FIGURES DE L ANCIEN MONDE
Lorsque Claude Laigle rentra, il alla droit à un petit salon simple où quatre hommes l'attendaient. Ils se levaient : un geste les fit se rasseoir en silence. Le dictateur demeura debout quelques instants au milieu d'euX; puis, brièvement:
— Le conseil est ouvert. Causons, dit-il. Au bout d'un moment il ajouta :
— J'ai tenu à sortir pour voir la foule, la toucher de près. Il n'est pas bon de nous en tenir à nos propres pensées. Le magnétisme de la foule est salutaire : entre le conseil public et notre réunion privée, cette aspiration d'air frais
26 L'ORIENÏ VIERGE
et d'àmes vives m'a fortifié. J'ai vu se convulser la ville sous la nouvelle. J'aurais voulu que vous la vissiez, vous Ménières, qui aimez les mouvements des hommes! La rue et la fête ont bondi. Cela m'a évoqué le soir, Médion, où nous nous promenions ensemble, attendant la minute où la Chambre allait sauter par vos soins, il y a quinze ans : je n'ai pas vu, depuis, un soir si magnifiquement bouleversé. Vous vous rappelez combien nous étions attentifs, et comme, tout à coup, le bruit lointain de l'explosion, l'irruption de la foule, les clameurs de la révolution nous ont fait dresser la tête, à nous, passants silencieux et apparemment quelconques. Ce fut une minute de vie inouïe, un voluptueux bain d'émotion cérébrale. Le cri de guerre, tout à l'heure, m'a pareillement fait vibrer. Etre un homme, une forme mince, qu'une voiture écraserait dans une seconde d'inattention, ne rien dire, avoir l'air de n'être rien, et contenir cela dans sa tête, être canne : c'est très beau et très savoureux. Vraiment les chefs d'autrefois, aA^ec leur manie de décorations et de signes extérieurs, étaient des maladroits. C'est cet anonymat qui signifie vraiment la puissance, qui l'accentue délicieusement d'un secret.
— Oui, dit Médion, la mentalité est tout.
Celui qui venait de répondre était un homme
de quarante-cinq ans, maigre, rigide, avec un visage encadré d'une barbe noire très courte, une face impassible, rayée de plis durs, où s'ouvraient deux yeux secs et clairs dont le bleu minéral étonnait. Les deux mains posées à plat sur la table allongeaient des doigts carrés et serrés ; des lèvres minces sortait une voix précise et sèche comme le visage et tout l'homme. Médion était la première intelligence sociologique de son temps. Physiologiste, mathématicien, économiste, ses hypothèses intransigeantes, également valeureuses d'idées générales, et marquées d'une saisissante intuition des analogies, avaient effrayé la routine des Instituts auxquels, jadis, il avait présenté des mémoires, écrits d'ailleurs avec une roideur hautaine dont l'exclusive allure de conviction abstraite avait déplu. La révolution anarchiquc avait trouvé en hii un terrible et glacial adepte. L'énergie silencieuse de ce savant s'était transformée sans effort en actes comme celui que Claude Laigle venait de rappeler : le meurtre idéologique, en ses mains d'ingénieur, était devenu l'éclatante et mystérieuse fatalité d'une ère finissante. La sensibilité ne comptait pas pour Médion : c'était, selon l'expression de ses amis, « un chiffre vivant. » Aujourd'hui ministre d'Etat, il vivait de rien, ignorait les femmes, veillait à tout, trouvait encore
moyen d'innover en chimie malgré le travail écrasant de sa charge ; et la seule faiblesse de ce caractère antipathique et admirable était peutêtre une manie autoritaire de logicien, un abus de formules violentes et courtes sortant à tout propos avec dédain, tombant sans merci en paroles dures où l'humanité du cœur ne tremblait jamais.
