L ASSAUT DE DELHI
Des lignes de circonvallatîon où tonnaient les pièces de siège, on distinguait très nettement les coupoles cuirassées des forts ennemis. Le miroitement du soleil sur leur peinture blanche en faisait d'étranges dômes de temples enfouis. Elles surgissaient du sol régulièrement. Un panache de fumée en montait, rapide, puis elles s'effaçaient dans l'ondulation de la plaine herbue, et l'obus arrivait.
Delhi somnolait derrière ces coupoles, étagée au bord de la Jumna. iVul bruit n'en naissait : on la voyait à peine. Des vapeurs lourdes pla-
liaient au ciel l)leu, le paysage était d'une sér«'nité dL'sespén'e. Les jours succédaient aux jours et les nuits aux nuits, avec la monotonie d'une agonie infinissable, dans le grondement des batteries. L'horaire de mort (Hait mathématiquement réglé par ces pulsations géantes, qui se répondaient dans l'étendue, alternées par les parcs des trois armées.
Les Jaunes ripostaient par crises furieuses, de plus en plus espacées. L'échange aérien des mouches do fer et de feu croisait très au-dessus des camps et des remparts ses réseaux tournoyants et féroces. Le massacre était invisible, seules les sonorités des décharges étaient les signes de la vaste confrontation d'hommes. Elles se propageaient, régulières du coté de la })laine, convulsives et intermittentes en face : on suivait les crispations de la race ennemie.
De temps à autre, le grincement de la mitraille, la sécheresse cinglante de la fusillade, mêh's aux ronronnements répercutés des canons, indiquaient une sortie, un sursaut furieux de l'armée prisonnière. Des mouvements rapides ])ortaient en avant des masses de cavalerie et d'infanterie, les fourmillements noirs orientaient au loin une géométrie sans cesse déformée, l'oscillement vermiculaire des Civilisés dessinait des trapèzes, des courbes, des parallélogrammes
losanges, brisés, refaits, dissociés en cassures subites. La pluie de fonte ardente tombait, puis les clairons sonnaient la halte, rejetaient tout au silence. Des convois de blessés rétrogradaient, l'inertie de l'attente s'imposait de nouveau. Dans les ombres naissantes de la nuit, des mélodies profondes et vagues s'élevaient sur l'odeur de sang : les musiques des corps d'armée jouaient des symphonies et des hymnes. La mélopée des coureurs hindous s'y mêlait, stridente ou langoureuse, et une étrange sensation d'immensité saisissait.
Au-dessus des lignes, en plein azur, flottaient les aérostats oblongs, dont l'éperon d'aluminium brillait. Ils voguaient, énormes, jetant sur terre l'ombre allongée de leur course, comme des nuages artificiels. On les voyait courir audessus de la ville, d'où montaient des fusées impuissantes. Leurs feux blafards rayaient l'obscurité, on eût dit d'une escadre scrutant les impalpables flots d'une mer de ténèbres ; ils se cherchaient et s'appelaient, la vie du siège continuait au ciel, et au-dessus du croisement lumineux des bombes et des lueurs violettes des gyroscopes, leurs énormes étoiles pâles évoluaient un tournoiement phosphorescent, étendaient les tentacules de pieuvres bleuâtres sur les dômes soudain éclairés de Delhi. Des jets
sulfureux sautaient vers ces monstres, s'éteignaient sans les joindre, et d'inouïs combats nocturnes hallucinaient l'armée. Des torpilles tombaient des ballons, leur crépitement étouffé soudain créait des trombes de pierres et de feu, des vibrations élargies jusqu'à l'assourdissement convulsaient l'atmosphère. Les étoiles vivantes erraient sur ces cataclysmes, convergeaient ironiquement leurs radiations obliques, puis disparaissaient.
