‹ L'orient vierge, roman épique de l'an 2000Chapitre 20 sur 27 · LA DESCENTE DU NORD · texte numérisé non relu

LA DESCENTE DU NORD

Quelque temps après la bataille des nouvelles importantes parvinrent à l'état-major général. Les canonnières qui remontaient les affluents de l'Indus les confirmèrent en partie. Hyderabad s'était rendue après une résistance acharnée, les corps débarqués dans le Guzerate longeaient la chaîne des Vindhya. On parlait d'une grande lutte indécise vers AUahabad. Des croiseurs revenus à Surate annonçaient la destruction de deux flottes japonaises et l'investissement de Hong-Kong. En Indo-Chine, de graves dissentiments entre les princes birmans et

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les généraux du Japon paralysaient l'action des Jaunes. Du temps passa : l'immense installation des télégraphes militaires s'unifia. On finit par recevoir de bons renseignements de l'Inde centrale. L'autre Hyderabad, l'antique Golconde folle de pierreries, était occupée, le Nizam envahi : une dissension entre Thugs et alliés y neutralisait les terribles sectes d'étrangleurs.On pensait qu'au Bengale la route du Gange allait s'ouvrir aux civilisés. Rien d'essentiel ne se modifiait dans le plan primitif.

D'extraordinaires récits coururent. Des troupes de Parsis passèrent aux Européens : leur anarchisme révolté contre l'autocratie des rajahs les jetait au devant des hommes de l'Ouest. L'intrusion des Japonais aussi les irritait: entre la puissance de ïokio et la puissance opposée, des sectes ne pouvaieiit choisir, sourdement s'agitaient, l'Hindoustan populaire commença de bouillonner en lui-môme. L'héritage de ses dieux et de ses fatalités ne pouvait qu'être volé par les réguliers de l'une ou l'autre invasion, et l'autoritaire survenue des Sino-Japonais sur le territoire sacré insultait aux fanatismes multiples, unis en une ambition d'autonomie. Des placards, des images circulèrent : des mots d'ordre furent surpris. Le peuple murmurait qu'il était superflu d'avoir chassé les Anglais pour voir se que-

relier sur le sol divin les hordes japonaises et les hordes européennes. La déteslalion des uniformes, de? engins et des tactiques s'exalta, dans la foule anonyme. Mais les succès des civilisés leur ralliaient le servilisme instinctif des basses classes.

Dessort, venu d'Europe, attisa avec génie ces secrètes conflagrations. En quelques- semaines il en pénétra le mécanisme, en décupla l'importance, trouva les formes simples qu'il fallait pour les propager dans l'Inde. Une association de courriers indigènes prit de lui des instructions adroites, épandit dans les provinces des nuées d'hommes porteurs de fausses nouvelles et de promesses. TiCS armées japonaises, qui tenaient le pays, irritaient par leur arrogante exigeanbe, par leur présence coûteuse, par la crainte qu'on les vit s'établir à demeure, par leurs armes européennes, parla froideur disciplinairedeleurs allures. Les querelles de Birmanie furent colportées mensongèrement : le mépris des généraux japonais pour les chefs des Thugs et pour les irréguliers du Nizam fut raconté de bourgade en bourgade. Avec une lucide souplesse diplomatique, Dessort propagea les germes de dissension entre Orientaux et Jaunes, créa le conflit de races au sein même de l'ennemi. Les Parsis l'aidèrent puissamment : cruels et intelligents, tenus en suspicion,

