‹ L'Orient et ses peupladesChapitre 8 sur 20 · SINGULIER DOUAIRE DE LA SULTANE VALIDÉ (MÈRE · texte numérisé non relu

SINGULIER DOUAIRE DE LA SULTANE VALIDÉ (MÈRE

Le mont Athos, si célèbre chez les anciens, qui le supposaient le mont le plus élevé du monde, porte aujourd’hui le nom de Agion Oros ou Monte Santo.

Rien n’est plus original que ce petit coin de terre : c’est une étroite chaîne de montagnes, continuation de celles de la Macédoine, et dont le point culminant s’élève à plus de cinq mille' pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée.

L’architecte Dinocrate proposa de le tailler et de lui donner la figure d’Alexandre; ce beau projet ne fut pas réalisé, et la montagne est restée vierge de tout portrait, de face ou de profil, du vainqueur de Darius.

La chaîne de montagnes dont le mont Athos est le couronnement s’avance en promontoire fort avant dans la mer, en forme de presqu’île, entre le golfe de Contessaet le Monte Santo. Elle a pour

limite, du côté de la terre ferme, la ville A'Errisso , et sur son cap le village de Corée, chef-lieu du petit État dont je vais vous parler.

Strabon nous apprend que de son temps cinq villes florissantes se trouvaient sur le mont Athos: Dion, Olophyscus, Acroathon, Zissus et Cléonæ. Aujourd’hui, de ces villes il ne reste plus que quelques vestiges.

Le petit État de Corée (je l’appelle État avec intention, car, sauf quelques légers tributs qu’il paye annuellement aux autorités turques, c’est un des États les plus indépendants du monde), ce petit État, dis-je, a pour toute population de sept à huit mille moines.

Pas l’ombre d’une nonne.

Et, chose bizarre, le sol de ce pays appartient à la sultane Validé, mère du sultan régnant.

L’apanage de celte grande dame musulmane consiste donc en une communauté de huit mille moines du rite grec oriental.

Chaque moine doit payer à la sultane mère un impôt annuel de trente piastres.

Cet impôt est perçu par l’aga, qui est la seule autorité turque ayant sa résidence sur le sol du domaine monacal.

Cet aga relève du pacha de Salonique.

Pour l’administration du pays il y a un protal, ou conseil supérieur, composé de députés de tous les couvents de la montagne.

Ce protat de Corée s’entend avec l’aga ou le pacha pour toutes les affaires du pays, et il règle les rapports à entretenir avec la Porte.

Grâce aux bakschischs généreux que les bons moines donnent à l’aga et au pacha, les rapports sont toujours excellents, et cette province monacale est en parfaite intelligence avec le gouvernement.

L’aga reçoit du protat vingt mille piastres de traitement par an ; il perçoit en outre de chaque couvent une foule de petites offrandes en argent, huile, farine, pendant les tournées qu’il fait avec ses deux cavas dans la montagne, ayant soin de les répéter chaque fois que sa bourse est à sec et que ses provisions sont épuisées.

Chaque moine n’est donc frappé que de trente piastres d’impôt direct.

L’aga qui reçoit cet argent et qui est chargé de le compter à la sultane Validé porte invariablement le chiffre des moines à deux mille, et lorsqu’on s’étonne, àConstantinople, de l’inamovibilité de cette population de la sainte montagne , l’aga répond que, les moines ne se mariant pas, et

L’ORIENT

aucune femme, de quelque condition que ce soit, n’ayant permission de pénétrer dans cet État, il serait difficile que le moindre accroissement se fit dans le chiffre de la population.

Cette réponse paraît sans réplique, et la sultane Validé se contente de ses trente piastres multipliées par deux mille, sans avoir même l’idée de faire faire par un autre que par l’aga le dénombrement des contribuables du mont Athos.

On le voit, les rapports des moines de cette montagne avec le gouvernement sont simples, et ce dernier, moyennant la légère redevance qu’ils lui payent, leur laisse la liberté la plus complète, liberté dont ils usent à leur guise et à leur fantaisie, d’une façon même assez originale, comme on va le voir.

La loi fondamentale de cette congrégation est la proscription absolue dont est frappé le sexe féminin. L’entrée du territoire est interdite non-seulement à toute femme, mais aussi à toute femelle du règne animal !

On dit les Turcs intolérants! Eli bien, ils respectent ce caprice ou plutôt celte folie, et l’aga lui-même, fonctionnaire turc, pour se conformer à celte loi, laisse ses femmes à Errisso, qui se trouve à cent kilomètres de Corée.

Le sultan, dont les firmans sont tous écrits en langue turque, fait une exception unique en faveur de ces moines et leur fait délivrer en langue grecque tous ceux qui ont rapport au mont Àthos. Quelle aimable attention !

Gomme hiérarchie religieuse, la province de Corée relève du patriarche œcuménique de Constantinople, mais cette dépendance est entièrement nominale : le prolat prend toujours avec un grand respect connaissance des épilres archiépiscopales du Plianar, mais il ne s’y conforme jamais.

Ainsi, pendant la dernière guerre d’Orient, le patriarche, pour faire sa cour à la Porte, envoya l’ordre, au«mont Athos, de faire dire journellement des prières publiques pour le succès des armes du sultan et de ses alliés. Le prolat lui répondit carrément qu’il n’acceptait pas de pareils ordres, et qu’il en abandonnait l’exécution à la libre volonté de chacun.

L’année suivante, le même patriarche s’adressa aux mômes moines, en priant ses enfants du mont Athos de l’aider à payer ses dettes. Le prolat lui répondit qu’il avait bien assez de ses propres affaires, sans penser à celles des autres.

On le voit, ces moines sont aussi indépendants de leur patriarche que de la Porte.

200 L’ORIENT

On compte sur le mont Athos vingt grands couvents, tous fort riches; douze couvents de cénobites, moins riches, et près de huit cents cellules éparpillées dans la montagne.

Tout le terrain est partagé entre les grands couvents, auxquels les petits couvents payent une espèce de tribut, soit en argent, soit en corvées.

Chaque couvent a son délégué en Corée, ce qui compose, comme je l’ai dit, le protat , qui dispose d’une certaine somme formée de taxes annuellement payées par les monastères, et qui sont fixées d’après l’étendue de leurs propriétés foncières et le chiffre de leurs revenus. '

Les jugements du protat sont, comme ceux de la cour suprême, sans appel; ils font la loi qui régit toute la montagne

Quant à son administration intérieure, chaque couvent est complètement libre et indépendant des autres.

Jetons maintenant un coup d’œil indiscret dans ces intérieurs monacaux, et nous y verrons des choses qui seront taxées de fables par les incrédules du XIXe siècle.

Nous y trouverons d’abord un fanatisme brutal,

irréfléchi, poussé à ses dernières limites, frisant de près la démence.

