‹ L'Orient et ses peupladesChapitre 6 sur 20 · L ' U II 1 E N T · texte numérisé non relu

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même en ait pris connaissance. Ce n'est pas plus malin que ça.

— Oui , lui dit un autre , ce projet n’est pas mauvais, mais son exécution est difficile.

— Non , j’ai pris mes mesures à ce sujet. L’employé me trace au crayon les mots vendez ou achetez , selon ce que contient la dépêche... ; puis il jette le petit papier à mon domestique qui attend à la porte du bureau du télégraphe , et celui-ci me l’apporte en courant. L’employé chargé du transport des dépêches y met un peu moins de célérité, de façon que j’ai la nouvelle avant la personne à qui elle est adressée. »

On cria bravo sur toute la ligne.

« Ce qu’il y aura de superbe dans cela , dit le Pérote , c’est que je pourrai mênle jouer contre ***, et cela sur sa propre dépêche. »

La hausse et son jeu, plus ou moins honnête, voilà ce qui préoccupe tous ces messieurs !

Cependant les cafés allument leurs lumières , qui vont se refléter dans l'eau , se mêlant à la traînée d’argent de la lune; les maisons s’éclairent aussi , les tables de cafés se garnissent ; et tout ce monde cause, rit, discute, tandis que la brise de la mer, rafraîchie par l’approche de la nuit, arrive vers eux saturée <îes parfums les plus variés.

Cette promenade est réellement charmante , et elle a un cachet d’originalité tout oriental.

Les maisons de Buyuk-Déré sont de style différent ; les unes bâties sur les bords mêmes de la mer, les autres coquettement groupées sur la colline.

Roumili-Hissar (château d’Europe), qui domine fièrement le Bosphore, vu de la mer, est d’un effet grandiose; on le prendrait pour le géant de la contrée.

L’histoire de ce château est très-curieuse.

Mahomet II commença à le faire construire en 1451, c’est-à-dire deux ans avant la prise de Constantinople ;

L'empereur Constantin, à la vue de celle colossale forteresse qui s’élevait si près de lui fière et menaçante, envoya au plus vite des ambassadeurs au prince musulman pour lui signifier d’avoir à cesser immédiatement cette construction ;

Mahomet reçut fort mal les envoyés; il les menaça de les faire écorcher vifs s’ils ne parlaient pas sur-le-champ.

A cet ordre aimable ils obéirent avec empressement, et le terrible musulman continua son œuvre, qui fut terminée, s’il faut en croire la légende, en trois mois de temps. Et pourtant ces

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murailles avaient dix mètres d’épaisseur, et les trois grandes tours, flanquées de plusieurs autres plus petites , n’étaient pas moins lourdement et solidement bâties.

Avec un sans-gêne des plus complets, Mahomet, manquant de matériaux , s’en procura en faisant démolir tous les édifices de la côte.

Les tours furent armées de formidables canons lançant des blocs de marbre en guise de boulets. (Je rappelle ce détail à ceux qui voudraient avoir raison des fusils à aiguille.)

Une arabesque finement travaillée et élégamment ciselée, représentant la lettre arabe mini (m), serpentait autour des murs de ce palais et en for-

mait l’ornementation.

Le choix de l’emplacement de la forteresse prouvait l’intelligence du prince musulman; il prouvait aussi son admiration pour Darius, comme on va le voir.

Au sommet du mont Hermœum se trouve une. petite esplanade de laquelle on domine le Bosphore, la mer Noire et Constantinople. C’est au milieu de cette esplanade qu’on voit ce rocher formidable que Darius fit tailler en forme de trône, et c’est de là qu’il contempla avec orgueil son armée, forte de neuf cent mille hommes, opérant

le passage du Bosphore ; il faisait alors son expédition contre les Scythes.

Eh bien, Mahomet II a fait édifier Roumili-Hisaar juste à la môme place où se trouvait jadis ce roc immense taillé en -forme de trône.

Aujourd’hui, de ce lourd et grandiose édifice dont môme fes soubassements rappelaient la lettre m en l’honneur du prophète Mahomet, il ne reste plus qu’un amas de ruines ; les murailles sont à moitié renversées , les tours môme n’ont pas résisté au temps.