Il répéta, levant une face placide:
— La mentalité est tout. L'examen des faits dans le cerveau, la communion du cerveau avec les faits, échange exact, c'est toute la vie. Vous y viendrez, vous, Claude Laigle, vous y venez déjà. La sensibilité n'est qu'une erreur de calcul, une solution fausse dans cette mathématique permanente que l'esprit développe en présence des phénomènes. Tout à l'heure, à la réunion, je vous écoutais avec intérêt, vous êtes lyrique, vous savez parler aux foules : mais j'ai toujours l'impression que l'éloquence est un moyen de séduire les êtres inférieurs. Vos paroles bruissaient en moi sans me toucher: je n'ai joui que de la minute où vous avez nettement proposé la guerre. Voilà un fait : le reste est fumée. Je n'aime pas plus le lyrisme que les excitants. Je crois décidément que l'art, et toutes les choses de la fantaisie, les choses de décor, les moyens de s'illusionner élégamment, sont appelés à dis-
paraître. C'étaient des formes d'hier, nous ne les garderons pas longtemps, nous allons à autre chose, à un idéal d'harmonie mécanique où l'homme ne s'amusera plus à se faire un dieu de chacune de ses facultés. C'était très bien, votre théorie sur l'illusion qui mène les énergies d'Etat, très bien évidemment pour exalter l'assemblée : mais je n'y crois pas au point de vue scientifique. Je crois à une cohésion de la machine et des ordres individuels, je crois au présent et je déteste la métaphysique.
— Même appuyée sur la science, non sur les sciences, mais sur la science Mw\^(t^ en une seule recherche de la connaissance? dit lentement Claude Laigle. Même la métaphysique reliée à la psychologie des races, et considérée comm^ une ethnologie très large?
— Même ainsi, dit Médion. Vous avez construit la société nouvelle, malgré tout, sur la ruine du passé et la foi dans l'avenir: moi, je m'attache au présent, et vous ne vous y attachez pas. Vous êtes restés tous des idéologues, des Girondins, ou des Montagnards, comme il vous plaira. Mais vous comptez encore sur l'instinct, sur les sentiments d'exception, sur le rêve. Le rêve ! Ahl vous, Claude Laigle, je m'étonne que vous comptiez sur ce mot-là : poésie, poésie, en vérité, vieille chanson î Moi, j'appelle de
tous mes vœux un univers de chimie, comme
dit Emerson.
— Réactionnaire ! murmura une voix lente, sonore et voilée tout ensemble.
— Réactionnaire? Vous dites cela de moi, Ménières? fitMédion en se retournant. Eh ! bien, si vous voulez, oui: réactionnaire à vos idées humanitaires, je le suis. Vous avez fondé une société sur l'union de la science et de la morale : conception intelligente, mais inviable. Vous avez faussé l'une et l'autre, et voilà tout. Je tends à remettre à leur place ces deux forces incompatibles, et à élever la science, l'esprit documentaire, physiologique, analytique, audessus de la débauche d'hypothèses et de songes que je vous vois tous enclins à laisser grandir. C'était bon aux minutes nerveuses où il nous fallait entraîner les masses, je sais bien, parbleu! que votre éloquence, votre allusion continuelle à des vérités abstraites, sont des moyens excellents, et que les gens ne se décident que sur des rêveries : mais après ? Nous ne ferons rien de sérieux qu'avec un esprit scientifique. Nous avons supprimé les religions, ne mettons pas à leur place un fatalisme sociologii'ue — car c'est bien là votre idée, Ménières ?