Puis des traits de paresse et d’indolence qui distancent de beaucoup le dolcefar nienle italien et le Jcieff des Turcs, et à côté de cela des exemples d’abnégation chrétienne vraiment sublimes.

Écrire l’histoire du mont Athos serait une rude tâche, car cette histoire se perd dans la nuit des premiers temps du christianisme; mais aussi je suis convaincue que cette histoire offrirait un grand attrait d’intérêt et de curiosité.

S’il faut en croire le dire des moines les plus lettrés de la montagne, tel couvent a été fondé par la sainte Vierge elle-même, lors de son voyage à Éphèse; tel autre par saint André l’apôtre; tous enfin ont un fondateur célèbre et très-haut placé parmi les élus du paradis.

Mais ce qu’il y a de certain, c’est que bien avant la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, le mont Athos était déjà le domaine exclusif des robes noires.

De grands personnages de la cour de Byzance venaient souvent y enfouir leurs trésors et y chercher ce repos de la conscience que possède rarement un courtisan.

Des savants venaient y travailler au salut de

leur âme, tout en s’adonnant aux sciences; aussi les bibliothèques de ces couvents sont-elles remplies de manuscrits précieux et rares.

Je parlerai plus longuement tantôt de ces manuscrits.

Les empereurs de Byzance eux-mêmes professaient la plus grande vénération pour la montagne sainte, ainsi que l’appellent de nos jours encore les pèlerins orientaux. Ils envoyaient fréquemment aux couvents qui s’y trouvent de riches présents, et ils leur dédiaient des provinces dans différentes parties de l’empire. Ces moines possédaient donc d’immenses immeubles, dont les revenus servaient à leur entretien. L’exemple des empereurs byzantins fut suivi plus tard par beaucoup de princes vainques et moldaves qui, en mourant, léguaient à un des couvents du mont Athos la totalité ou une partie de leur fortune, afin que l’on y dît des prières pour le salut de leur âme.

Telle est l’origine de la plupart de ces biensfonds sur lesquels le prince Couza a si audacieusement porté la main, fait qui lui a attiré la haine de tous les moines. Chaque soir ils adressaient à Dieu la prière suivante :

« Seigneur, punissez ce mécréant qui s'empare

ET SES PEUPLADES. '2<Kî

sans vergogne de nos biens, ces biens si chers à nos cœurs ! »

Aujourd’hui ces bons moines se frottent les mains avec joie : ils voient dans la chute de l’hospodar de Valachie une punition divine, juste expiation de ses actes sacrilèges.

En tout cas, le prince Couza a été imprudent; il ne s’est pas assez souvenu qu’il vaut mieux avoir

pour ennemi la totalité de son peuple que la moitié de son clergé.

Attaquer des moines!... c’est un courage qui tourne à la folie.

Dans cette malheureuse affaire des couvents dédiés , les moines se sont bravement retranchés derrière le non possumus , en déclinant leur compétence pour un arrangement quelconque louchant à l’aliénation des biens possédés par eux.

Voici la réponse invariable qu’ils ont faite à’ leurs adversaires et à toute offre d’indemnité pécuniaire :

« Les donateurs ayant fait leurs legs aux communautés de la montagne afin que la confrérie entière priât Dieu pour eux jusqu’à la lin des siècles, il est impossible d’aliéner ces biens sans porter une grave atteinte à la volonté desdits do-

I/ORIENT

nateurs, car rien n’est plus sacré que la volonté d’un mort! »

Celte réponse, du reste assez logique, était faite pour déconcerter et a déconcerté toute la diplomatie qu’on a déployée à cette fin de dévaliser les moines et les couvents du mont Athos. Je ne prévois même pas quelle sera l’issue de l’affaire des couvents dédiés, affaire si importante pour les communautés du mont Sinaï et du mont Atlios, et pour les quatre patriarcats grecs.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la perte de ce procès par les moines, ou, autrement dit, la sécularisation de ces immeubles conventuels, serait un coup mortel pour l’Église d’Orient.

Lors de la chute de Constantinople , au XVe siècle, beaucoup de savants cherchèrent un refuge sur le mont Athos, qui devint ainsi pendant une dizaine d’années le dernier foyer de la science byzantine. Après cela la sainte montagne subit le sort de la Morée, et elle retomba dans cet état d’insouciance béate, d’ignorance et de somnolence monacales où nous la retrouvons aujourd’hui.

Les manuscrits et parchemins précieux en langue grecque, turque, arabe, voire même en slave et en persan, s’entassèrent dans les caveaux humides des couvents, servant de pâture aux rats...

Ah! pardon, ils servirent encore à autre chose... Je vous donnerais en cent et en mille, que vous ne devineriez pas à quoi servaient ces parchemins.

Je préfère vous le dire... Ces braves cénobites firent la précieuse découverte (yie le poisson mordait mieux à un morceau de vieux parchemin qu’à un vermisseau de terre. . et alors ils se servirent de leurs précieuses archives pour se fournir de poisson, pour pécher à la ligne!... Pauvres savants qui avez consacré vos veilles et vos labeurs à écrire sur du parchemin le fruit de vos recherches et des vos études, vos mânes ont dù tressaillir d’indignation en voyant le cas et l’usage qu’ont fait de vos écrits ces moines ignorants!

Il fallait voir la surprise et la fureur des voyageurs archéologues lorsque, après s’étre fait introduire à prix d’or dans les caveaux des couvents, pour tâcher d’y découvrir quelque trésor paléographique, ils apercevaient un vieux parchemin, un manuscrit en lambeaux, et lorsque, aux questions qu’ils adressaient sur les pages égarées, les révérends pères leur répondaient qu’elles avaient été mangées par les poissons, essayant même de vanter leur brillante découverte, qui consistait à mettre un morceau de vieux parchemin au bout d’un hameçon.

Pour qui connaît le fanatisme des archéologues, il sera facile de comprendre leur fureur et leur indignation.

Je livre gratis à nos amateurs de pêche à la ligne cette recellg des moines du mont Athos , mais je souhaite ardemment que les directeurs de nos grandes et belles bibliothèques n’en fassent pas l’essai les premiers.

Cependant les moines, voyant des voyageurs offrir de fortes sommes pour un simple manuscrit, finirent par se douter de la valeur du trésor qu’ils possédaient, et commencèrent alors à les classer, à les mettre à l’abri des rats.

