie soulagée d’un malaise indéfinissable qui s’était emparé de moi.

Comme pour me dédommager de l’ennui que m’avait causé la bourrasque, le bon commandant du bâteau, un bateau du Lloyd, m’a conté une

histoire vieille déjàde quelques années, mais dont le dénoûraent s’est passé sur son bateau et dont il a été l’un des héros. 11 y a joué le rôle de la Providence en sauvant la victime et en faisant punir le coupable.

Voici l’histoire :

Dans une petite ville située sur la côte de la mer Noire ! je ne la nomme pas pour ne pas désigner le coupable) se trouvait une perle de la plus belle eau, une merveille de beauté, de grâce et d’ingénuité, une jeune fille de seize ans; jamais cerveau de poêle en délire n’aurait pu rêver un type de beauté plus pur et plus parfait.

Celte jeune Grecque appartenait à une famille aisée, mais non riche.

Toutes les mères de la petite ville de X... jalousaient le bonheur de la mère d’Iséa. Ainsi se nommait la belle enfant.

Les jeunes filles la regardaient avec un sentiment de secret dépit.

Les hommes en la voyant perdaient leur cœur et leur repos. Jeunes et vieux, tous étaient enamourés.

Les vieilles femmes disaient :

« Iséa possède un charme, c’est certain; sa beauté, a quelque chose qui n’est pas naturel. »

144 L’ORIENT

Bien des hommes de toutes les conditions s’étaient déjà risqués à demander à ses parents la main de la blonde Circé, mais ses parents avaient toujours répondu qu’elle était encore trop jeune pour qu’on songeât à la marier.

Le gouverneur de la province avait un fils qui restait à Constantinople. Dans un voyage qu’il fit pour venir voir son père à la ville de X..., il rencontra Iséa, et il va sans dire qu’il en devint amoureux.

Éperdument amoureux!

Dans son enthousiasme, il s’écriait :

« Cette jeune fille ne peut être qu’une houri échappée du paradis de notre grand prophète ! »

Ce jeune musulman, ainsi pris de ce mal d’amour, languissait tristement; il passait ses journées devant la porte de sa belle pour lâcher de l’apercevoir un instant.

Lorsqu’il l’avait vue, il rentrait au palais du gouvernement, plus amoureux et par conséquent plus malheureux que jamais.

Lorsqu’il ne l’avait pas aperçue , il rentrait triste, morne et abattu.

Sa mère , en bonne mère, s’inquiéta de cet état anormal; elle questionna son fils, qui lui fit l'aveu de son amour pour Iséa.

ET SES PEUPLADES. Ufi

« Mon enfant, lui dit-elle, j’ai bien peur que lu ne sois jamais heureux, car une Grecque n'épouse pas un musulman. »

Le fils lui fit observer alors que les parents d’Iséa étaient presque pauvres, et qu’une forte dot les déciderait sans doute.

Sa mère lui promit de faire dès le lendemain même une démarche.

Elle tint parole.

Le lendemain on annonçait aux parents d’Iséa la visite de la femme du gouverneur.

Cette dame leur fit sa demande ; elle offrit une haute dot; elle promit, au nom de son fils, qu’Iséa serait la seule et bien-aimée femme du jeune musulman, et qu’elle serait libre de suivre sa religion.

Les parents de la jeune fille répondirent que leur fille n’épouserait jamais un musulman, et rien ne put les fléchir.

Lorsque sa mère raconta la mauvaise issue de sa démarche au jeune homme, il se livra à un actés de désespoir, assurant qu'il aimait mieux mourir que de vivre sans celle qu’il aimait.

Rien n’est plus faible et plus facile à émouvoir que le cœur d’une mère.

Rien n'est facile à effrayer comme une mère !

UK L’ORIENT

Celle-ci voyait déjà son lils dans la tombe.

Aussi elle s’empressa de lui dire : « Retourne;» Stamboul, je te promets qu’avant un mois tu seras en possession de celte belle Iséa. »

Confiant dans cette promesse maternelle , le jeune musulman retourna à Constantinople.

Quinze jours après, le bateau du Lloyd le Vienne touchait à la ville située à quelques lieues de celle habitée par Iséa.

Une vieille femme turque, deux eunuques accompagnant une autre dame qui paraissait jeune, malgré le voile épais qui cachait ses traits, montèrent dans le bateau.