Blond, pale, levant de longues mains blan-
ches de musicien, Ménières se dressa et répondit posément :
— Oui, Médion, fatalisme sociologique, c'est assez bien formulé. Moi, vous savez, je suis de la race des insatisfaits, autant parles rêves que par les actes. Je suis là, entre Claude et vous, sans prendre parti. Je tiens que l'art est une forme nécessaire d'expansion cérébrale, et que la métaphysique, si elle fut trop longtemps une nuageuse construction à côté de la vie, peut devenir une science de généralités, une force de synthèse très précieuse. Et en cela je suis avec Claude, et quand il disait tout à l'heure que l'essentiel d'une politique est de réaliser un rêve, je l'approuvais absolument ! Je trouve que vous êtes un réactionnaire, mon cher Médion, parce que vous en êtes resté à une conception utilitaire, non idéologique, de la science, et que votre « univers de chimie » c'est encore une religion, gênante comme celles que nous avons balayées. Notre essai d'Etat lyrique et logique ne vous a pas convaincu. Vous tenez au présent, moi j'en ai horreur. Mais d'autre part, je ne puis me ranger à l'avis de Claude, quand je le vois penser qu'il y a progrès dans l'état où nous sommes, et j'admets très bien que vous en doutiez. Vous savez que je ne crois nullement à l'idée de progrès, et vous qui avez l'air de vous borner
32 L'ORIEXT VIERGE
Strictement aux faits, vous avez quand même votre petit coin intime d'idéalisme, en croyant que votre réglementation des forces amènera une condition supérieure. La vie comme l'entend Claude, c'est une vie ; et vous comprenez la vie d'une autre façon, équivalente sinon semblable, voilà tout. Qu'il soit lyrique, et vous exact, c'est votre droit à tous deux, mais ne vous querellez ■pas, et surtout ne touchez pas à l'âme, ni pour l'exalter, ni pour la nier. Elle ne vous regarde en rien et se développe souterrainement sans que le progrès la préoccupe.
— N'y pas toucher, sinon avec la conviction que l'on agit pour son bien, dit très haut quelqu'un.
Ménières regarda celui qui parlait. Ils se considérèrent.
Ménières était l'ami d'enfance de Claude Laigle. Poète, essayiste d'un charme délicatement profond, il jouissait d'une âme désespérément amoureuse et frissonnante : de grands succès enthousiastes et des chagrins également violents s'étaient partagé sa vie. Des aventures célèbres, des amours éclatantes et désolantes avaient illustré son nom : il traînait par le monde une existence luxueuse et désenchantée, sanglotante et admirable, lorsque la révolution le fit revenir, complaît trouver peut-èlre une excitation assez
grandiose pour son génie capricieux et fatigué. Le dictateur l'adorait, le gardait sans cesse près de lui, en prenait conseil, bien que Ménières eût refusé toute attribution définie dans l'Etat nouveau. C'était pour l'àme ardente et fiévreuse de Claude une compagnie rafraîchissante que celle de ce dilettante extrêmement fin, prêt à tout, intellectuel jusqu'à la souffrance. L'esprit de Claude était à la fois exact, de par ses études ' sociologiques, et poétique de par l'innéité : Ménières y contrebalançait heureusement Médion, et ces trois hommes, liés par une amitié fortifiée en des conjonctures inouïes, s'adoraient et s'estimaient en 60 contredisant toujours.
L'homme qui venait d'interrompre Ménières était Dessort, un être miïice, presque imberbe, au profil césarien, aux yeux singulièrement féminins, à la bouche grande crispée d'un sourire à la fois ironique et charmant. Une voix de gorge, un peu grasseyante, surprenait en ce personnage frêle, à l'élégance anglaise, sobre de silhouette. Dessort, avant la fondation de l'Etat occidental, avait été l'orateur socialiste le plus écouté dans les congrès internationaux, le persuasif par excellence. C'était lui qui avait préparé les désertions en masse, fait avorter par un désarmement général la dernière guerre franco-allemande, et aidé puissamment à l'établissement du gouver-
nement anarchiste en lui amenant ses foules d'ouvriers endoctrinés, lorsqu'il avait compris que le socialisme ne pouvait être qu'un mouvement économique sans avenir politique. Dessort était une force active de l'Etat. Claude Laigle l'aimait peu, mais avec Médion il s'entendait à merveille. L'esprit de scientificisme étroit de l'un et l'esprit communiste de l'autre s'associaient en une même aversion pour les droits de la sensibilité. Ils réglementaient parfaitement les intérêts publics en laissant Claude Laigle s'occuper de la morale et de l'idéologie : c'étaient des domaines où ils n'intervenaient jamais, avec un désir secret, pourtant, d'y intervenir. Médion désirait unifier même les âmes dans une mécanique universelle : Dessort pensait qu'un système d'idées peut devenir utile aux foules, bien qu'imposé. Tous les deux croyaient au Progrès, et par force; ils imaginaient que l'ingéniosité de l'esprit peut aider à l'élaboration de l'âme des races, et que cette élaboration ne s'accomplit pas par des lois au-dessus des forces humaines, librement et mystérieusement.
