LA CRISE
Dans Claude Laigle, durant deux mois, végéta une àme assourdie.
L'Idée blanche l'avait-elle touché d'un doigt réel dans le soir de sang? Une sorte de paralysie l'étreignit : transporté dans la campagne, il vécut presque inconsciemment au milieu de ses lieutenants développant l'Aventure. Leurs soins multiples s'employèrent sans qu'il y prit garde.
A travers le monde se leva un murmure confus, l'ébranlement organique d'une stupeur immense, tressaillant dans l'ossature des montagnes, les veines des lleuv<'S, la slructure des
plaines et des mers. L'arme enfoncée au cœur primitif des races vibra d'un pôle à l'autre : puis la torpeur stagna. 11 sembla que l'humanité, effrayée d'elle-même, n'osât plus troubler le^silencedeTassassinat. Delhi saignasinistrement au milieu de l'Inde comme une bête forcée dont les armées s'écartèrent : la curée n'eut pas lieu visiblement, le calme s'établit presque. La grande guerre était finie, les dernières rencontres vers le Népaul ou l'Assam n'eurent point de retentissement, et la joie de l'Europe était trop lointaine. On n'entendit plus parler de l'action russe dans la Chine septentrionale, un silence irrémédiable régna au delà de l'Himalaya. Les nouvelles des mers jaunes, furent mornes, confirmant des blocus, des manœuvres préventives, des lenteurs sans beauté, des mesures utiles et monotones. Le sentiment d'un essoufflement universel planait eur les armements et les peuples, et avant tout une incertitude parut. On ne se rendait pas encore compte de ce qui venait de survenir d'inouï et de capital dans l'évolution de l'Ancien Monde. Le malaise de la détente se prolongea ainsi longtemps avant que l'organisation de la conquête fut décrétée. On s'observa.
La maladie de Claude coïncida avec la durée de cet état indéfinissable : non qu'elle fût un
obstacle aux progrès des Européens, mais il sembla qu'elle symbolisât nettement l'alternative générale. L'écroulement avait été trop foudroyant; et de. même que le cerveau du maître avait failli se rompre sous la pression de la volonté exacerbée, ainsi la tension nerveuse de l'humanité tournait court dans l'inerlie, maintenant que la chose était accomplie. On n'aperçut malgré tout qu'une à une les conséquences immenses du roidissement de l'Ouest contre l'Est.
La puissance asiatique était définitivement coupée en deux. Les grands marécages d'êtres jaunes d'au delà de l'Altaï et de l'Annam allaient retomber dans l'obscurité mentale avant d'avoir eu le temps d'en surgir : pour des sfècles peut-être, l'étincelle vitale y était éteinte, les idées et les mots d'ordre ne passeraient pas les monts, l'empire de la somnolence engluerait ses hordes -de créatures dans la misère et l'inconscience primitives, cette masse de matière humaine ne prendrait ni direction ni forme. La suprématie japonaise était ruinée, deux cents années de politique génialement énergique s'annulaient sous l'écrasement de l'obus occidental. Cerné par les flottes confédérées, le Nippon épuisé d'argent et de sang ne i>ouvail jihis agir ni rayonner sur le continent jaune, l'Inde
était étreinte, les rajahs étaient dissociés, la jonction de leurs forces avec celles du Japon n'existait plus, et selon les visées du général de Trénan, une barrière insurmontable en Indo-Chine et en Birmanie allait s'établir. Le cabinet de ïokio n'avait plus d'armées : la dernière qui eût tenu la campagne dans le Dekkan avait dû rétrograder après la prise de Delhi, se tronçonner, se fondre vers le Gange. On apprit, de Calcutta reconquise, que celte armée venait d'être anéantie presque totalement, et les croisières européennes, vers Singapore, vers les îles de la Sonde, fermèrent à tout jamais la route aux débris des escadres extrême-orientales. Les rivalités des princes birmans et des généraux japonais firent le reste ; la réussite, était inespérée, les câbles et les lignes de ravitaillement portèrent de Paris, de Londres, de Berlin, de Vienne et de Rome les acclamations des foules rassurées. L'unification de l'Anarchisme se consacra, le monde sociologique était libre de se fortifier intérieurement, l'expansion dynamique avait trouvé sa route. En même temps on commençait de réparer les pertes de la coalition. Elles étaient graves. L'abordage d'un monde par l'autre n'avait pas été sans une secousse atroce : la membrure de l'Europe craqua, les pertes d'argent et de sang se décelèrent énormes. Mais
réventrement de l'adversaire était total, irréparable ; il semblait que le colosse du Nord, chancelant lui-même, tînt au bout de ses poin^^s crispés le cadavre somptueusement disloqué de l'Asie et le soulevât péniblement avant de lui casser définitivement les reins et de l'aplatir sous son azur impassible, le long de ses montagnes et de ses mers. D'une main il l'empoignait à la gorge, crispant autour du Japon les flottes cuirassées, de l'autre il lui saisissait la ceinture, en pleine Inde, et dans l'envergure de cet embrassement effrayant ce grand corps magnifique avait bien fini de râler.
