LE CŒUR ASIATIQUE
Claude Laiglo, immobile sur son cheval, ôta tranquillement son cigare de sa bouche el regarda l'horizon baigné de clarté. Des fumées jaillirent dans l'éloignement, s'écheyelèrent à des bouquets de palmiers. Et tout à coup un brisement rouge fulgura, l'atmosphère se disloqua, au pied du tertre où se tenait le dictateur un obus éclata : la bataille commençait.
La veille, les premiers cadavres étaient apparus, blancs, hindous et jaunes, rares d'abord, puis en tas, parmi des chevaux et des chariots éventrés. Durant des lieues les cavaleries avaient
défilé au long de ces sinistres vestiges. L'escorte de Claude Laigle enfin, lancée en avant-garde, avait reconnu les positions de l'adversaire. Vers Lahore, après une série de contre-marches rapides, le premier contact décisif allait s'opérer avec la puissance jaune.
Un piétinement de chevaux, un roulement fit retourner le maître aux yeux clairs. D'un chemin creux, au grand trot montait vers lui, parmi les fanions noirs, la calèche du général de ïrénan, malade. Le visage glabre et pâle, aux prunelles glaciales, émergea du flanc de la voiture, un bras doré dont la. maigre main se crispait s'agita parmi les officiers galopant aux portières. Un second obus s'abattit, dans un jaillissement de sang s'effarèrent les attelages cabrés. Claude Laigle poussa son cheval, se pencha, serra les doigts du vieillard terrible. Ils sourirent. Une acclamation grandit, brusquement broyée dans le tonnerre d'une décharge voisine, et l'air ronfla avec assourdissement : à quelques centaines de mètres les batteries européennes répondaient au signal d'en face.
« La jonclion est faite! » cria le général de Trénan. Les corps du Sud ont remonté l'Indus! J'ai d'excellentes nouvelles du pays Hadjpout ! Une bonne journée aujourd'hui et nous marchons SUT Delhi ! Vous avez votre guerre !
— Oui, dit Claude Laigle. Faisons du rêve avec du sang, il esl temps î Vous rappelez-vous la campagne de Franconie, Trénan, l'aube où l'empereur d'Allemagne, blessé et couvert de boue, est passé devant nous entre nos hussards? C'étaient encore des querelles de famille, à présent cela va être plus grand !
Il rit, fier, sur son grand cheval. Le tonnerre de nouveau bondit à droite, l'escorte s'ébranla, au galop dans le vent. Claude Laigle suivit la calèche, criant des paroles de joie entrecoupées par l'essoufflement de l'allure. Le paysage lui brûla les regards. Les lignes noires des divisions ondulaient selon les coteaux, les cavaleries massées couronnaient les crêtes. Une rivière bleue se courbait en deux boucles vers une plaine rose déroulée à l'infini, annulée dans les vibrations d'une enchanteresse lumière vaporeuse. Des villages blancs alternaient des bouquets de bois. Deux flambaient, panachés de fumées droites et épaisses, bariolant l'azur. Et tout à coup Claude entendit une clameur. « Vive l'Aigle ! » Il salua. Des batteries montées le croisèrent tumultueusement, l'escorte dut se ranger, la masse de mé- • tal, dense et grondante, fila vertigineusement, emplissant la route. Les artilleurs roidis sur les élriers firent jaillir un étincellement de sabres vers le maître au geste joyeux. Les sveltes ca-
nons d'acier gris s'allongèrent parmi les croupes et les roues, cahotant un convoi sinistre et exact.