Dessort, regardé par Ménières, le regarda.
— Oui, dit-il. On peut toucher à l'âme des autres, pour leur bien.
— Qu'appelez-vous leur bien, répondit Ménières, et en quoi savez-vous qu'une notion, si
ingénieuse qu'elle soit, créera le bien en quelqu'un? Nul n'est pareil à l'autre. Vous oubliez l'homme. Le mystère des âmes est individuel.
— Le mot mystère m'agace, à la fin, fit Dessort.
— Et moi je le trouve intolérable, ajouta Médion.
Ils sourirent.
— Réglementez l'hygiène, le commerce, le bien-être matériel, l'emploi des forces, tant que vous voudrez : voilà le bien qu'il vous est loisible d'augmenter, répliqua Ménières. Mais laissez le reste, la vibration intérieure que votre chimie ne peut analyser, Médion, l'émotion que vos théories économiques et votre satisfaction des ventres ne font pas, Dessort, monter jusqu'aux visages. Vous êtes bien des démocrates d'hier, tout de même, avec votre croyance au progrès, votre ^blessante prétention à systématiser. Esprit de science, esprit de socialisme, vieux esprits de sectaires en somme : l'union de tout cela en esprit d'humanité vous échappe. L'homme, c'est tout cela et autre chose, l'homme, ce n'est pas un mécanisme, c'est cela et plus! Je ne suis déjà pas heureux en demandant à toutes les inventions du génie, en toutes les branches, ce qu'elles peuvent m'ofFrir de sujets de méditation : mais si je m'en tenais à votre Etat-
caserne ou à votre Etat-laboratoire, vraiment je me demanderais si nous avons eu raison de nous
■louLier taDi do iv ^ -■' ^ ^ , .- r,? ., ,.
iious en tenir là î
Médionet Dessort s'étaient levés brusquement. Ménières, assis, les considérait avec calme. 11 y eut un silence.
— Assez, dit Claude Laigle. Je n'aime pas que dans le conseil de semblables divergences d'opinion se manifestent à baute voix. L'Etat s'est fondé sur l'unification des idées en une seule, la science de la connaissance, à la fois mentale et morale. L'Occident a besoin d'une vision de vérité intellectuelle. Assez de systèmes! J'ai encore affirmé, à la réunion de ce soir, que cette entente était la base de la confédération : s'il y a dissentiment entre nous, qu'il ne se manifeste qu'intérieurement. Je ne veux pas qu'ici nos théories se heurtent, et surtout dans une nuit aussi décisive. Je viens de voir en vous le conflit éternel. Nous allons agir : ne raisonnons plus. Nous ne sommes pas à Byzance, ici : nous f'^rons de la métaphysique quand la guerre sera
— Les Barbares ne sont pas aux porte>, dit en souriant Médion. Nous n'en sommes pas au degré ou en était Byzance. D'ailleurs, moi, je méprise les discussions. Mais si l'on en vient là,
je ne recule pas. Nous soin mes entre nous, lllaude, il n'y a pas de mal. L'homme moderne fait tout par cérébralité, il est enclin à ergoter un peu. Demain nous n'aurons plus le temps, amusons-nous pour une fois, avant d'aller au devant des Barbares.
— C'est peut-être nous qui sommes les Barbares, dit Ménières.
Le mot tomba entre ces quatre hommes, lourdement. La Yoix apparemment négligente de Ménières lui donnait un relief étrange. Claude Laigle se roidit, un peu pâle.
