LE BERCEAU
Ils partirent pour les sanctuaires du Nord.
Longtemps ils voyagèrent côte à côte sans se regarder, formes noires et hautaines méditant des mondes dissemblables et des croyances ennemies. Quand ils se frôlaient, le bruissement des pensées inconciliables vibrait entre eux, et ils s'attendaient muettement, très calmes, goûtant la volupté rare de s'estimer comme des forces parallèles. Ils ne sentirent point d'abord le besoin de parler.
Au hasard des campements, Claude Laigle entrevoyait Erodia parmi ses femmes. Sa svelte
silhouette sombre passait et repassait entre les pavillons. Les soirs, elle rentrait dans ses quartiers, sous les feuillées ou dans les rochers, et nul bruit n'arrivait du côté des solitaires hindoues. Les matins, elle paraissait à cheval, joignait l'escorte du dictateur, et Ton allait. Le maître la traitait en égale : elle acceptait avec une simplicité stricte et aisée, habituée à vivre à l'européenne, parlant un français très pur, répondant au salut des officiers avec une tranquille élégance. Nulle femme, plus qu'une autre, ne lui était familière, elle marchait avant toutes, et seule. Le caprice des chemins la rapprochait de Claude Laigle durant les marches, ou l'en éloignait: pour les ordres, les coureurs allaient de l'un à l'autre alternativement, les cortèges s'espaçaient ou se mêlaient. Une paix immense descendait du zénith avec la chaleur de l'azur. Claude Laigle méditait, et on ne savait pas quelles pensées spéciales vivaient derrière le front et les yeux d'Erodia. Les soldats s'en étonnaient, elle galopait au milieu d'eux à pleine allure, avec une souplesse indifférente, jetant un haut regard froid et fixe sur l'infanterie. Des litières suivaient sans qu'elle s'y reposât, la nonchalance se décelait à peine au coin de ses paupières longues, signées des cernures orientales. Claude la trouvait singulière et très moderne, sans en par-
1er à personne. Elle n'était nullement ce qu'il eût attendu, et secrètement^ il n'était point surpris cependant, il lui semblait l'avoir imaginée telle, jadis, obscurément, dans des songes indéfinissables...
On parvint ainsi en pleine montagne, sur les pentes de l'extrême Himalaya, parmi l'amoncellement prodigieux des roches rose«. L'exaltation de la beauté naturelle saisit Claude Laigle, Erodia sembla, en se rapprochant de ses asiles, quitter un peu de ses défiances, retrouver sa souveraineté. Ils s'isolèrent des troupes, se parlèrent davantage, puis décidément s'abordèrent d'àme à âme, fièrement. Ils confrontèrent leurs orgueils. Claude Laigle fut saisi de l'intellectualité admirable que révélait cette grande femme, la découvrit logicienne et lyrique, comme luimême, aperçut des trésors de raffinement mental, résolut d'étudier la meneuse des âmes avant d'explorer son royaume. Depuis les créatures ibséniennes, en cent années la femme européenne avait fait du chemin, et Claude Laigle, bien qu'en ayant peu fréquenté, en avait entrevu d'assez complexes et d'assez nobles pour ne plus s'attarder à un mépris systématique et vain. L'anarchisme sociologique avait fait très utilement fond sur les femmes et leur avait ouvert largement les portes de la vie spirituelle tout en li-
héraut leurs instincts etleurs unions. Mais celleci dépassait tout ce que Claude avait pu voir. Il n'en apercevait que le modernisme; Tautre face, la face orientale, était mystérieuse, Erodia semblait la réserver pour le terme du voyage, mais la face moderne passionnait l'esprit de Claude Laigle. Cette Parsie intuitive, jaillie d'une race détestée, fortifiée dans son génie par la réprobation des castes aujourd'hui ruinées, avait vraiment des dons surprenants, une faculté de compréhension scientifique développée à l'infini. « Elle est évidemment artificielle, comme toutes, se disait le dictateur : mais elle ravirait Médion 1 Je les mettrai aux prises quand il nous rejoindra ». Au moment où il pensait cela, souriant, il ne voyait pas les longs yeux bleuâtres, la torsion des hanches indolentes et musculeuses tout ensemble, l'éclair engourdi qu'était Erodia. Il voyait mal sa beauté, comme tous ceux que les âmes intéressent d'abord.