Ces ruines ont quelque chose de symbolique : elles semblent prophétiser la décadence de l’empire de Mahomet.

Mais leur aspect est très-pittoresque , car de toutes les fissures des murailles s’échappent des touffes de fleurs vivaces qui se marient avec le lierre et d’autres plantes grimpantes en formant mille gracieuses arabesques.

A gauche de RoumiJi-Hissar se trouve un petit village turc qui n’est remarquable que par sa malpropreté.

Plus loin, et sur la côte opposée, se trouvent, à

Anadouli-Kavak , les ruines d’un château fort bâti

au XIVe siècle par les Génois sur le promontoire

//tenon , qui est le dernier contre -fort des mon-

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tagnes de la Bilhynie, en face de la chaîne de VH émus.

Le village d'Orta-Keni est gracieusement adossé aux pieds d’une verdoyante colline; ses jolies maisons, sa blanche mosquée, se découpent très-bien sur ce fond vert et uni de la mer ; elles font un effet charmant.

Ce petit coin du Bosphore ne manque pas, lui aussi, de richesses historiques. D’abord, tout h côté à'Orta-Keni se trouve Kounou-Tchechmé , l’antique Hestiœ ; puis le petit port où aborda Jason à son retour de laColchide; enfin Anaplos, où Siméon et Daniel, les stylites, vécurent de longues années dans l’habitation élevée, mais peu commode, qu’ils s’étaient choisie le faîte d’une

colonne.

Un voyageur de sens et d’esprit a dit : « Si vous voulez jouir du plus beau panorama du monde, parcourez en bateau le Bosphore, de la mer de Marmara à la mer Noire ; ensuite partez au plus vite et gardez-vous de mettre pied à terre. »

Je n’ai pas suivi ce bon conseil; j’ai admiré le Bosphore et Constantinople une première fois, en arrivant par la mer de Marmara, puis une seconde fois, en arrivant par la mer Noire; mais

je sais descendue à terre. Aussi mon admiration s’en est-elle fortement ressentie.

En 1857, je n’avais voulu voir que Stamboul et que les quartiers vraiment musulmans; en 1864, j’ai voulu connaître Péra, c’est-à-dire la ville des Européens.

Quel désenchantement!

Mais vue de la mer, et à quelque distance, Constantinople offre un coup d’œil féerique. La ville n’a pas de quais, elle plonge partout ses pieds dans l’onde azurée de la mer. Étagée sur plusieurs petites collines, elle s’élève en amphithéâtre, et ondule gracieusement et capricieusement entre le ciel et la mer. Ces petites collines sont parsemées de maisons blanches, roses, vertes ou d'un rouge brique de Chine , séparées les unes des autres par des bouquets de verdure ; au milieu de tout cela, de blanches mosquées s’élèvent vers le ciel, entourées d’un balcon et terminées par une pointe aiguë fine comme une aiguille ; puis la tour de Galata se dressant fière et majestueuse et dominant tous ces minarets.

Je le répète, ce coup d’œil est charmant.

Mais à peine a-t-on mis le pied sur la terre ferme que toute illusion disparaît. Ainsi qu’il arrive au théâtre, un décor remplace l’autre ; après la poésie

iTî

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splendide vienlla hideuse laideur de la malpropreté.

Pas de quai pour aborder; on ne trouve qu’un escalier de bois, sale et à moitié brisé, qui vous introduit dans un labyrinthe de petites ruelles humides et boueuses, remplies de flaques d’eau putride où jamais balai n’a passé, et qui servent d’égouts aux musulmans.

Des chiens galeux habitent ces ruelles, les uns dormant au soleil, les autres se disputant les os et les saletés qu’ils trouvent.

Les échelles de Top-Hanc et de Galata , par lesquelles on descend pour arriver àPéra, où sont tous les hôtels, aboutissent justement aux quartiers les plus dégoûtants.