Une fois leur attention portée sur ce point, ils s’aperçurent aussi que des touristes de distinction, en visitant les caveaux de leurs couvents, emportaient souvent de grandes liasses de papiers , moyennant de légères offrandes en argent faites aux gardiens et aux domestiques. On alla plus loin : une commission scientifique fut envoyée, il y a quelques années de cela, de Saint-Pétersbourg, dans le but spécial d’explorer les archives du mont Athos. Cette commission resta deux ans sur place pour accomplir sa tâche, et elle rapporta en Russie de magnifiques collections photo-lithographiques qui attirèrent l’attention de la partie éclai-

rée des Russes. Tout cela donna à penser aux igoumènes des couvents, qui furent tout à fait convaincus que leurs parchemins pouvaient bien avoir une autre utilité que celle d’attirer les poissons à l’hameçon. Que firent-ils alors? Ils s’empressèrent de cacher ces trésors dans des caveaux secrets, dans des espaces vides qui se trouvent dans les voûtes de leurs églises. Aujourd’hui les prieurs seuls des couvents connaissent ces cachettes et en possèdent les clefs.

Ce qu’on montre maintenant aux touristes ne sont que de vieilles paperasses sans aucune valeur, les restes décousus des manuscrits qui ont servi à la pêche.

C’est le protat de Corée qui a pris la mesure de ne plus livrer aux touristes et aux archéologues ces trésors littéraires; mais on s’est borné à les soustraire à la convoitise de ces messieurs, sans se préoccuper nullement de leur conservation. Ces manuscrits précieux pourrissent dans leurs oubliettes humides. Aucun des moines qui peuplent aujourd’hui le mont Athos n’étant capable de les déchiffrer, ils seront perdus pour la science, tandisque, s’ils étaient réunis et classés avec intelligence, on en formerait une bibliothèque qui serait, dans son genre, la plus riche du monde.

208 L’ORIENT

En 1821 , à l’époque où l’insurrection grecque se propagea jusqu’aux alentours du mont Athos, les moines crurent que le moment était favorable pour secouer à tout jamais le joug des musulmans.

Presque tous les couvents sont construits en forteresses, avec tours et murailles crénelées: presque tous possédaient des canons, qui leur étaient très-nécessaires pour se défendre contre les attaques des pirates tunisiens et algériens. Ces pirates venaient souvent jadis piller leurs propriétés, essayant même de pénétrer jusque dans l’intérieur des couvents, et les moines avaient eu mainte fois à soutenir des sièges en règle contre ces brigands.

En 1821, le protat de la Corée fit armer toute la montagne et fit fabriquer des boulets et des balles; il établit un hôtel de monnaies à Corée, et il commença à transformer les ornements sacerdotaux, les vases sacrés, en pièces d’or et d’argent frappées au coin du mont Athos.

Deux mille moines armés s’embarquèrent sur trente tartanes appartenant à la montagne, pour concourir à la prise de Salonique. Tous ces bâtiments portaient le pavillon du mont Athos : une croix d’argent sur fond de sable. Ce pavillon, du reste, est conservé encore aujourd’hui par les

moines, et la Porte leur reconnaît le droit de l'arborer.

Cette flotte monacale n’eut pas de brillants succès : elle fut détruite deux jours après son départ par une croisière ottomane.

Une armée turque fut envoyée contre les moines restés sur la montagne; mais ceux-ci, profitant avec intelligence et adresse d’immenses avantages de terrain, occupèrent tous les défilés et firent bravement tête à l’ennemi pendant près de quinze jours. Cependant les Turcs, dix fois supérieurs en nombre, finirent par l’emporter; les moines furent battus sur tous les points, et l’armée turque s’installa en souveraine sur le mont Athos.

La vengeance des vainqueurs fut terrible; il se passa des scènes horribles de cruauté et de carnage ; le sang des moines coula en abondance; des milliers d’entre eux furent précipités dans la mer; d’autres furent envoyés dans les prisons de Salonique, où ils moururent de faim dans des caveaux humides et malsains. -

Des garnisons turques s’installèrent dans tous les couvents ; cette soldatesque brutale se mit à piller les autels; elle transforma les églises en écuries et en cuisines.

Cet état de choses dura dix années. Enfin, en

1831, le sultan gracia le mont Athos; il fit retirer ses troupes et permit aux moines de reprendre possession de leurs couvents et de la sainte montagne.

Mais plus de dix mille moines étaient morts, sept mille à peine se retrouvèrent sur le mont Athos, et depuis cette époque , leur nombre ne s’est jamais accru.

Le règlement intérieur des couvents est une discipline sévère; la plus stricte obéissance est due aux ordres de l’igoumène, ou supérieur, qui est le maître absolu, et qui exerce un pouvoir tyrannique et autocratique dans la maison.

Les confesseurs, choisis parmi les moines les plus vieux et les plus éprouvés, exercent, eux aussi, un commandement très- étendu, et on leur doit une obéissance passive.

Ces moines cénobites, pour obtenir le ciel, pour épurer leurs âmes, sont astreints à un régime de mortification des plus durs.

Ainsi ils passent dix heures sur vingt-quatre à' l’église; les jours de fête, ces dix heures sontjjiugmentées de quatre.

Les offices commencent à onze heures du soir et durent toute la nuit; les frères se mettent debout dans des espèces de chaises qui sont adossées au

mur, mais sans' oser s’y asseoir; des supports leur soutiennent seulement les coudes.

Ges chaises, que l’on appelle en grec stasidia , sont généralement remplies de punaises et de vermine qui dévorent le patient pendant qu’il prie Dieu.

On ne permet pas aux moines de laver leurs stasidia , sous le prétexte que les attaques de cette vermine les tiennent éveillés pendant l’office, et que c’est Dieu lui-même qui l’a créée et placée là dans ce but.

Étrange mortification de la chair !

Je crois qu’il est nombre de bons et fervents adorateurs du Christ à qui elle ne conviendrait pas.

Pourtant certains frères sont tellement blasés sur les morsures de ces vilaines bêtes* qu’ils s’endorment debout dans leurs chaises, pendant les longues heures des prières.

Le chant grec du mont Alhos est particulièrement désagréable à l’oreille ; c’est un chant monotone et nasillard. Les bons moines prétendent qu’une douce harmonie pourrait réveiller dans le cœur du pénitent des souvenirs mondains ou de voluptueuses sensations.

L’ordinaire des cénobites de la sainte montagne

L’ORIENT

est frugal au possible : ils ne mangent ni viandes, ni laitage, ni œufs ; leur nourriture se compose de parn, d’huile d’olive, de pois, de fèves et d’herbages ; le poisson leur est permis, comme extra, cinq fois par an. C'est à ces occasions-là que les fameux parchemins jouaient leur rôle.

A table il règne toujours le plus profond silence; pendant toute la durée du repas, un des frères fait une lecture religieuse à haute voix.

En sortant du réfectoire, les moines défilent deux par deux. Sur leur passage ils trouvent prosternés, le front dans la poussière, deux ou trois des leurs. Ce sont les frères cuisiniers qui sont dans cette humble posture pour demander pardon à tous si leur dîner a été mauvais.

Je recommande ce détail à nos cordons bleus.