— Cela n'a aucun sens, ce que vous venez de dire, Ménières. Y avez-vous môme prêté attention ?
— Penh ! dit doucement Ménières, je ne sais pas. J'ai dit cela. oui... Je suis d'ailleurs le plus Byzantin de nous tous, je n'ai pas à réclamer. L'Orient est un grand danger, Claude : vous faites bien, ayant charge d'àmes, de soulever une moitié de l'Ancien Contiiientcontre l'autre. Mais c'est encore une invasion, c'est la mode éternelle... Et cela peut s'appeler aussi Barbarie.
— Cela s'appelle Civilisation, répliqua Claude Laigle.
— Comme vous voudrez, répondit Ménières.
— Non! pas a comme je voudrai ». cria le dictateur. Comme il e-t juste ! Comme il est sainte-
ment et hautement juste 1 Sommes-nous nerveux
et bizarres, ce soir !
Il s'assit, puis se releva, alla à une fenêtre, l'ouvrit. Mais il recula tout à coup : une rumeur montée des avenues nocturnes frémissait à travers les jardins. Et comme un oiseau sinistre, sur les ailes du vent frigide le mot fatidique entra dans la salle : « La guerre 1 »
Les quatre hommes écoutèrent un moment.
— Comme ils crient ! murmura Dessort.
— Oui, ils crient presque comme si... comme s'ils n'étaient pas...
— Quoi ? dit Claude brusquement.
— ... Des civilisés, acheva Ménières, avec une ironie presque imperceptible.
Claude Laigle sursauta violemment.
— Ah ! ça, cria-t-il, sommes-nous d'aujourd'hui ou d'hier? Nous avons fait la révolution matérielle et morale en tenant pour certaines quelques vérités; et voici qu'au premier résultat de puissance que nous voulons obtenir, les paroles de doute nous reviennent, comme si tout cela n'était pas convenu, et bien convenu! Voilà que vous contestez l'éloquence et la sensibilité, vous Médion ; nous avons pourtant fait la place assez large à vos idées scientifiques. Tenez-vous y f Voilà que vous. Dessort, vous recommencez à affirmer qu'on intervient dans le bonheur des
autres avec des principes tout faits ; nous avons pourtant fondé TEtat d'Occident sur l'individualisme anarchique, qui n'admet pas l'intervention de la collectivité dans la morale subjective. Bornez-vous à des codes d'iiygiène et de prévention, et ne ressuscitez pas le spectre des religiosités sociales. Et vous, Ménières, voilà qu'avec votre dilettantisme ondoyant, charmant et fatal, vous mettez en question, d'un mot en l'air, la légitimité même de ce qui sera demain l'effort capital du xx° siècle! Alors, entre vous, que voulez-vous que je fasse! A l'époque du parlementarisme, des oligarchies et des royautés constitutionnelles ou arbitraires, quand nous préparions la révolution et que, jeunes gens inconnus, nous rêvions en des promenades nocturnes à TEtat futur qui jaillirait de la bombe, alors il était temps d'élever ces doutes et de discuter. Mais à présent à quoi pensez- vous? L'envie de raisonner vous remonte du cœur aux lèv res ! Le doute est donc une maladie à retours périodiques ? Ce que j'ai affirmé devant les légats, tout à l'heure, comme la vérité dEtat, vous ne le pensez donc plus, à rheure où il faudrait en vivre ? Pour moi, je n'hésite plus. L'homme supérieur comme je le rêve, comme je l'ai décrit, celui qui unit la science et l'art en une seule clarté intellectuelle, celui qui est d'abord un caractère avant d'être
un technicien, celui qui esta lui-même son confesseur et son poète, cet homme-là, je le vois, je le sens, il est, si je ne le suis pas complètement et si vous refusez de le dcA^enir ! G^est celui-là qui régnera et qui vaincra, c'est celui-là qu'il faut, entendez-vous, qu'il faut que nous révélions à chaque individu delà confédération! Et si j'ai décidé cette guerre, c'est moins à cause du danger des armes ou du péril des concurrences industrielles de l'Orient qu'à cause de cette révélation même! La guerre inouïe qui, à cette heure, est virtuellement commencée, c'est la preuve, la prise de conscience que je veux donner à la foule de cette individualité en qui je crois 1 C'est dans cet effort que se soudera cette conscience encore hésitante. Ah! cet homme-là, cet intellectuel non plus figé mais vivant, ne le soyez pas si vous n"osez ou ne pouvez : moi je sais qu'il est, je veux le tirer de notre race, le foi'cer à paraître, et je le chercherai s'il ne se trouve pas encore !