Le colosse allait pouvoir se reposer, et il le fallait: ces vingt mois épiques avaient malgré tout soutiré à l'Europe la majeure partie de ses forces vives. Les levées d'hommes avaient été excessives, le déplacement des finances avait presque boulevers(^ les marchés, on avait vraiment risqué le tout pour le tout, sans rien ménager. L'organisation internationaliste avait tout sauvé, aucune alliance à la façon diplomatique de jadis n'eût pu soutenir un effort pareil. Les confédérations avaient montré une cohésion admirable ; maintenues et endoctrinées par Dessort, leurs masses industrielles avaient déversé vers Suez et le golfe Persique d'intarissables amoncellements de vivres* et d'armes, sans s*ar-
rêter à un sacrifice, vraiment roidies par l'évidence d'un principe abstrait. Médion, arrivant enfin, peignit à Claude Laigle les enthousiasmes du Nord et de l'Occident. La parole de beauté avait germé là-bas, les peuples avaient compris l'Aventure. A travers les formules froidement lucides du ministre, Claude, convalescent, entrevit des paysages intellectuels qui le ranimèrent. Comme le retour serait grand, non de la grandeur tonitruante des triomphes militaires et des illuminations, mais de la certitude d'un avenir idéologique enfin éclairé au feu vierge d'une responsabilité intellectuelle, d'une conscience moderne levée simple ! L'odeur du sang faiblit dans l'âme du maître. Il regardait Médion avec espoir, complétait ses phrases sèches d'une intérieure exaltation lyrique , l'interrogeait moins sur les faits que sur les idées, le scrutait moins avec ses paroles qu'avec ses yeux, cherchant aux prunelles minérales l'expression européenne presque oubliée depuis vingt mois de séjour asiatique. Cette face rigide et géométrique comme la pensée qui l'habitait plaisait presque à Claude ; il y retrouvait une certitude, un ordre, après le délire de soleil et de carnage où sa grande âme voluptueuse s'était affolée longtemps. La tête de Ménières s'effaçait dans son souvenir alangui : il ne la voyait plus que
sur l'infâme serge pourrie de boue rouge, vacillante parmi les cheveux d'or, il ne la voyait plus vivante et pensante, il cherchait en vain à se remémorer son expression de désaveu et de colère lors de leur querelle dans la grande pagode. Le reniement de l'artiste s'éteignait sous le fracas de la victoire. '( Barbares! comme les autres! » La parole suprême de Ménières semblait à Claude moins violente, lointaine, peu compréhensible...
<( 11 était à C(jt(' de la vérité... Oui, mais oui, sans doute, à côté... Il s'égarait. Quel dommage qu'il soit mort ! Il est mort pour n'avoir pas cru... A présent il verrait, il comprendrait... »
De lentes journées, parmi des jardins et des minarets blancs, dans Tenchantement inconscient de la lumière d'Asie, la fièvre de Claude Laigle se calma aux discours précis de Médion. Il l'aima presque : et le terrible logicien, comme s'il eût compris la crise du maitre, sembla se pencher vers lui, inventer une sorte de tendresse, une persuasion soigneuse, une concession de son exactitude au lyrisme inquiet du meneur de peuples. Médion, par un effort de sa sèche intelligence, admit-il que le romantisme de Claude était une nécessité organique ? Des courants d'ame singuliers s'établirent entre ces deux hommes : peu à peu Claude reprit ses forces, s'inquiéta des détails, s'intéressa au labeur
économique et financier qui allait compléter l'œuvre. Les nouvelles reçues du général de Trénan confirmèrent cette renaissance. Le généralissime, parti dans le Sud, infatigable à parfaire la mission de ses artilleries, annonçait les pacifications des provinces ; on sut que les escadres croisaient sans rencontrer d'adversaires, le grondement du canon s'évanouissait décidément au milieuderiiumanitéjl'effortdevenait mental. «Je reste, se dit Claude. C'est maintenant qu'il faut rester ici, maintenant qu'il faut créer. » Il comprit que l'essentiel allait s'accomplir après le nécessaire, écouta au fond de lui bruire sa vitalité, se sentit très fort. « Rester ici, tout finir, puis après, seulement après, retourner là-bas, et recommencer à travailler, pensa-t-il : manier la matière brute, organique, ici, puis triturer là-bas la matière pensante. Je suis jeune encore, je puis : je ne ferai que préparer, mais cette heure-ci est de celles où le principal est de préparer. » La vision d'une Europe développée sur ses données, impulsive selon son geste futur, tressaillit comme un enfant au fond de sa chair, l'orgueil éternel des désignés le releva. « Comme il y a à faire ! Il faut... » La convalescence ainsi s'acheva en lui par sursauts de vie impatiente. Les jardins étaient opulents de fruits et de calices, tout pliait de fécondités et de sucs, Fexem-
