‹ L'orient vierge, roman épique de l'an 2000Chapitre 17 sur 27 · LA MARCHE VERS L EST · texte numérisé non relu

LA MARCHE VERS L EST

La déclaration de guerre fut notifiée aux cabinets ministériels de Tokio et de Pékin et aux rajahs de Delhi et d'IIyderabad, c'est-à dire aux quatre délégations officielles de l'Alliance Asiatique, dès le matin du jour qui suivit. La concentration des forces européennes commença aussitôt.

Déjà elle était préparée. Depuis des mois, l'actif génie du général de ïrénan coordonnait les armées confédérées, apprêtait les arsenaux et les intendances. L'entreprise colossale avait gerni.' dans la pensée du dictateur dès son élé-

vation au pouvoir, et si les premières années de son administration s'étaient uniquement dépensées à ordonner la constitution nouvelle et à effacer les traces de l'effrayante guerre civile, du moins Claude Laigle n'avait-il jamais échappé à l'obsession de l'Orient. 11 l'examinait en logicien, il en avait approfondi le péril industriel et militaire depuis la conquête de la Chine par les Japonais, et l'autonomie de l'Inde, rétablie après l'expulsion des Anglais en 1950, n'avait fait que le confirmer dans le sentiment d'un effroyable avenir. Cette fusion de l'iïindoustan et de l'Extrême-Orient était devenue la hantise de sa politique : c'était là, à la jonction même, qu'il fallait que la civilisation occidentale, d'un coup décisif et mathématique, coupât comme un boulet fait d'une trombe ce faisceau orageux et barbare, pour l'éparpiller en une pluie d'hommes à jamais désarmés et inoffensifs. Avec le génie sociologique et assimilateur des Japonais, une force de cohésion était réellement née dans ces vastes stagnations fatalistes; le danger d'un ïimour menant des régiments à armes égales était inévitable, le meneur n'avait qu'à naître. Claude Laigle évaluait la situation historique avec la netteté intuitive qui est le propre des intellectuels sentimentaux, et qui en fait aussi aisément des diplomates que des poètes. Claude

Laigle était un lyrique et un dialecticien : il ne se dissimulait pas que l'inouï effort moral et mental par lequel l'anarchisme avait triomphé avait autant épuisé la force active que surmené la puissance de réflexion chez les Occidentaux. Une crise de moralisme sociologique avait presque exclusivement occupé vingt-cinq années : les philosophies y avaient ondoyé furieusement au-dessus des foules, et l'énergie, dans ces nations restreintes, étouffant les unes contre les autres, s'était en quelque façon polarisée vers l'abstraction pure. La complication du ccrvonu moderne était devenue extraordinaire et, parmi toutes les recherches intellectuelles, on avait à peine prêté attention à la politique étrangère. La Russie, surtout depuis son occupation du Bosphore, s'était désintéressée de la politique d'Europe centrale. Son autocratie acceptait l'anarchisme sans lui sourire : c'était, entre l'Occident et l'Asie, un immense territoire intermédiaire, nullement disposé à empiéter sur l'Ouest, s'étendant à l'Est sans trouver obstacle. Et depuis les conflits russo-anglais en. Afghanistan et dans le Kashmir, depuis les revers de l'Angleterre et la perte des Indes, la Russie ne s'occupait que de s'avancer lentement de ce côté. Elle cachait à l'Europe la vue de l'Asie. Pourtant, une évolution à peu près analogue s'était accom-

plie là-bas, et Int ou tard la Russie devrait prendre parti entre la confédération occidentale et la confédération jaune. L'éij^oïsme de sa diplomatie devrait prendre fin ou devenir une démence véritable. Claude Laigle savait bien que l'antagonisme gigantesque, s'il ne se déclarait pas nettement, couvait; et il entrevoyait, de l'autre cùté du monde, des agglomérations d'êtres à morale fruste, ayant sur les intellectuels l'énorme supériorité de la brute (fl se roidissant selon deux ou trois sentiments qui suffisent à convulser une race, l'instinct de l'expansion éternelle vers l'ouest, la baine des occupations coloniales, l'appât du butin conquis sur des peuples fatigués.