Une rue à escalier, d’une montée très-rude, vous conduit à Péra; nécessairement il ne faut pas songer à aller en carrosse On vous offre, il est vrai, des chevaux; mais peu de gens se risquent à cette escalade, car il faut en avoir l’habitude, et il faut avoir surtout une confiance illimitée dans la sûreté des jambes des chevaux turcs. Aussi les voyageurs refusent-ils généralement ce mode d’ascension, et préfèrent-ils, quoique le voyage soit pénible, gravir la colline à pied. Iiien n’est amusant comme la mine piteuse des touristes lorsqu’ils arrivent à ces ruelles infectes.

C’est que réellement la transition est par trop brusque. Pour vous consoler, un curieux spectacle se présente à vos yeux. Vous voyez une foule bigarrée qui se presse, se pousse, se bouscule; tous les jargons du monde frappent vos oreilles; c’est une réminiscence de la tour de Babel !

Les costumes les plus variés semblent s’ôlre donné là rendez-vous : l’Arabe porte son blanc burnous du désert; le Syrien, sa petite veste richement brodée d’or et d’argent et son large pantalon ; le Persan, son tas de guenilles voyantes; le Turc, sa sévère redingote militaire, son gilet de couleur claire et son fez rouge sur la tête; ce dernier tient invariablement à la main un chapelet, car Turc et chapelet ne se séparent jamais.

Ailleurs on voit la cuisine d’un traiteur en plein vent; puis c’est un tailleur installé au milieu de la rue qui coud tranquillement sans se préoccuper du bruit qui se fait autour de lui ; plus loin c’est un barbier qui rase, d’un air grave, un musulman plus grave encore. — Le sakal (porteur d’eau) crie à tue-tête varme sou; on vous offre des gâteaux dont l’odeur de beurre rance vous fait mal , des fruits crus, des fruits cuits, du pilau de riz, que sais-je encore!

Vous allez plus loin, ce sont des portefaix porto.

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tant des meubles, du bois, dessaes, qui vous poussent violemment; et malheur à vous si vous ne vous écartez pas de leur chemin.

Une foule de mendiants viennent implorer votre générosité dans toutes les langues.

Des femmes voilées, couvertes de draperies de toutes couleurs, passent rapidement près de vous...

On se croirait à la sortie d’un bal de l’Opéra.

Ce bruit, ce tumulte, cette variété de spectacle, vous étourdissent, et vous arrivez, après une bonne demi-heure de marche, brisé de fatigue, et pris de vertige, à votre hôtel.

Il y a plusieurs hôtels à Constantinople, et il est assez inutile de se préoccuper de celui dans lequel on doit descendre, car ils sont tous à peu près également mauvais. On peut très-bien se laisser conduire au hasard par son portefaix. L’hôtel de Missini, appelé pompeusement Hôtel Anglais , jouit d’une certaine renommée que je ne crois pas tout à fait méritée. Du reste, je n’y ai pas logé, car ayant trouvé un hôtelier natif du pays de la bouillabaisse, et aimant assez ce ragoût poivré, je lui ai donné la préférence. Mais des personnes logeant chez Missini m’ont raconté que les chambres n’ont pas de cheminée, les lits pas de sommiers, et que la table d’hôte est présidée par le gargotier en

personne, ce qui peut ne pas plaire à tout le monde, car enfin il est encore des gens qui ont des préjugés et qui n’aiment pas à dîner avec leur maître d’hôtel, à la même table.

Missini prend, dit-on, son rôle de maître de maison très au sérieux : il tient le haut bout de la table et aussi delà conversation ; il découpe et sert lui-méme. Heureux ceux qui ont le bonheur de lui plaire! ils ont les bons morceaux; en revanche, ceux qui ne sont pas dans ses bonnes grâces n’ont que les os, les plats n’arrivant à eux que lorsqu’ils sont vides.

Invitée par un ami, j’ai dîné un jour à sa table d’hôte, et j’ai assisté à une scène curieuse.

Un sérieux diplomate, de passage à Constantinople, était assis en face de moi ; on venait de servir deux mets qui n’étaient pas de son goût, il attendait le troisième, et pour passer le temps il jetait un coup d’œil sur son courrier.

M. Missini se lève, vient à lui d’un air furieux, et lui dit:

« Vous êtes prié de ne pas lire, monsieur.

— Ah ! par qui et pourquoi suis-je prié de ne pas lire? demande le monsieur étonné.

