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UN BAL A PÉRA

L’hôtel de l’ambassade de...., éclairé, suivant le terme consacré, a giorno, retentit des échos criards d’un bruyant orchestre : c’est du Verdi transformé en polkas, valses et contredanses. On parle toujours de l’immense popularité qu’ont les œuvres de ce moderne maestro en Italie; mais elle n’est rien en comparaison de l’engouement que l’on a pour cette musique à Constantinople. Là on n’en entend jamais d’autre. Et quelle exécution, ô mon Dieu! Si cette exclusive popularité est faite pour flatter l’amour-propre du grand maestro, il n’en serait certes pas de même pour son ouïe, car ses plus belles partitions y sont estropiées de la façon la plus barbare. Aussi fautil voir de plus près le personnel qui compose ces

orchestres européens de la capitale turque. C’est généralement un ramassis de mauvais artistes de tous les pays, mis à la porte de tous les théâtres de l’Europe. Il y a là des Italiens, des Français, des Grecs, des Allemands, des Maltais, enfin une vraie mosaïque de nationalités. Le régisseur, imprésario lui-méme, fait les engagements ou plutôt les enrôlements à son propre compte, et ne remplit ses cadres qu’au fur et à mesure que l’occasion s’en présente. Il paye fort mal et ne s’inquiète pas que son orchestre ait de l’ensemble, pourvu que ses poches se remplissent au plus vite ; en sorte que tous ces grands bals d’ambassade, pour lesquels on fait souvent beaucoup plus de dépenses qu’en Europe, laissent toujours fort à désirer sous bien des rapports, mais spécialement sous celui de la musique.

Il est près de minuit. La cour d’honneur, éclairée d’un côté par des flots de lumière qui s’échappent au travers des persiennes entr’ouvertes des salons, et de l’autre par quelques torches plantées à la porte d’entrée, offre le plus étrange coup d’œil. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine et force coups de courbateh que les cavas et zabtiés (agents de police) parviennent à ménager un libre passage aux nouveaux arrivants, tellement cette cour est encom-

brée par les portemines et leurs porteurs, qui échangent généreusement entre eux les plus gros mots de tous les vocabulaires orientaux, et souvent môme de bons coups de poing par-dessus le marché. C’est que chacun d’eux veut conserver une place le plus près possible de la porte du bal, afin d’y ôlre à la première réclamation de la maîtresse, que le plus souvent il ne fait pas bon faire attendre.

Il y a parmi ces porteurs des types de toutes les couleurs, à commencer parles types les plus blancs du Caucase et de l’Albanie, jusqu’au nègre de l’Afrique centrale et au noir bleuâtre du Darfour.

Leurs costumes sont encore plus variés que leurs figures; il y en a de fort riches, brodés d’or et d’argent : ce sont généralement ceux des porteurs des dames indigènes, pérotes et phanariotes, qui tiennent beaucoup à un certain déploiement de luxe extérieur. D’autres sont des costumes d’occasion, tout simples : ce sont ceux des porteurs de nos dames européennes, qui tiennent fort peu au décorum oriental, pourvu qu’elles aient un moyen de locomotion. On choisit, pour faire le métier de porteur, des hommes aux jarrets solides, car certainement c’est la qualité spéciale qu’il faut chercher en eux. Aussi en voit-on souvent de richement

vêlus, qui laissent leurs jarrets nus, à l’écossaise, pour en faire parade.

La portentine, en Orient, est spécialement affectée à l’usage de la femme; l’homme se croirait déshonoré en y montant, et ne va pas autrement qu’à pied ou à cheval , à moins qu’il n’aille en voiture, ce qui, dans l’intérieur de la ville, est fort peu commode, vu l’affreux état du pavé dans Péra et dans tous les autres quartiers de la capitale turque. La portentine est une vraie ressource pour les dames, étant un moyen de locomotion des plus confortables. On y éprouve bien un petit mouvement saccadé, mais cela dépend beaucoup de la qualité des porte-chaise; il y en a qui ont les jarrets si solides et le pas si léger, qu’on ne sent presque pas de mouvement.

La portentine est exactement comme une caisse de voiture fermée, s’il y en avait à une place ; seulement on n’y entre pas par un des côtés latéraux, mais par une porte qui est toujours sur le devant. Elle est supportée par deux longs brancards, entre lesquels se placent les porteurs pour la soulever et faire le voyage.

Les Orientales, — et par cette dénomination j’entends ici tout spécialement les dames chrétiennes de Péra et du Phanar, car les dames turques sortent

L’ORIENT

de préférence en voitures d’un genre différent, — les Orientales , disons-nous donc, mettent beaucoup de luxe dans l’ornementation et la décoration de leurs portemines; il y en a qui y mettent jusqu’à des milliers de livres. Elles sont ordinairement couvertes de peintures bizarres représentant des fleurs et des oiseaux aux plus vives couleurs, le tout entremêlé de dorures. Dans les portentines de luxe, ces dorures sont remplacées par des plaques en or massif, et, en guise de peintures, on y voit souvent de fort belles incrustations en nacre, ivoire et bois des îles. L’intérieur est artistement capitonné des plus riches étoffes , et, en somme, c’est un mode de locomotion fort agréable.