Un soir, un spectacle inoubliable fit lever la tête à trois cent mille hommes. Deux ballons semblables s'élevèrent de la ville et planèrent : le génie japonais était parvenu à les équiper, et tout à coup ils lancèrent eux aussi des torpilles sur une division d'artillerie. Une clameur courut ; éveillés, les régiments assemblés en tumulte sortirent des tentes pour regarder les deux monstres qui nageaient vélocement en jetant des clartés sur le camp. Les signaux s'agitèrent, une confusion d'estafettes encombra les routes, l'anxiété fut terrible. Mais avant qu'un ordre eût pu être donné, que le fléau du ciel eut pu être conjuré, d'autres étoiles coururent, venues du fond de l'horizon. Les électriciens et les aérostiers d'Europe veillaient I Un giroiement de rayons blancs passa, les deux astres ennemis s'effacèrent, des frôlements almosi)hériques
créèrent une brise factice, les bêtes surnaturelle^ se poursuivirent, dardant des jets éclatants dans les ténèbres. Les troupes haletantes les cherchaient au zénith, un frisson humain vibrait de rarinée à la ville investie. Et soudain, dans un jaitlisseraent incolore, deux des étoiles se heurtèrent, on les vit tomber ensemble, l'une évontrant l'autre, elles s'abattirent sur un bois de palmiers en un effondrement horrible, querelle de boliiles brûlant sur l'agonie de l'Inde — tandis que vers i'ouest fuyait un feu chatoyant poursuivi par d'autres! L'évolution des lueurs ])arut un vol de pierreries enflammées, une couronne de diamants élincela sur la nuit, éclatée en incendie, des fusées versicolores plurent des aérostats, annonçant la fin de la lutte : les deux machines ennemies étaient anéanties. De longs jours mornes suivirent ce drame surnaturel. 11 semblait que Tàme de llnde nouvelle, un instant lev.'e au ciel pour s'évader, fut morte, et que le fatalisme stagnât définitivement. Cet eiîort fut le suprême : le lent étranglement de la famine et du désespoir commença pour Delhi. La ceinture noire des Civilisés cerna la cité blanche étroitement. L'horreur médiocre de la lutte d'artillerie, assassinant l'héroïsme individuel, propagea méthodiquement ses écrasements à longue distance. Les trois camps at-
tendaient l'heure. Durant deux jours, une bataille alfreuse les hérissa : une armée japonaise venue du Bengale, la dernière échappée aux désastres antérieurs, essaya de forcer le blocus, se rua sur les lignes de circonvallation. Les Civilisés luttèrent, pris à leur tour entre les nouveaux-venus et une sortie des assiégeants, on se bUtit avec rage, une division allemande fut presque anéantie, huit généraux furent tués. Mais la troisième aurore décida le triomphe européen. Les Jaunes n'avaient rien pour les soutenir dans l'intérieur du pays : coupés en deux, ils reculèrent, décimés, s'émiettèrent vers le haut Gange, rejoignirent les tribus des montagnes. Le carcan se referma sur la ville, la grande bête de pierre agonisa définitivement, ne tressaiHit plus...
La curée pouvait s'accomplir.
Le quarante-septième jour du siège, les avertisseurs électriques, les sémaphores et les fanions annoncèrent l'assaut.
Les forts ennemis étaient muets ; les munitions étant épuisées, nulle fumée ne jaillissait plus de leurs coupoles. Les débris de l'armée investie rentraient dans la ville, le désespoir se crispait en silence derrière la sainteté des enceintes. Les musiques des régiments sonnèrent : sur cinq colonnes l'armée assiégeante s'avança.
Depuis des heures les canonnières embossées sur le fleuve lançaient des obus dans Delhi ellemême, ayant forcé les passes et les chaînes de torpilles établies sous l'eau. L'envahissement fut foudroyant et simultané. Les infanteries traversèrent la zone de guerre sans que rien parut vivre en face d'elles. Une taciturnité effrayante régna. On dépassa les forts éteints, abandonnés, sans oser croire que nulle surprise n'en sortit. Le revolver au poing, des colonels y entrèrent. Les ampoules lumineuses achevaient d'y briller parfois, les cours carrées étaient vides, les pièces dévissées et gisantes, les soutes effondrées, les blindages faussés. Des charrois éventrés encombraient les chemins militaires, défoncés parles ravinements des projectiles. Quelques cadavres étaient couchés dans leur sang figé, çà et là, aux crêtes des murs de ronde. Les miradors de bois dressaient leurs squelettes à demi-brùlés, tout était désert. On avança dans ce silence épouvantable. Parfois l'état-major s'arrêtait, attendant presque qu'un groupe lointain se détachât, parlementaire. Mais rien ne vint. Enfin parurent les remparts dentelés de la ville, les vastes déroulements de glacis, mêlés parfois de vieilles maçonneries ouvragées, de portes à encorbellements sculptés, vestiges d'époques primitives. Et tout à coup, comme les colonnes allaient
y atteindre, une canonnade furieuse éclata, un incendie d'éclairs tourbillonna, les volées de balles arrivèrent au ras des routes, brisant les premiers bataillons. La colère du jour dernier se leva !
