‹ L'orient vierge, roman épique de l'an 2000Chapitre 15 sur 27 · IC L'ORIENT VIERGE · texte numérisé non relu

IC L'ORIENT VIERGE

L'esprit maudit de l'Asie agglutine aux camps et aux plateaux orientaux de répugnants amas d'esclaves armés. Il n'y a ni conciliation ni pitié prévisibles. La situation est claire. Ainsi ce soir ma parole devra créer en vous une résolution décisive. Le rêve que je viens vous proposer de rendre réel, c'est celui qui poussa les Européens depuis des siècles vers les mers extrême-orientales, c'est celui qui porta Napoléon en Egypte, c'est le revirement des civilisés contre l'afflux des Barbares, c'est la révulsion de l'Ouest contre l'Est. Quelque chose de plus qu'une conquête, Messieurs, l'affirmation d'une loi de salut ! Mais il nous faut aller plus loin que Napoléon et que tous les colonisateurs, il nous faut partir pour un asservissement total, une destruction méthodique de tout essai de civilisation jaune! Ceci n'est plus une guerre politique, c'est une guerre d'idées. Nous pouvons la soutenir, tout est prévu. L'Amérique, occupée de son extension et de ses luttes contre les insurrections du Sud, nous laisse toute initiative en deçà de la neutralité commerciale. L'Empire russe se réserve une action en Mongolie. Encore que nulle sympathie véritable ne nous lie à cet empire autocratique, sa situation même en fait l'avant-garde des civilisés contre le péril barbare, il le comprend, et ses intérêts le font

acquiescer à la volonté de l'Europe centrale. Toutes mesures diplomatiques sont prises pour lui assurer des bénéfices en Asie en échange de sa neutralité d'Europe. Nous pouvons donc agir librement, confédérés : et si l'àme germanolatine, en présence de l'oligarchie russe, de l'obscurantisme africain et de l'indifférence américaine, demeure seule se à condenser et à se fortifier, si elle rejette la vieille menace de la fin pour se ressaisir une fois suprême, si je viens ici vous dire que j'ai tout préparé pour que cet effort immense ne soit pas perdu, au moins faut-il que nous réussissions à dissocier ce que nous laissâmes se combiner, à rejeter ces troupeaux devenus armées dans une barbarie définitive. Autrement, le jour viendra des immondes et féroces inondations d'hommes! Il s'agit à présent de retourner violemment le visage du destin : une mission de lumière intellectuelle nous incombe, au nom des arts, de l'esprit philosophique, de la pensée plastique ou abstraite qui est née chez nous depuis toujours. La nullité intellectuelle de l'Orient est la condition de l'Occident! »

Le dictateur se tut brusquement. Les bras levés, les yeux clairs et fixes, il sembla lever sur le congrès haletant l'image visible de la guerre. Tous se hérissèrent, mais personne ne

bougea, la minute parut vertigineuse. Et tout à coup les bras du maître s'abaissèrent, et d'une voix et nette de logicien, il prononça :

a Moi, Claude Laigle, homme du peuple, par Pavénement de l'anarchie devenu dictateur responsable de la confédération d'Europe centrale, je propose aux légats, comme une nécessité glorieuse, inouïe et immédiate, la déclaration de guerre sans merci contre la race jaune! »

Le silence se brisa en un éclair. Une clameur jaillit, des ministres noirs coururent vers la tribune :

« La guerre! la guerre! C'est accepté ! » L'ondoiement de la foule se crispa contre les murailles^ sous les lustres électriques. Le sentiment d'une décision suprême et extraordinaire saisit à la gorge des centaines d'hommes. « La guerre! la guerre! » Le mot terrible, avec un déchirement rauque, étincela hors des âmes comme une lame, devint un être vivant, bondit parmi les colonnades vers les escaliers, vers la rue, vers le monde; des faces pales s'empourprèrent, des bouches demeurèrent ouvertes dans le cri, une convulsion secoua le palais, et dans le flot de la foule la proclamation farouche s'en alla. Près du dictateur, descendu des degrés et entouré de généraux, des regards fié-

vreux brillèrent, des adieux et des vivats sonnèrent, et tout à coup un appel éclata : « Vive rx\igle ! Vive Claude l'Aigle! » Le surnom favori dont le peuple, déformant à plaisir un nom prédestiné, saluait le maître, de nouveau courut sur les lèvres comme une fanfare. « Vive l'Aigle! )) Lui, calme, salua de la main, à pas lents sortit, svelte dans ses vêtements noirs. L'assemblée orageuse se rompit, les portes s'emplirent d'bommes affairés se ruant vers la ville, des sonneries tintèrent, des huissiers s'empressèrent, les derniers assistants disparurent, et sous les voûtes, au long des rampes, le mot décisif : « Guerre! la guerre! » retentit sur leurs pas et les accompagna jusqu'au seuil. Il se prolongea longtemps encore dans le silence de la grande galerie solennelle et déserte. Et alors les clartés des lustres, une à une, s'éteignirent, la dernière palpita et mourut, et l'écho de la parole meurtrière demeura, face à face avec le silence et les ténèbres...

