CHAPITRE XXII
Ce que l'on doit faire si le Sultan refuse de se déelarer clirétien.
Nous avons surabondamment démontré que la christianisation du gouvernement byzantin, décrétée de fait par les puissances occidentales, ne pourra jamais s'opérer sans celle de la personne même du souverain de ce pays, et que le Sultan ne pourra espérer faire le bonheur de ses peuples et conserver sa propre dynastie sur le trône de Constantin, qu'en se soumettant à cette condition préalable. Nous avons exposé les graves raisons qui doivent engager ce prince à suivre la seule voie de salut qui lui soit encore ouverte. Nous avons établi également que ni la dignité de sa race, ni la gloire de son nom, ni son honneur personnel, ni la liberté de sa conscience, ni les intérêts réels des peuples mahométans ne seraient compromis par cet acte de sagesse et de prévoyance. Nous avons prouvé enfin que la réalisation de ce changement indispensable n'éprouverait pas les obstacles que quelques esprits étroits appréhendent, et qu'une ferme résolution triompherait aisément des difficultés de détail que <"ette grande et indispensable mesure pourrait susciter. Il nous reste maintenant à examiner ce qu'on devra faire si, par impossible, le Sultan Abdul-Medjid refuse de se déclarer chrétien.
La raison humaine ne saurait admettre que l'Europ'^ consentît à sacrifier les intérêts de dix-huit millions de chrétiens et ceux de dix millions de mahométans, l'équi-
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libre européen et le repos du monde entier à l'oJjstination inexcusable d'un seul iiidividu ; aussi croyons-nous que le plus simple, dans un cas pareil, serait d'engager le Sultan à prendre son Koran et à repasser en Asie avec tous les fanatiques qui voudraient bien le suivre, laissant aux puissances chrétiennes le soin de régler comme elles l'entendraient les intérêts des plus importantes, mais aussi des plus malheureuses contrées de leurs coreligionnaires.
On nous objectera peut-être qu'on pourrait tomber alors dans l'inconvénient qu'on signale comme un des obstacles qui semblent s'opposer à la réalisation de cette mesure, et qui proviendrait de la difficulté de choisir lui prince chrétien dans une des familles souveraines de l'Occident sans compromettre la paix du monde.
Nous ne nions pas que cet embarras ne soit de quelque valeur, non à cause de la question du pays auquel on pourrait demander un prince sans compromettre aucunement l'équilibre européen, mais à cause des fréquents insuccès des souverains étrangers qu'on greffe sur de vieilles nations. Outre qu'il faut toujours à une nouvelle dynastie un temps plus ou moins long pour s'accUmater, pour connaître les véritables besoms du pays où elle est transplantée et pour gagner les sympathies et la confiance de ses nouveaux sujets, il est encore à craindre que cette nouvelle dynastie ne perde toute illusion dès les premiers jours de son installation. Nous en avons eu de nos temps de bien tristes exemples. Mais il ne faut pas non plus perdre de vue qu'une simple supposition, qu'un embarras plus ou moins sérieux, ne doit pas être considéré comme un obstacle insurmontable, devant lequel la grande mesin-e de la réahsation d'une œuvre solennellement arrêtée par toutes les grandes puissances et reconnue indispensable par tout le monde, doive timidement reculer.
En assignant donc à cet obstacle supposé sa valeur
réelle, nous nous permettons, comme chrétien oriental, de soumettre au tribunal de la diplomatie et du public les observations suivantes. Elles mériteraient peut-être d'être prises en quelque considération, dans le cas bien regrettable où on serait réduit à la triste nécessité de chercher un remplaçant au souverain actuel de l'empire byzantin. 1° Serait-il impossible de trouver parmi les races princières de l'Europe un souverain de Byzance qui fût sans partiahté pour les intérêts spéciaux des grandes puissances , qui préférât les intérêts de son nouveau pays à ceux des étrangers, et qui, après sa nomination, n'eût de sympathies que pour ses propres sujets ? Les mêmes grandes puissances ont prouvé dans une circonstance analogue qu'elles croyaient à la possibilité de ce résultat, car elles ont trouvé très-convenable de donner à la Grèce un prince bavarois, sans attribuer à cette considération plus d'importance qu'elle ne pouvait logiquement en avoir. Elles ont également agi dans le même sens dans la question du souverain de la Belgique! Cependaritcespays, ne formant que deux petits et faibles États, sont naturellement beaucoup plus exposés aux influences étrangères que ne le serait le grand empire de Byzance !