Les cellules des moines sont misérables, sales et tristes. Un lit de planches, sans le plus petit matelas, et un escabeau, voilà le total du mobilier ; une petite fenêtre basse les éclaire; elle est insuffisante pour les aérer, car toutes ces cellules sont humides et nauséabondes.

Quant à la propreté, l’on sera fixé lorsqu’on saura que les moines n’ont la permission de laver et de nettoyer leurs cellules qu’une fois l’an, la veille de Pâques. Les frères prieurs disent que la

propreté n’est qu’une inspiration du luxe et du confort; que le luxe et le confort sont des auxiliaires de Satan, et que, par conséquent, on doit s’en garder.

Ces bons moines suivent ces préceptes religieusement, et ils vivent dans une malpropreté nauséabonde. Leur règlement leur ordonne encore de ne changer de linge que lorsque celui qu’ils portent sur eux tombe 'en loques d’usure et de saleté. Pour compléter ce triste tableau, ajoutons que l’eau leur est rigoureusement interdite pour l’usage extérieur; qu’il ne leur est permis ni de se baigner ni de se laver, sans compter qu’ils ne peuvent ni se peigner ni se faire la barbe.

On se fera facilement une idée de ce que sont ces couvents et ceux qui les habitent, avec de semblables règlements suivis consciencieusement. Ce n’est pas tout. Les pauvres moines ne doivent pas dormir plus de cinq heures sur vingt-quatre, et il faut qu’ils passent le reste de leur temps à réciter le chapelet, à lire leur bréviaire ou à faire des corvées dans l’intérieur du couvent ou dans les champs. Entre eux, ils doivent converser le moins possible, et ne jamais parler que d’un sujet religieux. Aussi ont-ils tous un aspect taciturne, farouche et lugubre.

L’ORIENT

De toutes les mauvaises pensées que Satan leur inspire, il n’en est point qu’il faille chasser avec plus d’horreur que celles qui leur rappellent qu’il est de par le monde des êtres qui s’appellent des femmes.

Les femmes ! c’est pour eux Satan en chair et en os, un objet de terreur dont il faut chasser à tout prix l’image et le souvenir.

On prétend que l’excès de la haine n’est souvent qu’un excès d’amour.

Si cela est vrai, les moines du mont Athos pourraient être accusés d’un amour immense pour la femme, car leur haine pour elle touche à la démence, atteint aux limites d’une folie furieuse.

De nul lieu on n’a lancé autant d’anathèmes contre la femme que des hauteurs du mont Athos !

Et, chose étrange! ces mêmes hommes qui maudissent ainsi le sexe qui leur donna le jour, prétendent avoir la sainte Vierge pour fondatrice de leur confrérie.

Il arrive bien souvent qu’après un séjour d’un ou deux ans dans ces couvents, les hommes les plus robustes ne peuvent résister au régime qui en est la règle; alors ils s’échappent et vont se lancer à corps perdu dans le tourbillon des plaisirs du

monde; d’autres, plus courageux, résistent; mais, victimes de cette vie anormale, de ces luttes hors nature, ils meurent fort jeunes.

Du reste, la seule aspiration qui leur soit permise est le désir de la mort : avec une vie semblable, comment ne pas la souhaiter ardemment?

« Le monde gît dans le mal, » dit l’Évangile. C’est peut-être dans cette parole, mal comprise, que les moines de la montagne puisent leur horreur pour la société humaine.

Le protat, qui régit la montagne, a fait défense; expresse à tout être du sexe féminin de poser les pieds sur le territoire monacal.

Par conséquent, non-seulement il est interdit à toute femme de pénétrer dans le sanctuaire, voire même d’en approcher, mais encore toute espèce de femelle en est bannie et exclue formellement.

On trouve sur le mont Athos des mulets, des ânes et des chats, mais pas une ânesse, pas une mule, pas l’ombre d’une chatte. Ces pauvres chats, privés de leurs compagnes, ont uq air malheureux à attendrir les pierres, mais ils n’attendrissent pas les moines, et il arrive souvent que, pris d’un noir désespoir d’amour, ils se réunissent en corps et vont, en fuyant ces contrées inhospitalières, rejoindre sur le sol musulman les pauvres petites

L’ORIEN

châties désolées de leur abandon. Ces émigrations se font au détriment de la bourse des bons pères, qui sont forcés d’acheter de nouveaux chats, lesquels ne tardent pas à suivre l’exemple de ceux qui les ont précédés.

A Salonique, l’élevage des mâles pour le mont Atlios forme une branche d’industrie considérable. C’est dans cette ville que les moines viennent faire l’acquisition des bêtes qui leur sont nécessaires.

On dirait que les oiseaux, ces charmants chantres de l’amour, ont une aversion prononcée pour les robes noires de la sainte montagne, car on en voit fort peu dans ces parages, et ils viennent rarement y faire leur nid.

La bête que les moines préfèrent, celle qu’ils estiment le plus, c’est le coq. Mais ce pacha sans sérail n’a guère sa raison d’être , et pour calmer ses ennuis il chante à tue-tête; il leur sert de réveil-matin, et c’est sans doute à cause de cela qu’ils l’aiment tant.

Il y a des milliers de coqs sans poules, sur le mont Athos, qui se mettent, vers minuit, à appeler les frères à matines par leurs qui qui ri qui perçants.

Il y a pourtant une seule femelle qui a su prcn-

ET SES PEUPLADES. s>17

dre parmi les moines une position inexpugnable et qu’ils sont forcés de subir malgré eux , c’est la femelle du chamois. Lorsqu’un moine, dans une de ses promenades, rencontre une de ces bêtes du sexe féminin, bien vite il détourne la tête, convaincu que.x’esl le diable qui a pris cette forme pour le détourner de la voie du salut.

Il est triste de voir à quel état d’abrutissement sont arrivés ces hommes, à force de vouloir exagérer l’austérité.

N’a-t-on pas raison de dire que les extrêmes se touchent?

Grâce à la défense faite à ces bons pères de se servir d’eau autrement que pour boire, les touristes qui vont visiter la montagne sont obligés de solliciter un permis spécial du prolat pour avoir le droit de faire leur toilette et de se baigner dans la mer. Encore faut-il qu’ils choisissent une plage éloignée de tout couvent et de tout ermitage, sans quoi ils courraient grand risque d’être lapidés par les moines.

Ainsi qu’à la femme, l’entrée du mont Athos est sévèrement prohibée aux jeunes gens ayant moins de vingt ans ; les voyageurs imberbes ne peuvent visiter les couvents. Les hommes mêmes qui ont une vocation irrésistible pour le froc ne peuvent entrer

L’ORIENT

dans les ordres qu’après vingt-cinq ans. En attendant cet âge, on les tient à part et on ne les tolère que dans des cellules isolées.