Quand j’ai dit que les deux eunuques et la vieille femme accompagnaient la jeune dame, je me suis trompée, car le commandant et les passagers remarquèrent que la plus jeune de ces femmes semblait se défendre de monter sur le bateau mais la vieille la tenait par le bras, les eunuque.* l’entouraient, et ces trois personnages avaient l’aii de lui faire des menaces et de la forcer à avancei de vive force.

Ces quatre personnages s’installèrent sur un endroit du pont réservé aux harems turcs, et qui es séparé par une tente du reste du pont.

Le commandant avait élé intrigué par la ré-

sistance que la jeune femme paraissait opposer à ses compagnons de voyage ; il passait et repassait près de l’endroit où elle se trouvait, et il ne tarda pas à se convaincre qu’elle était gardée à vue par ces gens-là. Un moment une vive discussion s’engagea en langue grecque ; la jeune femme voulait se lever, on voulait l’en empêcher; pourtant elle se leva, mais la vieille femme lui prit le bras, les eunuques la suivirent à peu de distance.

Le commandant passa tout près d’elle. Alors, faisant semblant d’arranger son voile , elle se détourna de son côté et lui dit vivement en bon français : « Sauvez -moi, on m’enlève. » Mais la vieille mégère la tira rudement par le bras, les eunuques furieux l’entourèrent, elle ne put en dire davantage ; on l’entraîna violemment sous sa tente, où cette fois-ci les Argus la gardèrent de près.

Le commandant fut très-étonné en entendant cette dame parler le français.

Il réfléchit un moment à ce qu’il avait à faire. « Si c’est une Européenne, Je lui dois aide et protection, se disait-il, et, quelle quelle soit, je ne puis la laisser me demander en vain de la sauver. Il faut que je sache quel danger elle court. »

Mais comment faire ?

Le cas était difficile, car cette dame portait le

coslurac turc, et lui parler malgré ses gardiens, si elle était réellement Turque, pouvait lui amener une mauvaise affaire.

Après mûres réflexions, il s’arrêta à un plan très-ingénieux, que voici. Il prit son lieutenant, se mit à se promener de long en large sur le pont en ayant l’air de ne pas faire la moindre attention à la jeune femme, et en faisant semblant de causer de choses indifférentes. Après cinq ou six tours, il s’arrêta près de la tente, mais de façon à lui tourner le dos; parlant alors très-haut à son lieutenant, il se mit à dire :

« Courez-vous réellement un danger, madame? Si oui, toussez légèrement. »

Il avait été compris et entendu, car une petite toux lui répondit aussitôt.

Encouragé par le succès .de sa ruse, il poursuivit :

« Vos gardiens comprennent-ils le français? Si cette langue leur est inconnue, toussez encore. »

De nouveau une petite toux se fit entendre.

Alors le commandant poursuivit, parlant loutoujours àson lieutenant.

« Très-bien, surtout soyez prudente, n’ayez pas l’air de prêter attention à ma conversation, eldites-

moi' si vous ôtes Européenne ou Turque : toux, Turquie ; silence, Europe. »

La dame se tut.

« Européenne! Oh ! alors je puis vous protéger parfaitement, madame. Et on vous enlève, m’avezvous dit l Toux pour oui. »

La jeune dame toussa fortement.

« Oh ! oh ! nous y mettrons bon ordre, soyez tranquille ; seulement, de la prudence. Endormez la défiance de vos Argus, ensuite demandez à faire un tour de pont, et lorsque vous passerez devant l’escalier qui conduit aux premières, jetez-vous-y prestement en invoquant ma protection; je serai là. A présent, je m’éloigne ; si mon plan vous va, toussez encore. »

La dame toussa, et le commandant s’éloigna; il descendit aux premières et attendit au bas de l’escalier avec son lieutenant. Une demi-heure après, il vit passer la jeune femme ; elle se promenait, appuyée sur le bras de la vieille; elle avait l’air calme et résignée. Elle passa deux fois, puis à la troisième fois, par un brusque mouvement, elle se dégagea subitement, et elle se jeta «i vivement dans l’escalier en criant : « Aide et protection ! je suis chrétienne!... » qu’elle vint rouler aux pieds du commandant. A ses cris, au bruit de sa chute, les

voyageurs sortirent du salon, on la releva, on l’entoura ; mais la vieille, remise de son saisissement, arriva prestement, suivie des eunuques, au bas de l’escalier. Là, une lutte s’engagea ; les eunuques dégainèrent leurs grands sabres et voulurent s’emparer d’elle; la vieille s'acharnait après elle comme une Harpie : elle la tirait par le bras et par les vêtements.

