IM LES BÉP0RME
rapace et altéré de sang et dont les pernicieux conseils furent trop longtemps suivis par le sultan Mahmoud, avait ruiné cl anéanti toutes (*«s maisons de commerce.
Quelques-uns des établissements détruits avaient pu sauver et transporter dans l'Europe libre une minime partie de leurs capitaux. Ces faibles débris de leur opulence furent consacrés en grande partie par les négociants spoliés au rachat de leurs femmes et de leurs enfants, que le gouvernement et les janissaires, intimement liés encore à cette époque, faisaient vendre à Tencan dans les bazars à esclaves de Conslantinople et des autres villes de la domination turque. 11 leur fallut ensuite faire face aux pressants besoins de l'émigration. Les maisons d'association ou de correspondance qu'ils possédaient quelque temps auparavant dans l'Europe libre avaient éprouvé le contre-coup de la ruine des établissements principaux, ou avaient été entraînées par les désastres qui en avaient été la conséquence.
A l'origine de ces événements, la nombreuse marine des tirées de TArchipel, ce puissant auxiliaire du commerce de tous les chrétiens d'Orient, leur avait manqué. Ils en étaient en grande partie propriétaires , mais leur patriotisme n'en avait pas regretté la perte. Tous ees légers bâtiments s'étalent transformés en croiseurs, en brûlots ou en escadrilles de guerre au premier cri de douleur de la commune patrie, et promenaient fièrement l'étendard de la croix dans ces mers où les flottes turques n'osaient les affronter.
Le commerce de l'Orient passa alors dans les mains de quelques Occidentaux établis depuis longtemps dans le pays, ou dans celles de leurs commanditaires, également occidentaux. Un très-petit nombre d'autres néçociants européens, comptant sur les immenses avantages que les circonstances semblaient leur promettre, et profitant de la
protection politique et des privilèges exceptionnels que le malheureux gouvernement turc est forcé d'accorder à tout étranger, en vertu de ses traités avec les puissances chrétiennes, vinrent aussi établir des maisons de commerce dans l'empire byzantin.
Le commerce en gros de l'Orient, qui en 182! florissait entre les mains d'environ deux mille établissements indigènes, qui procurait l'aisance ou les moyens d'existence à la moitié des habitants de l'empire byzantin et produisait d'immenses ressources au trésor du Sultan, se trouva absorbé ainsi par trente à quarante négociants occidentaux.
On pourrait supposer que ces négociants réalisèrent des bénéfices énormes et consolidèrent la prépondérance de l'élément occidental dans le commerce de l'Orient : il n'en fut rien! D4x ans après celle époque, si brillante pour ces trente à quarante négociants, les exploiteurs de ce nouveau Pactole sonnaient déjà la retraite ! Les uns s'en retournaient chez eux, trop heureux d'en être quittes pour quelques pertes légères, et les autres désolés d'avoir tout sacrifié à ce mirage trompeur! Les plus anciens dans le pays, qui furent en général les plus prudents, se conteur tèrent de rentrer dans leur sphère avec la même fortune qu'ils possédaient avant d'en sortir. C'est que les négociants orientaux, après avoir erré à l'étranger, après avoir acquis quelques chétives ressources par une application soutenue à des professions souvent pénibles, par leur stricte économie el par des privations de toute nature, étaient revenus avec le sauf-conduit des protections étranr gères et avaient promptemcnt reconquis leur ancienne supériorité dans le commerce de leur propre pays.
Quelques années après ces négociants indigènes étaient rentrés en possession de tout le commerce de l'Orient, et beaucoup d'entre eux avaient réalisé des fortunes infini*
ment plus considérables que celles qu'ils avaient perdues. Les protections politiques des puissances européennes, dont ils ont su se couvrir, les garantissent maintenant contre les vexations et les avâiiies d'ua gouvernement barbare, contre la rapacité des employés turcs et contre les brutalités d'uue populace soldatesque; en outre elles les exemptent, comme résidents étrangers, de tout impôt ou contribution envers ce gouvernemient, et des trois quarts des droits commerciaux qu'ils payaient lorsqu'ils étaient sujets du Sultan.
Au moment où la guerre d'Orient éclata, et à cette époque il n'y avait déjà plus de persécutions politiques contre les chrétiens indigènes, un pareil revirement se manifesta dans le commerce de détail de l'empire byzantin. Ce commerce parut passer tout à coup, et de la manière la plus complète, entre les mains des Occidentaux, dans la plupart des échelles du Levant, surtout à Constantinople. Un grand > nombre de petits commerçants anglais, français et allemands avaient cru pouvoir profiter de la présence des troupes occidentales en Orient et du désordre phénoitiénal du gouvernement turc, ansi que des énormes prérogatives dont le premier étranger venu jouit sans conteste dans ce pays au détriment des indigènes chrétiens ou mahométans. Ils accoururent donc pour exploiter aussi un peu l'Orient et contribuer par là, autant qu'il dépendait d'eux, à la civilisation de ce pays barbare. Ils s'empressèrent à cet effet d^acheter en bloc, et à des prix exorbitants, aux marchands chrétiens et mahométans du pays, les propriétés ou les baux de leurs boutiques, avec toutes les deqrées qu'elles renfermaient, et de monter ces étabUssements à la manière occidentale.