Effarés, Claude Laigle et Ménières suivaient de loin le spectacle. Ils y coururent,, n'y tenant plus, saisis par la crise de l'irréparable. On vit un fourmillement d'armées noires se ruer sur les crêtes, s'y tordre en tronçons, crevés de feux rouges. Des mines sautèrent, avec des grappes d'hommes qui brûlaient ! L'engoufFrement des Civilisés rigides éventra la ville avec une violence folle, les clairons persistèrent dans le tumulte inouï des explosions, leur sonorité sèche déchira les airs, les batteries montées accoururent, oscillèrent, essayèrent vainement de s'installer, le cri de la charge annulait enfin la monotonie féroce du canon, la nervosité européenne s'exaspérait, la ruée de l'arme blanche tuait toutes les tactiques ! Le dictateur galopa jusqu'aux premiers faubourgs. Une foule immense les emplissait, refoulant les attelages d'artillerie, bousculant les caissons dont les roues entraient en pleine chair. Des clameurs éperdues secouaient ces rafales d'hommes, les jetaient dans les rues par masses grouillantes, sous le feu des maisons et des terrasses. L'assaut gagnait
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de rue à rue, de maison à maison, de chambre à chambre, déplus en plus spécialisé dans l'horreur. La confusion était totale, des galops de cavalerie traversaient Tamoncellement des fantassins, des pans entiers déchaussées s'ouvraient en puits de feu, des compagnies entières y chutaient en d'affreux écroulements, des membres et des têtes arrachés sautaient vers le ciel avec des bouquets de sang. Dans l'épaississement de la fumée, tordant des volutes énormes, on apercevait des perspectives pleines d'hommes, des remous de chevaux et d'êtres enchevêtrés, des faces convulsées sous les lueurs blafardes. Les officiers criaient en vain, l'ordre de l'assaut était disloqué, la force humaine redevenait maîtresse, un magnétisme inconnu emportait les armées. Claude Laigle parut en ce tumulte sans qu'on prit garde à lui, l'odeur de sang guida seule, à travers la vaste ville saisie à la gorge et aux reins, les cinq colonnes d'assaut se cherchant, trouant la masse de pierre en tous sens. La chaleur flambait comme la démence : il y eut des scènes indescriptibles. Le dôme d'un des grands sanctuaires se fendit d'une explosion et croula sur les assiégeants : des colonnades entiè res firent massue, broyèrent des batteries, vacillèrent et s'abattirent du haut des portiques dans une nuée de poudre. Et enfin Claude Laigle re-
trouva les Jaunes! Ils fourmillaient, la ville en était remplie à étouffer, leurs bandes bariolées surgissaient de toutes parts, les terrasses se couronnaient d'hommes demi-nus. Contre les embrasures de galeries, contre les angles des cours, des écrasements répugnants lançaient des giclements rouges : les impasses se comblaient de cadavres, leurs tas montaient au long des murs, des canons enfilaient des avenues au bout desquelles bouillonnait un flot d'êtres. Des femmes tombaient des balcons, se cramponnaient aux soldats, levaient des couteaux au-dessus des têtes. L'entassement de chair était prodigieux, des bras d'hommes étouffés dressaient des fusils, ne pouvant trouver la place d'épauler, des officiers montés tanguaient sur la marée vivante avec leurs chevaux et culbutaient en hurlant ! Les bombes venues d'autres coins de la ville s'écrasaient tout à coup au milieu du ciel, les fusées de mort partaient au hasard, le crépitement des revolvers et le cliquetis des sabres s'annulaient dans le tumulte. Et des jardins, des maisons, des citernes, de partout, continuellement surgissaient de nouvelles troupes. Des massifs de palmiers brûlaient, des troncs enflammés tombaient, des chevaux à crinière flambante s'emportaient à travers la foule, pétrissaient du frappementde leurs sabots une hideuse pâte de chair
trempée de sang. Des troupeaux d'hommes fous s'assassinaient dans les encoignures, des étrangleurs nus sautaient à la gorge des soldats, bondissaient sur les selles des officiers. A un détour, parmi des bouquets d'arbres, de longues grilles s'ouvrirent, des tigres lâchés par les esclaves des rajahs se ruèrent au milieu des régiments, mêlèrent leur cri fauve à l'épouvantante clameur humaine I
Sur les grandes places tourbillonnaient des agglomérations d'hommes; des vides se faisaient tout à coup, comblés par des lignes d'êtres noirs débouchant des rues. La fusillade concentrique accumulait au milieu des pyramides de cadavres; dans les bazars et les salles basses, des bousculades sanglantes mêlaient les Civilisés et les Jaunes, les cimeterres et les baïonnettes se croisaient, regorgement fumait avec splendeur. Des heures se passèrent ainsi.