T/alternative s'était de plus en plus précisée. Le dictateur n'avait pas cessé de songer que là était la question capitale de vitalité, et qu'après avoir, par une explosion libertaire, mis à néant dans son propre sein les périls et les conflits de nationalités, l'Europe centrale n'aurait de repos et de foi qu'en rejetant par une guerre plus terrible que toutes l'obscur et immense péril jaune, de plus en plus coagulé. L'établissement de l'intellectualisme scientifique ne pourrait s'assurer de quiétude qu\après s'être libéré de cette menace des Barbares : il se répétait cela depuis des annexes, c'était pour lui une réalité

absolue qui prenait l'ampleur d'un rêve. Sa vision lyrique l'avertissait que tout devait en arriver là, que l'unification de l'Europe, coïncidente à l'unification de l'Asie, démontrait clairement la guerre future, la vraie et belle guerre ethnologique, ne se jouant plus seulement sur des chicanes de frontières, sur une province annexée, comme les misérables luttes de jadis, mais heurtant autant les pensées que les épées, levant l'un contre l'autre deux mondes inconciliables. L'Asie! Claude Laigle ne la haïssait pas seulement comme chef d'Etat, il la haïssait comme penseur épris de scientificisme et s'étant refait un idéalisme par dessus les religions et les métaphysiques périmées. L'Asie, c'était le nom symbolique du fatalisme, de l'obscurantisme, des hiérarchies héréditaires, de tout ce que l'a me brûlante de l'anarchiste philosophe avait vu avec ivresse s'effondrer dans le brasier de la révolution récente. C'était le recommencement du dominium féodal, l'annulation de trois siècles de libéralisme. Claude Laigle craignait ces représailles mentales plus même que les dangers matériels. Et dès que les événements inespérés avaient nettement délimité la situation, réduit la guerre à un seul motif dans l'Ancien Monde, l'idéologue s'était concentré en lui-même et avait commencé d'envisager froide-

ment la nécessité du choc suprême, que nulle nation de l'Europe morcelée n'eût jadis osé tenter la première,

De longues années, Claude Laigle avait attendu un prétexte, sondé l'ûme occidentale. 11 ne fallait pas échouer : les alternatives de guerres à motifs diplomatiques ne signifient que peu et sont réparables, mais une guerre ethnologique ne se termine que par extinction d'un des partis, et si l'on échouait, le prestige des civilisés était ruiné, la crainte s'installait, l'espoir de réussir un Jour désertait pour aller fomenter l'ambition orientale. Claude Laigle avait laissé la situation se préciser si lucidement qu'il n'y eût plus despoir d'une solution tierce, et que la vérité apparut évidente à tous. Le rêve d'être celui qui terminerait la grande lutte le bantait. Jadis, tout jeune homme, avant le triompbe de l'anarchie, il avait été avec Médion un des premiers à parler de ce problème, et il se retrouvait, grisonnant, y pensant encore et en ayant, à force d'énergie, centuplé l'importance aux yeux des foules. Les conflits industriels, éclatant h des dates de plus en plus rapprochées, entre ouvriers blancs et ouvriers jaunes, l'avaient servi plus encore que les révoltes coloniales ou les faits de guerre : Claude Laigle savait que rien n'émeut comme les évidences qui résultent

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des questions financières, et que malgré toutes les idées individualistes qui, en Europe, avaient pénétré la masse et exhaussé son degré moral, l'argent restait le grand mobile des forces humaines. Tout son génie avait tendu à mettre au centre de cette impulsion, au lieu d'une simple promesse de bénéfice immédiat, une notion profonde, la pensée même de la race — un rêve, en vérité. Cet homme lyrique concevait le rêve, non plus comme une construction nuageuse qui détourne l'esprit des spectacles ordinaires, mais comme la plus haute réalité des énergies, la réalité intellectuelle par excellence.

La conquête mentale la plus frappante de l'Etat nouveau avait été de faire admettre à tous,

— la première fois depuis l'origine du monde!