pie vital était universel. Au soleil, Claude Laii>le vit traîner derrière lui son ombre bleue, petite et bizarre, et sourit : elle traînerait ainsi derrière sa mémoire sur le monde pensant, mais ce serait une ombre mentale, immense, une ombre vraiment, une hanteuse de consciences, une visiteuse des âmes... Serait-elle, cette ombre, la diaphane sœur de l'Idée blanche, déhant ses vérités au plein ciel de l'aventure ? Il la revit, y rêva, lentement, avec une jouissance sentimentale, un très doux sentiment d'épousailles mystiques menant sa gloire et son énergie à l'autel éternel des destins des hommes. Ainsi guérit-il parmi l'efflorescence des parcs : et près de lui, sans impatience, attendait Médion, avec son âme fermée et insensible.
La descente du- Gange fut délicieuse à Claude. Vers Bénarès s'acheva, en sensations de beauté, l'affermissement de son énergie compromise. Le voyage vogua sous de bleus ciels triomphaux, parmi des rives géantes ornées de temples blancs, éventrés parfois: lestracesde la guerre demeuraient. Le cri des soldats, du haut des ruines, salua Claud(3 Laigle : des crépuscules furent saisissants de majesté, la grandeur barbare, les fastes anciens s'évoquèrent dans lo paysage et le firmament. Au dedans de lui le dictateur portait la grandeur moderne, le faste abstrait de
l'esprit maitre : la comparaison fut savoureuse, il dédaigna la beauté voluptueuse des sites, méprisa les confins d'empires hindous. Des convois rencontrés le passionnèrent : ils traînaient par débris l'héritage des arts fatalistes, des stèles, des statues, des dieux volés, emportés vers les paquebots d'Europe pour redire aux musées de l'Occident l'écroulement nouveau d'une race, pour endormir leur dorure sous la poussière du temps auprès des poussières d'Assyrie et d'Egypte. L'homme blanc régnait.
La survenue de Dessort changea tout. Il venait rendre compte de l'organisation récente de la conquête, la besogne de décomposition morale se parachevait par ses soins dans toutes les provinces, et de nouveau Claude fut saisi par la gênante impre'ssion qu'il avait éprouvée après la bataille de Lahore. Le socialisateur calculait froidement, selon un ensemble de lois psychologiques, les déchéances de l'humanité : son immense et singulier travail agissait du nord au sud; excitant les princes indiens les uns contre les autres, dissolvant les fermentations du peuple par l'acidité d'une politique d'hypocrisie et de concessions, troublant les foules, paralysant les communications, flattant les sectes, créant partout une vicieuse respiration mentale qui anémiait l'âme de^la grande presqu'île. C'était, sous
le cataclysme militaire incendiant les villes, une lente et progressive fissure par où fuyait cette àme vers les profondeurs de la terre, et Dessort, ouvrier mauvais, dans l'ombre, dans les caves des palais magnifiquement effondrés, élargissait cette fente insoupçonnable. La pensée de l'Inde était brisée sous le sol comme le crâne d'un homme assommé est parfois fendu sous la peau intacte; Claude sentit ce fourmillement singulier dans les villes où il passa, ce travail du bois qui joue, et il eut horreur, tout en acceptant. La face de Dessort l'effraya : nette, avec ses arêtes vives, la tête césarienne aux yeux persuasifs paraissait immuable, le long sourire féminin et mince du socialisaleur n'avait point changé. Son génie administratif s'énonçait en phrases harmonieusement simples. Durant qu'il exposait ses plans, Claude l'écoutait, presque séduit par le charme, le célèbre charme qui avait coagulé les masses ouvrières de l'internationalisme, jadis. C'était bien la même méthode, appliquée à la matière humaine en effervescence, l'insinuation éloquente, la parole adaptée avec une admirable hypocrisie à Tinstinctivité des foules. Et si Claude Laigle se retournait vers Médion, l'impression était semblable; et s'il pensait à la force active du vieux général de Trénan, s'il relisait ses messages, il retrouvait encore la même impassibilité systématique.