Mais le commandant, sortant un revolver de sa poche, signifia aux eunuques qu’il leur brûlerait la cervelle s’ils touchaient cette dame.

« Elle est Turque, disait la vieille, vous n’avez aucun droit sur elle !...

— Elle est Turque », répétaient les eunuques.

Mais la jeune fille, déchirant le voile qui lui recouvrait le visage, et le jetant au loin, s’écria : :« Ils mentent, je suis chrétienne. »

Elle montra aux voyageurs et au commandant le plus ravissant visage de seize ans qu’ils eussent jamais admiré !

Un prêtre grec était à bord ; au bruit de cette discussion, il était accouru. En l’apercevant, la jeune fille se jeta à ses pieds en lui disant : « Sauvez-moi, mon père, je suis Grecque d’origine et de religion, on m’enlève traîtreusement à ma famille;

madame (elle désignait la vieille) m’emmène dans le harem de son fils. »

Le prêtre la releva, la prit par la main et la conduisit au salon des dames.

Les eunuques, intimidés par le revolver du commandant et aussi par la vue de ce prêtre, n’osaient pas bouger ; mais la vieille criait toujours à tuetête : « Elle ment! C’est une esclave que j’ai achetée et qui veut s’échapper. »

Le commandant lui parla en turc et il lui signifia que ce bateau représentait l’Autriche; que, par conséquent, cette jeune fille ayant réclamé la protection de cette nation, on devait la lui accorder; qù'eile n’avait plus aucun droit sur elle, puisque le pavillon autrichien la protégeait; qu’elle devait donc se retirer, elle et ses eunuques ; que, sans cela, il se verrait forcé d’agir sévèrement envers elle.

Elle s’éloigna* en maugréant et en lui disant qu’une fois arrivé à Constantinople , où son fils était tout-puissant, il serait bien forcé de rendre cette jeune fille.

Iséa, car c’était elle, fut tout de suite entourée par toutes les dames qui se trouvaient à bord. Elle s’était légèrement blessée dans sa chute, on la pansa; on la rassura, car elle tremblait très-

L’ORIENT

fort que les eunuques ne vinssent la reprendre.

On lui dit qu’elle était à présent sous le pavillon autrichien et qu’elle n’avait rien à craindre.

La première chose qu’elle demanda aux dames qui s’empressaient autour d’elle, ce fut de lui prêter un costume européen . « Celui-là me fait horreur, » dit-elle.

Ces dames lui donnèrent des vêtements ; elle les revêtit avec bonheur, et elle mit en pièces son costume musulman.

Quand elle fut remise de la violente émotion qu’elle venait d'avoir, le prêtre lui dit que, pour qu’il la protégeât efficacement, il fallait qu’il sût pourquoi et comment on l’avait enlevée.

On fit cercle autour d’elle, car la curiosité était vivement éveillée.

Elle raconta d’abord ce que nous savons déjà : la demande qu’avait faite de sa main le fils du pacha et la réponse de son père.

« Après cela, dit-elle, nous n’entendîmes plus parler de ce jeune homme; il cessa même de me poursuivre de ses assiduités, et bientôt nous apprîmes qu’il était retourné à Constantinople.

« Là-dessus, les fêles du Baïram arrivèrent. Ma mère est liée avec plusieurs familles turques. Un jour, une de ces dames qui a plusieurs filles de

ET SES PEül’LADES. 153

mon âge vint prier ma mère de me laisser aller le soir chez elle. « Il y a, lui dit-elle, grande fête au « harem, mes filles voudraient bien avoir Iséa. »

« Ma mère consentit avec plaisir à m’y laisser aller, heureuse de me donner une distraction.

« Le soir, un domestique me conduisit chez cette dame ; les hommes ne pouvant entrer dans le harem, même les domestiques, il me laissa à la porte, me disant qu’il reviendrait me prendre à onze heures.

« Un eunuque me conduisit dans la pièce qui sert de salon. La maîtresse de maison était seule, et comme je m’étonnais de ne pas voir ses filles, elle me dit : « Elles sont à leur toilette et vont venir. » Un domestique apporta du café; elle-même prit une lasse et me l’offrit.

« Je trouvai à ce café un certain petit goût, mais je n’y fis pas attention, sachant que les daines turques mettent toutes sortes de drogues dans cette liqueur, comme essence de rose, patchouli.