— que la réalité des êtres subjectifs est aussi valable et palpable que celle des objectifs, qu'il est aussi réaliste de méditer que de manger, qu'il y a là deux actes de vie (Hjuivalents ; et vraiment Claude I.aigle espérait tout de ces races fatiguées, dès l'instant qu'on avait pu en obtenir cette concession en apparence si élémentaire. Il avait si longtemps connu l'amertume de l'intellectuel au milieu des capitales, qu'il avait été saisi d'un espoir immense en constatant que ranarchismc avait créé dans le peuple la notion de l'utilité active des cérébraux purs. Ainsi la

guerre, sa guerre! — lui était apparue possible à présenter dans sou vrai seus, et du jour où il en avait eu l'assurance, il avait considéré l'œuvre comme à demi consommée. La préparation matérielle ne lui en semblait pas insurmontable. De longues et minutieuses conversations avec Médion en avaient combiné l'économie, et l'inopinée fortune du général de Trénan avait apporté au dictateur une assurance nouvelle. Lors de la guerre franco-allemande, deux foudroyantes campagnes en Franconie et en Silésie, décidant la ruine de la maison des iïohenzollern et permettant au socialisme d'imposer le désarmement, avaient révélé au monde qu'un tacticien surprenant était né. La langue et l'intluence françaises étaient restées prépondérantes, le mouvement d'unification étant parti de cette victoire, l'élection internationale avait agréé en Claude Laigle la dictature de Paris, et le général de Trénan était devenu, par la volonté clairvoyante de l'idéologue, le maître de la stratégie dans tout le domaine de la Confédération. A eux deux, avec Médion, ils avaient élaboré la campagne, jusqu'aux derniers incidents, jusqu'à ce soir où, toutes mesures prises, se décidant enfin, le dictateur avait convoqué les, légats pour leur présenter officiellement le projet de la déclarafton de guerre.

I/ordre de mobilisation courût électriquement d'un bout de l'Europe à l'autre, cette nuit môme où les cinq amis avaient, vibrants encore de l'acclamation décisive, remu;^ une dernière fois l'intimité de leurs âmes enfiévrées d'idées générales, et, par une coquetterie héroïque, incliné leur énergie et leur certitude devant le doute abstrait et éternel de ces chères songeries philosophiques qui contentaient leurs cerveaux. Ce fut comme un adieu suprême, cette heure donnée à la pure spéculation mentale avant l'action. Une dernière fois ils s'interrogèrent les uns les autres, se sentirent bien des civilisés, des inquiets, des modernes, des hommes libres unis dans l'effort mais gardant chacun par devers soi une conviction différente. Et lorsqu'ils se séparèrent, nulle trace ne demeura de leur antagonisme secret. Il n'y eut plus en présence que les organisateurs d'un fait.

L'acclamation des foules brûla au milieu de l'Europe sur le passage des armées. Le patriotisme antique était mort, les conflits de nations n'existaient plus, mais le véritable patriotisme ethnologique s'était levé sur les ruines de l'autre, et n'avait plus rien d'absurde. La défense de frontières illusoires ou arbitraires n'occupait plus personne, mais la défense de l'àme civilisée paraissait sacrée à tous. Le grand cri éternel :

L'ORIENT VIERGE ï)'.)

« Mort aux Barbares ! » traversa les contrres occidentales, et il n'y eut personne, parmi les plus frustes, qui n'eut l'intuition d'une nécessité sacrée. Lorsque Claude Laigle, noir, simple et pâle, parut dans les villes au milieu d'un océan humain, et leva sur les milliers d'êtres hurlants cette tète fière dont les yeux lumineux fascinaient jusqu'au délire, il sembla plus que le dictateur et que le maître, il incarna la race entière de l'Occident latin, vision fugitive penchée au bord de la calèche qui l'emportait vers les gares, vers le rassemblement des armées, vers l'inconnu et vers l'espoir. Son geste d'adieu signifia l'immense ébranlement, et près de lui, appuyé contre les coussins, las et rêveur, penchant une face souffrante et fine sous une chevelure dorée, le conseiller de Claude, l'ami, Ménières, lui montrait en souriant aux balustrades des balcons, aux arceaux des avenues, les symboliques banderoles noires et jaunes que les peuples avaient suspendues pour résumer la grande lutte. Le peuple noir contre le peuple jaune! Xoir et jaune! Les deux couleurs fatidiques pavoisaient partout les fenêtres et les édifices, simplifiaient terriblement la penst'c, opposaient l'ombre où l'on médite au soleil de l'inconscience, l'Occident à l'Orient, la science au fatalisme, toujours, implacablement! Ménières disait ces choses à demi-

voix, tandis que Claude Laigle, lucide, saluait les flots d'hommes, convulsait son Ame dans leur cri énorme, se sentait emporté dans le tourbillonnement de l'Aventure...