Livide, le dictateur se laissaporter dans lafoule. Ménières le suivait, les yeux dilatés, contentant enfin un rêve insoupçonnable, une imagination monstrueuse de son génie maladif. « C'est Carthage ! » criait-il à Claude Laigle, aux rares secondes où le fracas laissait passer une parole. Claude Laigle se taisait, crispé sur son cheval, parmi les gestes des officiers affolés. On avançait malgré tout. Maison par maison, on gagnait le
cœur de Delhi, les lignes des bataillons se ressoudaient au milieu des quartiers incendiés. Les têtes de colonnes se rencontrèrent : une parut, l'autre s'entendit. Des poussées de cavalerie dégagèrent des rues. Dans une vaste pagode conquise, parmi les monceaux de morts, la fumée, la boue rouge, l'état-major se groupa, le général de Trénan accourut: la nuit allait tomber, sur le ciel obscurci les flammes commençaient à paraître formidables et lumineuses, il fallait organiser l'effort définitif avant l'heure des ténèbres. La gesticulation des généraux assourdit Claude Laigle : le généralissime parut calme comme à l'ordinaire. Il arrivait à la tète de la troisième colonne, les deux autres massacraient au bord du fleuve et sur l'autre rive, on entendait par rafales leurs mitrailleuses, elles forçaient les barricades à l'ouest et au sud de Delhi, des réserves entraient derrière elles, le plan d'attaque se réalisait. Dans l'atrocité confuse du carnage, le vieux tacticien voyait clair, s'orientait, retrouvait des harmonies. Il jeta des ordres, les lieutenants se dispersèrent, la géométrie reparaissait. Du milieu des tourbillons de fumée les colonnes dédoublées jaillirent en éventail, précipitées aux stridences des clairons de charge. Le vieillard terrible disparut avec l'une d'elles, Claude aperçut s'agiter le bras doré, la
main blaDcIie; parmi les fusils. L'assaut se rua derrière : déjà des torches brandies faisaient renâcler les chevaux d'escorte, le dictateur galopa. Autour de lui bondissait une légion noire, la cohue se disloquait sous les volées de balles, des faces jaunes se penchaient aux terrasses, le froissement des lames et le cri sec des revolvers s'alternait dans la huée. Un cheval blanc passa, emportant un homme nu aux cheveux trempés de sang, il se jeta presque sur le cheval du maître, disparut: d'autres survinrent, ils tombaient au milieu de l'infanterie lancée au pas de course. Certains agitaient des lacets, des couteaux étranges — les élrangleurs Thugs ! On les tuait à bout portant, et on passait par dessus. Un général inerte fut apporté au coin d'une rue. sa tête gonflée vacillait, un cordon lui avait saisi le cou au passage, et Claude Laigle, courbé sur lui, éprouva la sensation même de l'horreur plus que devant le sang, en présence de cette face verte où pendait la langue noirâtre, où se tuméfiaient les yeux répugnants. « En avant! ncria-t-il avec folie, et rejetant le cadavre il courut verslamort éclatante, pourprée d'incendie, chassant de son âme l'image de la mort sournoise. « En beauté ! au moins ! » Le mot de toute sa morale lui monta incompréhensiblement aux lèvres.
La chaleur de la fournaise créa le cauchemar.