Ces trois êtres étaient bien les régulateurs d'un monde; univers de chimie, socialisation ou meurtre organisé, leurs trois idéaux étaient bien modernes, inaccessibles à tout sentimentalisme hautain ou puéril. Entre eux trois, Claude se devina bien seul, les sentit forts et stricts, étrangers à lui-même, exclusifs et merveilleusement machinés. Pour eux, il n'y avait ni moralité ni amoralité, aucune donnée sensilive n'existait : tout n'était que continuités, polarisations, directions, antinomies, balances de forces, énergies, courants, associations, amplitudes et catégories : ces noms remplaçaient les anciens noms des affections de l'âme, c'étaient les noms des vertus futures. Les admirables modernes, les odieuses gens! Claude, amèrement, songeait à son discours de déclaration de guerre, à son envolée extraordinaire vers une métaphysique directrice des races, et il apercevait combien cette prophétie était encore irréalisée : on l'avait laissé dire, et il comprenait pourquoi. Il n'avait, aux yeux de ces hommes, qu'agité de grands fantômes devant l'assemblée des légats; mais ces hommes étaient trop intelligents pour ne pas comprendre combien un chef d'Etat, un porte-parole responsable, doit se servir de fantômes pour donner du relief aux décisions publiques. Cent ans auparavant les savants eus-
sent haussé les épaules, montré publiquement leur mépris de ces images creuses; à présent, vraiment développés dans leur conception du modernisme, Dessort, Médion, Trénan , sociologues de premier ordre, admettaient dans leur « balance de forces » la valeur de V illusionnisme verbal, et ils se contentaient d'en faire un élément scientifique, une force adjuvante de leur idéal exact. Ils se servaient de Claude et de ses discours décoratifs : ils se servaient de sa puissance prestigieuse. Il représentait dans leurs calculs l'amour des foules, un élément dont ils avaient besoin pour la tâche qu'ils ne disaient pas.
Et Claude Laigle les sentait autour de lui, constructeurs acharnés d'une époque à venir, obéissant à des lois ethniques obscures, pliant sous sa volonté et l'entraînant pourtant, comme des insectes minuscules écrasés d'un grand fétu se meuvent sous lui, l'amenant à leur trou en ayant l'air de le subir : ces hommes travaillaient sans rêver, édifiaient silencieusement autour de lui les terribles constructions que mène seule à bonne fin l'obstination des sous-ordres, l'anonyme armée des hommes de second plan, alors que le plus impérieux génie s'y épuise. Dans l'Inde comme en Europe, ils continuaient d'être eux-mêmes, d'appliquer leurs systèmes en plus
grand, de satisfaire à leurs manies respectives. Dessort, avec une compréhension aiguë, créait partout des clubs, donnait corps aux revendications des coolies, tolérait le démocratisme, divisait tout en groupes, usait les sectes l'une par l'autre, énervait tout par une clémence et une demi-mesure, parlait aux populations « pour leur bien », les gagnait à un idéal communiste tout en tenant compte de leur hérédité. Médion agissait sur les Parsis comme sur la classe des mécontents d'universités en Europe. Autour de lui s'assemblaient ces êtres intelligents et fourbes, diplômés de Bombay ou de Calcutta, méprisés par les castes et armés contre elles d'un savoir et d'une méthode modernes : il en faisait les chefs naturels de l'anarchie en Hindoustan. Et ainsi tout allait recommencer, sur le modèle de la Confédération occidentale, et cela était bien, et c'était pour cela que Claude avait voulu cette guerre, et tout était logique, normal — et cependant au fond de lui commençait de naître un indistinct, un confus, un presque organique dégoût, un désaveu infmi et informulé de son double regardant s'immiscer dans Ihéroïsme inouï de l'Aventure la force obstinée de la banalisation, de l'utilitarisme, du prévu et de l'ordinaire. Ces systèmes transportés sous d'autres ciels, cette cérébralité d'horlogerie, démontée et
remontée comme les mitrailleuses de marine et les télégraphes de campagne, cette impassible transposition de procédés dans Teifondrement d'uae fatalité séculaire, tout donna à Claude Laigle un écœurement. 11 subit la crise de Ihomme de guerre et de clameur ramené en tête-à-tête avec une comptabilité, la fadeur de l'utile l'inquiéta. Par l'habitude acquise, il s'occupa des détails, des agencements, présida les conseils, débrouilla l'écheveau surprenant de la politique de conquête, assourdit la profonde et embryonnaire rumeur qui naissait en lui, mais son âme était touchée, la réaction de l'effort commençait, il dut se l'avouer quand même.