ils étaient l'âme même de la ruse orientale, les ennemis des castes et des rajahs, l'avant-garde mentale de l'égalitarisme né à l'Ouest. Peu à peu le meneur de foules, le pervertisseur des masses poursuivit l'œuvre de désorganisation, continuant sous le ciel de l'Inde sa besogne de décomposition psychologique, comme jadis entre les socialistes et les pouvoirs de l'Europe centrale. A côté de Claude Laigle, force idéologique, du général de ïrénan, force mécanique, Dessort fut la force analytique, le terrible dissolvant du monde moderne mordant sur le monde ancien. Les conversations des trois hommes les accordèrent vite sur la nécessité de poursuivre simultanément l'œuvre de mort par ces trois moyens. A la guerre par l'obus, à la guerre par l'incompatibilité d'idéaux, la guerre par fermentation des défiances se juxtaposa. Pour la première fois peut-être Claude Laigle entrevit que sa haine des Jaunes ne devait pas être une, qu'il y avait deux Orients. L'Orient japonais, c'était pour l'Europe le danger d'une civilisation à armes, à outillages, à méthodes semblables : l'Orient hindou, c'était le danger d'une vaste stagnation des idées antiprogressistes et fatalistes au milieu du monde. Un danger était actif, l'autre était inerte. Et, au-dessus de ces deux mondes dangereux, dormait le grand marécage des

brutes, la réserve dé muscles inintelligents prête à se donner — la Chine. Une diplomatie de division pouvait intervenir entre ces deux initiateurs possibles du grand déversement barbare. Leur ruine pouvait se consommer par mutualité : leur cohésion en une même volonté de haine contre l'Occident ne pouvait encore avoir surmonté les multiples défiances de peuple à peuple. L'idéologie de Claude se délectait à cette idée : la lutte n'était plus seulement militaire, elle apparaissait abstraite, l'heure de la première guerre vraiment sociologique avait sonné au milieu de l'humanité. En rêvant l'unification de l'Asie contre l'Europe, le génie des politiciens japonais et des rajahs de l'Inde avait, comme toujours, imité les races de l'Ouest accomplissant leur unification par l'anarchisme d'Etat : mais ce génie avait trop tôt joué sur des idées, les distances immenses n'avaient pas permis que du Pendjab à la Birmanie, de l'Indo-Chine au Japon, du Tibet à la Mongolie, une prise de contact intellectuel s'opérât à son gré. L'inconnaissance réciproque durerait longtemps encore, la méthode des cabinets de Tokio et de Pékin était supérieure, mais trop théorique, et les Européens étaient accourus à temps pour la paralyser. Claude Laigle comprit combien l'œuvre de désagrégation poursuivie par Dessort était indispensable : les

deux méthodes de l'Ouest et de l'Extrême-Orient allaient se heurter en pleine logique au-dessus de l'enjeu des foules, un combat d'idéaux dominait les artilleries ! Malgré tout, la matière décidément était subalterne, les intérêts coloniaux s'écHpsaient devant l'Idée. Une confrontation-de consciences demeurait seule: et Claude Laigle, durant les péripéties de la guerre, lenteurs forcées de l'occupation militaire, se prit à rêver à cette dualité soudainement révélée chez l'ennemi. Sahaine native des hommes du soleil ne fut plus unique : deux haines distinctes s'intensifièrent. Il y eut des heures oii il eut presque souhaité s'entendre avec les Japonais, tant leur but était digne du sien, tant l'intelligence dévorante de leur psychologie des races forçait la sienne à l'estime. C'étaient vraiment deux génialités du modernisme enserrant la foule asiatique, d'un bout du vieil univers à l'autre : mais l'obscurité de l'àme des Extrême-Orientaux rejetait Claude Laigle dans la résolution de l'anéantir. Ces emprunts surprenants des inventions d'Europe servaient à protéger un insaisissable songe barbare, ce cerveau de la nouvelle Asie refuserait le cerveau de la nouvelle Europe : là il fallait atteindre, et tuer, là était le vrai péril décidément. « Quel dommage 1 » Ce cri emplissait l'âme du dictateur. Une sorte de tendresse mentale le pre-

