LE BOSPHORE
Lorsque le bateau, quittant soudain les eaux noirâtres de l’antique Pont-Euxin, entre dans les flots azurés du Bosphore, un coup d’œil magique, féerique, vient vous charmer, un saisissement indéfinissable s’empare de vous; on se sent caressé par une brise tiède et parfumée, qui vous apporte les émanations des plus belles fleurs écloses en Asie, sur cette rive aimée du soleil et de la nature. Le parfum doux et âcre vous monte au cerveau comme un hachich divin!
Vos yeux se fatiguent à force d’admirer, car jamais spectacle aussi merveilleux ne les a frappés.
Pour peindre dignement les beautés du Bosphore, pour chanter ces rivages que les flots baignent amoureusement, ces palais dans lesquels on sent, on devine la belle fille de l’Orient collant un œil furtif aux fissures de sa croisée pour voir l’espace, le monde, le fruit défendu...
L’OitlENT
Pour décrire ce long canal parsemé de caïques où les musulmans égrènent leurs chapelets en laissant errer leurs regards, et leurs pensées s’envoler vers l’infini...
Pour faire comprendre la variété de ce spectacle sur cette écluse sillonnée de tant de bateaux...
Pour bien peindre enfin :
« Cette mer, aux eaux bleues ,
Qui d’un ciel toujours bleu tire son double azur;
Flot qui danse au soleil, libre, joyeux et pur, »
Il faut être lord Byron, oubien encore Jacovaki Fico.
Qu’on me permette de dire un mot sur ce dernier.
Fico est né à Constantinople, bercé par les flots azurés du Bosphore. Dès sa plus tendre jeunesse il y a promené ses molles rêveries, ses plus douces espérances. Grisé par la poésie , cette fille de l’Orient, il est amoureux de la blonde muse, et voici comment il chante les lieux qui virent naître celle qu’il aime :
« Réunissant deux mers et divisant deux mondes , Ne mirant que palais dans ses magiques ondes , Palais et fleurs; tournant, détournant ses flots bleus; Formant des caps , des ports, des golfes en ses jeux ,
Le Bosphore, roulant des vagues toujours vives,
D’un village sans fin voit s’embelli: ses rives.
Ce village se courbe et serpente avec lui;.
De l’aigu promontoire au golfe qui reluit ,
Promenant ses toits plats , corbeilles de verdure ,
11 suit dans ses détours la vague qui murmure ,
Et d’un bruit de feuillage enflant le bruit des eaux ,
Entre ces deux fraîcheurs étale ses châteaux.
L’œil aime à parcourir les couleurs bigarrées Dont ses rives partout se montrent diaprées :
Quelquefois le palais monte du sein des flots ,
Ou , de pierres bâti , domine les coteaux.
C’est une ville, un quai , de l’une à l’autre plage !
Mais le point le plus beau de l’immense village,
Thérapia, c’est toi , c’est ton golfe profond ,
Émeraude enchâssée dans un vert horizon.
Comme la bloude fille éprise de parure Autour de son front blanc tourne sa chevelure ,
Telle , d’un long jardin couronnant ses palais,
Thérapia se mire en son golfe si frais... »
Voilà certes la plus jolie description qu’on puisse faire du Bosphore, et je me garderai bien d’en faire une autre après avoir cité celle-là.
Le canal du Bosphore est riche en souvenirs historiques et mythologiques : les uns disent que son nom lui est venu de ce que Io, transformée en vache, le traversa à la nage pour échapper au taon. Bosphore, en effet, signilie en grec, gué de bœuf.
D’autres prétendent que ce nom lui fut donné
L’ORIENT
en mémoire de ce bœuf qui, inspiré par l’oracle, montra la route de l’Europe aux Phrygiens.
Enfin, il y en a qui prétendent que ce nom est un souvenir du premier navire qui se balança sur ses flots, affrontant les écueils dangereux qui l’entourent. Ce navire portait à la proue l’image d’un bœuf.
Les fables, ces gracieuses fées des premiers âges, se sont complu à embellir de légendes les bords du Ponl-Euxin, de la Proponlide et du Bosphore.
Une allégorie des Grecs, ces pères des conteurs, nous dit que Phryxus et sa sœur Hellé, fuyant Thèbes et la haine de leur belle-mère Ino, traversèrent l’Hellesponl sur un bélier à toison d’or; que là, Hellé, effrayée par le rugissement des flots, tomba à la mer, qui prit ainsi son nom. Phryxus, ne connaissant pas sans doute l’art de nager et de plonger, abandonna sa sœur à son triste sort; il poursuivit son voyage sur le bélier, traversa la Propontide, le Bosphore et le Pont-Euxin, et vint aborder en Colchide, où la reconnaissance (reconnaissance singulièremenlentendue par exemple!) le porta à immoler à Mars son fidèle et agile sauveur.
Il suspendit la toison \l’or à un hêtre, et... on sait le reste, les poêles ont chanté sur tous les tons les vicissitudes de cette toison, les enchante-
ments de Médée, le voyage des Argonautes au delà du Bosphore, sur les bords qui portent le nom de Bosphore Cimmérien.
C’est là que la mythologie place encore un autre événement mémorable, qui fut aussi célébré par les poètes de l’antiquité : je veux parler de l’enlèvement d’Iphigénie, transportée par Diane dans ces lieux. \
La mythologie dit aussi que les rochers appelés Cyanées , dont les uns se trouvent sur la côte d’Asie, les autres sur la côte d’Europe, et qui semblent fermer l’entrée du détroit, étaient jadis réunis, mais qu’ils s’ouvraient seulement pour laisser passage aux vaisseaux ; puis, lorsqu’ils les voyaient bien engagés, ils se refermaient brusquement, les broyant comme plâtre, pour les punir de leur imprudence. Les Grecs les nommaient, à cause de cela, Symplègades.