C'était Dessort qui, avec son éloquence assouplie, son prodigieux instinct des sentiments simples, ébranlait dans le cœur des masses l'enthousiasme, y incrustait les deux ou trois idées générales suffisantes pour créer l'opinion, y supprimait les complications inutiles, y allumait l'embrasement magnétique, y éclairait la distinction des deux patriotismes. Au nom de la vanité de l'ancien, le tribun avait prêché le désarmement, jadis, aux syndicats internationaux dont il était l'âme : au nom de la légitimité intellectuelle du nouveau, il prêchait la guerre sans merci. De ville en ville Dessort agissait, de ville en ville le dictateur sentait ?on influence secrète, son génie de persuasion : à C'iaque pas ridée, expliquée, synthétisée par l'agitateur des foules, apparaissait à Claude Laigle avec une force nouvelle. 11 lisait, sur le visage des spectateurs rués autour de sa voiture ou à la descente de son wagon, que les dépêches, les articles, les manifestes de la presse spéciale inspirée par Dessort avaient insufflé au fond des contrées confi'dérées l'évidence de la grande guerre et de son destin. Tout s'unifiait dans une même volonté :

la nuit, dans la vibration des express l'emportant à travers les plaines d'Allemagne, Claude retrouvait celte sensation rythmique qui l'enivrait, qui donnait à l'etfort une sorte de certitude mathcmatisée, et cela domptait ses insomnies. Dans la clarté du salon étroit, ses yeux, après s'être baignés dans l'obscurité infinie des paysages à travers les vitres, revenaient à la table où, impassible, ignorant la fatigue, le général de ïrénan écrivait, chiffrait, mettait la dernière main à toutes les minuties du pian de campagne, sa tcte osseuse, blanche et rasée se penchant sur le collet d'or. Et dans cette contemplation, Claude Laigle s'absorbait, pensait à Médion resté pour quelque temps à Paris. Lui aussi était une puissance, mais occulte; confiné dans son cabinet ou dans son laboratoire, le ministre de l'intérieur était, derrière la fuite ardente de la conquête, le méthodique et muet calculateur des forces de renouvellement, et aussi l'ingénieur des forces de meurtre, d<'chaiiianl les puissances anonymes de la chimie et de la mécanique de guerre contre les Jaunes, avec la froideur qu'il avait apportée jadis à les déchaîner dans la ré'volulion sociale. Claude Laigle pressentait derrière lui cette réserve cérébrale et active, le frémissement du rapide l'exaltait jusqu'à la vision des foules de brutes qu'il allait bientôt voir face à face dans

les pays de soleil — et sa pensée bondissait avec l'ivresse de la course folle, lancée rigide comme la masse du train dans la nuit, cohérente, exacte, dense, assurée elle aussi par des barres d'attelage, glissant vers la destinée selon son énergie rectiligne multipliée à chaque seconde par ellemême, effrayamment, avec une nuée de rêve parfois diaprée d'un éclair au-dessus de son élan irréversible...

L'aube pâlit sur les paysages de Saxe et de Bohême. Dans des capitales pluvieuses, parmi l'acclamation populaire, Claude Laigle vérifia publiquenient ce qu'il était venu voir en secret plusieurs fois auparavant, l'état des arsenaux et des troupes. Tout était prêt. Des armées descendaient aux points de concentration; il tourna vers le Sud, traversa l'Italie dans sa longueur, visita les ports de guerre, passa la mer, se trouva sur la terre d'Egypte. Et partout il retrouva les immenses foules noires et uniformes du monde civilisé, les cavaleries, les artilleries, les régiments, évoluant leur géométrie sinistre. Les escadres de la Méditerranée se dirigeaient à toute vapeur vers la mer Rouge : il en croisa de nuit, avec leurs feux fixes et leurs éventails électri-

qiies, astres d'un ciel de science et de mort proposant à ]a conscience un nouvel et palpable idéal.