liait parfois, cette tendresse singulière des logiciens et (les familiers de l'abstraction pour ceux qu'ils sentent((de force ». Lanervositéde Claude Laigle s'en troublait : il avait cette ingénuité sincère de l'homme de pensée qui ne demande pas à avoir raison pourvu que la raison prévaille, et qui trouve en son triomphe un contentement secret, même s'il y dut sacrifier sa propre argumentation. Mais ces retours duraient peu, l'homme d'action décidément prédominait chez Claude Laigle, la guerre exaspérait ce côté de sa nature, effaçait l'autre, et il se rejetait avec brutalité dans sa froide conception d'anéantissement. Quant à sahaine pour l'Inde, nulle estime intellectuelle ne la tempérait : là tout était haïssable, et surtout la conception d'une vie nonactive, le déterminisme constant — l'horreur même de Claude Laigle. Pour les masses chinoises somnolentes de l'Himalaya à l'iVltaï, là-bas, si loin, il n'éprouvait qu'une méprisante pitié, le dédain du constructeur d'hypothèses raffinées pour un protoplasma embryonnaire. «Ceux-là, on verra plus tard, se disait-il : les enfermer à jamais ou s'en servir, au choix. C'est de la matière en jachère, même pas encore des germes: il faudra souffler dans cette pâte incolore, comme les verriers, les moules sont à trouver. Ou peutêtre les laisser à leur sommeil et à leur abdica-

lion, derrière les montagnes : ils ont existé autrefois... Existeront-ils encore à notre gré? On verra... » En son àme les nuées obscures du Nord-Est faisaient parfois des ombres, vacillantes et fugitives. Mais le dégoût de ces agglomérats stupides et sournois chassait en lui toute pensée, l'odeur nauséabonde du Chinois le répugnait, son intelligence surchauffée cherchait les points lumineux, y revenait toujours: la volonté du Japon, l'obstination de l'Inde, la résolution de l'Europe, sur ces trois points Claude Laigle calculait le cercle idéologique de la situation.

L'insinuation, par Dessort, désorganisa l'Inde. On apprit soudain des faits significatifs : des désertions se produisirent dans le Népaul. Une défaite d'escadre japonaise parut être due à l'inaction pout-ôtre volontaire d'une division de croiseurs équipés par les rajahs. Des mutineries se répétèrent : à Nagpoor, un général japonais fut assassiné par les Thugs, à la suite d'une échauffourée de fanatiques. Les princes du Mysore firent connaître qu'ils se désintéressaient de la lutte.

Mais en même temps on sut que de graves échecs retardaient la marche des civihsés dans le Bengale. Une bataille de trois jours avait tourné à l'avantage des Jaunes. A Midnapoor, d'épouvantables massacres avaient redonné une

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actualité sanglante à la tradition sinistre des puits de Cawnpore bourrés de cadavres; une division cernée, coupée du reste de l'armée, avait été presque anéantie, et les autres corps, égarés par une fausse stratégie, remontaient vers l'Assam, séparés de la côte et rejetés contre les forces supérieures des Asiatiques. La colère du général de Trénan fut saisissante : son plan s'ajournait peut-être à plusieurs mois. L'alternative dura : on fut assez longtemps sans bonnes nouvelles qui permissent d'avancer. II eut été imprudent de relâcher le lien gigantesque qui reliait, par Kelat, l'Indus et l'Afghanistan, les armées européennes à l'infinie série de ravitaillements échelonnés des ports méditerranéens à rinde. A l'autre bout de la chaîne, Médion, invisiblement actif, déversait un flux torrentiel de ressources. L'armée demeura autour de Lahore : les distances étaient immenses, l'inconnu des lieues et des foules était le péril essentiel. Il fallut ruser, attendre, commencer la guerre de la patience contre la tergiversation orientale.