Il lui conta la révolution d'Europe, les parlements saulant au milieu des capitales en une même nuit, les défections d'armées, les fuites de souverains, les masses sociales dociles à l'enseignement des consciences libres, l'ivresse des triomphes d'idées. Elle avait vu certains épisodes, visiteuse anonyme; elle avait flairé l'odeur du temps nouveau parmi les hommes de race
latine. Elle dit son enfance et son adolescence d'études, ses veilles dans les laboratoires d'université à Calcutta, ses recherches théologiques dans les villes sacrées de l'Hindoustan, d'étranges entrevues avec les fakirs, ses révoltes de conscience, ses joies abstraites domptant la sensualité, son exil dans la contrée cachée, son initiation au silence et au rêve. Et Claude, en l'écoutant, retrouva des méthodes communes, d'analogues élaborations d'âme, avec une surprise à peine dissimulée. Parfois, des élans ardents coloraient la voix nette de l'Orientale. « Je ne sais pas, en somme, si elle ravirait Médion, s'objectait alors Claude Laigle. Elle n'est pas sèche comme lui. Dessort l'accepterait mieux. » Et aussitôt il pensait que l'éloquence persuasive et ornée de Dessort n'avait pas cette gravité passionnée. La femme décidément persistait sous l'intellectuelle, en un mélange si justement dosé que le conquérant y trouvait un charme indéfini. Erodia était stricte, non sans langueur, mais sans insistance, elle ne séduisait pas, et Claude apprécia cette réserve, approcha de très près ce cerveau, n'étant pas sollicité par la chair. Autrement il se fut défié, en mâle. Il ne goiita là que le charme de la raison pure.
Un échange de forces, lentement, les réunit, l'estime grandit, ils se mesurèrent plus posé-
ment : de l'énormité oppressante du paysage, leur humanité s'accrut, le sentiment mutuel de consciences actives se précisa devant l'inertie magnifique des sites. Les soirs, lorsque Erodia rentrait au camp hindou, parmi ses femmes, Claude Laigle savourait, pensif, le magnétisme de l'été nocturne : il ne revoyait qu'à peine le fort visage parmi les cheveux aux reflets profonds, mais il entendait la voix grave et cadencée, prête au lyrisme qu'il aimait tant. « Cette prêtresse est vraiment étonnante » s'avouait-il en souriant à demi. Et un trouble heureux, la joie de trouver dans ces solitudes une àme à hauteur de la sienne, figeait sur ses lèvres la réflexion spécieuse et facile par laquelle son ironie allait essayer de sauvegarder sa supériorité d'homme. 11 n'apercevait point que celle-ci fiit en jeu. Après la période décourageante de sa convalescence, ce voyage intellectuel le ravissait. « J'ai l'Inde par la puissance militaire, et maintenant je visite ma conquête, je scrute la force vive de l'Orient hostile, je suis maître. » La sécurité le vivifiait, rien du paysage ne le déconcertait plus. Il allait entrer dans les sanctuaires curieusement, mais sans crainte, avec un esprit armé, prêt à jouir de tout sans faiblir. L'inconnu de ces déserts peuplés l'attirait sans fièvre, tout était normal.
Des nouvelles parvinrent encore, rassurantes, des armées du Gange et de l'iiidus. Puis on s'enfonça, décidément dans les escarpements, vers l'Hindou-Kousch, vers le Pamir : on touchait au terme du long voyage. Claude et Erodia y arrivèrent presque amis : la meneuse des âmes se faisait plus mystérieusement sereine. Enfin parurent les premiers couvents. Dévastes quadrilatères de bâtiments blancs s'étageaient parmi des palmes et des fontaines, de spacieuses métairies et des cultures fécondes les annonçaient. Claude, et l'armée, s'étonnèrent. Ces régions passaient pour incultes, les cartes n'y mentionnaient rien, de très rares explorateurs y avaient passé depuis bien longtemps, plusieurs y avaient péri, le soleil avait bu le sang et l'on n'avait rien su. Ce sang avait-il fait germer ces constructions blanches? C'était l'âme d'Erodia qui avait tout créé plutôt. Elle parut à Claude tout à coup transformée, souriante à une certitude intérieure.