L'oriflamme jaune et noire se tordait, symbolique, aux cornes d'artimon des transports. En Syrie, à Damas, à Bagdad, l'amoncellement des troupes européennes se massa sous ses yeux dans l'éblouissement du soleil. Et malgré les costumes blancs des soldats, prêts au départ pour les pays torrides, Claude les vit noirs encore, noirs abstraitement de la couleur moderne, noirs et exacts, noirs selon l'ironie étrange des pirates d'autrefois. Pirates! Il souriait à ce mot, et Ménières souriait aussi. « Tout est cyclique, disait-il. Nous apportons l'esprit de création intellectuelle avec la teinte de la mort ». Mais, dans le cœur de Claude, l'Idée persistait : il la voyait comme une svelte statue souple, à qui le noir seyait bien. « Non pas la teinte de la mort, répondait-il, mais celle du deuil. Nous faisons notre deuil, Ménières, des vieux idéaux du vieux monde. Nous portons le deuil des erreurs de jadis : l'Idée ne s'habillera de joie que plus tard, quand tout sera fini de ces choses. 11 est bien que tout se réduise à une seule nuance, comme notre âme, la nuance de l'exactitude et de l'énergie ». Des songes complexes visitaient son cœur, il se taisait...

Une vaste série d'escadres cuirassées atlei-

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gnit le golfe Persique. Elle devait s'étendre sur les côtes hindoues, y jeter des tlols d'hommes, puis gagner les mers de Chine et ronger l'est de l'immense empire ennemi, l'étreindre dans un demi-cercle de fer et de feu, établir des blocus et, touchant jusqu'à Shangaï, saisir par derrière la puissance jaune. De grands chocs étonneraient l'Orient naval. Mais l'effort principal devait être dirigé sur le continent. A travers la Perse et l'Afghanistan les armées européennes pénétreraient dans l'Inde du nord, rejoindraient les divisions débarquées dans le Bengale. C'était là que la tactique du général de ïrénan se concentrait. C'était là que sa pensée stratégique se rencontrait avec le génie abstrait du dictateur. C'était dans l'Inde, révoltée, armée, ressuscitée avec ses fatalismes antiques, qu'il fallait tuer l'énergie du vieil univers. Là vraiment se levait le danger essentiel. Cette terre première, plus que la Chine, plus que le Japon, recelait l'àmc dévoratrice et l'ambitieuse représaille de l'avenir. Le Japon, crispé comme une Angleterre contre la Mandchourie et la Corée, déversait sans cesse à travers le Céleste-Empire son génie mécanique et l'inspiration dynamique de son modernisme : mais l'Inde, l'Inde, c'était î'avant-gardo vers l'Europe, c'était la presqu'île terrible où toutes ces forces inertes, ébranlées

au nord-est, venaient se coaguler. Le plan de Claude était d'éviter l'immensité des plaines chinoises. Couper l'orientalisme en Inde, au lieu même d'où il pouvait bondir sur l'Europe en éveillant l'Arabie et peut-être les Nègres, isoler le Japon dans les mers lointaines, le maintenir par des flottes en ruinant son commerce, c'était l'essentiel. Entre une Inde ressaisie et vaincue et un Japon bloqué, l'incommensurable marécage d'hommes jaunes pouvait, entre l'Altaï et rilimalaya, redevenir inerte et végétatif durant des milliers d'années. La destruction eût été vaine et irréalisable, Claude n'y songeait même pas. Depuis l'origine du monde, le ventre asiatique était gorgé de foules stagnantes et pullulantes, c'était comme l'humus de l'humanité, on n'avait pu que le ronger sur les bords, la puissance civilisée, en se jetant au travers, se fut annulée devant le nombre et l'étendue, comme un obus lancé dans le vide. Contenir seulement ces masses, les plonger de nouveau dans la barbarie et les ténèbres en supprimant leurs points de ravitaillement mental, c'était décapiter ce corps, en trancher les centres nerveux. Et Claude Laigle savait bien ([ue la civilisation ne naît que de la destruction, ([ne l'intcllectualité donnée à ces agglomérations

d'êtres était incompatible avec celle de l'Occi-

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dent, qu'il fallait tuer l'une pour faire vivre l'autre. 11 avait choisi.