« Suis-je donc surtout le familier, l'amant des Forces? Ne suis-je pas, autant que je le crois, l'homme de l'Idée? se demandait-il certains soirs. L'Idée est lente à se dégager, tout ce labeur, toutes ces catégories et ces formalités la voilent; enfoncer l'épée était séduisant et net^ la retirer a moins d'intérêt, c'est vrai, mais cependant, cependant, l'Idée existe. C'est pour arriver à cette période grise que j'ai construit toute la période rouge avec passion : maintenant voici les intermédiaires, c'est le plus malaisé à passer pour les êtres de ma race. Mais j'ai la foi, il faut... » Il évoqua la face irréelle, l'Aventure blanche déliant ses promesses futures au ciel
métaphysique. Malgré tout il y pensait comme ceux qui gardent amitié à une femme qu'ils ont possédée et qu'ils prétendent ne plus aimer, et voir tranquillement en chérir un autre : quelque chose de très beau et de pas vrai intervenait, il ne baisait plus la forme diaphane' sur les lèvres. Il frémit de se l'avouer. La période était difficile, presque terrible. Il n'aimait plus autant l'Aventure : elle ne lui apparaissait plus entièrement dans l'avenir, désirable, elle était à demi réalisée, il la vivait. L'Idée-maitresse de son existence était déjà presque détachée de lui, bue par la réalité, soutirée de son cerveau et de ses rêves par le temps. Il la vivait, mais en vivrait-il encore longtemps? Cette hypothèse prenant corps commençait à ne plus lui appartenir, d'autres hommes l'accaparaient, la fouillaient comme des termites. Il l'aimait encore, mais c'était elle qui commençait à ne plus l'aimer, comme un enfant qui, grandi, s'en va tout seul, à part, essayer les armes de volonté qu'on lui a données : et il sentait bien qu'il allait falloir se résigner à ne plus aimer exclusivement et jalousement l'Aventure, et cependant il ne voyait rien d'autre encore qu'il pût aimer, rien d'assez grand, et en tous cas ce ne serait pas la môme chose — ainsi ceux qui se détachent d'une femme rare n'entrevoient pas qu'une pareille puisse se lever sur
leur vie. Et il était seul, seul passionné parmi des compréhensifs qui pouvaient, eux, même si l'Aventure n'eût pas existé, employer à une autre construction leur énergie et leurs systèmes ! Pour la première fois la majesté écrasante de l'azur oriental, au lieu d'être un décor harmonieux à la volonté orgueilleuse de Claude, l'opprima comme une menace muette : le conseil de fatalisme né de ces paysages colossaux était-il la revanche de l'Inde sur le violateur de ses destins? « Ce pays recèle-t-il quand même des maléfices qui m'impressionnent — ou est-ce que je vieillis, ou est-ce que l'air de l'Europe me manque? » Dans son cerveau se croisèrent ces questions, et à toutes trois il répondit négativement, et il y avait pourtant une part de vérité en toutes trois. Mais il n'osait pas se poser la quatrième, la vraie : « Le modernisme est-il vraiment inattaquable? » 11 la côtoya sans la formuler; son être animal la pressentait mortelle, au fond de sa chair les cellules mêmes protestaient ténébreusement contre ce germe de mort. Il crut à une fatigue, évita de revenir sur ces choses... « Je complique trop », se dit-il.
Il commençait peut-être avoir simple. La crise se développait.
Tout l'aida. L'aspect de la modernité scientifique décidément, sous ce ciel admirable et dans
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la luxuriance affolante de la nature surchaulfée, rebuta Claude Laigle; l'artifice de la raison pratique révolta ses rêves. L'établissement des régimes fiscaux et des modes confédératiTs lui parut dérisoirementlent. « Un événement I quelque chose... » Il eut presque souhaité une révolte, le débarquement d'une armée japonaise : des soulèvements eurent lieu, mais trop aisément réprimés. On eut de sérieuses inquiétudes durant huit jours, à cause d'un retour offensif des rajahs du Kashmir, menaçant de couper la route à une division européenne imprudemment avancée en flèche. Claude Laigle se reprit de passion pour l'Idée : mais la nouvelle de la victoire arriva presque en même temps que celle des troubles, et tout retomba dans le calme. Les forces décidément étaient accomplies, le choc en retour se produisait, et après avoir lutté joyeusement contre les événements, il allait falloir lutter froidement contre le manque d'événements, contre le quotidien, contre le rien...