Les Européens abordèrent ces communautés luxueuses. Là où ils avaient attendu une vie sauvage, des amas de huttes, des ermitages grossiers, s'élevait un groupement parfait d'édifices où un esprit de modernité s'alliait à l'orientalisme. Des séries de salles claires s'ouvraient sur des jardins ; des pans de rochers soudain tournés en
démasquaient d'autres, infiniment. Leur ordonnance était logique et simple, l'aération y était vive, des pavillons isolés servaient de retraites aux malades, et un confort inexplicable en ces régions lointaines s'y révélait. Erodia les fit visiter au dictateur surpris, prévenant ses questions d'une phrase :
« Tout cela est œuvre de patience, dit-elle, et les Parsis méprisés sont riches. Des fortunes ont accumulé ici, par d'immenses transports, ce que vous voyez. L'œuvre a été lente et secrète, les rajahs l'ont mal soupçonnée et ils étaient si incultes à ce point de vue ! Les pierreries des héritières et les monnaies des négociants de notre race ont aidé comme les dîmes des pauvres. Pour l'ordre qu'il y a ici, j'ai passé dix années dans les laboratoires et les hôpitaux de Calcutta, et j'avais des souvenirs d'Europe. Nous ne sommes pas si éloignés de vous. Je vous ai dit que l'Orient n'était pas ce que vous pensiez. Et encore est-ce ici un Orient spécial. »
Elle ajouta, les yeux mi-clos et d'une voix douce : « L'Orient vierge. »
— Je croyais, dit Claude, qu'ici n'étaient que des déserts.
— Ils ont été, répondit-elle. Mais cinquante
années ont suffi. Depuis que les Anglais ont
quitté l'Inde. Et il y a longtemps que tout ce
que vous voyez était rêvé : car ce que vous voyez matériellement n'est rien. Vos émigranls d'Australie et d'Amérique ont fait plus étonnant. Mais nous ne cherchions pas ce qu'ils cherchaient, notre but était dissemblable. Ce n'est pas ce que vous apercevez qui vaut, mais bien ce que ces installations et ces sites permeltent à nos songes. Nous nous sommes arrêtées à temps, mes sœurs et moi, dans la voie de progrès matériel. D'ailleurs, il le fallait.
— Pourquoi? dil Claude. La difficulté était inouïe?
— Non. Nous eussions pu faire davantage. Vous n'imaginez pas la ténacité et la fidéhté de nos associées. Ce pays a ses routes inconnues, ses moyens insoupçonnables. Vous concevez d'ailleurs qu'il nous eut été facile de perfectionner les détails de notre installation, puisque nous avions pu l'amener au pointprésentsans être inquiétées par les rajahs. Et les ressources d'argent seraient demain décuplées si nous le désirions. S'il nous avait plu de nous établir près de la mer, nous eussions pu équiper une flotte, nous cerner de torpilles. J'y avais pensé. C'eut été un Etat autonome et imprenable. Et puis j'ai reconnu que l'isolement défendrait mieux nos bâtiments blancs que des croiseurs ou la mélinite, et je crois avoir vu juste. Savez-vous que je suis mai-
tresse de plus d'or que la reine d'Oude ou les princes de Bundelkund? Je ne parle pas des volontés. Vos réseaux électriques reliant vos armées à l'Europe susciteraient moins vite les foules que le magnétisme mental qui anime mes affiliés. Mes messages vont d'ici au Travancore ou en Assam avec plus de lenteur, mais plus de sûreté que les vôtres On ne coupe pas nos câbles : pendant toutes vos opérations militaires de l'été dernier, je n'ai pas cessé de recevoir mes renseignements à travers vos sièges, vos blocus et vos marches. J'avais des nouvelles de Delhi même, l'avant-veille de l'assaut. Les êtres, les plantes concourent sur cette terre aux volontés supérieures. Pour la lenteur, qui d'ailleurs est relative, il m'a suffi d'organiser d'une façon spéciale mes calculs intellectuels pour n'en être point contrariée. Le temps n'est que ce que nous nous en figurons, et mes curiosités ne sont pas plus hâtives que les phénomènes moraux qu'elles surveillent. Ce que nous attendons ne s'enferme pas dans des télégrammes et ne s'intercepte pas.
— C'est cependant la question des retards qui paralyse toute action, fit Claude.
— Toute action... visible, répondit Erodia. Mais il y a des ordres d'actes dynamiques.
— Je conçois. Vous influez. Mais c'est une préparation à l'action, cela.
— Ou une conclusion...
Claude, étonné, regarda Erodia, sourit.
— C'est juste, dit-il. Mais, après ce que vous venez de me dire, pourquoi vous être arrêtée à un certain degré de progrès matériel?
— Mais parce qu'il faut toujours s'arrêter dans ce que vous appelez matériel, et que les limites sont indiscernables, répliqua tranquillement Erodia. Et comme nous ne sommes pas venues ici pour nous arrêter, nous avons, à un certain degré, quitté cette forme qui nous eût manqué un jour ou l'autre, et nous en avons pris une nouvelle.
— Une forme morale du progrès?