L'Inde et le Japon, l'un faisant naître, l'autre concentrant, Claude Laigle en revenait toujours à ces deux points fixes sur lesquels évoluait toute sa pensée. A travers les plaines chinoises, la transfusion des idées du pays jaune s'opérait avec lenteur. Idées de rectitude, de groupement des forces brutes, de socialisation barliare, de cohésion en vue d'un mascaret rué sur l'Europe à venir, elles circulaient péniblement, comme un sang trop acre dans des veines engorgées, mais elles circulaient. En Inde, elfes retrouvaient l'appui du vieux génie arya, elles devenaient presque semblables à celles des peuples de l'ouest, elles centuplaient leur puissance subitement sur une terre extrêmement raffinée d'où les cortèges de chefs-d'œuvre étaient jadis sortis, et où brûlait encore une magie tenace et admirable. L'Inde avait, après des luttes atroces, rejeté une fois de plus les Anglais : à présent, elle n'était à personne, elle rêvait un réveil. Parmi ses rajahs s'était de nouveau levée une race de princes cruels et géniaux, en qui la pénétration des modernités n'avait fait que rendre plus précise et plus sagace l'ancienne ambition de JXana-Sahib. Ce n'était pas pour rien que, semblant céder, ces hommes étaient

venus eu Europe avec les fils de samuraïs porter dans les écoles leur intelligence assiniilatrice, prendre au monde occidental ses découvertes, y mûrir des énergies. Claude savait qu'il n'était que temps d'arrêter ce mouvement intérieur. Le Japon et l'Inde, c'étaient les cerveaux de l'Asie : la Chine n'était que le réservoir de forces brutes, de foules domestiquées et armées où ils comptaient puiser un jour pour réaliser leur idéal autocratique et féroce, leur féodalité haineuse, leur rêve éternel d'émigration dominatrice vers l'ouest.

Les flottes contiendraient la puissance japonaise. Mais dans l'Inde, c'était plus qu'une surveillance et qu'un amoindrissement qu'il fallait : c'était une conquête, une soumission absolue, une stérilisation de pensée, de la terrible pensée orientale incompatible avec la nôtre. C'était là que les armées de terre allaient agir. C'était au pied même de l'Himalaya, dans le Pendjab, dans le Kashmir, dans le Xépaul, dans le Bengale, aux sources du Gange et aux sources de rindus, que la guerre véritable devait se concentrer. Les corps d'armée veinis du sud par le. Mysore, le Xizam, le Giizerate et le pays des RadjpoQts, avaient ordre de rejoindre les troupes venues de Perse. Le triangle ?e fermerait dans le Dekkan, et par Allahabad, Cawnpore et

Delhi, sur une immense roule de sang el de feu les forces des deux mondes se retrouveraient dans une lutte suprême. Tout s'indiquait en ce sens avec une lumineuse netteté. La guerre navale, Claude Laigle la laissait mener par ses amiraux. Ce qui le passionnait, ce qu'il voulait voir, c'était ce choc, dans la terre primitive, des Aryas anciens et des Aryas nouveaux, retournés contre leurs ancêtres. C'était bien une guerre de races, une guerre de famille qu'il rêvait. L'action de la Russie en Mongolie rejetterait les masses chinoises vers cette conflagration centrale. La vraie guerre, la guerre d'idées, se dénouerait là, dans l'Himalaya, dans l'IIindou- Kousch, près du Pamir, aux lieux éternels d'où la germination de l'Occident s'était déversée à l'origine des mondes, et où l'Occident transformé allait revenir pour se confronter à ses frères ennemis, pour mettre en parallèle leur inertie fatidique, leurs immuables dieux, et son idéal d'énergie active et athée. La grande question, ce que Claude appelait « le Rêve », avec sa foi entière en la supériorité de l'Occident nouveau, c'était au berceau même de la race ([u'elle allait se dénouer une fois pour toutes.