Mais ce revirement du commerce en détail de l'Orient ne fut pas plus avantageux aux petits marchands occidentaux que ne l'avaient été pour leurs compatriotes du haut
commerce celui de l'exploitation en grand de ce même pays, et il ne put même se soutenir aussi longtemps. L'argent qui arrivait d'Europe pour les frais des troupes alliées n'en était pas moins absorbé en grande partie par jes indigènes, surtout par les chrétiens ; les petits commerçants de l'Occident commencèrent alor? à s'apercevoir, dès la première année de la guerre, que les chrétiens d'Orient étaient bien difficiles à civiliser, du moins sous ce rapport.
Mais ce qu'il y eut de plusremarquable dans cette lutte politico-commerciale, c'est que les négociants orientaux nonseulement ne furent pas exclus par ceux de l'Occident de leur prépondérance sur le commerce de l'Orient, mais profitèrent même de cet éblouissement des Occidentaux pour leur enlever une notable partie du commerce de l'Occideût ; car, tandis que ceux-ci s'efforçaient par tous les moyens de s'emparer à Constantinople du commerce de l'Orient, à l'aide de protections et de combinaisons politiques, les Orientaux, se basant sur des calculs purement commerciaux, allèrent s'établir en grand nombre dans les principales villes du commerce de l'Europe, et surtout en Angleterre. Là, déployant toute leur activité, toute leur vigilance, et surtout l'ordre et l'économie qui les caractérisent, ils réalisèrent pour la plupart de grandes fortunes et acquirent dans le commerce universel du monde entier une prépondérance et un crédit bien supérieurs à leurs capitaux et à leur situation politique.
Un résultat analogue aux précédents se produisit après la signature du traité de Paris. Les grandes spéculations qu'on s'imagina alors pouvoir entreprendre en Orient firent rêver des fleuves d'or aux Midas de l'Occident ; mais, en réalité, quel fut le résultat de ces mirifiques projets? Les nouveaux Pactoles ne roulaient que de la boue quand ils n'étaient pas à sec! Demandez à tous les journaux de
France et d^ Angleterre , si pleins d^espérdnces et d^illu* sions à cette époque ^ ce que sont devenues ees nombreuses concessions de chemins -de fer^ de banques^ de percement d^istbmesy de creusement de canaux, d'assainissement de lacs, de déblayement de ports, de navigation de fleuves, d'établissement de fabriques, d'entreprises d'éclairage, de cbauffage, de pavage, de roulage, de docks à l'anglaise ou à la française, de télégraphes électriques, sous-marins ou souterrains, ces constructions, ces améliorations et ces perfectionnements de toutes choses. Tout cela s'est changé en plaisanteries proverbiales chez tous les peuples, et la phrase consacrée : des châteaux en Espagne I s'est trouvée remplacée par celle-ci : des entreprises er^ Orient I
Les hommes sérieux qui connaissent ce pays et qui s'intéressent véritablement à son sort considèrent les projets de toutes ces concessions, de toutes ces entreprises conmae autant de railleries des réformes que les grandes puissances s'efforcent en vain d'introduire en Orient.
La cause principale qui encourage, qui provoque même dans ce pays ce malhonnête tohurbohu^ c'est que les ministres turcs, pour contenter tout le monde et gagner du temps, qui est pour eux de l'argent, font de larges conce^ sionsàtous ceux qui en veulent; mais il ne faut pas oublier que la clause principale et sotàs-eniendue des firmans qu'ils déUvrent avec une générosité sans pareille, est que toutes ces concessions resteront éternellement à l'état de projets irréalisables I . . .
Yoici ce qu'on écrivait à ce sujet de Constantinople, à l'un des principaux journaux de Paris, le 27 avril 1857 :
(1 Après avoir proclamé à son de trompe, pendant huit mois consécutifs, d'abord la conception, ensuite la nais^ sance de la banque, le gouvernement ottoman est menacé aujourdliui d'avoir à enterrer ce nouveau-né dans la tombé où reposent déjà tant de projets merveilleux qui
DE L*RMPiaS BYZANTIN. ttS I
ont fall pàmor d'admiraiion ef d'attendrissement la crédule. Europe. La banque Wilkins agonise déjà, et M. Trouvé- Ghauyel a trouvé un successeur pour le consoler de ses échecs. Dans tout autre pays de pareilles déconvenues affecteraient profondément la population et le gouverdement; mais en Turquie, les choses marchent tout autre-" mente » {V Univers.)
En effet, Tavortement du fameux projet de banque de M. WiUdns^ et les difficultés insurmontables que rencontrent dans l'exécution toutes les concessions des ministrea turcs, sans en excepter une seule, ont deux causes primordiales que tous les hommes de bon sens connaissent, mais qu*on ne saurait trop répéter, et qui sont !
i"" Le manque absolu de confiance de la part des véritables capitaUstes de TOccident dans le gouvehienient actuel du Sultan.