Etait-ce la vie ou le rêve qui érigeait ce pandémonium de flammes? L'embrasement du vieux monde dépassait toute l'ancienne vengeance anarchiste, il parut à Claude qu'un vertige géant allait le torréfier comme une poussière méprisable dans ce cœur de l'Inde convulsivement flambante! A peine reconnut-il qu'il n'était pas fou lorsque d'immenses murailles et des dômes s'amoncelèrent jusqu'au faite du ciel dans un bouquet étincelant de fusées. Les pagodes sacrées et les palais du centre versèrent des sources de feu sur une place noire de foule. Des canons convergèrent, on vit se broyer les portiques dans les explosions, des galeries de dieux éclatèrent! Les remous d'hommes gesticulants bousculèrent les batteries, s'engouffrèrent sous les voûtes avec la mitraille, les lignes de baïonnettes ondulèrent, on culbuta dans des flaques de sang. Haletant, Claude Laigle se rua au premier rang, pour entrer lui aussi, en mâle brutal, avec tous les mâles qu'il menait, dans la virginité détestée de ces parvis. Ils s'ouvrirent, ogivaux et sombrement tortueux. L'odeur des aromates séculaires jaillit brusquement par les trous des parois crevées d'obus, le sacrilège du viol des dieux sauta avec l'âme de l'Inde assassinée, dans le sang! Ah! ces palais, ces repaires de fatalisme, ces matrices d'or! La rigi-
dite de la colonne européenne, roidie et terrible, y entra d'une seule poussée atroce, comme un sexe noir, jusqu'au fond, dans de la chair broyée, dans une humidité rouge, dans la déchirure des lames et la luxure du feu I Claude Laigle défaillit presque en criant vers la face de Ménières surgie à son côté : «QuellejouissancelOn entre! » 11 ricana, obscène et sublime du rut géant. Ses yeux s'hallucinèrent au scintillement des Bouddhas vaguement visibles, dressés jusqu'aux voûtes, léchés de lueurs : sa race violait l'Inde vierge, y giclait sa salissure avec la mort! Et soudain une clarté pâle monta du fond do son être, effaça les spectres dorés : l'Idée parut, l'irréelle fée métaphysique qui, au-dessus des armées du modernisme, menait l'Aventure et son génie. Sous le geste blanc, il croula de son cheval dans les bras des officiers effarés, leva les mains, s'abîma dans Tinconnaissablô...
Une balle, trouant ses vêtements sans l'atteindre, l'avait jeté à terre, étourdi. Quand il rouvrit les yeux, la fusillade s'éloignait à droite, la grande pagode était conquise, des sapeurs effondraient les dieux à coups de hache, ivres d'une fureur instinctive, enragés de la guerre terrible, rués sur les grands monstres de bronze et d'or comme sur les maitres muets et responsables. L'éternel sursaut de l'antique esprit les
armait, l'Idée broyait le Rêve! « X la bonne beure! cria Claude Laigle. Brisez-moi ces poupées ! )) 11 oublia l'assaut, l'heure, les ordres nécessaires, tout le présent, ressaisi par la vérité lyrique, le cerveau bouleversé du choc des mondes. La voix de Ménières le secoua :
— C'est très beau, pourtant, Claude! Vous méprisez le génie d'une ère éteinte. Vous tuez l'art!
Très pâle, Ménières se dressait, presque révolté. Claude se retourna; leurs yeux éclatants se croisèrent :
— L'Art! Ah! foutons-nous en, à la fin, Ménières! cria le maître. Il gêne tout, je le hais, entendez-vous! Il est le factice, l'absurde, encore une sale religion qui abîme l'homme! Leur art, dans le sang et sous la hache, comme eux, comme tout ce qui vient d'eux ! Vous ramasserez les bribes pour nos musées, s'il en reste et si cela vous amuse! Mais broyez ces faces de dieux, d'abord! Leur art, cette servilité à leurs fétiches! Nous en ferons un plus beau quand nous serons débarrassés du leur, un art de l'homme, un art vrai! Leur art! Ah! pas de pitié, plutôt pour les êtres que pour ces formes d'erreur! C'est le mensonge et l'obscurantisme que je soufflette ici en présence de soixante siècles! Oui, oui, brisez! cria-t-il aux soldats.
— Vous faites comme ils feraient! dit Ménières. Mahomet à Sainte-Sophie, et être venus si loin pour cela! Vous n'êtes pas nouveau, yous imitez. Barbare comme les autres, décidément!
