T/ORIENT VIERGE
nous sommes à l'abri. Les gens de là-bas nous laisseront tranquilles. L'obus a du bon, maître. Vous vous rappelez notre conversation de la veille du départ, au palais, à Paris ? Vous discuterez encore avec Médion sur la métaphysique et le sentiment, grâce à mon serviteur. En attendant, mangeons, il faut profiter d'un répit, la journée sera dure, et peut-être la nuit aussi. » Ils mangèrent, gaiement, côte à côte dans la voiture. L'irradiement de midi était terrible, mais leur nervosité était trop exaltée pour qu'ils en souffrissent. Dans la foule de soldats assemblés un magnétisme violent vivait. Près de la rivière des troupes d'hommes s'assirent, armés, attendant. Rangés derrière les batteries, les fantassins regardaient travailler les artilleurs. La volée de mort écrivait en plein ciel ses formules définitives, dessinait l'Idée, géométrique et légère, portée sur les paraboles d'obus; les gyroscopes grêles lançaient des fusées, l'éclaboussement de feu planait. Les projectiles ennemis soudain churent dans la rivière joyeuse, puis décrurent : les canons d'en face ne portaient plus si loin, s'éloignaient, délogés. De temps à autre le général de Trénan, cessant de manger, se levait dans la voiture, appuyé à l'épaule d'un officier, brisé de rhumatismes mais calme, 'a face presque benoîte. La longue vue se déplaçait. 11 sui-
vait en pensée une équation invisible. « Tenez, maître, disait-il, voici où nous en sommes : la figure est simple, tout cela n'est que problème abstrait, au fond. Voici votre guerre, elle va selon votre gré. » Il expliquait du doigt sur un plan improvisé, nommant des noms hindous tranquillement, et à cette parole lucide et jamais embarrassée d'homme de guerre, Claude Laigle s'éclairait. Le rêve prenait corps. Des estafettes accouraient, jetaient des phrases, corroboraient d'un mot une hypothèse, repartaient avec l'ordre qui la ferait réelle. L'immense agencement de la bataille se clarifiait.
Vers deux heures, Ménières accourut de la droite, parmi des généraux, embrassa Claude violemment. Il était méconnaissable, superbe, régénéré lui aussi par la guerre où son énergie inquiète s'était jetée, ranimée, vivifiée d'une sève de clarté et de sang. Il cria :
« Ah! Claude, comme c'est beaul Tout se tient! Toutes les théories, tous les songes, toutes les complications intellectuelles pour en venir là, à cette communion! A cette loi, car c'est une loi de l'univers, décidément 1 Cent mille, et un seul cœur!»
Il se dressait, violent. Une rumeur circula. Les corps du Sud étaient proches, la direction de la canonnade l'indiquait, lajretraite des Jau-
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nés se rejetait à leur rencontre. Les Asiatiques se sentaient coupés en deux, l'heure venait! Dans une masure de boue et de paille, le conseil s'agitait. Les hommes noirs, signés d'or sobrement, se consultèrent une dernière fois. Les tètes se penchèrent vers le généralissime. Du milieu du groupe la voix sèche sonna, les mains blanches ordonnèrent. Claude Laigle sortit. Des soldats affairés relevaient les poteaux d'un télégraphe de campagne, déroulaient des fds, débrouillaient lestement les poutrelles de fer creux, les bobines, tout l'appareil scientifique intervenu dans la guerre intellectuelle. De nouveau le feu se rapprocha, l'évolution des batteries montées se porta en avant, et tout le mocide remonta à cheval, Ménières suivant Claude Laigle. La voiture du général de Trénan tourna, disparut, le dictateur se trouva au milieu de la foule armée qui se ruait au passage de la rivjère, s'ébranlait en masse, en criant, vers l'invisible jonction des corps du Sud enfm venus.
Les lignes noires modifiaient leur position, devenaient concaves, rampaient maintenant de tous les points de la plaine vers l'eau, vers les hauteurs opposées. Des Ilots feuillus se remplirent d'hommes, la cavalerie descendit en foule dans Peau bouleversée, [débusquant de vingt cùtés à la fois. Le: fourmillement des civilisés
oiilaça partout, sous l'ouragan des batteries, son réseau veriniculaire. Et soudain l'hallucination saisit Claude Laigle. Il était au Cœur Asiatique, en plein organisme ennemi, entré là avec la Modernité Occidentale, avec la rectitude terrible d'une épée enfoncée d'un élan, et ces linéaments noirs, sinueux et insistants, rongeaient comme des vers mortels la chair pourrie du vieux monde, fouillaient, stérilisaient, décrétalent l'agonie! Une frénésie secoua le dictateur, le galop s'accéléra, l'entraînement magnétique de l'armée se condensa dans son âme, et avec le torrent d'hommes il se rua, force anonyme et noire, une flamme dans le sang.