2^ L'entêtement stupide* dôs ministres turcs de prétendre tout combiner à l'aide des étrangers et de repousser systé-^ matiquement l'élément indigène de toute affaire du pays.
Le fait suivant confirme ces observations de la manière la plus éclatante :
Tout le monde sait que le vide toujours béant qui fait ressembler le trésor impérial de Constantinople au célèbre tonneau des Danaldes est la preuve manifeste d'une prodigalité sans frein qui se combine avec l'incurie, le désordre et les dilapidations des ministres turcs. Tout le monde sait aussi que ces plaies incurables du gouvernement ont aoquis force traditionnelle en Turquie, et que la pénurie du trésor est plus grande depuis la guerre d'Orient qu'elle ne l'avait jamais été ; eh bien I les gros capitalistes de l'Occident, qui pourtant se disputent les chemins de fer, les banques et tous les autres avantages à obtenir de ce gouvernement, ont41s en lui un atome de confiance et sont^ ils disposés à l'aider d'une manière quelconque mais f9i^
i»k LES RÉFOnilES
smnabU^ financièrement parlant? non évidemment! C'est encore la maison des frères Baltatzy, Grecs de Smyme, mais sous la protection autrichienne, qui a prêté à plusieurs reprises différentes sommes à la Sublime Porte.
Le Sultan aurait trouvé sans doute plusieurs Baltatzy parmi ses propres sujets, s*il n'avait le malheur d'avoir des loups pour ministres et des singes pour conseillers. Un tel entourage peut-il avoir d'autre but que celui d'isoler de tout le monde sa propre victime, de priver le souverain de tout conseil salutaire, de lui cacher la véritable situation des affaires, de Tempécher de prendre ou de recevoir aucune information, et de lui faire croire que ses propres sujets conspirent contre lui et veulent le chasser ou l'assassiner? N'est-ce pas cet entourage qui entretient Abdul- Medjid dans les plus étranges et les plus funestes erreurs, qui pousse l'impudence jusqu'à lui insinuer que les représentants de ses aUiés ne visent qu'à le tromper? Que peutil attendre de gens qui osent l'employer comme un aveugle instrument de leurs sordides calculs et de leurs ignobles passions?
Mais quand même le commerce et les spéculations industrielles des Occidentaux pourraient réussir en Orient et aboutir à l'expulsion complète des indigènes, en quoi cela profiterait-il aux véritables intérêts politiques des grandes puissances? On ne doit pas oubUer que les plus petits poissons vivent et grandissent dans l'eau, mais que le lion lui-même y serait noyé s'il prétendait s'y établir. De même qu'on ne peut changer la nature des êtres physiques, on ne saurait non plus changer celle des êtres moraux. Ainsi les spéculations commerciales et industrielles peuvent bien faire la fortune ou assurer l'existence des particuliers ; mais aux gouvernements il faut avant tout des moyens rationnels et poUtiques. Yoilà pourquoi nous avons vu tant de gouvernements marchands faire banqueroute et
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disparaître ou descendre au plus ba& degré des puissances, tandis que la Franice, gouvernement aux grandes idées politiques, lutta contre les plus terribles secousses et fut toujours un État de premier ordre.
Les funestes conséquences politiques du gouvernement de la compagnie des Indes prouvent jusqu'à l'évidence la vérité de cette assertion.
Il résulte de tout ce que nous venons d'exposer dans le présent chai^tro :
!• Que le commerce des Occidentaux en Orient n'a pas pu prospérer et encore moins se consolider, malgré les circonstances exceptionnelles qui le favorisèrent dès le commencement de la révolution grecque de 1 821 j usqu'à 1 830 et pendant la guerre d'Orient;
2° Que ce commerce, au contraire, est passé de aouye^u entre les mains des chrétiens du pays ;
3* Que ce flux et reflux a fait du commerce de l'Orient une espèce de monopole exploité exclusivement, ou à peu près, par ceux des chrétiens de ce pays qui se sont placés sous la protection des puissances étrangères;
¥ Que ce résultat, qui n'a procuré aucun avantage aux gouvernements et aux peuples de l'Occident, a eu des suites très-onéreuses et de très-graves inconvénients pour les populations orientales, en même temps qu'il occasionnait des pertes énormes au trésor du Sultan;
5* Que les entreprises industrielles des Occidentaux n'ont pu également réussir en Orient et n'y réussiront jamais, tant qu'il n'y aura pas dans ce pays un gouvernement auquel les véritables capitalistes de l'Europe pourront accorder quelque confiance et tant que l'élément indigène n'y prendra pas part j
6** Que le Commerce en général n'a besoin que de la
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protection du gouvernemeot, mais qu'il ne soufEre jamais qu'on 1^ mène ou qu'on lui impose des conditions; qu'au contraire, il tient tellement à sa propre indépendance, que le chemin qu'on prétend lui tracer n'est jamais celui qu'il suit;
1** Enfin, que les entreprise^ commerciales et industrielles peuvent bien assurer l'existence des particuliers, mais qu'il faut avant tout des moyens politiques aux gouvernements.