— Mais, répond Missini sur un ton très-haul, vous êtes prié de ne pas lire, parce qu’il est impoli

île lire à table, et c’est moi, maître de maison, qui

vous y invite.

— Comment, monsieur, maître de maison? Oh ! ceci change parfaitement la situation. Du moment que je suis chez vous, et votre invité, je suis dans mon tort et vous demande pardon. Mais j’avais cru, et là est mon excuse, que j’étais dans un hôtel, où je payais vingt-cinq francs par jour le droit de me considérer comme chez moi. »

Ceci fut dit par le diplomate avec la plus exquise politesse, et toute la table se mit à rire aux éclats,

Missini comprit qu’on se moquait de lui ; sa fureur redoubla , et il poussa l’inconvenance jusqu’à dire à ce monsieur :

« Dès l’instant que vous le prenez sur ce ton , j’aurai le regret de vous prier de quitter la table, car je n’admets chez moi que des gens polis et bien élevés. »

Pour le coup le diplomate ne se contint plus.

11 prit sa canne et en menaça le dos du gargotier, maître de la maison, en lui disant :

« Ce n’est pas moi qui quitterai la table , mais bien vous, car votre place est à l’oftice et non pas ici. C'est moi, voyageur, payant huit francs votre diner, qui vous défends, entendez-vous, de

vous permettre de vous asseoir à la même table que moi. »

Missini sortit, car tous les voyageurs prenaient fait et cause pour le diplomate, et celui-ci continua tranquillement la lecture de son courrier.

Pour faire honneur à son titre d 'Hôtel Anglais , Missini a fait placer dans le salon un grand portrait de la reine Victoria. En face, et faisant pendant à ce portrait, se trouve celui... devinez de qui!... Du prince Albert?... Oh! non pas... De monsieur Missini lui-même!!!

La vie d'hôtel est assez chère à Constantinople, mais moins chère cependant qu’en Égypte.

Péra est la rue de la fashion , comme qui dirait la rue de la Paix ou les boulevards à Paris. — Elle est longue et large, comparativement aux autres, mais pavée d’une manière fantastique. Des cailloux pointus placés à côté de cailloux ronds sur un terrain inégal rendent la circulation difficile. On peut y passer à cheval et en voiture, mais on risque de se casser le cou dix fois en un jour.

Cette rue principale, à laquelle viennent aboutir une foule de ruelles à escaliers , se trouve sur le dos de la colline.

A son extrémité est située la promenade, ou plutôt les deux seules promenades de la ville, qui sont

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le Grand Champ et le Petit Champ , ou si l'on aime mieux le Grand et le Petit Cimetière.

Le monde élégant s’y rend en masse , à cheval , en voilure ou à pied.

Ces cimetières sont fort mal tenus ; des routes les traversent, la pluie fait effondrer le terrain, de sorte que pierres sépulcrales et ossements viennent souvent rouler jusque sur le chemin.

Au-dessus du cimetière appelé Petit Champ se trouve une espèce de boulevard. Le cimetière est placé sur le versant de la colline , le boulevard sur la hauteur.

Aussi y jouit-on d’une jolie vue , les îles des Princes au loin, Stamboul et la Corne-d’Or.

C'est sur ce boulevard que se trouve un café assez curieux ; on l’appelle le café des voleurs ; il est en effet le rendez-vous de tous les malfaiteurs grecs, italiens et maltais, qui sont très-nombreux.

C’est là qu’ils traitent leurs affaires, qu’ils préparent leurs coups de main, qu’ils s’assurent des complices dont ils ont besoin ; c’est là aussi que se font les enrôlements des assassins. Ainsi, lorsqu’un homme en veut à un autre, ou qu’il a intérêt à le faire disparaître de ce monde , il vient là, et traite au rabais la mort de cet homme.

« Moi, dit un Maltais, à vingt-cinq pas je ne manque pas mon homme en lui lançant un couteau dans le cœur; j’en ai tué dix, cela vaut bien trais cents piastres.

— Moi, dit un Italien en montrant un poignard à la lame fine et acérée, jamais je n’ai manqué personne avec cette lame-là; je frappe ma victime si sûrement qu’elle n’a pas le temps de pousser un cri... »

Chacun vante son adresse, et les marchés se font. Le lendemain on entend dire : « Un tel a été trouvé mort dans telle rue... » et c’est tout.