L'identité des méthodes et des formules désola Claude, et le remplit de remords contre lui-même. (( Je ne veux donc plus les mêmes volontés, de quoi me plains-je? Tout ceci est conforme à mes visées et pourtant me mécontente. Je veux autre chose... Quoi? C'est de l'enfantillage, de la fatigue peut-être. Que les périodes neutres sont ter-
ribles à passer! J'en ai pourtant supporté d'autres... » Celle-ci ne finissait pas, tout le monde, autour du dictateur, semblait la considérer non comme neutre, mais comme définitive; on avait conquis, on réglementait, on incorporait, on annexait — période toute naturelle, corollaire évident du grand effort. Claude essaya quelques insinuations à ce sujet auprès de Médion et de Dessorl : ils ne s'en aperçurent même pas. Médion s'absorbait dans ses doctrines de diffusion scientifique, créait des facultés et des cours, choisissait dans le cerveau hindou les parties assimilatrices et les groupait ; Dessort systématisait le travail, parlait de discipliner les masses « pour leur bien ». Leur bien! La face aux yeux persuasifs, au sourire menu et féminin inquiétait en répétant à plaisir cette formule où Claude pressentait une insondable ironie. Autour de ces hommes une légion de lieutenants s'ingéniaient à les seconder : tous, intelligences avides d'exercer leur mécanisme, commençaient de triturer cette matière nouvelle comme la matière européenne, dépeçaient l'immense cadavre, instauraient l'autopsie après le meurtre. Tous s'occupaient des Orientaux. Cela conduisit Claude à s'en soucier aussi, à voir de près ce qu'ils pouvaient être. Au fond, il ne s'en était jamais formé une idée psychologique très sérieuse, il ne les avait
envisagés que collectivement, en puissances ennemies, sa haine leur avait dénié toute existence morale en dehors du fatalisme et de la contemplativité, c'est-à-dire des deux notions irrespirables à l'Europe qu'il rêvait ; mais dans le repos et l'inaction il eut le temps de s'avouer que cette analyse, suffisante pour mener la guerre, devenait absolument superficielle quant à la période qui s'inaugurait. Ses lieutenants semblaient en savoir là-dessus plus long que lui : ce qui le frappa, ce fut qu'ils ne paraissaient pas détester l'Orient comme lui. On eût dit qu'ils entrevoyaient très bien la possibilité de s'y relier, de s'entendre avec les peuples subjugués : les foules, et leurs lois, étaient-elles donc identiques sous tous les ciels? La haine était tombée, elle n'avait duré que pendant la guerre, alors que « le péril jaune » existait. A présent des affinités semblaient naître, on s'occupait moins de sté-riliser la force militaire orientale et d'en prévenir à jamais le retour offensif que de tâcher d'y insinuer les principes occidentaux. Par une singulière attirance, les deux parties de l'ancien monde, violemment scindées, paraissaient chercher la soudure. La pensée de Claude était abandonnée. Qui allait dans le sens de la vérité, ses ministres ou lui? Etait-ce la bassesse attractive des masses qui agissait ici, ou une loi d'alliance
humaine plus haute que la haine? 11 ne sut que penser, douta.
Certains faits, dans les rapports innombrables qu'on lui soumettait, l'étonnèrent. Des liens inattendus attachaient décidément le monde oriental au sien. Des prisonniers japonais étaient affiliés à la franc-maçonnerie; on connut avec surprise que des ambulanciers de l'armée jaune étaient de la société de Genève, des brassards à croix blanche furent trouvés sur des cadavres. Cent faits de ce genre s'accumulèrent; il en naissait presque un comique, le comique froid de Japonais en jaquette, de mandarins usant de téléphones, le comique de l'anachronisme devenant une vérité ethnologique. Claude Laigle aperçut qu'ils étaient très faits pour s'entendre avec ses ministres, n'ayant pu dévorer l'Eu- .rope : le modernisme avait identifié les contraires, le nivellement industriel était maître, les méthodes transportables avaient pénétré partout, et vraiment la conception qu'il se faisait des Orientaux était bien romantique, bien arriérée malgré tout. La métaphysique et son lyrisme lui faisaient voir faux dans le détail. Il s'impatienta. « Ehl que les autres s'occupent du détail, ils sont excellents pour cela, se dit-il : je suis seul à synthétiser, à rêverie cùté moral. J'userai de leurs remarques fragmentaires pour
construire mon édifice abstrait. » Il revit l'époque de socialisme outrancier où s'était élaborée l'anarchie en Europe^, quinze ans auparavant. « C'est une maladie, le nivellement, pensa-t-il. C'est bon pour la formation des forces vives; après, la notion de l'individu supérieur se dép^age par dégoût, il faut d'abord endurer cette confrontation au détail. Gela va recommencer ici comme là-bas. Au fond, est-ce que tout serait toujours la même chose? Mais si la modification des âmes ne s'accentue pas, cela vaut-il la peine de nous être tant dérangés? 11 faudra, si cela tourne ainsi, que j'intervienne. Médion, Dessort, ïrénan ont l'air de croire que nous avons simplement paré à un danger matériel : ce n'est que la moitié de l'Aventure, et je tiens au moins autant à la seconde moitié ! » Malgré tout l'Orient l'attirait. En fairequelquechose, pour ne pas retourner en Europe s'occuper seulement des affaires européennes, mais laisser ici des traces mentales après les traces de guerre — ce souci nouveau le saisit sans qu'il s'en rendît compte. Jadis, il songeait que, le péril jaune écarté, peu lui importait ce que penseraient les vaincus : à présent cela l'inquiétait, l'amusait, l'avidité conquérante le faisait sortir des frontières de sa race. La Chine immense et torpide ne l'occupait point, il y pensait toujours comme à
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un marécage répugnant et rejeté hors de la vie : mais le Japon, et l'Hindoustan nouveau, ces Parsis, ces éléments curieux... peut-être y avait-il à faire avec tout cela. 11 ne vit pas que sa conception première, brutale, injuste, mais nette, commençait à se fausser dans ces dangereuses sollicitudes de l'inaclion, et que l'intérêt psychologique le déréglait.