Une montée hurlante parmi le bondissement des cavaleries — on entra dans un grand village brûlant. L'encombrement des attelages arrêta la poussée : il y eut une confusion. Vers un temple éventré Claude Laigle fut entraîné avec son escorte. Les colonnes blanches se disloquaient, des jets de soleil tombaient par les crevasses du toit, trouaient l'ombre : autour d'un Bouddha doré, encore debout au fond, un amoncellement inouï de cadavres parut, et Claude, enfm, vit les Jaunes! Ils s'étaient fait mitrailler en tas autour de l'effigie, les faces bronzées ou grimaçantes sortaient de vêtements sombres comme ceux des Civilisés, la chair morte était
hideuse d'une hideur identique à la nôtre. Le dictateur leva les yeux sur l'idole, qu'un jet de sang et de cervelle souffletait parmi les dorures déteintes de ses joues. L'Idée ennemie s'incarna, jaillit contre son regard froid et sur : le sentiment de la force triomphante l'envahit. Une main toucha son épaule, il se retourna, vit Ménières.
« Rappelez-vous, Claude, les tueries de Bajazet dans les cathédrales, ou les moines de Saragosse! n
— Oui! cria Claude, enfiévré, mais nous ferons mieux, ici il y a une pensée ! iMatière pour matière, cet écrasement-ci servira des fins plus hautaines! Il y a un sens supérieur dans la mort!...
Une clameur les fit sortir, enjambant les cadavres hindous et japonais, les poitrines dorées et les faces bridées à pommettes saillantes. « Masques, masques, tout cela! » dit Claude. Dehors, un tumulte éclatait, des bras se tendaient vers les collines opposées, des grappes d'hommes montaient sur les toits des paillottes pour mieux voir. On aperçut, cernant les crêtes, des masses noires ruisselant en fourmilières. « Les corps du Sud! » Le cri unanime vola sur l'armée, l'heure sonna la charge dans la révulsion du sang au cœur de cent mille soldats! « Les
corps du Sud! » Enfin ils paraissaient; il était cinq heures, l'immense étreinte de deux armées broyant une troisième allait fermer définitivement ses bras de feu.
De grands poudroiements de fumée s'envolèrent à l'est, l'orage d'artillerie roula derrière les montagnes, le sifflement d'obus cessa presque là où se tenait Claude Laigle. L'ennemi se retournait vers l'autre bataille pour la trouer, s'évader vers Lahore. Et tout à coup, anxieuse, n'y tenant plus, la masse des divisions se déversa torrentiellement vers l'écho nouveau, se culbuta tout entière du haut des crêtes vers les autres versants, pour voir. k\i bas de l'horizon un tourbillonnement épouvantable de vapeurs cachait aux yeux le choc des corps du Sud et des déroutes indiennes. L'armée jaune enfin se déroula sous le regard de Claude, la zone de canonnade était dépassée, la géométrie cessait, on allait toucher le démon de la guerre! L'élan de charge d'une brigade de chasseurs passa roide devant l'escorte de l'état-major, ruissela sur les pentes, tomba dans le goufiTrede feu et de nuées. Malgré la distance, l'atmosphère sèche et lucide de l'admirable journée laissait voir parfaitement les hommes minuscules. D'un bois enflammé débusquèrent des troupes blanches, dans un envol de manteaux et de crinières : la cavale-
rie du Pendjab heurta les Européens, une querelle sinistre d'oiseaux de fer s'enchevêtra sur les contreforts de la montagne. Des lignes noires se disloquèrent, des convulsions coururent, les vers luisants se crispèrent, se nouèrent, se défirent, coupés hideusement, puis se reprirent; comme au seuil d'une fourmilière vorace, une agitation infinie de points noirs ou clairs couvrit le paysage extrême. Près de Claude Laigle, dressé sur son cheval, une rangée de gyroscopes s'aligna, les fusées de mort sautèrent au ciel, puis churent dans un feu rose et violet, et les points noirs remuèrent plus violemment encore sous cette pluie étrange. Des vides se firent, des taches de terrains bleus, auparavant couvertes d'hommes, furent de nouveau visibles. Dans le petit cercle de sa longue-vue, Claude enfermait le massacre, puis il la relevait, la pointait plus haut, plus loin, au delà de l'enfer assourdissant : par delà les ondulations du sol, une ville claire apparaissait, avec des dômes brillants : Lahoret Au delà, le bleu insondable du firmament se mêlait à des crêtes azurées, presque irréelles, celles de l'Himalaya, le sanctuaire, le cœur! Et se tournant vers l'est, le regard ardent de Claude cherchait Delhi, comme s'il l'eut pu découvrir, par delà les fleuves primitifs, l'odieuse contrée sacrée, l'odieux azur éternel...