Mais entrons au bal. Il est dans toute sa splendeur : un quadrille monstre. Dans les rangs des danseurs je vois avec étonnement trois ou quatre uniformes turcs, pour la plupart officiers de l’état-major. Ce sont les jeunes gens du progrès, ayant fait leurs études soit à Paris, soit à Vienne; car souvent déjà j’avais entendu les idées des Turcs de vieille roche sur la danse. Ils ne comprennent pas comment ces Européens, qui se vantent si haut de leur civilisation, trouvent du plaisir à s’éreinter en dansant eux-mêmes, tandis qu’eux ont imaginé

un procédé beaucoup plus commode et plus compatible avec la dignité de gens sérieux : ils font danser des aimées, qu’ils payent pour cela; et pendant qu’elles exécutent devant eux les pas les plus lascifs, nonchalamment accroupis sur des divans, ils fument leur tchibouck et prennent des rafraîchissements.

Ne détaillons pas trop la société qui emplit la salle du bal. Les dames européennes, presque toutes tenant à quelqu’une des ambassades , sont faciles à reconnaître à la simple élégance de leurs toilettes et à la grâce avec laquelle elles les portent. Ityais voici que j’aperçois des espèces de devantures ambulantes de bijoutier; ce sont, me dit-on, des dames indigènes du Phanar et de Péra; ce sont les femmes, les filles et les sœurs de riches banquiers arméniens, de millionnaires grecs. Il était complètement inutile de me dire qu’elles appartenaient à de riches maisons , car l’éclat des pierreries dont elles étaient couvertes m’éblouissait au point que je devais un moment fermer les yeux pour pouvoir distinguer les figures. Il y en avait de fort jolies, avec de belles chevelures noires comme du jais, de grands yeux, mais presque toutes avaient le teint non pas précisément olivâtre, mais comme fortement liâlé. Ce teint-là

perçait à travers les épaisses couches de carmin et de blanc dont elles étaient peintes; car nulle part on ne se peint autant qu’à Constantinople , spécialement dans ces deux quartiers, le Phanar et Péra, qui voient naître ces dames. Elles commencent à se peindre dès l’âge de onze à douze ans, en partant de ce principe, que l’art embellit la nature. Si elles savaient pourtant combien cela les enlaidit! Car rien de plus beau qu’une jolie figure de femme portant ces teintes naturelles, chaudes et halées du Midi.

Avec des robes souvent faites chez les premières confectionneuses de Paris, il y a toujours en elles, ou plutôt dans leur tournure, je ne sais quoi qui cloche horriblement et froisse le bon goût; cela sent le bourgeois enrichi. Dans la môme toilette, à côté de diamants valant plusieurs centaines de mille francs, vous apercevez de la fausse dentelle qui laisse supposer que les diamants sont également faux; d’autres fois, c’est du linge d’une propreté douteuse, un pied plat et mal chaussé; enfin quelquefois, pour compléter une toilette parisienne , un tissu oriental entremêlé de fils d’or, ou tel autre détail impossible qui choque étrangement l’œil à première vue. Involontairement on songe combien toutes ces dames au-

raient gagné à conserver le gracieux costume local et national , arménien ou grec, au lieu de s’affubler de ces atours européens qu’elles savent si peu porter.

Hors du cercle de la danse, dans cette foule multicolore d’uniformes de toutes les coupes, j’aperçois plusieurs pachas à poitrine toute constellée; quelques-unes de ces plaques sont grandes à peu près comme des assiettes. Ce sont les grands cordons de l’Osmanié et du Medjidiè de première classe.

Au loin, dans la pénombre des portes, on voit les esclaves de ces messieurs, portant d’immenses tchiboucks à bouquin d'ambre , et n’attendant qu’un signal du maître. C’est le décorum oriental qui exige qu’un grand personnage soit toujours suivi de son tchibouckdji, et dans ces occasions-là le maître de la maison fait réserver un appartement spécial pour ses hôtes orientaux.

Mais quelle lourde atmosphère ! Malgré les persiennes entre-bâillées, l’air est chargé de miasmes âcres et fort peu agréables. Je me demande :

« Que diable cela peut-il être? »

A ce moment on me présente un Pérote arménien. Le malheureux empestait l’ail d’une façon insupportable. S’il y en a ici seulement une di-

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zaine de la même force, pensai-je aussitôt, le secret de celte lourde atmosphère n’est pas bien difficile à trouver.

Je me sentais suffoquée; je rentrai vite à mon hôtel , me promettant intérieurement de chercher à tout voir en Orient, excepté pourtant les bals de Péra. /

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