De mornes semaines s'écoulèrent, usant l'activité fiévreuse du maître. L'établissement économique, le tracas des budgets de guerre, la comptabilité de l'effort créèrent une période pénible. La concentration des forces se poursuivit avecdif-

ficulté, 011 n'aperçut plus de résultats, tout se composa secrètement et sans profit apparent. En cette phase de l'Aventure ce fut Dessort qui prit le premier r(jle, ses qualités de dissociation primèrent tout, l'annexion des consentements indigènes devint la condition essentielle du succès. Claude Laigle souffrait de cette psychologie dissolvante: c'était une arme dont il comprenait la nécessité, mais qu'il n'eût pas voulu amener d'Europe contre l'hypocrisie des races ennemies, son orgueil lyrique s'en révoltait, sa vision de beauté s'en amoindrissait, il n'était plus que l'introducteur de ferments mauvais parmi les ferments mauvais de l'adversaire. Le modernisme occidental, tout perfectionné qu'il fut et quelque but noble qu'il se proposât, portait à la barbarie d'inévitables ruses et des perfidies d'un autre ordre que les siennes, mais l'étiage moral était pareil. La guerre sociologique usait do moyens bas, comme les autres, l'homme de l'Ouest, comme de l'Orient, révélait des tares de conscience. Claude Laigle pressentit là quelque chose d'inférieur^ une mélancolie le saisit, chacun des résultats de Dessort lui toucha le cœur d'une amertume vague : au-dessous du contentement elle persistait, il se désintéressa de cette partie de la lutte. Avec Ménières il s'isola. Ménières, en son âme désabusée, gardait l'intuition vive de ces

nuances, les faisait remarquer à Claude. Ils parurent tous deux des malades d'héroïsme égarés parmi des calculateurs. L'impassible général de Trénan ne vint pas à eux; il attendait que des nouvelles meilleures, les machinations de Dessort, permissent le recommencement décisif de la campagne, la rentrf'e en scène des artilleries. C'était décidément tout ce qu'il voyait dans la conquête : sa rigidité meurtrière choquait le maître, des conversations presque irritées eurent lieu, Claude Laigle retrouva l'impression de la soirée de Paris, la sensation de sa solitude dans un rêve non accepté d'autrui. Pour ceux-là, la face de l'Adversaire était différente. Dessort continuait en Inde ses expériences démoralisatrices essayées jadis sur les socialistes de France et d'Allemagne : Trénan tuait savamment dans le Dekkan comme en Franconie ou en Bohême. Ils étaient bien des mécanismes sans conscience et sans discernement, des forces de modernité scientifique servant, avec des procédés plus ingénieux, l'éternel instinct humain de domination et de sang. L'idéal anarchique n'avait pas touché leurs âmes actives, l'action toujours écrasait le sentiment d'une morale supérieure, il fallait choisir entre elle et l'idéologie. Et Claude Laigle amèrement retrouvait en lui-même cette contradiction, il évoquait son discours lors de la

déclaration de guerre avec une ironie douloureuse : il avait cru formuler à cette heure la constatation d'un progrès mental, il n'en avait formulé que son désir : au fond, tout était à faire, les lueurs de la révolution n'avaient qu'éclairé par intervalles la suprématie tant souhaitée de la morale sur l'instinct. La solidarité des intérêts économiques avait cent fois plus contribué à décider l'union sociale que la vision d'un monde de responsabilité individuelle et de noblesse mentale. Le rêve de Claude Laigle avaitil mis trop de hâte à vouloir se prouver par des actes?

« Mais non! se disait le dictateur. Mon calcul est juste, et si cela n'est pas encore, cela sera. Les conditions de sécurité avant tout! C'est pour elles que. nous sommes ici. Plus tard, quand le péril oriental sera écarté, nous aurons à travailler en Europe, au retour. Il y aura des années d'enseignement moral à enchaîner. 11 faut toujours commencer par le sang : celui d'Europe a coulé pour commencer l'œuvre, celui d'Asie coulera pour la fortifier, et après, après il faudra parfaire ». De longues perspectives de travaux intellectuels hantèrent son âme, emplirent la vision de sa vieillesse. « Ce ne sera pas fini avec moi, se dit- il, mais tout est ordonné en logique. Il fallait d'abord faire