« Je bus donc ce café. On m’en apporta bientôt après une seconde tasse, que jè bus aussi Alors je me sentis prise d’un violent mal de tête et d’un assoupissement qui paralysait mes mouvements, mes paroles et même mes idées. Je dus m’endormir bien profondément, car lorsque je me ré*

LORIENT

veillai, j’étais dans une voiture qui roulait très- • vite ; il faisait déjà grand jour. A côté de moi était assise la femme du pacha gouverneur qui était venue demander ma main à ma famille, et devant moi se tenaient assis d’un air farouche deux eunuques.

« Je compris de suite ce qui s’était passé et se passait : on m’enlevait.

« Je voulus me débattre , appeler au secours ; mais alors la femme du gouverneur me dit que nous étions loin de la ville de X..., que mes parents ne pourraient pas me retrouver, et qu’il était inutile que je fisse du bruit, car le bruit ne servirait qu’à forcer les eunuques, mes gardiens, à me bâillonner; que, du reste, si j’étais sage et tranquille, il ne me serait fait aucun mal ; que je serais même très-heureuse; qu’elle me conduisait à son fils, qui était beau garçon, qui avait une brillante position, qui me prendrait pour sa femme légitime, et que mes parents seraient eux-mêmes enchantés plus tard de ce mariage.

« Je me mis à pleurer et à supplier cette dame de me reconduire dans ma famille, lui assurant que je n’aimerais jamais son fils.

« Mais je m’aperçus que mes larmes la touchaient peu, et je vis avec désespoir que j’étais

trop bien escortée pour tenter de m’échapper.

« Bientôt nous arrivâmes à la ville de M..., où nous nous sommes embarqués. Là, on m’a bâillonnée, de peur que je ne criasse. Mon voile épais cachait ce bâillon ; la vieille femme me tirait par un bras ; un eunuque, sous prétexte de me soutenir, me tirait si fort l’autre bras qu’il m’a été impossible d’arracher ce bâillon ; on me l’a ôté sur le bateau, ce qui a fait que j’ai pu implorer votre protection. »

Voilà comment s’était fait l’enlèvement de la jeune Grecque.

Lorsque le bateau fut arrivé à Constantinople, le commandant s’empressa de faire hisser le pavillon autrichien. Il fit mettre les officiers sous les armes, et donna l’ordre le plus exprès de ne laisser sortir personne.

Quant à la jeune fille , il l’enferma dans sa cabine sous bonne garde.

Bien lui en prit de prendre cette précaution, car aussitôt l’ancre jetée, le jeune pacha arriva, escorté de plusieurs hauts personnages turcs. Sa mère lui expliqua ce qui s’était passé. Alors le jeune pacha entra en fureur, demandant impérieusement qu’on lui livrât de suite cette jeune fille. « Elle est musulmane, disait-il, elle portait le costume turc,

L’ORIENT

vous avez violé, en l’enlevant à ma mère et aux eunuques, les capitulations. Je me plaindrai et vous serez sévèrement puni, » dit-il au commandant. Mais celui-ci ne se laissa point intimider. 11 laissa le bateau sous la garde de son second, et il courut à l’ambassade d’Autriche, expliquer l’affaire à l’ambassadeur. Celui-ci vint lui-même sur le bateau , prit la jeune fille sous son bras , la fit descendre dans sa petite barque, où était hissé le pavillon autrichien, et l’emmena à l’ambassade d’Autriche.

Rien ne peut donner une idée de la fureur du t jeune Turc en se voyant enlever ainsi celle qu’il convoitait, et de la rage de la vieille mère en voyant son beau plan d’enlèvement échouer. Mais il n’y avait rien à faire : un ambassadeur est craint et respecté partout, mais surtout en Orient, et, de plus, ils sentaient parfaitement l’un et l’autre qu’en enlevant une Grecque ils s’étaient mis dans leur tort.

L'ambassadeur s’empressa d’écrire aux parents d’Iséa, pour les rassurer sur le sort de leur fille.

Depuis; la jeune Grecque est devenue la dame d’honneur d’une puissante dame qui l’a mariée avec un jeune homme de sa cour.

Les mauvaises langues assurent que, plus tard,

ayant fait par hasard la connaissance dans le monde de cet audacieux jeune Turc qu’elle ne connaissait que de vue, elle s’est prise à regretter que la tentative d’enlèvement eût échoué.

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