Euripide décrit d'une façon admirable les dangers qu’Oreste et Pylade durent affronter pour traverser ce terrible passage.
Mais il paraît qu’en l’an de grâce 1864- la mythologie, avec ses contes charmants, affrayants, émouvants, n’était déjà plus1 de mode, car notre bateau, le Vienne , du Lloyd autrichien, passa fort tranquillement à côté de l’ancien écueil des Cya -
nées..., les rochers restèrent muets et immobiles.
La largeur du Bosphore varie entre six cents mètres minimum et deux mille cinq cents mètres maximum; il est sinueux, et dans ses détours gracieux il forme sept baies.
Ce canal est d’une navigation difficile et dangereuse , car à chaque tournant le courant est rejeté d’une rive à l’autre, de sorte que les eaux entraînées avec violence au fond d’une baie s’échappent avec impétuosité dans la direction opposée, puis s’engouffrent de nouveau dans le bassin suivant.
Le dernier courant, qui vient frapper avec force la pointe du sérail, envoie une faible partie de ses eaux dans la Corne-d’Or, tandis que le reste s’enfuit vers la mer de Marmara.
On se sert, à Constantinople, de tout petits bateaux, appelés caïques, pour les promenades et les courses sur le Bosphore; il faut que les caïkjiés (bateliers) aient une adresse merveilleuse pour conduire leurs faibles nacelles au milieu de ce flux et reflux de courants.
Si le poète Fico vante avec raison Thérapia la belle, qu’il compare à une « émeraude enchâssée dans un vert horizon », il est encore un détail qu’il faut ajouter à sa description. Les nids sur le Bos-
phore sont réellement dignes d’étre admirés. Ce sont :
Ou des nids d’aiglons perchés sur un coteau, ou des nids de fauvettes modestement cachés dans le feuillage.
Buyuk-Déré est la ville de plaisance des Turcs, c’est là qu’ils se portent en été pour respirer la fraîche brise de la mer, qui vient, en cet endroit, s’enfoncer dans la terre en angle aigu , et former un petit port autour duquel est une jetée qui sert de promenade. — Rien n’est comparable à cela. — Vers les sept heures, cette promenade est encombrée d'une foule bigarrée qui offre un curieux spectacle. On y voit des dames grecques, arméniennes, levantines, avec des toilettes fantastiques; le jaune, le vert, le rose et l’or s’y mêlent avec le mauvais goût le plus complet. Elles causent, rient, caquettent à qui mieux mieux.
Les femmes turques, entourées du prestige de l’inconnu, viennent là aussi drapées dans leur perrijiè (manteau); leurs yeux brillent de passion et de malice à travers les trous pratiqués dans leurs voiles. — Elles comprennent que les hommes s’efforcent, en les vovant, de percer le mystère dont elles sont enveloppées, et qu’ils cherchent à deviner si elles sont belles; cela les amuse et leur met un
161 I/O Kl EN T
brin de malice dans le regard qui leur sied irèsbien. Celles qui sont vieilles et laides bénissent le voile qui leur permet d’attirer encore l’attention des hommes; celles qui sont jeunes et jolies trouvent le moyen de se laisser voir, en dépit de l’eunuque qui les suit et du voile qui les cache.
De bons Turcs bien graves, à la’démarche lente et mesurée, sont là aussi avec un gros chapelet d’ambre ou de corail à la main ; ils promènent un regard distrait autour d’eux, et ont l’air de penser à quelque chose, quoiqu’ils ne pensent à rien. — Ils font leur kieff, voilà tout.
Les Levantins, les Pôrotes, les Arméniens, les Grecs, tous ces corbeaux noirs du commerce de Péra , de Tophana et de Galata, sont là eux aussi , mais ils parlent haut, gesticulent beaucoup , et se racontent en mauvais italien (que l’on peut appeler le sabir) ce qu’ils ont gagné à la Bourse, ce qu'ils espèrent gagner encore.
Voici les fragments de conversation que l’on saisit en passant auprès d’eux :
« Un tel a une rude chance : le pacha *’* lui a donné une commande sur laquelle il va gagner le soixante pour cent.
— Il aura bien raison, répond un autre, les
ISS
pachas sont créés et mis au monde pour être volés et exploités...
— Ah ! moi, dit un troisième d’un air langoureux , si jamais il m’en tombe un sous la main , je compte bien faire comme le grand prendre tout et ne lui rien laisser ; car, crois-moi , l’argent...
— Est tout ! » dit le groupe en chœur.
« Oui, l’argent c’est tout ici-bas. Il faut être un sot, un niais, pour ne pas sauter à pieds joints sur tous les préjugés , et pour ne pas reconnaître que tous les moyens sont bons quand il s’agit d’amasser de l’argent.
— Oui , dit un jeune Arménien , ceci est trèsvrai , mais le tout est de réussir. Le succès excuse les moyens, mais c’est ce coquin de succès qui est le plus difficile à atteindre. »
Autre groupe.
« Moi, dit un Pérole, j’ai trouvé le filon, je suis certain de gagner ce mois-ci pas mal d’argent à la Bourse...
— Indique-nous ton filon ?
— Ah ! voici , je suis bon prince: j’ai promis à un employé du télégraphe de partager avec lui mes gains à la Bourse , et il s’est engagé à me communiquer les dépêches du grand *** avant que lui-