— Eh bien! oui, Barbares, soyons-le, comme vous voudrez, Barbares, soit ! Yous comprendrez plus tard, vous êtes d'hier, vous, l'artiste! répliqua Claude Laigle en éclatant d'un rire nerveux. L'art! Allez- vous prétendre m'arrêter avec ce mot-là? L'Idée seule compte ici! Obéissez!
— Je l'avais bien dit, riposta Ménières...
Sa voix fut coupée par le fracas d'une explosion. Côte à côte, ils furent jetés hors de l'enceinte dans un tourbillonnement d'hommes, criant des phrases irritées sans les pouvoir entendre. Dehors, un flot de cavalerie les sépara. La confusion était folle, 1 assaut refluait du centre vers l'est de la ville, Delhi entière resplendissait de terreur. Les étendards de la cinquième colonne furent visibles dans les avenues, la jonction était faite, l'étoile quintuple de l'armée européenne mêlait ses branches, la rafale de la fusillade arrivait de tous les côtés à la fois. Claude Laigle, au milieu de l'état-major, monta sur une terrasse, s'enivra du déroulement de la bataille, qui descendait jusqu'à la rivière. Des emplacements obscurs indiquaient un sur-
L'ORIENT VIERGE ibo
sis dans le combat : des quartiers du midi jaillissaient les signaux lumineux annonçant la victoire. Les feux bleus des aérostats irradiaient au ciel noir, et la direction de la canonnade était nette. On ne se battait plus qu'au centre et à l'ouest, l'agonie de la ville sainte palpitait en derniers spasmes. «Vive l'Occident! «cria la foule. « Vive lAnarchie! » répondit Claude éperdu. « Barbares! pensait-il, remâchant avec colère le mot de Ménières. Barbares ! pour tuer la barbarie ! Il ne comprend donc pas non plus, et il ne comprend pas à cause de l'art, comme les autres à cause de la science! Enfin, nous verrons... » 11 revit la clarté diaphane, le fantôme de l'Aventure souriant dans une aube de vérités déliées en plein ciel sur le monde, l'obsession mystique plana, il sourit, se sentit le génie infatigable et dévorant d'un chef d'armées au geste divinateur. Sonàme se dilata de bonheurs inouïs et abstraits, il en frissonna : « Vivre cela, y être! Est-ce croyable? » Jamais homme ni dieu n'avaient été si grands, et comme le mot mourir passait dans son esprit avec la parabole d'une bombe filant devant ses yeux, Claude Laigle se dressa : « .Je ne mourrai pas! » se dit-il. Le sentiment de cela lui parut insigniBant, d'ailleurs, son corps et sa pour s'annulèrent, l'ivresse cérébrale raidit ses nerfs au-dessus de l'horreur'...
Il chercha des yeux Ménières, pour parler encore , ne le vit plus. Ce lut la face glabre du général de Trénan qui survint. « Le dieu de l'obus! » pensa Claude Laigle, et il se jeta au devant du porteur de la Vérité présente, l'embrassa fiévreusement.
— Oui, oui, c'est fait, la bête est morte! » dit calmement le généralissime. Derrière lui ondulait au galop une escorte de batteries, les artilleurs hâves et sanglants saluaient du sabre, le bondissement des canons et des caissons grondait, on en voyait une immense chevauchée accourant des avenues centrales au geste de la main pâle agitée hors de la manche d'or. L'homme à tête d'ivoire menait ses hordes tonnantes avec fierté, l'ange du Dynamisme, avec lui, venait de l'ancien monde. « L'assaut a réussi, dit-il. Vous êtes maître, la force vive est neutrahsée, la Chine dormira des siècles encore au delà de l'Altaï, l'Europe métaphysique et mentale est à vous, Claude Laigle. » L'état-major regarda muettement les deux hommes, malgré leur âme inexorable ils tremblaient de joie, la minute était décisive dans l'histoire de l'énergie humaine, et leurs yeux exprimaient une émotion si rare, que les généraux baissèrent les leurs.