Derrière les murailles du Tibet, derrière la Birmanie, les masses jaunes pouvaient dormir. Claude n'en crai'^nail licn si la Force vive leur

était ôtée. L'immense série d'archipels de l'Equateur ne l'inquiétait pas non plus : ce qu'il fallait, c'était y tuer la conscience du nombre, couper le lien entre eux et le monde occidental, empêcher la contagion par l'Arabie et par l'Afrique. « Le troisième âge sera l'âge des Nègres, disait-il : nous ne sommes qu'au seuil de l'âge des Jaunes. Plus tard, les civilisés s'arrangeront. Le continent noir dort encore ». Du centre do l'Afrique, aucun ferment visible ne naissait. Mais la terre sacrée du vieil esprit, l'Hindoustan, bouillonnait de fureur et se convulsait, prête à d'inouïes destinées, et derrière elle, poussée par le Japon méthodique et implacable, la tourbe jaune, irrésistible par le pullulement, se levait ! Claude Laigle n'en pouvait détacher ses rêves. Quels songes obscurs et passionnants tourmentèrent sa pensée en rejoignant les armées noires à travers l'Iran !

Les dépêches arrivaient les unes après les autres, et à chacune délies son cœur sautait dans sa poitrine. L'enveloppement des flottes se fermait autour du littoral asiatique. Dans le golfe de Bengale, sur les côtes de Siam, au long des Philippines, les croiseurs européens rôdaient, cherchant l'ennemi. Claude les suivait instinctivement sur la carte. Ils contournaient les mers de Chine, laissant à leur droite le vaste et fan-

taslique archipel aux noms fabuleux, Sumatra, Java, Bornéo, Mindanao, Célèbes, Luçon, îles accroupies dans l'Océan comme des monstres griiïus, tordant leur sauvage enchaînement volcanique, vestiges d'une catastrophe et d'un déchirement originels. Les flottes touchaient Formose. Des semaines passèrent sans nouvelles. Enfin l'on apprit la première rencontre, vers les passes de Chusan ; cinq vaisseaux japonais avaient coulé ! La nouvelle fut comme un frisson électrique, revint vers les capitales d'Europe. En même temps les armées de terre avançaient. Il semblait à Claude entendre, au delà des déserts et des nappes d'eau, de l'Allemagne pluvieuse à la brûlante Syrie, le bruit souterrain et formidable d'un monde en marche contre un autre. Les distances n'existaient plus, tout se tenait. A Kelat, Claude apprit que le débarquement des divisions du Sud commençait à s'opérer. Les escadres avaient touché Goa, les troupes avaient priaterre après un bombardement de trois jours. L'Europe commençait à mordre l'Asie. Le silence de celle-ci était profond. On ne savait rieti d'elle, ou presque. On disait que d'immenses forces venues d'Annam et de Birmanie avaient rejoint le Népaul et s'y concentraient. L'Asiatique attendait chez lui, avec fatalisme, comptant peut-être sur les forces immanentes de la

primordiale divinité ! Le dictateur suivit sur les plans la réalisation de son hypothèse, et le général de Trénan, impassible, n'écoutant pas ses paroles lyriques et heurtées, lui montrait avec un sourire les moyens mécaniques de son rêve. Tout se concertait rapidement, la fortune était visiblement pour l'Occident. Flottes et armées s'unifiaient par le génie de quelques tacticiens. Et tout à coup, Claude Laigle, pâle, exalté, pressentant la minute du choc suprême, sentit que le cœur d'une race était en lui, vivait dans sa poitrine, ramifiait à lui seul, à lui homme simple suivi d'une petite ombre sur le sable, les millions d'âmes et de glaives ébranlés à son signe. « Quel rêve 1 pensa-t-il. 11 n'y a plus de distances, nous allons 1 » Il cherchait dans l'invisible la face de l'Adversaire. Le continent, pour lui, prenait presque un visage humain... Vers la fin de septembre, on sut que les forces russes étaient descendues en Mongolie, rabattant vers le sud-ouest les masses désorganisées de la race jaune, qui se rejetaient sur le Tibet. Tout allait décidément vers l'Inde. La volonté de destruction était une.

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