L'œil attentif du général de Trénan suivait les pièces avec une tendresse étrange. Dans le fracas, le dictateur tentait de s'orienter, de deviner la secrète direction d'ensemble. La géographie de la bataille l'étonnait, l'imperceptible mouvement vermiculaire des divisions aperçues au loin, presque inexistantes dans l'immense paysage rose, le remplissait d'un singulier sentiment d'incertitude. Comme l'effort tenait peu de place ! L'idée vivante animait ces vers noirâtres rampant à travers la plaine. Elle devenait presque théorique, il semblait à Claude qu'il en était encore au conseil de la nuit précédente, consultant les cartes. Tout était loin, tout était géométrique et sans humanité, tout se réduisait à ces quelques linéaments ajoutés à peine au panorama, annulés dans un grondement sous le soleil. Et près de deux cent mille hommes étaient en présence 1 Le fourmillement des hauteurs d'en face frissonnait et se déplaçait. Et soudain la galopade reprit, Claude se rejeta vers sa droite, suivant les fanions. Un demi-cercle vaste s'indiqua au détour d'un bois, et les lignes divisionnaires se courbèrent selon lui, épandues dans des jungles, évoluant une harmonie ma-
thématique et une implacable lenteur vers l'enserrement final des positions adverses, d'où toujours montaient les fumées.
La stridence d'une volée d'obus passa sur les tètes des cavaliers. Gela siffla hideusement un sifflement lourd. Des mouches parurent danser au zénith, s'épanouirent en bombes rougeâtres, plurent au delà de la rivière azurée, se perdirent. Les batteries interminables s'assemblèrent. Vers elles montaient sans cesse des attelages éperdus, qui viraient net, s'alignaient, détachaient de nouvelles pièces, fines et longues. Claude regardait s'empresser autour d'elles des servants, minuscules dans la distance. De ces séries uniformes, allongées vers l'horizon, aucune fumée ne montait. La poudre des civihsés était invisible en son volcanique embrasement : de secs éclairs blafards miroitaient seuls. Et sur des pentes herbues, descendant à l'abri vers la rivière, l'étatmajor dépassa l'artillerie. A mesure que les points de vue se déplaçaient, l'orientation de la bataille apparaissait plus vive, la cohésion des forces se démontrait. Près d'une pagode en ruines, Claude vit se lever des régiments tapis depuis le matin. L'acclamation fut gutturale — c'étaient des troupes des Etats d'Europe centrale, una division d'Autrichiens que seules leurs voix et leurs faces décelaient sous l'unification du
costume. Et soudain Claude Laigle eut un souvenir singulier. Il avait vu ces visages en Silésie, jadis, lors de la guerre franco-allemande. Des contingents d'Autriche y avaient pris part : alors qu'il suivait l'armée française, lui simple officier, anxieux de l'issue d'une lutte d'où dépendait l'avenir sociologique, il avait vu ces hommes, entendu ces voix — mais des soirs, dans des villages enlevés d'assaut, dans des défilés de prisonniers. Il demeura saisi. Comme tout était changé ! Ceux-là marchaient avec lui maintenant. Il avait vu Trénan mener vers eux la revanche française, et il se retrouvait à cùté du généralissime vieilli, lui devenu l'agitateur d'un monde, l'idéologue meneur de foules, le maître de l'Anarchie triomphante! Il regarda le vieillard attentif dans sa calèche. Il avait à peine changé, la face pâle, osseuse et glabre souriait de ses lèvres minces avec le même sourire figé. Et lui-même, Claude Laigle, se sentait solide sur son cheval. Il pensa à son visage, à peine si les cheveux grisonnaient, et derrière le masque brûlait une âme aussi incendiée, miroitante aux prunelles lumineuses comme jadis. Il eut le vertige de l'illusion du temps, l'abstraction des ans, des lieux, de la vie et de la mort se releva d'un seul élan dans son esprit dévorateur. L'Idée à nouveau parut sur le paysage oriental, s'alluma.