Depuis quelques années on a fondé à Corée une espèce de séminaire dans lequel les moines âgés de plus de vingt-cinq ans peuvent aller faire leurs études.

Cet établissement, dont l’utilité est incontestable, aura peut-être sur eux une heureuse influence, en donnant de l’instruction à des gens complètement ignorants. Ils en sortiront sans doute un peu moins fanatiques et finiront par se convaincre qu’on peut aller au ciel sans vivre préalablement dans la saleté et la vermine, et que l’excès en tout est un défaut.

Ce séminaire est construit en bois ; il est peint au dehors de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, lesquelles, mélangées à l’aventure, donnent un air bizarre à l’édifice.

L’apparition des bateaux à vapeur le long des côtes de la sainte montagne jeta l’émoi et la perturbation parmi les bons pères; une épouvante indescriptible s’empara de toute la communauté.

Le premier bateau qui osa aborder sur ce saint rivage fut un bateau de la compagnie russe. Les femmes ne descendirent pas à terre, mais elles se

promenèrent sur le pont et s’amusèrent à chanter et à parler haut afin d’attirer l’attention des moines sauvages. Ceux-ci, les voyant du haut de leurs créneaux, s’enfuirent bien vite en faisant le signe de la croix, et se réfugièrent dans leurs églises pour entonner à leur aise le Vade rétro.

Peu à peu cependant ils en prirent leur parti, et les bateaux aujourd’hui abordent tranquillement au mont Àthos, a condition toutefois que nulle femme ou femelle ne sera débarquée.

Un jour le bateau russe ***** était en rade; la femme du commandant, jeune et jolie, se trouvait à bord; elle demanda à son mari de la faire descendre à terre et de la conduire visiter le couvent le plus rapproché. Celui-ci lui fit observer que les femmes étaient exclues de cet État, et qu’il lui était impossible de satisfaire à son désir.

Les femmes sont parfois capricieuses et volontaires; quelquefois aussi l’obstacle rend leur désir plus violent. Celle-ci était doublement femme, puisqu’elle était jeune et jolie : elle signifia à son mari qu’elle voulait descendre à tout prix, et qu’en dépit de tous les moines de la sainte montagne, elle visiterait au moins un couvent.

En bon mari, le commandant céda, et le voilà, donnant le bras à sa femme, escorté de plusieurs

L’ORIENT

officiers du bord, accostant à terre et se mettant à escalader la montagne.

Tout à coup ce mot terrible : « Une femme!...» retentit dans la montagne et, comme une traînée de poudre, y mit tout en feu.

Des moines à la mine farouche accoururent, effarés, pour signifier au commandant qu’il eût à retourner à bord et à y laisser ce monstre, , ce démon, cette femme, s’il désirait aller plus loin.

Le commandant répondit qu’il n’en ferait rien et que madame continuerait sa promenade. Les officiers dégainèrent, prêts à protéger le beau sexe.

Les moines, reconnaissant l’uniforme russe et craignant de s’attirer une mauvaise affaire, n’osèrent pas se porter à des voies de fait, mais ils lancèrent des injures grossières à ce démon femelle, et s’enfuirent en se signant.

La petite caravane arriva au premier couvent. Mme X... s’en approcha bravement; mais elle trouva les portes fermées, et les moines, s’armant de pierres, se mirent à les lancer contre elle.

Le commandant, exaspéré, voulut mettre l’épée à la main. Le supérieur sortit alors à sa rencontre et lui expliqua que les règlements du mont Àlhos étant connus du monde entier et respectés môme

par les autorités turques, il était parfaitement dans son tort en voulant les enfreindre. El comme l’effervescence des moines allaitcroissant, le supérieur ajouta qu’il lui était impossible de répondre de ce qui pourrait arriver.

Force fut donc à Mme X... de se retirer au plus vite, entourée des ofticiers et de son mari, qui essayaient de la protéger contre les projectiles lancés par les cénobites en forme d’adieu.

Au moment où la petite caravane quittait ce sol inhospitalier, une pluie abondante commença à tomber... Les moines, tout joyeux, s’écrièrent d’un air triomphant :

« Dieu lui-même veut laver notre sol des souillures faites par les pas impurs de cette femme ! »

Quelques semaines après, un violent tremblement de terre ébranla toute la montagne. Les moines attribuèrent cette calamité à la présence momentanée de cette dame, et leur haine pour le beau sexe ne fit que s’en accroître encore.

En 4 859 il arriva une histoire qui faillit avoir de plus tristes conséquences. Un riche lord anglais, avec sa femme, s’amusait à voyager sur un petit yacht à vapeur lui appartenant. Ce yacht accosta un jour sur les rives de l’empire monacal.

Milady eut la fantaisie de faire une promenade

L’ORIENT

sur la terre ferme ; elle débarqua avec son mari et se mit à escalader, par une belle matinée d’automne, une riante colline couverte de noyers. Toût à coup le couple britannique se vit assailli par une vraie cohorte de robes noires armée d’épieux et de pierres.

Notre milord, ne connaissant pas les usages de la sainte montagne, crut d’abord à une attaque de brigands ; il saisit donc son révolver pour se défendre; mais, remarquant que ses ennemis portaient le costume monacal, il s’empressa de remettre son arme dans sa poche et il les salua courtoisement. Milady leur décocha aussi son plus gracieux sourire.

Cette courtoisie acheva de mettre le comble à l’exaspération des moines, — ils se mirent à hurler leur Rétro Salanas avec fureur. Mais l’Anglais ne comprenait que l’anglais, et comme les gestes qu’on lui faisait voulaient dire : « On ne passe pas ! » l’envie lui prit, en bon Anglais qu’il était, de passer outre.

Milord et milady continuèrent donc à gravir la montagne; — en voyant cela, les moines ouvrirent les hostilités. Une pluie , une grêle de pierres tomba sur le malheureux couple; et, tout en les lapidant , ces fanatiques en fureur

nasillaient des exorcismes à l’adresse de la blonde fille d’Albion. Les Anglais dégringolèrent prestement la colline , fort scandalisés de ce genre de réception, qu’ils trouvaient tout à fait shoking, et regagnèrent leur bateau, tout meurtris, mais heureux encore d’en être quittes pour quelques contusions.

Quelque temps après, les journaux de Smyrne parlèrent d’un bateau anglais qui avait sombré dans .l’archipel sans que personne eût pu être sauvé; au mont Athos on fut intimement convaincu que ledit bateau était celui qui avait amené milady, et, charitablement, on fit dès feux de joie pour fêter cette punition divine si justement méritée pour un fait sacrilège.

Chacun entend la charité à sa manière, seulement il faut convenir que celle des moines est assez extraordinaire.

Voici encore un fait plus récent qui prouve combien il est dangereux pour une femme d’accoster celte plage ennemie.