2° Ne pourrait-on d'ailleurs chercher un souverain de Byzance parmi les familles chrétiennes de l'Orient qui se sont distinguées par des services éminents rendus à leur propre pays et qui ont acquis par là quelques droits à l'estime et aux sympathies de leurs propres concitoyens? 3" Serait-il impossible ou dangereux dans cette circonstance d'autoriser l'application du droit incontestable de tout peuple dans le choix de l'homme qui doit le gouverner, surtout lorsqu'il s'agit d'un pays dont la souveraineté légitime est vacante? Pour quelle raison le peuple byzantin serait- il seul exclu du droit d'exercer sa souveraineté dans une circonstance d'un si grand intérêt pour
son avenir? l'ourquoi hésiterait-on à appliquer à l'empire byzantin une mesure que les grandes puissances ont approuvée avec empressement chaque fois qu'elle a été appliquée à la France? Les droits du Sultan sur le trône de Constantin sont-ils plus légitimes que ne le furent ceux de Charles X et de Louis-Philippe sur le trône de saint Louis? Le gouvernement de ces deux souverains fut-il plus arbitraire et plus mauvais pour le peuple français que ne l'est aujourd'hui pour les peuples de l'empire byzantin, mahométans et chétiens, celui de la Subhme Porte? Mais outre l'exemple de la France constitutionnelle, la Russie, monarchie absolue, n'a-t-elle pas elle-même fait usage de ce droit? Michel RomanofT, chef de la dynastie actuelle de ce grand empire, de simple particulier qu'il était, ne fut-il pas élu en 1613 empereur héréditaire de son propre pays, par la volonté du peuple russe; et n'est-ce pas précisément cet empereur qui repoussa les prétentions des Suédois et des Polonais de donner un souverain à la Russie, qui extirpa les influences étrangères et prépara au czar Pierre les voies pour civiliser ses États ?
4° Ne serait-ce pas encore un moyen satisfaisant d'arranger cette question, que de transportera Constantinople le roi actuel de la Grèce, d'autant plus que cette branche de l'empire byzantin , déloyalement séparée de l'unité orientale, doit tôt ou tard se rattacher à son tronc légitime et naturel? Ce choix aurait même entre autres les avantages suivants : 1° le roi Othon, régnant depuis trente ans environ sur la Grèce libre, s'est pour ainsi dire acclimaté en Orient mieux que tout autre prince occidental, et connaît les mœurs , le caractère et les véritables intérêts des habitants de ces pays ; 2° la question épineuse de l'héritier futur de ce souverain s'évanouirait alors avec tant d'autres inconvénients qui préoccupent aujourd'hui les cabinets. Les héritiers du roi Othon devenu empereur
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de îJyzaiice pourraient, en vertu des nouvelles prérogatives de ce souverain, professer individuellement le rite de la religion chrétienne qui conviendrait à leurs intérêts; 3» par ce changement les Orientaux n'auraient pas non plus à payer deux fois les frais d'apprentissage auxquels sont ordinairement soumis les peuples chez lesquels une nouvelle dynastie s'étabht.
Enfin les éminents diplomates de notre siècle sont-ils à bout de moyens, et leur science, à laquelle nous rendons hommage, serait-elle impuissante pour le seul arrangement de cette affaire? Leur génie inventif s'est-il évanoui à l'aspect du fantôme , ou bien prendraient-ils un grain de sable pour un rocher ? Ne pourraient-ils trouver en dehors des quatre projets que nous leur soumettons un cinquième moyen plus convenable de sortir de l'impasse où ils se sont mis, ou arriver par une voie différente à la véritable christianisatioii du gouvernement de l'empire byzantin , qu'ils ont eux-mêmes tirée du néant pour la produire au grand jour, ce qui leur a coûté déjà tant d'efforts et de sacrifices? Pourquoi enfin craindraii-on que les oscillations de l'équilibre européen fussent troublées par le bruit insignifiant de la chute cVnn turban, quand les plateaux de cette fameuse balance ont été si souvent bousculés par le choc de tant de circonstances colossales de notre siècle ?