— Il n'est pas viable, dit Médion. Il est hypothétique, je refuse d'y croire.
— Il est viable, dit Dessort, mais en rêve.
— Il est, dit Ménières, Claude a raison. Mais...
— Mais ! Toujours mais dans ce que vous dites ! cria le dictateur. Mais quoi?
— ... Mais... il n'est peut-être pas ici, acheva Ménières.
— Où donc, alors?
Les quatre iiommes se regardèrent.
— Il est peut-être chez Eux, prononça Ménières posément.
— Voulez-vous dire ceux que nous allons conihattre?
— Oui ; oui, car vous ne savez pas quelle est leurame,au fond. Ils sont anciens, ils datent de la nuit, ils ont fini de se réaliser à l'époque où nous n'étions encore que des préhistoriques. Et qui sait s'il ne s'est pas formé au milieu de ces masses obscures et fermentantes un être comme CL4ui que vous dites ?
— Mais la conscience, interrompit Claude avec violence, la conscience, le sentiinent de l'auto- Eomie morale, c'est une notion à nous ! C'est fini, là-bas!
Vous savez bien vous-même que ces gens-là n'ont rien de commun avec nous, rien que des systèmes économiques appris dans nos écoles, des armes, une socialisation industrielle, nos moyens de vie pratique et un modernisme apparent iel, voilà tout t x\u fond de cela brûle une àme barbare et vorace, engluée de fatalismes ataviques, alourdie de passivité's. Vous savez bieji que cette odieuse race sino-japonaise a
garde le crâne du castor ou de l'hamadryas, un crâne terrible, à la mâchoire fouisseuse, aux arcades sourcilières polies et tinies, un crâne d'animal de proie et de brute aux sens dévorants ! Nous n'allons pas à la guerre, nous allons à la chasse en courant sus à ces milliers d'anthropomorphes militarisés I Pensez-vous qu'il y ait là l'homme supérieur comme nous le rêvons? Rien, rien, vous dis-je, qu'un animal parodiant nos usages. A la fin, Ménières, vous êtes trop poète, si les autres ne le sont pas assez. Le mirage du nom d'Orient, je ne sais quelle séduction de Bibles et de Védas vous détournent de la vérité. Moi je l'envisage dans le réel, cet Orient, en idéologue et en chef d'Etat, et je crois fermement à la suprématie intellectuelle de l'Occident. Je ne vois là-bas qu'une force d'exaction et de jouissance basse contenue depuis des siècles par l'obscurantisme, éveillée par le Japon et se ruant sur nous pour nous voler, sans but, sans rêve, sans beauté. Déjà vous savez quelle guerre industrielle la race jaune nous fait depuis deux cents années : elle déverse sur les ports des flots de gens hâves, adroits comme des singes, vivant de rien, tuant la valeur de l'argent européen par leur insoutenable concurrence. Déjà les états monarchiques et parlementaires en étaient infestés, déjà on voyait des massacres
d'ouvriers chinois un peu partout, cinquante ans après l'ouverture de l'Orient jaune au commerce — et cela s'est centuplé depuis ! Si TEtat américain nous a promis sa neutralité dans la guerre présente, si l'empire russe a accepté de se joindre à nous et d'opérer de son côté sur les frontières de la Chine septentrionale — acceptation dont j'ai l'assurance définitive depuis ce matin — c'est à cause de ce péril économique. Mais j'agis au nom d'idées plus hautaines et plus générales ({ue celles-là. Je l'ai dit ce soir, je propose un rêve au désir d'énergie de la Confédération Occidentale! Je lui propose de monopoliser ici, par l'écrasement de ces masses, l'inlellpctualité des races latines. Nous avons usé delà bombe pour supprimer les gouvernements qui nous morcelaient, nous userons du canon pour sauver ce que la bombe a créé. Et vous venez mettre le doute entre ces deux idées-là? Au nom de quoi? Au nom de je ne sais qu(dpanthéisme, quel égalitarisme bénévole ! Non, non, je le répète, assez de rêveries! La nullité intellectuelle de l'Orient est la condition de l'Occident ! Médion aime les formules, je lui cède celle-ci, au-dessus de toute autre celle-ci est vraie, urgente, essentielle! C'est le pivot du système futur! Je suis las, à la fin, de ces doutes, de ces réticences, de ces regards en arrière, de ces pitiés, de ces h y-