L’an dernier, un voilier ancré le long des côtes de la sainte montagne fit explosion pendant la nuit. A l’aube, les moines, avertis du sinistre, allèrent pour porter secours. — Des seize personnes qui montaient le bateau il ne restait plus que des

LORIENT

membres épars et mutilés, lancés de droite et de gauche; mais, ô miracle! une jeune fille de onze ans avait échappé à ce désastre, et elle était là, tapie dans un coin, pâle, effarée, les vêtements en désordre.

« C’est une ruse de Satan , » dirent les moines en l'apercevant, et ils se détournèrent d’elle avec horreur.

La pauvre enfant se jeta à leurs genoux en les suppliant de l’emmener loin de ce spectacle navrant; les moines hésitèrent, et, après un long conciliabule, ils chargèrent un des plus anciens d’entre eux de porter secours à la jeune fille, qui avait les vêtements trempés et quelques légères blessures.

On ne sut jamais les remèdes qu’on lui administra, mais le fait est que la pauvre fille mourut le soir même, et que son cadavre fut transporté de nuit à bord d’une tartane marchande destinée à prendre immédiatement la mer.

C’est la seule femme qui , de temps immémorial, soit morte sur le sol virginal de la montagne !

Mais comme , malgré leur fanatisme contre le sexe, les moines du mont Athos adorent la Sainte Vferge, sainte Catherine, sainte Barbe, et d’autres saintes de l’Église d’Orient, ils ont adopté pour

les représenter un genre de peinture tout spécial , dont ils peuvent prendre un brevet d’invention : rien ne reste de la femme dans les lignes, les contours et les formes; les traits sont grossis, l’expression est dure et masculine. Ces ligures inspirent bien plutôt un sentiment de terreur qu’un sentiment d’amour ou d’admiration; bref, ce sont des têtes d'homme revêtues d’une robe de femme.

Le meilleur échantillon de ce genre de peinture se trouve dans le couvent d’ibère : c’est l’image de Notre-Dame d’ibère, qui est l’objet d’une profonde vénération parmi les disciples de l’Église d’Orient.

Cette image miraculeuse, dit la légende, vint des côtes d’Anatolie à celles du mont Athos, debout sur la cime des vagues, qui ne mouillèrent même pas sa toile bénie. Elle fut retirée des Ilots par des moines, qui construisirent tout à côté le couvent qui porte son nom.

Chaque année une solennité religieuse a lieu pour fêter la mémoire de ce miracle. Cette fêté se fait en plein air, le jour de l’Épiphanie. Toutes les cloches se mettent en branle, et l’image de la Vierge est portée en grande pompe jusqu’à la Marine ; tous les marins , les ouvriers des couvents , les pèlerins venus des alentours l’escortent

226 L’ORIENT

et la fêtent par de bruyantes fusillades et des acclamations de joie. Le moine officiant jette, en vue de tous, une petite croix en argent à la mer; c’est le moment le plus impatiemment attendu par tout le monde, et particulièrement par les ouvriers, qui se précipitent à l’eau pour la retrouver : celui qui rapporte la croix au supérieur reçoit une gratification de 20 piastres (la piastre vaut 4 sous)! C’est le 6 janvier que se passe cette solennité, c’est assez dire quelle doit être la température de l’eau ; mais rien n’arrête l’intrépidité des plongeurs.

La procession reprend alors le chemin du couvent; les plongeurs restent souvent de longues heures dans la mer, au risque de prendre des tluxions de poitrine. Souvent même il arrive fie plus graves accidents. Comme ils se jettent à l’eau avec un couteau entre les dents pour se défendre contre les attaques auxquelles leur avidité mutuelle les expose, dans les cas où le hasard les favoriserait au moment où ils aperçoivent la précieuse petite croix ou croient l’apercevoir, chacun, voulant arriver le premier, donne des coups de couteau à droite et à gauche; ce qui fait que chaque année il y a des blessés sinon des morts , — et tout cela pour 20 piastres ! !

Il existe encore au mont Athos quelques vestiges

des anciennes fresques byzantines; les plus remarquables sont celles que Ton voit dans l’intérieur de l’église du Protat, à Corée : elles sont dues, dit-on, au pinceau du célèbre Pancelin, le Raphaël byzantin du IXe siècle. Cette église a eu beaucoup à souffrir lors de l’invasion des Turcs, et, après avoir été mise à sac, elle est restée près de quarante ans sans toiture. Aussi les fresques s’en sont-elles ressenties. En 1508, un boyard moldave entreprit de restaurer l’église à ses frais ; celte restauration acheva de détériorer ce qui ne l’était pas encore, car les ouvriers, pour poser la toiture, ne se gênèrent nullement d’appuyer leurs échelles et leurs échaufaudages contre ces jolies fresques dont ils ignoraient la valeur ; puis, voyant les dégâts qu’ils avaient commis, ils voulurent les réparer et mirent du plâtre par-ci par-là dans les endroits endommagés. Ce replâtrage fait un effet bizarre, car les images des saints ont toutes ou un œil poché, ou une tache blanche sur le nez, ou une main recouverte, ou un pied raccourci.

Mais, telles qu’elles sont, ces fresques sont encore remarquables par le brillant de leur coloris, et on serait tenté de croire que la palette du peintre vient à peine de passer par là.

Tandis que nous venons de voir quelles viciesi-

L’ORIENT

ludes elles ont traversées depuis mille ans qu’elles ornent cette église, sans compter les intempéries des saisons, — les savants, qui inventent tant de choses, bonnes ou mauvaises, devraient bien tâcher de retrouver ces précieuses couleurs des anciens. En Égypte, par exemple, à Pompéies, au mont Àthos, l’on voit des fresques dont les teintes vives et fraîches feraient honte à celles dont nous gratifient nos peintres modernes.

Comment expliquer cela? et comment se fait-il que nos habiles chimistes, qui trouvent tant de choses merveilleuses, n’aient pas su retrouver jusqu’à présent le secret des couleurs des anciens9 Qui sait môme si nos peintures modernes résisteront à" une centaine d’années, tandis que les autres brilleront toujours du môme éclat?

Il faut convenir cependant que si le fameux Pancelin avait l’art d'employer de bonnes couleurs pouvant défier les siècles, il n’avait pas le génie de l’exécution : ses contours manquent d’harmonie, les nuances sont trop tranchées ; il n’était pas fort non plus sur les effets de la perspective. On trouve quelques reproductions photographiées de ces fresques dans la collection Sévastianoun.