— Mentale — car la forme morale aussi a ses limites d'évolution, et cela aussi est fini pour nous, dit Erodia.
— Et vous croyez que la forme de progression mentale de votre race ne se borne pas à son tour aux lois naturelles de l'ethnologie ?
— De notre race? de quelle race parlezvous?
— Mais... de la race hindoue, ou même des races jaunes fusionnant avec les vôtres.
— Et qui vous dit que nous nous bornions à notre race? prononça Erodia. Est-ce que vous
L'ORIEXT VIERGE 185
nous prenez pour des solitaires concentrant l'âme de leur pays?
— Et vous, prétendez-vous concentrer l'àme des autres pays?
Ils se regardèrent.
— Mais pourquoi pas? Vous êtes bien venu ici avec les vôtres, et avec vos idées d'Europe, apportant l'âme des races latines, méditant une conquête mentale. Pourquoi n'irions-nous pas chez vous ?
Claude, amusé et un peu fier, dit doucement :
— Il vous manque pour cela certains moyens d'action... visible, surtout à présent, et nous avons... voyagé un peu vite pour que vos actes soient vraiment tels.
— Je vous comprends : j'ai compris ce que l'on appelle l'ironie en Europe, encore que je n'aie point veillé à la retenir pour mon usage, répondit Erodia. Mais il y a erreur de termes en ce moment. Vous parlez du péril jaime^ Vous y avez apporté une conclusion, après en avoir fait une fort ingénieuse théorie. Mais une théorie comporte plusieurs aspects, et plusieurs conclusions. En d'autres termes, il y a des théories indéfinies, comme certaines solutions mathématiques, et en mentalité, tontes les théories sont telles.
— Et cela veut dire?
— Mais... que vous avez, par votre voijage terminé à l'assaut de Delhi, mené à bonne fin ce que vous envisagiez comme solution, et que cela ne nous interdit point une solution parallèle et dissemblable par un autre ordre de... voyage, dit Erodia d'une voix paisible. Vous parliez de race, de ma race? Observez que je ne vous ai pas dit que nos communautés se bornaient au développement intellectuel de l'Hindoustan quant à lui-même. Vous faisiez allusion à votre suppression du péril jaune? Aussi ne vous ai-je point dit que l'on méditât ici une nouvelle phase de guerre. Je vous ai parlé de mentalité. Ce qu'ont fait vos généraux ne me dérange pas. Croyez d'ailleurs que j'ai vu tout cela en spectatrice. J'ai horreur des Japonais, et rilindouslan des rajahs ne m^intéresse pas : je suis Parsie, mais je n'ai même pas eu de joie à être vengée par vous des persécutions anciennes de ma secte. La question est distincte de ces nationahsations, pour vous comme pour moi. Je ne dirai même pas que vous m'aidiez.
— Vous n'êtes pas mystique? dit Claude.
— Nullement, et aucune de mes sœurs. Il n'y a pas ici trace de culte. Ajoutiez-vous donc foi à ce qu'on a pu vous dire de nos communautés? Le vulgaire nous croit simplement des solitaires gardant les traditions des Védas. Mais
je vous pensais plus renseigné. Les Vi'das suffisent d'ailleurs à la morale courante de mes femmes, mais nous avons d'autres soucis.
— Des soucis politiques*?
— Môme dans la bouche du chef de l'Anarchie occidentale, le mot « politique » ne m'est pas clair, dit Erodia.
— Enfin, l'objet de vos méditations est muforce de mentalité expansive ?
— Oui. dit Erodia.
— J'ai un objet analogue, et c'est même la raison de ma présence ici, dit Claude.
— Je le savais.
— Ah? Alors vous admettez aussi que. près de ma première solution, j'en place une autre, parallèle, comme la votre?
— Oui.
— Et vous ne vous en inquiétez pas? jVous n'imaginez pas que cela rende superflue votre... expansion ?
— Pas du tout, car votre solution sera la mienne.
— Voulez-vous dire que vous accepterez mes vues ?
— Je n'ai pas dit que votre solution est la mienne, j'ai dit qu'elle la sera.
— Vous parlez obscurément.
— Et vous, un peu vite.
Ils se turent, se considérant gravement, avec estime. Des sentiments singuliers naquirent dans l'âme de Claude Laigle.
Il dit :
— Vous êtes plus près de moi que je ne le pensais, par certains côtés. Je vous comprends mieux ici, chez vous, qu'en route. Vous semblez m'attendre. Est-ce que je me trompe?
— Non, répondit Erodia.