comprendre aux foules qu'on pouvait imaginer une société à conscience une ; j'ai débarrassé les voies pour cela. A présent que les foules ont le moyen matériel d'être elles-mêmes, il faut leur répéter que c'est accompli, elles finiront par y arriver à force d'y croire. 11 faut retoucher, élaguer, ruser, créer des méthodes, développer le courant sentimental auprès du courant scientifique, qui sert, mais qui nuirait s'il prenait le dessus. L'équilibre des moyens et des conceptions, voilà la formule ». Il n'osait pas s'avouer à lui-même que sa conception présente dépassait malgré tout ses moyens. Peut-être ne pouvait-il l'apercevoir. De longs jours il en revint là...

On traversa ainsi la saison des pluies. L'agglomération des armées était devenue immense. Des voyages conduisirent Claude Laigle d'un camp à l'autre, à travers les populations hindoues, contenues par des postes, ou indifférentes. Il semblait que l'indo se désintéressât de la grande guerre entre les hommes à uniformes et à tactiques, se cherchant dans le déroulement infini de ses montagnes et de ses plaines. Des bouches de l'Indus à Lahore s'échelon-. naient les divisions franco-allemandes , elles se reliaient par le Guzerate à la mer et aux flottes, l'acheminement des transports à travers le

golfe Persique créait un'incessant afflux de ravitaillements, une correspondance avec l'Europe. La seconde armée tenait le INizam, mi-partie d'Autrichiens et d'Italiens; et vers le Bengale, rampant obstinément le long du Gange, dépassant Bénarès et s'étendant jusqu'à Oude, la troisième armée, en majorité anglaise, formait le triangle autour du centre de l'Hindoustan. Il y avait là toutes les nations de la Confédération Occidentale, l'internationalisme régnait, simplifié par l'adoption du français comme langue diplomatique et militaire. Des réseaux télégraphiques soumettaient à peu près tous ces corps à la volonté de l'état-major général. C'était un campement de peuples à initiative unifiée, qui s'augmentait sans cesse. Les défections indigènes étaient nombreuses. Après la neutralité du Mysore, l'adhésion du Kashmir fut connue. La campagne de Dessort réussissait, les rivalités de rajahs et de Jaunes, un peu partout, se réveillaient. Enfin on sut que les échecs de l'ouest étaient réparés : une bataille livrée à Darjeeling, une retraite inespérément réussie des corps égarés en Assam avaient changé la face des choses. On toucha à la belle saison, la guerre put reprendre.

Sur mer, elle était pour ainsi dire finie : de stupéfiantes destructions de flottes avaient anéanti

les forces navales du Japon, les escadres se bornaient au blocus des côtes et à la protection des transports européens. La dernière hécatombe du golfe de Siam était sinistre, quatre cuirassés japonais échoués à la côte après une poursuite de plusieurs jours avaient été consumés à distance par les ballons lanco-torpilles, qu'essayait le génie européen. La Hotte du ciel avait anéanti la flotte marine, d'inouïes féeries de guerre s'inauguraient. Enfin, les nouvelles du Kashmir apportèrent l'écho de l'action russe. A des centaines de lieues la masse chinoise était disloquée, réduite à l'inertie, rejetée impuissante vers les hauts plateaux et l'infinie stérilité des grands déserts. Le bruit de la guerre s'éloignait de son sommeil, elle stagnait. De nouveau le cœur de Claude Laigle se convulsa de joie, la renaissance de l'énergie active effaça en lui ses doutes, il se retrouva maître et résolu.