Il arrive souvent que de riches pèlerins , voulant remercier les moines de l’hospitalité qu’ils

leur ont donnée, leur laissent en présent soit une image de la sainte Vierge , soit celle d’un saint quelconque, richement ornée depierres précieuses, mais peinte d’après le style de l’école italienne. De pareilles offrandes mettent toujours les moines dans un véritable émoi ; les anciens se rassemblent en conseil secret, on examine l’image, et si elle représente la Vierge , on prend le cadre et les pierres précieuses, et on relègue la peinture dans une oubliette; si c’est un saint ou un archange, on les admet quelquefois à l’église, mais après leur avoir fait subir par le peintre du couvent une retouche tout exceptionnelle. On leur ajoute une longue et épaisse barbe ou une moustache formidable, et ce n’est que lorsqu’ils sont ainsi transformés en sapeurs-pompiers qu’on les juge dignes d’entrer dans la confrérie.

En parlant de l’ascétisme sauvage et de la rigidité de mœurs qui font la règle dans les couvents delà sainte montagne, j’ar oublié de vous dire que cinq ou six couvents, plus riches que les autres, y font exception : ce sont ceux d'ibère, d'IJillendar, d'Yagraphos et quelques autres encore. Là, le règlement est plus doux ; on y trouve môme du confortable, sinon de la propreté. Les moines qui habitent ces couvents ont des domestiques pour

L’ORFENT

les servir ; ce sont des hommes loués par eux en Thessalie ou en Roumanie ; ils ont aussi pour leur service des moines sortis des couvents les plus pauvres.

C’est ainsi que se forme partout la différence des classes : même au mont Athos il y a des patriciens et des plébéiens! L’inégalité sociale seraitelle une loi de la nature?

Dans ces couvents la cuisine est meilleure, et la viande n’y est prohibée que les jours de jeûne et pendant le carême. — Mais quant à l’horreur pour le sexe féminin, elle est tout aussi enracinée que parmi les moines cénobites, qui blâment leurs frères pour le luxe et le confort qu’ils s’accordent et la négligence qu’ils mettent dans l’accomplissement de leurs devoirs. — Ils assurent que dans ces couvents-là on ne peut pas faire son salut.

Des hommes qui fument et qui osent toucher à l’eau, qui s’en servent même pour se laver, ne peuvent certes pas aller au ciel!! Telle est leur opinion, et ils n’en démordent pas.

Du reste, comme contraste à la vie de ces moines désordonnés, on peut opposer l’existence des ermites de la montagne; ce sont de vrais ermites ceux-là: ils vivent dans une épaisse forêt, dans des grottes construites de leurs mains, ou bien dans

des cavernes creusées par la nature dans des lieux inaccessibles.

Pour toute nourriture ils ont des racines , des champignons crus ou des colimaçons; ils vivent seuls, entièrement seuls, passent des années sans prononcer une parole, et lorsque la mort vient frapper à leur porte, elle les trouve sans un être vivant pour veiller à leur chevet ; il arrive souvent que leurs cadavres restent ainsi sans sépulture.

A côté de ces ermites consciencieux , il y en a d’autres qui s’accordent un peu plus de confort : ils se bâtissent des cellules séparées dans la partie de la montagne qui leur plaît le plus, et, possédant quelque argent, ils vivent là à leur fantaisie sans se soumettre à aucune règle. Presque toutes ces cellules ont comme attenance une chapelle, mais cette chapelle est généralement si petite qu’elle ne peut contenir que deux ou trois personnes.

Si le fondateur d’un ermitage possède des rentes, il invite des moines pauvres à venir travailler chez lui comme ouvriers ; alors il devient le hieronlas (vieillard) de ces ouvriers, qui ont souvent le double de son âge, tandis que le vieillard n’a parfois que vingt-cinq ans ; mais on lui donne ce titre par respect.

Ces petits ermitages, éparpillés dans la montagne, sont d’un effet charmant; généralement ils sont abrités par des marronniers ou des noyers centenaires, placés près d’un filet d’eau, et entourés de quelque enclos où la ciguë s’étend au détriment des autres plantes potagères. — On les prendrait pour ces jolies petites fermes que l’on voit en Suisse; seulement on n’y trouve pas pour égayer le paysage la vache pleine de lait, les poules picotant sur un las de fumier, les canards barbotant dans une mare d’eau.

La végétation de la montagne est, grâce à sa conformation accidentée, fort riche et très-variée ; en oulre des grands et beaux arbres de construction, il y a encore beaucoup de grenadiers, de figuiers et d'oliviers. Je me souviens aussi d’un petit arbuste de la famille de l’arbre à café, que l’on ne trouve que sur le mont Athos; il porte des petits fruits oblongs, de couleur gris perle et de la grosseur d’un œuf de moineau. On appelle ces fruits , je ne sais trop pourquoi , les larmes de la Vierge. Les moines eh font de jolis chapelets qui sont très-estimés dans tout l’Orient et leur procurent une branche de commerce considérable.

On leur prête une vertu singulière... que je ne

saurais traduire en français.

Presque au centre de la montagne se trouve placé le pic de Césarée , dont l’ascension est fort dangereuse. Sa surface présente une plate-forme de marbre blanc de près de 16 mètres carrés. Du sommet on a une vue splendide sur l’Archipel , la Thessalie et la Macédoine.

Au bas du pic se trouvent de riches carrières • d’où l’on tire le marbre qui sert à la construction et à l’ornementation des églises et des couvents de la sainte montagne.

Rien n’est plus gracieux et plus original que cette montagne toute verdoyante, parsemée de couvents qui ressemblent à des forteresses et coupée en tout sens par des églises aux hautes coupoles dorées, bleues avec des étoiles d’argent. Tous ces édifices s’élèvent fièrement au-dessus des bosquets d’arbres, et ressemblent aux géants de la montagne.

Le côté opposé à celui par lequel les touristes font généralement l’ascension du mont Césarée est perpendiculairement coupé à pic et forme un précipice de deux mille pieds de profondeur. Ce rocher est rempli de petites crevasses desquelles s’échappent des buissons rabougris qui produisent des fleurs jaunes de la famille des immortelles. On a essayé d’en faire venir ailleurs, mais vainement;

L’ORIENT

le montÀthos seul a le privilège de les voir fleurir.

J’ignore pourquoi les moines donnent le nom de roses à ces immortelles et pourquoi ils les appellent roses de la Vierge.

Toute une classe de moines vit du produit de ces fleurs; on les appelle les moines chercheurs de roses. Quelle doit être la misère de ces pauvres gens, pour les forcer à risquer cent fois leur vie pour former un bouquet de dix fleurs qu’ils vendent deux piastres aux pèlerins! Car il leur faut un courage héroïque et une adresse merveilleuse pour descendre jusqu’à ces crevasses, n’ayant pour appui que des morceaux de roc et de faibles arbrisseaux. Aussi cette chasse aux roses fait-elle tous les ans de nombreuses victimes. On ne peut la comparer, comme dépense de courage et d’agilité, qu’à celle que font les Chinois pour se procurer des nids d’hirondelles.