— Vous parliez d'actes dynamiques, de messages secrets, de magnétisme. Je conçois qu'à votre expansion il faut des moyens abstraits. Dois-je entendre des forces occultes?
— Ce n'est évidemment pas la force de l'obus. L'obus n'est pas une idée pour moi.
— Pour moi non plus, croyez-le.
— Je le crois.
Claude tressaillit, se rappelant qu'il avait fait une réflexion identique, le soir du conseil de Paris. Et la face d'ivoire du général de Trénan parut dans son âme, et comme le vieillard terrible il rectifia :
— Mais l'obus est une garantie.
— Je ne vous ai pas empêché de la prendre. Je vous l'ai dit, l'œuvre de vos généraux ne me gène pas, elle ne m'aide même pas.
Il s'irrita :
— Enfin, vous avez un but? Et un but que vous avouez expansîp
— Assurément.
— Et vous le pensez identique au mien ?
— Oui.
— Et si ce n'était pas? Si vous me gêniez?
— Je m'étonne, dit Erodia impassible, qu'une pensée de colère touche l'âme d'un chef de l'anarchisme sociologique, lorsqu'il pense à des sédentaires. Vous n'aurez pas à déplacer un soldat, et la mentalité est libre, selon vos principes eux-mêmes.
— Je plaisantais, dit Claude surpris. Vous êtes étrangement fixe.
— Comme la femme, comme la notion du présent, qu'elle incarne.
— Je croyais concevoir que vous m'attendiez pour être mon alliée, que vous prépariez ici, vous, Parsie élevée dans la science moderne, une cérébralilé nouvelle, faite pour s'accorder avec ma conquête...
— Après que vous auriez pris... vos garanties contre les rajahs et les Jaunes? Et que je serais en quelque sorte l'intermédiaire entre l'Asie et vous?
— Oui. '
En lui-même, Claude Laigle demeura saisi de la netteté avec laquelle il avait prononcé ce
mot. Ainsi, sa conception primitive était vraiment modifiée! li ne voulait plus stériliser l'Inde entre l'Europe et la puissance japonaise : décidément ce pays l'intéressait, il ne haïssait plus du tout les soi-disant Incultes 1 Comme les idées changeaient, comme l'action de l'obus aboutissait à des hypothèses imprévues ! Il rêva résolument ce nouveau rêve. Et il attendit presque avec certitude l'acquiescement d'Erodia : mais elle prononça, avec une douceur imperceptiblement dédaigneuse :
— Je vous ai dit que nos solutions étaient parallèles.
— Je disais « alliance ». C'est un « échange » que vous entendez?
— Un échange mental, oui.
— Et il peut avoii* lieu, maintenant que ma guerre est matériellement terminée?
— Assurément; et maintenant seulement il est possible, puisque nous nous trouvons en6n de niveau, sur le même plan de dynamisme iatellectuel, avec les mêmes instruments. A présent, vous n'êtes plus qu'un logicien, comme moi. Vous savez que je me désintéresse de Vancien Orient, qu'il ne peut y avoir entre nous d'antagonisme d'idées, que j'applique des méthodes abstraites à un but co-existant au vôtre. Pourquoi n'y aurait-il pas d'échange?
— Vous VOUS désintéressez vraiment de « l'ancien Orient » ?
— Certes. Il ne me gênait pas, mais ne m'était pas utile, pas plus que vos armées. Je pense à autre chose.
— Vous n'êtes donc pas une Orientale?
— Je crois que nous trouverons bientôt ensemble une définition plus claire de ce mot-là, et même du nom d'Occidental, car il faudrait s'entendre. Je ne suis pas une transfuge, je ne suis pas une intermédiaire entre l'Europe et ce pays. Je suis d'ici, et plus que ne le donnerait à croire cette conversation : mais j'en suis autrement que vous ne le pensez. Je répète que nous agissons de concert, mais séparément. Je crois en l'Orient, mais ma foi n'est pas celle à qui s'adressait votre haine.
— Oui, dit Claude Laigle. Je commence à entrevoir ce que vous voulez dire. « L'Orient vierge ». Vous gardez un rite que j'ignore. 11 y a trois mois, je l'aurais cru inconciliable avec mes idées. Aujourd'hui, j'attends. Mais qu'apportez-vous dans l'échange?
— Simplement la pensée de ceci, dit Erodia en montrant les constructions blanches.
Le soir tombait. Ils se séparèrent.