Alors descendirent par riliudou-Kousch, venant de la Russie d'Asie, d'immenses émigrations d'hommes étranges. Le Septentrion, mù par un magnétisme ethnologique, cédait à une instinctive poussée, venait voir l'étranglement de l'Inde fatidique, se mouvait par l'obscure.

par la planétaire rancune des êtres de la neige contre les êtres du soleil! Le cercle arctique se déplaça contre le tropique du Cancer, une moitié d'hémisphère se leva contre l'autre, le fourmillement des races s'arracha de son existence végétative etde la passivité de son destin pour connaître un ébranlement inattendu des siècles. Des peuplades lointaines parurent dans les trois camps, des faces inusitées étonnèrent les Civi lises eux-mêmes. La froidure immémoriale des steppes y figeait une âme spéciale. D'au delà du lac Balkash elles venaient, et des régions de l'Iénisséi, et de plus loin, de l'obscurité semi-annuelle^ de la pâleur des pôles, des lieux où rien n'est connu et où expire le rêve même, faute de tiédeur et de conscience... L'émigration du Nord effraya. Une croisade nouvelle naissait, mais c'était aussi une croisade des Enfants, tant ces troupes d'hommes avaient tout ignoré, hormis descendre! 11 fallut s'en défier, donner des ordres pour les écarter de l'armée, s'entendre avec les gouverneurs militaires de l'Aral et d'ïrkoutsk pour enrayer ce déversement inexplicable, cet afflux irraisonné de témoins accourus à la curée de l'Asie. Ils arrivaient, sans savoir, quittant les négoces, l'existence assourdie des plaines de neige, l'enténébrement de la Russie asiatique, barbares, eux aussi, inféodés à un culte aveugle, au dieu Nord

détestateur du tiède azur. Ils retournaient à la simplicité cruelle de l'homme primitif, à la haine génératrice des forces, à la balbutiante instinctivité des différences de climats créant les différences d'àmes. Une odeur de sang montant du milieu du monde dans le surchaufïèment de la lumière centrale, l'humanité s'y orientait.

Claude Laigle et Ménières considérèrent pensivement ces tressaillements de races, cette aimantation éternelle des trois ou quatre courants physiologiques qui décrètent l'humanité sous les modes variés des mœurs, sous l'illusoire acquit des affînementsde civilisation. La réduction au simple les saisit. Là aussi, comme dans les causes mêmes de la guerre, comme dans la géométrie des armées, tout était chiffre, abstraction, polarité, tout avait lieu par réciprocités mentales, tout était évaluation scientifique. Le dynamisme était dieu. « Enfin ! disait Claude joyeusement, est-ce que l'idéologie est un vain mot ? Tout ceci est jeu d'idées, nous philosophons! » Et Ménières en souriant répondait : « Tout cela est aussi poésie. Le décor est beau. » 11 y eut une période de joie pour ces deux hommes. Parmi tant d'êtres de langage et de visa-

ges divers, leur détestation des vieilles patries, leur foi en l'internationalisme individuel renaissaient.

« Je crois presque qu'il y a progrès en voyant combien ces gens-là s'entendent, dit un jour Ménières. L'absurdité des luttes de frontières est décidément morte, la guerre ethnologique au moins a un sens intelligent. Ges spectateurs venus de l'Oural et presque de Laponie ont un ) pensée qui me plait. Les homaies du froid haïssent les hommes de la chaleur, c'est logique, c'est naturel, c'est plausible, c'est une divisio:> climatérique qui a sa raison d'être. Voilà la première guerre que je ne trouve pas imbécile. EU ) est comme un geste instinctif : et quelle beauté ! Il ne s'agit même plus de tuer pour coloniser, pour installer des commerçants voleurs dans un pays exotique et escroquer sans péril de pauvres brutes. Les gouvernemeatsd'autrefois ne voyaient que cette conséquence dans leurs visites aux Asiatiques ou aux ]Vègres : ceci est mieux, plus noble et plus sensé. Les Septentrionaux qui viennent à l'armée n'ont pas d'intérêt matériel à y venir. C'est bien une pensée qui les guide, un intérêt mental. Votre modernité lyrique existe, Claude. » Le dictateur approuvait : « Oui, ce sont là des symptômes qui me touchent. L'Idée tout de même agit sur les foules, l'acte de tuer

commence à se mériter lui-même. Nous allons voir tuer encore, Ménières : le sang est la promesse de vie. » Et le visage aux yeux lumineux contemplait le visage fatigué et fin. « Vous vivrez pour voir tout ceci, Ménières, vous ai-je emmené assez loin, y a-t-il assez d'air pour vos songes, ici ? Comme nos soucis de Paris sont devenus vastes ! Ici, on agit et on pense tout ensemble... »