Bâtir une ville sur des collines, surtout lorsque ces collines dominent le Bosphore , la mer de Marmara , les îles des Princes , la côte d’Asie , cela paraît tout d’abord une idée excellente; on se dit : la situation est on ne peut mieux choisie.

Mais cette idée, très-poétique du reste , manque de sens pratique.

Au point de vue du paysage , Constantinople est admirablement située, je le répète; elle offre, vue de la mer, un panorama d’une beauté sans pareille.

Habiter une ville bâtie sur des collines est bien la chose la plus incommode du monde ; toutes ces petites rues qui montent et descendent le versant

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des collines sont impraticables; leurs escaliers, toujours boueux, sont difficiles à gravir même aux piétons. On a, il est vrai, des portantines, espèces de chaises à porteurs, mais on y est secoué d'une rude façon; les hammales (portefaix) montent, descendent, s’arrêtent avec une brusquerie de mouvements peu agréable.

Les petits chevaux turcs ont les jambes trèssûres , ils gravissent ces escaliers et les descendent avec beaucoup d’adresse, mais il faut être parfait cavalier pour se tenir en selle dans ces descentes et ascensions.

Les voitures turques, nommées araba, sont des véhicules tout à fait fantastiques. Figurez-vous une immense boîte en bois, peinte en rouge ou en jaune, avec des oiseaux, des fleurs grossièrement dessinés de tous côtés. Non-seulement ces voitures n’ont pas huit ressorts, mais elles n’en ont pas un seul ; en roulant elles font un bruit infernal, et, assis sur les planches qui représentent des coussins, vous rebondissez à chaque cabot comme une balle élastique lancée avec violence

Après une promenade d’une demi -heure dans une araba vous êtes brisé, moulu, comme si l’on vous avait roué de coups de bâton.

Il y a quelques voitures européennes, mais elles

sont presque aussi mauvaises que les autres. Du reste, la seule rue de Péra , non pas même dans toute sa longueur, est praticable aux voitures.

Constantinople forme deux villes bien distinctes, l’une en deçà, l’autre au delà du port : l’une est la ville des musulmans, les chrétiens ne peuvent y loger; l'autre est la ville des Européens, les vrais musulmans y vont peu et aucun d’eux n’y loge.

Ces deux villes sont séparées par un golfe profond que creuse le Bosphore dans la rive euro péenne, et que l’on nomme Corne-d’Or : c’est le Chrysokéras des anciens.

La ville turque, Stamboul, est située sur la péninsule que forme le golfe et qui s’avance en pointe sur le Bosphore; elle forme un triangle dont le côté sud est baigné par la mer de Marmara, et le côté nord par les eaux de la Corned'Or; la pointe orientale s’appelle pointe du Séraï , et fait face à la ville asiatique , Scutari.

A l’angle méridional se trouve le fameux château des Sept-Tours , et à l’angle septentrional la mosquée d’Eyoub.

Tout comme Rome , Stamboul est bâti sur sept collines, qui sont séparées par cinq vallées; une

de ces vallées, arrosée par le ruisseau de Lycus,

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parsemée de jolis jardins, esl réellement charmante.

Constantinople, qui esl reliée à Stamboul par des ponts de bateaux jetés sur la Corne-d’Or, se compose des faubourgs de Péra, Tophana et Galata.

Galata , l’ancienne ville des Génois, est bâtie en partie sur une colline et en partie dans la plaine que forment au pied de la colline deux petites vallées.

Ce faubourg représente une colline conique dont la tour de Galata forme le sommet ; il portait le nom de Sykœ (les figuiers) sous les empereurs grecs.

En 1226 , occupé par une colonie de Génois qui s’y rendirent indépendants des empereurs de Byzance , Galata fut fortifié et embelli par eux. Les fortifications construites par les Génois existent encore, mais les Turcs, qui n’ont pas le moindre respect pour les antiquités, les ont, sans façon, englobées dans leurs maisons, et les ont même un peu démolies pour se servir des matériaux. Cependant la superbe tour que les Génois construisirent au XIIIe siècle esl encore debout, et cela m’étonne beaucoup.