Dans les jardins, dans les salles claires, dans les chambres blanches vivait un petit peuple de femmes. Elles n'étaient pas voile'es, leurs visages étaient paisibles et empreints d'une liberté intérieure. Beaucoup étaient, comme Erodia, d'anciennes élèves de Facultés, élevées à l'européenne, et travaillaient. Leurs mains adroites, en des laboratoires ou des cliniques,' maniaient des cornues, feuilletaient des tomes, touchaient subtilement aux malades. Il n'y avait dans ces communautés trace ni de culte ni d'art. La concentration seule de la mentalité y créait quelque chose de saint et d'harmonieux. Des disciplines discrètes et non offensantes paraissaient régir aisément les solitaires ; encore ne concernaientelles que l'emploi du temps. L'isolement extrême, la douceur naturelle des végétations et des jours, simplifiaient le détail de vivre.
On apercevait peu d'hommes — des serviteurs circulant. De jeunes hommes musclés et beaux vivaient à part, chassant, gardant les enceintes, des Parsis presque tous, et blancs. Les nuits, les femmes les recevaient chez elles. Certaines n'en recevaient pas, bornaient à des baisers réciproques la satisfaction de l'amour, et cette question ne faisait pas l'objet de réflexions publiques.
La liberté à ce sujet s'identifiait aux divers goûts pour tel ou tel mets, une contestation eût paru anachronique et négligeable. L'exagération des appétits, appariée à l'inspiration du. climat, se contenait du fait même de leur légitimité acceptée. Les enfants étaient invisibles ; dès la naissance, on les envoyait dans des endroits cachés, certains dans des villes de l'Inde modernisée ; d'autres restaient dans les montagnes. Avertis progressivement des conditions de leur mise au monde par les affiliés disséminés du Kashmir au Bengale et de Kaboul à Calcutta, ils optaient librement pour une existence à leur guise, revenaient aux communautés, ou les servaient à distance, ou, s'ils voulaient s'en désintéresser, recevaient des états civils leur permettant de se présenter au monde avec une personnalité conforme — mais ils étaient morts pour leurs mères. Ces défections d'ailleurs n'advenaient point. L'économie des ressources matérielles des solitaires, leurs réseaux d'informations, la surveillance des convois leur parvenant se réglaient par services spéciaux et par voie consultative. Apparemment rien ne distinguait l'association d'un couvent libre, ou d'un phalanstère d'intellectuelles coopérant par leur fortune à une retraite ornée, mutuellement consentie. De semblables sociétés n'étonnaient pas l'Hindoustan,
ne surprenaient pas les Européens, chez qui la première forme de l'anarchisme s'était ainsi révélée par initiative privée. La tradition de mysticisme et de garde des principes sacrés de l'Inde suffisait au respect indifférent des rajahs voisins ; le bruit de débauches discrètes contentait l'opinion superficielle et la curiosité sceptique du vulgaire. Une crainte de sciences maléfiques créait le respect des foules anonymes. L'Idée authentique du groupement restait insoupçonnable. On n'en parlait point au dehors, les messages saisis par la complicité de quelques courriers infidèles, les premières années, n'en avaient rien décelé aux gouverneurs de provinces, et le calme s'était fait à ce sujet.
En visitant les diverses communautés, Claude Laigle constata ces détails apparents, partout semblables, d'une civiHsation minuscule dont l'harmonie lui parut attachante, mais dont la raison essentielle ne s'ouvrit point à son esprit. L'étonnement de trouver en ces solitudes une semblable organisation de forces mentales le frappa : l'idée de son erreur primitive au sujet de l'Orient se fortifia de plus en plus, effaça complètement sa conception ancienne de la race ennemie. Ce qui le surprit le plus, ce fut de ne point trouver trace de fatalisme, et les conversations qu'il eut avec les femmes le convainqui-
rent de cette absence du sentiment détesté. Elles vivaient, àdes milliers delieues de l'Anarcliisme occidental, avec une Intuition absolue de ses principes mêmes, et elles allaient plus loin en plusieurs points. Leurs intelligences actives scrutaient des sciences et des sociologies dans le silence, et leur moralité était libérée sans se démembrer : l'équilibre de l'individualisme et de la force d'association était parfait, cet Etat de femmes ne faisait pas de fautes. « Elles sont vraiment très supérieures et très sympathiques à mes idées, se disait le maître. Est-ce parce que les femmes, contrairement aux hommes, comprennent ce qu'est le présent et naissent avec l'énergie de cohésion ? » Mais il concevait mal en quoi cette inattendue révélation d'un Orient sensitivo-intellectuel pouvait le servir. Il était loin de toute haine contre les solitaires du Pamir, elles ne le gênaient pas et lui plaisaient. Mais elles paraissaient exister à part de l'ancien Orient et de la nouvelle Europe. De quel échange avait voulu parler Erodia, et en quoi consistait cette ambition de force expansive chez ces êtres très sages semblant au contraire faire une fin, être revenus de tout ? « L'Orient vierge », Claude l'apercevait bien, et il songeait à l'étonnement de Dessort, à la défiance de Médion quand ils connaîtraient à leur tour ce petit groupe con-
centré, fier et blanc, retranché sur les crêtes hindoues. Mais en quoi cet « Orient vierge » pouvait-il le seconder? Derrière ce premier secret, en existait-il un second ? 11 ne pouvait le découvrir, considérait Erodia, cherchait l'énigme au froncement du front clair, aux longs yeux cernés. Mais elle demeurait impassible, l'épiant. Depuis leur première entente véritable, elle paraissait attendre, se dérobait par une courtoisie mesurée, comme si son consentement à s'expliquer eût dépendu d'une évolution d'esprit chez l'adversaire.