La pacification s'accentuant décidément , Claude Laigle résolut d'aborder de front la question inattendue qui frôlait son cerveau, et il partit à travers les provinces, remonta de Bénarès vers le Nord, revit l'horreur de Cawnpore et ses puits comblés d'étranglés, atteignit Lucknow, évita Delhi, longea les frontières Radjpoutanes et les déserts, gagna Lahore, étudiant, interrogeant, précisant en lui-même des hypothèses. A Lahore, Médion qui l'avait suivi le quitta pour rejoindre l'Jndus. Claude resta dans le Pendjab, avec une armée, décidé à sonder l'âme de la terre mystérieuse. Des semaines s'écoulèrent dans le faste et l'enchantement des paysages. La beauté de l'Inde inouïe défaillait comme une femme pâmée au fond du cœur de Claude Laigle : la beauté de l'Inde malgré tout le saisissait, une volupté irrésistible naissait de la terre, et Claude commençait enfin à entrevoir comment cette volupté, cette annulation de la
pensée devant l'amour, pouvait, en s'alliant à l'esprit de contemplation né de la paix, créer ce mysticisme fataliste qui, en Europe^ irritait si follement son énergie. La haine du sol s'unit en lui à la haine des fils qu'il portait; mais ce n'était plus une haine fondée sur l'antipathie et sur des systèmes éthiques, il ne répugnait plus à ce mode de vivre, il le sentait dangereux mais complet et appréciable en lui-même, non plus inférieur au mode de vie scientifique du modernisme occidental, mais juxtaposé, parallèle, aussi légitime en somme. Il admettait déjà que ce danger avait le droit d'exister. Il n'y avait plus en lui le sursaut du civilisé prévenant, d'un coup droit, l'offensive abjecte des Incultes : c'était l'envisagement raisonné d'une race différente, la lutte devenait abstraite, d'une mentalité contre l'autre. L'ennemi, dans l'estime de Claude, s'élevait. Il comprenait à présent que les remarquables, parmi l'ennemi, n'étaient pas, comme il l'avait admis légèrement jadis, ceux qui étaient venus prendre à l'Europe ses méthodes — mais ceux qui, obscurs et tenaces, conservaient. l'àme primitive... (( Eh! bien, tant mieux, on va pouvoir raisonner d'égal à égal. Si j'avais cru à des égaux dans la période de guerre, j'aurais peut-être faibli : à présent, cela vaudra la peine de penser. Je ne les hais plus
L'OBIEXT VIERGE 109
de la même façou. Ils ne me dégoûtent pas. Ils me passionnent. » Il ne s'avoua pas que c'étaient déjà eux qui le conquéraient un peu, du fait même que la volonté de les conquérir intellectuellement prenait le pas sur sa première volonté de tuer...
Claude Laigle quitta Lahore pour gagner le Kashmir, les sources de l'Indus, et l'Hindou- Kousch. Il était décidé à remonter aux origines mêmes des races blanches. Tout était en ordre, les derniers courriers le, déterminèrent à prendre six mois pour l'enquête ethnologique qu'il désiraitcompléteravantle retour en Europe. Il avait, depuis un an déjà, entendu parler des vastes communautés mystiques qui s'étaient établies à l'extrême-Nord, vers le plateau de Pamir. On en avait des connaissances vagues, les indigènes mêmes n'en savaient presque rien ; des bruits à demi-légendaires circulaient au sujet de ces citadelles du fatalisme, enfouies dans des jardins aux creux des montagnes. Des prophéties se propageaient, des pèlerinages espacés apportaient seuls des nouvelles de vie mêlées aux étranges oracles, dans le retour de ces couvents sacrés. L'instinct de Claude tressaillit en lui : de ces monts et de ces cellules descendaient peut-être, comme des fleuves spirituels, les terribles ferments contemplatifs épandus dans l'IIindoustan.