La canonnade sur le fleuve cessa. Les fanaux
des aérostats indiquèrent que les faubourgs étaient conquis. Dans les jardins du nord de la ville, les défenseurs derniers étaient broyés, trois colonnes sur cinq remontaient au centre, Delhi était aux mains des civilisés. Le général de Trénan prit à part le dictateur : « J'ai contenu l'armée, dit-il. La guerre mathématique est admirablement passive. Jamais ce n'eût été ainsi autrefois. Mais l'énervement est trop grand. Il faut laisser les nerfs des hommes se détendre ; ces troupes silencieuses dépassent l'humain, je demande pour mes soldats une fête de sang, le droit à l'ivresse, l'ivresse antique des soirs de victoire, l'ivresse atroce et lyrique, comme vous dites, maître. Ces milliers d'êtres ont été de parfaites machines, laissons-les vivre instinctivement pour une nuit, vous comprenez ma pensée : il faut que l'animal reparaisse parfois. » Claude Laigle acquiesça d'un signe : le dernier mot de Ménières lui traversa l'esprit : « Barbares, comme les autres ! » Il sourit avec amertume, effaça l'ironique souvenir d'un sursaut de volonté orgueilleuse, attendit...
Les lueurs des pagodes brûlantes éclairèrent l'armée. Et soudain, le défdé de l'artillerie dévala formidablement du haut des rues jusqu'au Gange. La chaleur des incendies et de la lutte exalfait le délire du sang, l'àme des triomphes
séculaires fuma. Les canons roulèrent, des divisions compactes s'alignèrent au galop vers les campements du nord et de l'est et Claude Laigle, assis exténué à un balcon épargné par les bombes, les regarda passer en un rêve.
Les caissons emplissaient les rues, frôlant les murs, et sur eux, sur les pièces, éclairés lugubrement par les torches brandies au poing des hommes, des corps nus attachés ballottaient, secoués par la charge. Saisies aux appartements des maisons forcées, volées dans les harems et les palais de la haute ville, des femmes hurlantes se convulsaient sous les cordes, les bras tordus sous la tête, les jambes liées aux affûts, montrant leurs ventres blancs, leurs sexes obscènes, leurs seins violents parmi les flots de cheveux où brillaient des bijoux. Des jets de sang giclaient sur elles, quand les roues écrasaient des tas de morts, une boue rouge faisait ignoble cette chair blanche, au-dessus de laquelle ricanaient des visages d'hommes. Les attelages se couvraient d'étoffes précieuses empilées et ficelées,, les escadrons se pressaient, voiturant cette luxure et ce vol, les naseaux des chevaux harassés soufflaient du feu et de la bave sur la face terrifiée des captives. Les fantassins rangés contre les murs, frôlés par les roues rapides, tendaient les mains vers les femmes, tâtaient
des chairs au hasard, en riant. Le galop interminable des parcs d'artillerie les entraînait ainsi en pleine nuit, les clartés des portiques et des dômes allumés jetaient sur l'acier, les crinières, les reins de femmes et les têtes bestiales de soldats une terrible alternative de ténèbres et d'or. Gela passait comme un grand songe d'horreur, et Claude Laigle hébété rêvait au sac de Cartilage, à l'incendie d'Agrigente, aux convulsions des capitales antiques, aux faces des légionnaires de Scipion ou de Titus, aux beaux soirs d'Attila et de Genséric, aux embrasements de Constantinople, aux luxures des cavaliers de ïimour et des Amurat, à la féerie épouvantable des conquêtes latines, persiques, tartares ou mahométanes répercutant dans le monde ancien, des déserts aux montagnes et aux océans, de la Syrie à la Gaule et de Rome à la Scythie, son tumulte éclatant de fleurs, de chair, d'airain, de foudre et de sang! Claude Laigle eut l'intuition du recommencement éternel, des sentiments primordiaux, de la brutale beauté de l'instinct supprimant les temps et les détails, ramenant tout au simple. L'écœurement s'éteignit en lui sous la joie idéologique. La matière n'était rien, décidément, les formes étaient toujours pareilles, l'Idée seule... « Oui, se dit-il,
ils sont comme les autres, mais il faut s'en ser-
A^ir pour autre chose, faire avec cette pâte humaine un autre pain de vie, tout est là. Aucun besoin de les changer, même si c'était possible : les comprendre et faire avec eux ce que je veux. Et qu'est-ce que je veux ? Ce qui n'a pas encore été essayé, tirer de cela même une beauté. . . » Au-dessus des femmes vautrées et sanglotantes, des chairs nues et des sabres, le spectre diaphane remonta, flotta, l'Idée blanche d'un ciel inusité cacha tout, le dictateur s'absorba dans le cahotement assourdissant des escadrons.