Cette évolution, la curiosité irritée, la majestueuse sensualité du ciel et des paysages, la satisfaction intellectuelle, l'odeur d'une âme inconnue, l'éloignement de l'Europe, tout l'activait en Claude Laigle. « Ai-je devant moi le? derniers Orientaux raffinés, tout ce que l'imbécillité somptueuse et féroce du fatalisme a pu épargner dans ce pays puni? Sont-celà les créatures en qui la pénétration de l'esprit moderniste a su éveiller quelque beauté, sont-ce nos enfants intellectuels? Ou bien ai-je sous les yeux les premiers témoins d'une Asie régénérée, comme semble l'entendre Erodia, des êtres formés au fond de l'Orient, de son sang même, ne l'oubhant pas mais y mêlant l'acquit des Occidentaux, et méditant un avenir inconnu, des
pagodes élevées au dieu cérébral? Mais ceci changerait infiniment la question I Est-ce le résultat d'une infiltration de l'ouest dans l'ancien Orient que j'aperçois, ou une réaction de cet Orient s'éveillant pour marcher vers nous avec nos armes abstraites? De quel côté l'échange commence-t-il ? Je sens bien que, si nous avons l'air d'être venus, et en maîtres, il y a ici quelque chose de commencé aussi. Et cette femme assure posément qu'elle mène à bien, et hors de mon contrôle, par des voies parallèles, une solution conciliable avec la mienne I Et pourtant elle ne sollicite pas d'alliance î Qu'est-ce alors que « l'Orient vierge » ? Qui l'a laissé vierge, les rajahs du régime ruiné, ou mes armées? Erodia dit que je ne l'ai pas sauvé, cet Orient, en venant ; les rajahs non plus ne l'ont pas sauvé. Ils ne l'ont pas tué dans l'œuf, et moi non plus. Comment donc existe-t-il entre ces deux forces contraires? Y a-t-il un Orient qui ne soit ni l'ancien ni celui dont je rêve la transformation, et qui se développe à son gré ? Voilà la question où je reviens toujours. On dirait qu'Erodia l'élude. Est-ce parce qu'il n'y a là que du vide, et qu'elle garde un secret imaginaire? Non. Cette ruse ne m'égarerait pas. 11 me semble plutôt qu'elle attend que je trouve en moi-même la réponse. » Ces alternatives emplissaient l'esprit de Claude Laigle.