ondula dans l'atmosphère surchauffée, en plein ciel. « Tout n'est qu'idée, même la conquête et son ruissellement de sang réel » pensa-t-il. Il sourit, le sentiment de l'harmonie irradia, la loi expansive qui, avec sa race, l'avait poussé depuis l'Europe jusqu'en Inde, convulsa ses nerfs et le rua en avant encore. « Vive l'Aigle! » Le cri jaillit au passage, l'élan d'un aide-de-camp le saluant, rasant d'un galop effréné la voiture du général, emporta dans un éclair le nom du dictateur. Mais son nom même n'était plus, ni sa forme : il se sentait bien l'idéologue, le cérébral, une force abstraite, un chiffre. « Gomme on existe peu! » se dit-il, étonné de se sentir penser lucidement alors que son corps ne lui appartenait plus. Un chiffre! Il pensa à Médion, le « chiffre vivant », il l'entrevit à travers l'immense voyage, les plaines brûlantes, les mers, les montagnes, resté à Paris, lui, l'autre chiffre, l'autre dieu du nombre, répondant par dessus le quart du monde, créant là-bas la fatale énergie dont se décidait ici le résultat matériel. La sensation d'abolition des distances domina tout. A ce moment, un nouveau coin de paysage se dévoila à l'ouest de la plaine. Les serpentantes lignes d'hommes noirs reparurent, fourmillant un mouvement vermiculaire : et cette fois Claude Laigle comprit pourquoi elles n'existaient pas plus,
pourquoi elles résumaient dans réloignement, par leur graphique impassible et exact d'où la mort éuianait sans qu'on la vit, la conception mentale de l'effort. L'Idée restait maîtresse, la matière s'abolissait.
(( Quelle beauté! se dit Claude. La guerre de brutes est finie avec les vieux temps, la guerre moderne annule comme le trait de plume di philosophe! Belle guerre sans héroïsme barbare, sans muscles et sans étranglements, belle guerre calculatrice et synthétique! L'intellectuel y est tout! L'idée destructrice reste reine, tout s'accomplit loin, la hideur du déblayage humain est subalterne! » Et il songea à la bombe des Parlements, dix années avant, et le sentiment de la puissance intégrale, infinie sous un petit volume, déborda son âme voluptueuse. Ces traits noirs là-bas, cette boule de cristal qu'une main pouvait étreindre, même réduction de la matière au minimum, même géométrie silencieuse de l'Énergie...
La canonnade se propagea dans l'étendue, sur les dix lieues de plaine elle brûla intensément, durant des heures. Les Jaunes tenaient bon, leurs lignes lointaines ne fléchissaient pas, l'envoi d'obus était régulier. Les chevaux de l'état-major sautaient par dessus les cadavres, Ms allaient, allaient, contournant les collines,
traversant les jungles avec difficulté, s'embourbant dans des marécages épars, longeant les boucles de la rivière bleue. Au front de toute Tarmée passait la fortune de la race, la calèche du généralissime pâle et endolori filait à travers les bataillons. Le regard sagace descendait minutieusement sur les rangées d'hommes, et près de l'attelage du chef Claude Laigle bondissait, noir et simple, sans armes, l'air amusé et enthousiaste. Un cri courait derrière eux, les fanions claquaient, le flot de cavaliers passait dans une houle de crinières et d'éclairs. De temps à autre le général de Trénan faisait un signe, Claude se penchait, et alors le vieillard, avec sa voix sifflante, désignant un point : « Nous allons là... L'est est occupé comme je voulais. Cela va. Encore deux heures d'artillerie, je pense... J'attends des nouvelles des corps du Sud, le chemin qu'ils prennent est long, il y a trois villages importants à enlever... C'est là, tenez, là-bas qu'ils apparaîtront, qu'ilsnouerontlecercledelafîn... » Sa main osseuse simulait un étranglement dans le vide. A une bourgade abandonnée, on s'arrêta. Il fallut changer les chevaux. Tout le monde haletait. « C'est bien, repos, dit brièvement le chef d'armée. L'obus, de là-haut, nous protège. » 11 ajouta, ironique : (< Sous cette volée de fer que j'ai déchaînée derrière nous depuis ce matin,