Tout à coup vibrèrent sèchement des clairons d'alerte : vers les pentes montait une confuse agglomération de chevaux et d'éclairs courbes, des banderoles ttoltaient, une fusillade éclata, le petit grincement des balles, comme un vrombissement de mouches, s'entendit dans l'ouragan, son tintement spécial n'arrivant pas à l'oroille, mais touchant, eùt-on dit, les nerfs eux-mêmes. Un cri d'étonnement se leva : une charge folle de cavaliers hindous, coupés de leur division, se ruait vers l'état- major, aveuglément, sans savoir, dans un suprême sursaut de brutalité vers la mort inévitable. Contre toute vraisemblance ils montèrent au galop. Les chas' seurs sejetèrent au devant d'eux, Claude Laigle' pâle et résolu, poussa son cheval parmi la foule: haussé sur les étriers il regardait arriver les Hindous, des faces basanées aux féroces yeux d'or, des poings crispés sur des cimeterres, un bariolage de plumes et d'écharpes tournoyaient dans la démence de l'immolation. Et parmi les admirables fauves du Pendjab, de petits hommes à tête aplatie et vipérine levaient des sabres droits — des cavaliers japonais mêlés aux autres, un désordre d'armées disloquées essayant l'impossible. Le vieil héroïsme absurde lui monta du cœur aux lèvres de Claude Laigle dans un jaillissement de sang instinctif : « Une épée ! »
cria-l-il. On n'entendit pas, des chevaux se cabraient contre le sien, des dos d'hommes s'interposèrent, il voulut bousculer, voir, on l'étouffa dans un cercle défensif, la sauvagerie du corps à corps arriva près de lui comme une trombe, et entre les têtes des flammes de revolvers se mêlèrent h des miroitements de lames. Une houle terrible broya dans son ressac un amas d'êtres éperdus et acharnés, une tête fauchée sauta avec du sang sur la selle de Claude Laigle hagard, un général tué gh'ssa contre lui, les bras galonnés crispés aux siens une seconde, et par dessus des faces noires et barbues passèrent, empanachées de plumes et d'étoffes blanches. Tout se fondit dans un fracas rouge, il ne vit plus, ne comprit plus, et ses mains nerveusement s'agrafèrent aux arçons de l'étalon qui, fou de peur et de fureur, oscillait dans la vague vivante, lui rejetant ses crins dans la figure. Le moment fut abominable. « Vais-je être tué ? L'Idée... » Au fond de son âme, devenue aussi barbare que celle des brutes d'en face, l'angoisse suprême s'imposa avec une rage indicible. Et il ne comprit l'amitié du destin qu'en sentant qu'on l'entraînait, des cris jaillirent de bouches grandes ouvertes : « Vive l'Aigle ! y Une tête de sang sur des épaulettes d'or se dressa contre la sienne, hurlant : « Nous sommes sauvés, mai-
Ire } Il n'y en a plus ! » Et au même instant un ébouriffement de plumes, d'acier, de draperies, d'où surgirent des pieds de cheval battant le vide, s'abattit contre le flanc de sa monture, lui froissant la jambe : un cadavre de chef ennemi, jusque-là maintenu debout par l'étranglement de la foule, s'écroulait horriblement vers lui. Il faillit tomber, se retrouva debout parmi des officiers déchirés brandissant des épées. Dans un flot de sang râlait un tas de blessés bronzés, tombés en une masse dense, triangulaire, entrés comme un coin dans l'état-major et hachés sur place. C'était tout ce qui restait de la charge des Jaunes...
Deux heures plus tard, comme la nuit tombait, Claude Laigle retrouvait le général de Trénan à l'extrémité du champ de bataille. Le cercle était fermé, l'armée indo-japonaise coupée en deux tronçons par l'immense cisaille d'obus, et de ces deux tronçons l'un fuyait vers Delhi, l'autre acheva^it de s'écraser contre Lahore et les montagnes septentrionales.