Cette tour, de forme ronde, est percée, dans sa

partie supérieure, d’une espèce de lanterne vitrée, et au plus haut, d’une galerie de fenêtres à jour. Le tout est surmonté d’un toit conique en bronze terminé par une immense aiguille dorée. Une petite porte pratiquée dans l’ancien mur génois donne accès dans la tour; cent quarante et une marches en mauvais état conduisent à une terrasse où se trouve établi un mauvais café turc. Prendre une tasse de café est chose obligatoire , car c’est le péage, le droit d’entrée qu’on acquitte ainsi.

De cette terrasse, quarante et une marches vous conduisent à la galerie formée de fenêtres à jour. De cet endroit on découvre une vue admirable et l’on se fait une idée exacte de la topographie de la ville : le Bosphore sinueux, avec ses gracieux promontoires, ses verdoyantes vallées ; au loin la mer Noire, Scutari avec ses grands bois de cyprès, la mer de Marmara, du milieu de laquelle se détachent les îles des Princes; les sommets nuageux de l’Olympe, celte ancienne patrie des belles déesses et des dieux; la Corne-d’Or, baignant Stamboul, et où viennent se perdre ces deux blancs rubans d’argent, les jolies rivières Gydaris et Barbyses, qui, débouchant d’une vallée charmante où elles coulent à l’ombre de beaux ar-

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bres et entre des rives de fleurs, mêlent, à l'extrémité de la Corne-d’Or, leurs eaux à celles de la mer. On aperçoit les villes de Constantinople, de Stamboul, de Scutari, coquettement échelonnées, à droite et à gauche, sur des collines; leurs maisons se découpent sur un fond vert et forment un ensemble charmant.

Mon intention n’est pas de parler des monuments et de la ville par elle-même , car, pour le faire bien, un volume ne suffirait pas; puis, tant d’auteurs ont donné des descriptions de Constantinople, les unes chaudes, colorées, remplies d'humour et de fantaisie, les autres plus ternes, mais plus exactes, que réellement celle que je pourrais donner n’offrirait aucun intérêt. Je résisterai donc à la tentation de décrire cette cité, mais je parlerai de ses habitants, dont quelques-uns offrent des types curieux.

Commençons par les Pérotes.

On appelle Pérotes des hommes nés d’aventuriers n’ayant ni patrie ni famille, qui, ayant trouvé à gagner leur vie et même à faire fortune à Constantinople, s’y sont fixés. Leurs enfants, ignorant leur nationalité et celle de leurs pères, disent : « Je suis Pérote , » c’est-à-dire né à Péra.

En Orient, le nom de Pérote s’emploie comme terme de mépris : lorsqu’on veut dire d'un homme qu’il est peu de chose, on vous dit, avec une nuance méprisante :

« C’est un Pérote ! »

Péra est le quartier franc ; les ambassades y sont toutes ; l’aristocratie du commerce y habite ; aussi y voit-on quelques maisons construites en pierre, ce qui est un grand luxe à Constantinople.

Dans aucune ville de commerce la société n’est aussi mêlée, aussi mauvaise que dans celle-là, où elle se compose d’aventuriers, de fils d’aventuriers, venus des cinq parties du monde pour y tenter la fortune par tous les moyens possibles, honnêtes et non honnêtes. Il y a là des Grecs, des Arméniens, des Italiens, des Français, qui ne sont certes pas la fine fleur des pois de leur patrie; l’honorabilité, la délicatesse, la moralité, leur sont choses à peu près inconnues, et ces braves gens affichent avec cynisme la laideur de leurs sentiments. Ce sont les dignes émules des négociants d’Égypte.

Pourtant je m’empresse de reconnaître qu’au milieu de ce rebut se trpuvent quelques perles intactes, et que certaines maisons sont honorables

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et connues comme telles; mais c’est l'exception.

Une des choses curieuses à voir à Constantinople, et qui donne une médiocre idée de ce qu’on y appelle pompeusement la société , c’est un bal à une ambassade. Voici la description d’un de ces bals auquel j’ai assisté.

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