pothcses! Savez-Yous ce que vous me représentez, vous trois, l'un avec ses songeries exagérées de poète, l'autre avec ses songeries de savant exclusif, le troisième avec ses utopies d'éducation collective de la race"? Eh! bien, vous me représentez trois formes synthétiques de l'esprit d'hier, de cet esprit que nous avons voulu tuer et qui essaie de renaître. Ce que vous êtes, ce soir, à la veille d'un acte devant l'avenir? Vous êtes le dilettantisme, l'intolérance et l'endoctrinement, vous efes des figures de l'Ancien Monde !
Il se tut, haletant, la face crispée de colère. Pendant quelques minutes, personne ne parla. Et tout à coup, sur la longue table, des mains ridées et sèches remuèrent des plans et des papiers, et une voix sourde de vieillard prononça :
— Si la métaphysique est finie, nous allons travailler, messieurs.
Tous regardèrent celui qui n'avait pas encore dit un mot. Le vieux généralissime Luxeilles de ïrénan souriait avec dédain, levant de l'amas des cartes une tôle glabre et ivoirine, où brillaient des yeux gris et mouillés, 'proéminents comme les yeux des mystiques. Accoudé dans un fauteuil, taciturne à sou ordinaire, il avait attendu, sans qu'un pli de sa face dure et figée eut remué. X peine si un frémissement d'impa-
licnce lui faisait, de temps à aulre, tourner nerveusement son binocle entre ses doigts.
C'était un grand et mince personnage, rasé comme un prêtre, avec des manières onctueuses et précises tout ensemble. Il était vêtu de noir comme les autres, une simple torsade d'or au col et aux manches signifioit strictement que le maitre des armées était Va : et on l'eût à peine supposé à voir ce visage d'ecclésiastique à bouche mince, cet aspect de pasteur tout ensemble inquiétant et benoît. La hautaine intelligence militaire du généralissime brûlait sous ces apparences glaciales et méthodiques. Le marquis Luxeilles de ïrénan, gardant sans coquetterie, dans l'Etat anarchique, un litre qui chez lui résumait une race, était un tacticien sans éclat, pensant moins à un Maurice de Saxe qu'à un de Moltke, implacablement exact, parlant peu, vraiment fait pour mener des armées noires à qui riiéroïsme de façon ancienne était incompréhensible. C'était le lo2:icien de la mort, le destructeur tranquille, l'ingénieur et le stratégiste agissant par l'artillerie, les marches et l'intendance avec la sûreté d'un chimiste dans son laboratoire. CequeMédion avait lait pour la guerre civile, le général de Trénan l'avait fait pour les dernières guerres continentales. Ses campagnes de Franconie et de Bohème, où la puissance
de rAUemagne impériale s'était brisée et grâce auxquelles l'unification sociale de la race germano-latine avait pu se fonder, demeuraient des modèles pour l'avenir, de parfaites opérations mathématiques systématisant et orientant le massacre. Dans le conseil supérieur, en face de Claude Laigle hanté des visions lyriques de l'histoire, de iMénières hanté de rêves, de Dessort préoccupé de théories fraternitaires, Médion et lui étaient bien les figures violentes et sèches de la force, les missionnaires de ce monde dynamique moderne sur lequel il semblait que des II'nèbres eussent passé. Mais dans l'âme de Médion un idéal scientifique demeurait; l'âme du général de Trénan était simple. C'était une âme féodale, exigeant la suprématie pour elle-même, l'exaction pour l'exaction, ignorant le scrupule d'attenter à une race — une âme brute et grandiose, savourant la guerre, inaccessible à tout ce qui n'était pas l'effort destructif