Et le butin arrivant passa, et après lui parurent les chariots où s'empilaient d'étranges proies, des statues, des figures fabuleuses ou obscures, la violation d'un peuple de dieux ruinés, les idoles féroces de Jaggernaut, les effigies mangeuses d'hommes et les dévoratrices du feu, les mystérieuses déités du fataUsme et de la mort, tout l'héritage de l'Hindoustan contemplatif convoquant les grandes ombres offensées de Rama et de Sita, les singulières allégories de la fécondité et du néant accouplées dérisoirement dans le pillage, entraînées, culbutées au bord du saint fleuve primitif devant les décombres de la gloire des princes, un long défilé lamentable de croyances assassinées passant sous le froid regard de la nouvelle Europe ! Le canon lointain, par instants, scandait leur marche désespérée.
Et après parurent les cortèges de prisonniers, la désolation des blessures, les rajahs somptueux et déguenillés, les étrangleurs nus et maigres, les cipayes abrutis de rage et de peur, poussés vers les poteaux de fusillade, parmi les déchirements des feux de peloton entendus dans les rues voisines. La cavalerie les menait, ils couraient, hâtés par les poitrails des chevaux, tous, fakirs, soldats, insurgés, raillés par les Parsis ameutés, par les Mahrattes adhérents à la cause européenne. Les Jaunes suivaient, une foule compacte haletant devant Claude Laigle, levant ses faces bridées et saillantes parmi des linges rouges. Durant deux heures il en passa. Toute l'Asie sembla râler cette nuit ! On entendait au loin les clameurs des soldats se reposant dans l'ivresse et le viol, travaillant à bras nus dans la chair de femme et dans les choses volées, comme dans le sang et le feu naguère. Et tout à coup une rumeur circula, les blessés européens arrivaient de tous cùtés, l'odeur des ambulances saisit Claude jusqu'à l'effarement, l'exaltation de la victoire étant tombée. Un groupe de cavaliers parut, en désordre, entourant une litière, qu'on poussa au milieu de l'état-major. Des exclamations jaillirent, des têtes se détournèrent du dictateur, des officiers s'inteu'posèrent, Claude Laigle s'avança pour voir.
Sur de la paille boueuse et des lapis, des cadavres galonnés gisaient, des généraux. Et au milieu d'eux Claude Laigle aperçut une tête à cheveux dorés sortant de l'enroulement d'une toile : Ménières !
Il avait été tué avec les autres, une heure auparavant, à l'est, dans une explosion de mine crevant le sol sous les pas d'une colonne d'attaque. Les mains du maître écartèrent l'étoffe, la tête vacilla et roula sinistrement, elle ne tenait plus au corps. Une masse de chair brûlée, immonde, hachée d'éclats de pierre, hérissée d'échardcs de poutres, apparut dans la serge sale comme une répugnante pièce de boucherie. Les caillots de sang séchaient sur cet amas indiscernable. Seule, la tête n'avait pas été atteinte, les cheveux d'or l'entouraient, ses lèvres pâles étaient serrées, ses yeux sans pensée restaient vitreux.
(( Il ne croyait pas à l'œuvre de vie, se dit Claude Laigle pensivement; il n'y croyait pas... Il nous croyait des barbares, comme les autres... Ne pas lui avoir reparlé, quelle fatalité! Pourtant, pourtant, il avait tort, il l'eût compris... Il avait tort? » 11 leva là tête et regarda la face impassible du général de Trénan, les armes, l'incendie, le sang ; il se regarda lui-même. Et une brume étrange lui couvrit les yeux : l'Idée blanche vacilla avec un sourire désenchanté dans
son âme, il se troubla. Du ciel descendait le doute de l'Aventure... Il sentit que son anxiété était visible, pressentit les yeux curieux du généralissime, tressaillit.
« Je l'aimais, » dit-il, le geste vers le cadavre de Ménières.
Il mentait : il ne tremblait pas à cause de cela. La certitude des destinées et de la beauté des Forces, pour la première fois, lui échappait. Son àme s'abattit.
Les musiques de l'armée tout à coup éclatèrent : les harmonies triomphales de Lohengrin planèrent sur le sang, et la volonté chancelante de Claude Laigle s'abima dans le tonnerre des orchestres.