Mais les accidents n’intimident pas ceux qui ont su s’en préserver; confiants dans cette parole de l’Évangile, que « pas un cheveu de notre tête ne tombe sans la volonté du Seigneur, » ils continuent leur industrie avec une parfaite indifférence.

- Il y a quelques années, toute la montagne cria au miracle, et voici pourquoi :

Un moine chercheur de roses se rendit un jour au mont Césarée avec plusieurs de ses camarades; il descendit le premier dans une crevasse, s’aidant de ses pieds et de ses mains. Mais tout à coup son pied glissa, le faible arbrisseau auquel il se retenait céda sous le poids, et le malheureux roula dans l'abîme.

Ses compagnons poussèrent des cris affreux, puis ils se mirent à genoux pour réciter des prières, et, une fois tranquilles pour le repos de son âme, ils allaient l’abandonner. Mais tout d’un coup ils se souvinrent que cet infortuné avait déjà plusieurs roses dans ses poches et ils se dirent : « Pourquoi n’en profiterions-nous pas?» Ils prirent alors un long détour contournant le précipice et arrivèrent au fond sans accident. Ils s’attendaient naturellement à trouver un cadavre mutilé, défiguré; quelle fut leur épouvante lorsqu'ils aperçurent leur ami assis au pied d’un arbre , sans la moindre blessure, seulement légèrement étourdi de sa chute. Sa soutane, accrochée à une saillie du roc, avait amorti sa chute, et il avait pu, en se cramponnant à des broussailles, glisser tout don cernent sans se faire le moindre mal.

Il fut ramené en triomphe au couvent le plus rapproché, où l’on chanta un Te Deum en son

honneur, pour remercier Dieu de ce miracle.

Le bonhomme, fort de cette protection divine, continua son métier avec plus d’intrépidité que jamais. *

Le fanatisme des moines fait que sur tout le mont Alhos on ne trouve pas un seul médecin.

Ceux qui, avant d’entrer dans les ordres, ont eu l’occasion d’acquérir quelques connaissances médicales , continuent à pratiquer à leur façon , quand le supérieur les y autorise ; mais généralement les moines malades préfèrent confier leur guérison au soin de la Providence que de se livrer aux mains de ces plus ou moins mauvais élèves d’Esculape.

Ont-ils tort? Je l’ignore; mais s’ils avaient raison, je n’oserais pas le dire, de peur que mon docteur ne lise ces lignes et que, pour me punir, il ne me prive de ses soins éclairés, que j’apprécie fort et dont j’ai grandement besoin.

QUELQUES MOTS Sl'R MAHOMET.

Son Coran. — Les Turcs. — Les Ottomans. — Gloire et splendeur de l’empire ottoman. — Causes principales de sa décadence. — Ce qui pourrait sauver l’empire turc de sa destruction.

Les Turcs sont, avec raison, très-fiers du passé glorieux de leur empire; ils sont très-orgueilleux de la gloire qu’ont su conquérir leurs aïeux , des hauts faits d'armes de quelques-uns de leurs sultans; seulement ils croient de confiance à cette gloire, à ces hauts faits, mais ils ne connaissent pas un mot de l’histoire de leur pays. Il n’y a pas en Turquie cinquante hommes sachant à fond l’histoire de l’empire ottoman et connaissant seulementlenom de tous les sultans qui l’ont gouverné.

En géographie ils sont aussi d’une ignorance

bien amusante; des Turcs qui passent pour lettrés et instruits chez eux vous demandent avec beaucoup d’aplomb si l’Amérique n’est pas du côté de

i i ii i i I

L’ORIENT

la France et si c’est une île plus grande que Rhodes.

Xiuant à leur ignorance au sujet de leur histoire, elle s’explique par ceci tout Turc un peu instruit qui n’est pas un renégat pachifié, a fait son éducation en Europe; là on lui a tout appris, sauf l’histoire de la Turquie. Dans nos collèges, il faut bien en convenir, on apprend aux jeunes gens d’abord l’histoire grecque et romaine, ensuite l’histoire de France; mais il est assez reçu de croire , en France , qu’il est complètement inutile de savoir l’histoire des autres nations, pas plus que la géographie moderne.

Aussi nos journalistes politiques font quelque- . fois de singulières erreurs, qui donnent aux Polonais et aux Russes, généralement fort instruits, occasion de dire que le Français n’a qu’une instruction superficielle, du brio et de la verve, mais peu de fond.

Un Russe me disait un jour, à Pétersbourg :

« Le Français est né malin, c’est lui qui le dit, mais il est né aussi léger ; dans toute chose il n’étudie que le côté superficiel; en tout il cherche prétexte à rire et à dire une malice , sachant qu’il manie à merveille l’arme de la raillerie.. Le souverain qui saura amuser le peuple français, et

l’amaser toujours, aura su le captiver et se l’attacher ; il n’aura pas à craindre de barricades. Faire rire le Français, c’est tout; voyez plutôt :

« Le sénat est un corps grave ou qui devrait l’être. M. Dupin y parle crinoline : grand succès pour M. Dupin, car il a fait rire le sénat!

« Au corps législatif que fait-on? La politique est tendue. La politique , les finances du pays méritent une attention sérieuse... Rien n'esl sacré , dit un orateur; et tous les députés de répéter en chœur : Pour un sapeur. Un éclat de rire général se fait entendre... Grand succès pour l’orateur : il a fait rire les députés!

« On rit au sénat, on rit au corps législatif; dites après cela que la France est une nation sérieuse.

« Le Français a de plus le défaut de ne pas savoir un mot de l’histoire politique et de la position géographique des autres pays, et cela par excès de chauvinisme : il se dit qu’il n’y a qu’un pays au monde , c’est la France ; les autres ne sont que les satellites de ce -soleil lumineux; ils ne méritent pas qu’on s’en occupe.

« Il a encore un autre défaut ; il se fait une opinion et il n’en saurait démordre. Ainsi vous, madame, vous connaissez l’Orient, vous avez

habité la Turquie : eh bien, n’essayez pas de dire aux Français que les Turcs n’ont pas tous deux cents femmes, qu’au premier soupçon d’infidélité ils ne les enferment pas dans des sacs, en compagnie de plusieurs chats et d’une douzaine de vipères , car on ne vous croirait pas, on vous accuserait de raconter une fable. Que voulez-vous? le Français, le Parisien surtout, a appris l’histoire delà Turquie dans les librelti d’opéras-comiques et dans les Mille et une Nuits de M. Galland; son opinion est faite, il n’en changera pas. »

Ainsi me parlait des Français ce Russe. Il va sans dire que je m’empressai de répondre que tout cela était pure calomnie.

Je suis persuadée que le Français a toutes les qualités, sauf celle de ne pas en être persuadé.

Page 1