— J'ai de quoi vous mettre d'accord ici, dit-il doucement. Voici les devis de la guerre. Je les revoyais. Ils sont exacts comme votre chimie, Médion. Ils sont, Ménières, assez riches en déploiements d'énergie pour dépasser votre idéal poétique: ces paperasses, Dessort, contiennent de quoi mettre en mouvement les forces qui vous intéressent. Et vous, maître, vous trouverez ici
une puissance de certitude qui- vous évitera de vous mettre en colère contre le doute. Jene doute pas, moi. Il y a heureusement au service de l'Ancien Monde une force qui lui laissera tout le temps de devenir nouveau et de modifier sa morale et ses hypothèses autrement que sur le papier. J'apporte ici la palpable domination de l'obus. Je m'en tiens à ce messager-là pour porter les idées. Les discours d'abord, lui ensuite, pour conclure.
— Nous avons parlé, ditlentementMénières... Et vous...
— ... Moi, si vous le voulez bien, je conclurai avec ceci, acheva le général de Trénan.
— C'est à vous de conclure en effet, dit Médion. L'(Jccident de l'avenir s'est fondé sur l'obus et il triomphera par Tobus.
— L'obus estdoncune idée pour vous, Trénan? dit amèrement Claude Laigle.
— C'est une façon de })rononcer le mot idée, aflirma Dissort avec sarcasme. D'ailleurs, vous parliez tout à l'heure de bombes. Moyen pour moyen, mon socialisme eut voulu nepas choisir.
— La bombe était une idée, dit Claude Laigle en se levant, les yeux brillants. Il fallait, vous entendez. Dessert, il fallait! J'ai, comme tout auire, mon cimetière intérieur, et je pense que tout cela est terrible, quand je suis seul. Mais
il fallait! Et je ne regrette rien de la guerre civile. Mais je sens que ïrénan aime l'obus pour lui-même — et opposez- moi ma façon de luersi vous voulez. 11 y a des sens divers à la mori. L'obus n'est pas une idée, il ne portera rien que notre défense matérielle, car notre défense morale est en nous-mêmes...
— Mettons qu'il n'est qu'une garantie, rectifia placidement le généralissime. C'est déjà cela ; et cette garantie, maître, il la faut à votre idéologie. D'ailleurs, ajouta en souriant à demi le terrible vieillard, je suis idéologue aussi, moi, puisque je calcule sur les énergies sans m'occuper de la matière. Dans vos raisonnements, vous supprimez l'être matériel ; moi je raisonne mon art — car c'est un art — en supprimant aussi... une fois pour toutes, et sérieusement, voilà tout.
— Allons, prononça le dictateur, que le principe de mort donne la vie à notre race, cette fois comme les autres, selon l'éternel décret ! A notre race nouvelle...
—...A notre race de progrès, ajouta-t-il à voix basse, comme obsédé d'une ironie douloureuse et invisible.
La fin de la phrase expira dans le silence.
Et ces cinq hommes, dont trois symbolisaient les trois grandes hérésies morales du monde moderne, dont le quatrième était sans foi et dont
L'OIUENT VIERGE 49
le cinquième en implorait une, penchés sur des cartes, leurs mains précises touchant des houtons électriques dans le calme du conseil de nuit, préparèrent jusqu'à la pâleur de l'aube prochaine l'ébranlement des Civilisés contre les Barbares.