La face pâle, aux lèvres minces, accueillit Claude avec le même sourire terrible. Le dictateur épuisé ne put rien dire : la joie du triomphe
commandait le silence, les yeux seuls vivaient. Dévorateurs ils errèrent sur l'armée. Les premiers feux se propageaient sur les versants, les parcs d'artillerie revenaient, les amoncellements d'infanterie remplissaient les rues et les champs. L'odeur de l'humanité montait sur le paysage avec l'odeur du canon et de l'incendie. Là-bas, déjà obscures, des foules ennemies s'éloignaient par sursauts, des détonations persistaient, espacées, des stridences de mitrailleuses par instants rayaient l'atmosphère. L'agitation du grand quartier-général ramena Claude au sentiment du réel : l'activité de la guerre le ressaisit, il remonta à cheval, près de la calèche, comme le matin, passa sur le front des troupes. Des mares de sang, interminablement, mouillaient les pieds des bêtes haletantes, la profusion des cadavres dans la boue rouge était inouïe, les trous d'obus en étaient comblés, des murs soutenaient des rangées de fusillés, dressés grimaçants, l'horreur devenait nulle à force de régner. De longues escortes de canons se croisaient, revenant de la bataille, et derrière elles Claude Laigle rencontra des convois de prisonniers. Les premières torches éclairèrent leurs faces impassibles, Tétat-major, du haut des selles, les regardait passer entre les fusils. Ils s'avançaient lentement, rangés en colonne sur la route. Le
général de Trénan, correct, se souleva et salua légèrement, selon l'antique habitude des vainqueurs: Claude Laigle et Ménières, pensifs, l'imitèrent avec inconscience. Les captifs regardèrent les Civilisés à broderies et le maître noir, sans répondre. Les yeux de Claude les scrutaient obstinément au passage. Des chefs hindous, roulés dans des pagnes de couleur où paraissait le sang terne, coudoyaient des courriers du Népaul, demi-nus, des Radjpouts au casque doré, la face barrée d'un nasal, et entre eux s'entrevoyaient de petits hommes, vêtus à l'européenne, le ceinturon en ordre, les aiguillettes rétablies, stricts et coquets, levant des têtes aplaties. C'étaient des officiers du Japon. Un ou deux vêtements de Chinois surprenaient par leurs soieries jaunes où brillait un dragon brodé. La confrontation de l'Asie et de l'ancien monde ainsi se déroulait, interminable. Mais Claude Laigle ne faisait attention qu'aux Japonais : il ordonna qu'on les séparât pour les interroger, des chasseurs les poussèrent hors des rangs, les ramenèrent au quartier.
Ils avaient fait partie des contingents venus par le Gange, depuis l'Indo-Chine et l'Annam, des corps alliés que le ministère de Tokio et la vice-royauté de Formose envoyaient aux rajahs. Le conseil les questionna : ils se tinrent immo-
biles, muets et obstinés. Claude Laigle crut en reconnaître certains aperçus jadis à Paris, alors que lui-même fréquentait aux Ecoles spéciales, et le général de Trénan murmura aussi, devant l'un d'eux : « J'ai vu cet homme-là aux manœuvres d'artillerie, je ne sais plus où. » Le prisonnier le regarda étrangement, puis sourit. C'était lui qui avait, durant six heures, dirigé les batteries de l'aile droite ennemie, les dernières qui euss3nt tenu, et sa méthode était celle du généralissime. Claude Laigle eût crié : (( Sois des nôtres ! » mais il pensa à l'idole dorée entrevue l'après-midi, la vision du fatalisme, de la revanche haineuse de l'Orient choisissant nos armes pour un dessein rétrograde, passa dans son esprit. La guerre logique lui revint à la mémoire, il se contint.
«Messieurs, dit-il, la lutte sociologique tourne à notre avantage. Songeons à l'Europe laissée. J'élève mon esprit ce soir vers la science moderne, vers l'idée de vie supérieure consacrée par la bombe et le sang, vers l'Anarchie. La confédération d'Occident sera sauve. » La voix claire sonna dans le silence saisissant des généraux. La nuit était venue. Les feux innombrables dessinaient dans l'obscurité les lignes vermiculaires des campements : elles rongeaient toujours le cœur asiatique. Bientôt ils rampe-
raient vers Delhi, vers les cimes sacrées, vers les sanctuaires, le cœur se viderait de sang, l'inertie pour des siècles retomberait en poudre opiacée sur les masses stagnantes des Incultes. L'âme de Claude s'ouvrit sous le ciel, le conquérant rêva. Un coup de canon expira dans les ténèbres, sur la route de Lahore.