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C'était là qu'il fallait aller : il signifia sa volonté. A la tèle des divisions du Pendjab il se dirigea vers ces parages. Les courriers épandirent l'annonce de l'intrusion européenne, un frisson secret toucha l'Inde.
A Peshawur, le dictateur, centralisant les forces, attendit une députation des communautés. Les négociations terminées à l'amiable, comme il le désirait, des femmes parurent, apportant au nom des couvents l'acceptation de la visite européenne. Leur cortège arriva au camp : dans un petit bois, le maître les reçut. Elles venaient, accompagnées de serviteurs, mais sans égaux. Leurs vastes agglomérations étaient devenues autonomes depuis cinquante années, les collèges de fakirs ne s'y mêlaient pas, et de cette puissance méditative des femmes coalisées, rayonnant une singulière clarté mentale du fond de leur retraite, Claude Laigle se faisait peu à peu une idée obscure et grande, pressentant là une vérité axiomatique, un rôle inconnu.
Une femme menait toutes les autres, impératrice mystique, au pouvoir abstrait et vaste, dont Claude Laigle ne savait presque rien, hormis son origine parsie et son éducation tout européenne. Mrs Freany Teema avait été, durant des années, l'étonnement et l'admiration de l'université de Calcutta, avait voyagé en Europe,
puis, à l'époque de l'expulsion des Anglais, s'était retirée dans les montagnes. On lui attribuait une immense influence occulte dans l'organisation du féminisme hindou. Le silence s'était fait sur elle en apparence. On savait qu'abandonnant toutes prérogatives du modernisme, et comme touchée d'une résolution indéfinissable, elle avait renoncé à se montrer dans la presqu'île, cultivait des études secrètes, abdiquait même son nom de famille, vivait dans les communautés mystiques sous le nom d'Erodia.
Claude, intéressé, attendit cette prêtresse ennemie.
La dernière, elle parut. Il s'étonna, la prévoyant différente. Sa robe noire la faisait indistinctement orientale et moderne; grande, avec un visage énergique, passionné et las, elle ouvrit de larges yeux mouillés et clairs. L'étirement des prunelles félines et l'ondulement des hanches signalaient plus spécialement l'exotisme : il sortait d'elle une hautaine force de secret. f< Salomé vieillie » pensa Claude. Ses quarante ans épanouissaient un prestige savoureux et strict. Ils se regardèrent, tout de suite seuls parmi les cérémonials. Claude n'eut pas peur, ne fut pas dur. Le premier échange de regards n'inaugura rien de spécial. Ils parlèrent, elle exposa le consentement des communautés avec
hauteur et abandon, lui acquiesça. Leurs deux formes noires et sobres s'allièrent dans l'irradiement des palmes et de l'azur, ils se comprirent secrètement, s'estimèrent.
« Vous verrez nos sœurs, dit Erodia. Elles ont des pensées singulières, des modes d'âme que vous ne connaissez pas en Europe. La conquête ne vous a pas tout montré.
— Je le pressens, et c'est pourquoi je veux voir, dit simplement Claude. Je pose l'épée pour contempler.
— Oui, murmura Erodia, oui... Echange de forces. Vous avez violé l'Orient, et à présent ce n'est pas fini. Il faut bien que vous posiez l'épée, elle ne servirait plus de rien pour ce qu'il vous reste à envisager...
— Et c'est? répliqua Claude.
— Oh !je ne sais comment dire... exactement... — c'est, oui... VOrient vierge.
Les paupières de Claude battirent. 11 revit en un éclair la face de Ménières, le soir du conseil de Paris, disant : a L'être que vous cherchez, est peut-être chez eux ». Il tressaillit, le son de la voix avait été identique. Et se redressant il regarda fièrement Erodia en plein visage. Et la meneuse des âmes soudain alluma dans ses prunelles larges et lumineuses un étrange paysage de feu pur ; puis elle baissa très lentement les
cils, prometteuse de l'invisible, muette. Et avec ses cils ceux de Claude baissèrent, et il sentit à ce moment précis que, suivant la courbure de leurs paupières, il redescendait l'autre pente de l'Aventure.