Par une porte donnant sur les jardins un homme s'en alla, Claude Laigle, et se dirigea vers les boulevards. Les lampadaires bleuis-

saient dans la brume d'une légère pluie récemment tombée. Il était un peu plus de minuit. Des affiches lumineuses versaient dans le brouillard de multicolores et joyeuses clartés, des masses d'hommes surgissaient des issues éclatantes des théâtres, les terrasses regorgeaient de monde, les fleurs s'amoncelaient aux éventaires, des femmes diamantées s'irisaient de soieries et de fourrures, le ruissellement des voitures débordait les rues. Un grand tumulte de rires et de paroles confuses montait vers les panaches, d'un vert blême et métallique, des arbres alignés où les oranges de feu et les lettres frissonnantes dessinaient leurs spectres irréels. Le dictateur se laissa porter dans le courant humain. 11 aimait ainsi s'anéantir et chercher la solitude dans le fracas môme de la vie, passant perdu et sans prestige que nul ne dévisageait. Il suivit de vastes avenues, son âme de logicien et d'idéologue se délectait à se sentir libre et immense dans un corps protégé par r»'vidence même contre toute curiosité gênante. Le sentiment de n'être qu'un homme à forme étroite, une unité banale et fuyante entre des dos et des poitrines, dans le cahotement d'un boulevard, le ravissait. Il portait son âme comme un feu intérieur, que nul ordre de pierreries, nulle torsade brodée, nul signe visible n'avait

besoin de symboliser au dehors. L'air froid toucha son front délicieusement, l'odeur formidable de la vie effleura tout son être. Au dedans de lui la décision de toute-puissance qu'il venait d'annoncer bondissait comme un secret magique : ses lèvres, naguère ouvertes sur le flux de sa grande voix souveraine, se serraient maintenant sur le mot, mais son esprit était grondant. « La guerre! la guerre ! » murmurait-il en frôlant les femmes rieuses et les élégants attroupés, et le sentiment de tout ce que ce seul mot allait faire épanouit luxueusement son cœur. Il marcha fermement, sans qu'on prît garde à lui. 11 regardait machinalement ses mains, et l'idée que ces deux taches blanches, semblables dans cette nuit à cent mille autres taches blanches, décréteraient demain la mise en mouvement d'un monde, le pénétrait de pensées obscures sur la nullité du corps devant la volonté morale. 11 se sentit bien un homme moderne, ne vivant que par le cerveau et renonçant tout geste décoratif, tout costume inutilement théâtral, l'intercesseur noir des destinées d'une foule que son regard seul devrait suffire à éblouir. A un moment, il éprouva le besoin de communier de plus près encore avec ces existences que la force des choses lui confiait, et dans un coin de la plus bruyante terrasse qu'il put découvrir il

s'assit, rasséréné, commanda une boisson. Ses doigts, sans qu'il y fit attention, crayonnèrent sur la table une carte d'Asie, et à cette image tant de fois étudiée depuis des mois, il ne put se retenir de sourire. Ces quelques linéaments hâtifs étaient l'écriture de tout l'avenir. 11 songea à- la race nouvelle, à lui-même, s'absorba.

Mais soudain une rumeur immense lui fit dresser la tête. Des clameurs aiguës s'élevèrent, des hommes brandissant des télégrammes, des feuilles à titres énormes, encore humides, accoururent au long des boulevards, tout le monde se leva, se bouscula : « La guerre contre l'Orient! Le vote du grand conseil fédéral! Le discours du dictateur! La guerre! Le péril jaune! » Les cris se succédèrent frénétiquement, d'un bout à l'autre de la rue l'incendiement irradia en fusées de hurlements et d'appels. Des grappes d'hommes montèrent sur des tables, des papiers versicolor res volèrent au-dessus des têtes au bout des mains agrippantes, des femmes en robes de bal se jetèrent en pleine foule pour savoir, questionnèrent à tue-tête dans le tumulte. L'orage des anxiétés tournoya dans la nuit illuminée : « La guerre est déclarée! Le conseil a voté! » Hors des voitures des passants sautèrent, les porteurs de nouvelles se débattirent dans des groupes

bouillonnants, des chants éclatèrent, bientôt brisés par la clameur exaspérée dans un furieux remous humain qui de partout dégorgeait des milliers de têtes hagardes. Claude Laigle se leva, jeta une monnaie au hasard, se glissa dans l'obscurité, gagna des rues moins populeuses. Mais la folle et délirante acclamation se crispa dans ses oreilles : « La guerre! la guerre! » « Oui, oui, la guerre, oui, se répétait-il, il la faut, ils savent tout, j'ai tout déchaîné enfin! » Le flamboiement de l'orgueil et de la résolution envahissait sa pensée qu'il eût voulue calme. Il haussa le collet de son manteau, baissa la tête, craignant d'être reconnu, et marcha vers les quais, où une relative sohtude régnait. Il se pencha aux parapets pour considérer les longues traînées de sang, d'acier lunaire et d'or que brisait sur l'eau noire le reflet des candélabres ; et il lui parut que tout s'ornait de gloire et de somptuosité sous la face énigmatique du ciel nocturne. Mais derrière lui encore le cri accourut comme un fauve fantastique, dévorant la ville : « La guerre! la guerre! » Demain le monstre dévorerait l'Europe convulsée, lèverait sur le monde entier sa griffe étincelante.

« Oui, la guerre » répéta le dictateur pensif. Il dit le mot très bas^ contre les arbres paisibles. Et mince silhouette indistincte, dont la pe-

lite ombre bizarre vacillait sur le sol derrière ses pas, il reviQt par les quais vers le palais morne, sonna à une porte secrète : et le bruit sec du vantail repoussé derrière le maître sauta dans ses pensées avec l'écho du cri de mort éternel.

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