L'enthousiasme de Claude Laisrle ijai^na Par-

o on

inée. Il courut partout répandre en paroles ardentes l'exhortation à l'énergie. Des revues curent lieu, des proclamations circulèrent, d'adroites garanties à la population calmèrent l'effervescence produite par la reprise de la campagne. Les légations des Etats confédérés apportèrent d'Europe les témoignages d'une confiance absolue dans la d'Ctature. Les capitales illuminaient, l'union socialiste, des chantiers de Glasgow aux ateliers de Bohême, votait des crédits nouveaux. L'organisation de Médion veillait à tout, on pouvait marcher. D^s retards encore survinrent : le typhus désorganisa quelque temps l'armée du Nizam, il fallut attendre, opérer des translations d'effectifs. Mais la fortune décidément était pour les Civilisés. Des victoires sur le Gange permirent une marche rapide de la troisième armée. Cawnpore, la ville sinistre, fut prise, la reine

d'Oude capitula, le rajah de Bundelkund dut céder à son tour. De toutes parts les Européens avançaient : les divisions anglaises reparurent sur le sol gorgé de sang de l'ancienne révolte des cipayes. Les horreurs de 1856 se renouvelèrent. On sut des choses terribles, l'incendie de Lucknow, six raille Jaunes cernés dans les grandes pagodes et exterminés par les batteries enfilant les rues, une bouillie d'hommes et de chevaux ruisselant dans le feu sous les obus, l'épouvante du massacre jaillie à cinquante lieues, en pleine Inde sacrée ; les lieutenants du général de Trénan poussaient leur avant-garde jusqu'à Gwalior. L'armée des Vindhya montait vers eux, le triangle se fermait sur l'Jnde centrale, la lutte atteignit son maximum d'atrocité.

La nouvelle de la jonction à Gwalior fut connue un soir. Les courriers indiens au service de Dessort l'apportèrent. Cesetresdemi-nus et bronzés conférèrent mystérieusement avec les chefs. Un frisson passa sur l'armée, quand tout à coup le vieux généralissime parut dans le camp. La main osseuse et blanche fit signe aux clairons d'appel; les généraux couraient çà et là, un va-et-vient d'estafettes emplissait les rues, on se tut. Le vieillard parla : « Messieurs, dit-il simplement, nous marchons sur Delhi. »

Le nom attendu éclata. La grande guerre

approchait de sa fin, l'effort suprême allait être teiilé. un souffle de soulageaient se leva! Dans l'embrasement des feux qui diamantaient la nuit, Claude Laigle revit le serpentement vermiculaire des Civilisés, comme au soir de la bataille de Lahore. Le cœur asiatique allait sentir la pointe du glaive, l'Idée-reine vivrait I 11 y avait exactement quatorze mois que la déclaration solennelle de Paris avait éveillé dans l'Europe son électrique retentissement...

Une gratitude infinie pour le destin, assurant le triomphe de la modernité et le choisissant pour être le meneur de ce triomphe, pénétra l'âme de Claude. Une grandeur allait en anéantir une autre, il eut l'intuition d'un consentement de la terre à la suprématie du Nord. Et répondant à une voix intérieure :

— « J'accepte, dit-il. Je me soumets. Je sers l'Idée. »

La rumeur des bivouacs l'approuva.

Quelques semaines après, l'investissement de Delhi était accompli. Une armée indo-japonaise était cernée sous les murs de la ville. Au dedans, la fortune de l'Asie, ses princes, ses dieux, son fatalisme séculaire attendaient la fin. Les temps de Xinive et de Carthage allaient reparaître dans l'évolution des mondes.

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