Au fond, il entrevoyait plus clairement avec sa sensibilité qu'avec sa raison un empire mental, concentré en quelques groupes de bâtiments, juste assez pour nourrir les corps de ses habitants, un empire abstrait, à manifestations planantes, un collège d'êtres concentrés, résumant dans un cadre simple l'accumulation dynamique du monde et agissant par insinuations dans l'univers idéologique. La virginité de l'Orient, il ne fallait pas la chercher dans le fait même de cet Etat communiste fondé dans les montagnes lointaines, ni dans la sauvegarde de cet Etat envers les rajahs et les armées conquérantes. Cette virginité première était surprenante, faite pour passionner : mais il y en avait une seconde, et celle-là devait être la véritable, l'essentielle. Mais se fondait-elle, cette virginité inattaquable, sur les traditions séculaires du sol hindou, ou sur une compréhension neuve de l'avenir intellectuel ? Pensait-elle être sauvée à jamais par la résistance d'inertie de l'antique Asie, toujours prostituée et toujours intacte, ou par l'admiration de l'Europe? Et à quoi tendait-elle? Ainsi tournait, dans un attirant cercle d'hypothèses, la raison épanouie de Claude. A ce moment Dessort et Médion le rejoignirent. Il les constata de plus en plus affermis dans leur idée de civiliser les
pays conquis, de créer en Inde un courant sympathique à l'Europe, de façon à en faire un obstacle futur entre l'Occident et un réveil possible du Japon et des masses jaunes. Ils donnaient des prérogatives au peuple, développaient l'industrie, ouvraient grandes à tous les facilités de prendre rang, socialisaient. Claude leur expliqua la situation, ses recherches, ses curiosités depuis le début du voyage, attendant une colère, un mépris. Médion et Dessort au contraire parurent enchantés de « l'Orient vierge. » Ils s'y intéressèrent. « Centre excellent pour la propagation de l'européanisme ! dit Médion. Vous avez trouvé là une force précieuse, maître. » Et Dessort ajouta : « Cette Erodia est des noires. Elle travaille pour nous. Ces intellectuelles nous aideront, bien qu'elles s'en défendent : et vous savez quelle force grandissante aura l'intervention de la femme nouvelle. »
Ils tombèrent d'accord sur la façon de considérer les communautés des montagnes: un groupement de cérébralités intermédiaires, rénovant l'Orient, l'ouvrant à l'Europe. Ils s'attachèrent tout de suite à cette formule utilitaire, aisément. Claude Laigle eut envie de les croire, puis fut presque choqué. Comme ils étaient simplistes, ces hommes à systèmes! Les yeux d'Erodia signifiaient parfois des choses qui compliquaient
vraiment plus la question que ne se plaisait à l'admettre l'argumentation des deux ministres. « Encore quelques mois, maître, assurait Médion, et nous rentrerons en Europe ayant tout mis en place. Nos agents n'auront qu'à continuer sur nos données. » Cette tranquillité, au lieu d'affermir Claude, lui laissa un doute, le malaise d'une incompréhension grandissante. L'agacement en lui grandit de retrouver Médion identique, fidèle à « son univers de chimie ». Et Dessort, avec ses rêves d'organisation; son irritant génie administratif! Ils n'avaient pas changé, l'Aventure inouïe avait passé sur ces têtes sans les surprendre. Un an auparavant, Claude eût vu \h une force d'âme admirable, à présent il y découvrait l'étroitesse d'esprit. « Il y a pourtant des conjonctures qui bouleversent les êtres vivants, ou alors ces êtres-là sont atones, n'ont que l'apparence du dynamisme, sont médiocres ! » se dit-il. Et en une seconde il les entrevit médiocres, ceux qu'il avait devant lui, ordonnés et sectaires, et avec eux Trénan, et tout le monde laissé sur la route d'Europe... Ces mécaniciens bornés I L'idéal de l'Oriental civilisé futur brisa en lui l'image de cette société d'ingénieurs où il avait vécu. « Utiles, oui, certes ; mais de second plan tout de même ! Est-ce que j'ai fait la conquête avec ces hom-
mes pour ces hommes ? » Et il s'écria : Non ! intérieurement avec une telle force qu'il en demeura effaré. L'image de Ménières, presque ironique au conseil de Paris, presque révolté à l'assaut de Delhi, passa dans sa mémoire, reparut très visible. Comme ce dilettante était hanté de presciences étranges ! Claude se sentit moins éloigné de lui que des autres, et tout à coup il lui vint une idée folle, absurde et éclairée fugitivement d'un rayon de vérité supérieure : « Erodia, c'est Ménières ressuscité ! » Implicitement, il aima Erodia. Le fort visage aux yeux altiers, la pâle face surgie du sang et de la boue sur l'infâme serge, les deux chevelures, lout se mêla, en une seule image d'erabrassement, si violemment que Claude verdit, crispa ses mains sur son torse, saisi d'une névralgie au cœur. 11 pensa: « S'il revivait, s'il la voyait, nous nous entendrions tous trois en face de ces gens-là ! » Il tressaillit, ayant parlé haut sans s'en rendre compte : mais il était seul.
Dès lors, son âme s'abandonna.
Le visage diaphane de l'ancienne Idée llotta dans ses songes, déliant son bouquet de vérités au plein ciel de l'Aventure, comme jadis, mais si fluide, si frêle qu'il n'en discerna plus que des boucles brillantes, les cheveux d'Erodia, de Ménières, confusément...
Par petits voyages successifs, Erodia entraînait Claude Laigle dans les montagnes à une visite complète des communautés. Durant cette période leur intimité s'accentua. La meneuse des âmes était souriante, la sérénité du ciel demeurait merveilleuse, le lyrisme longtemps contenu remonta au cerveau de Claude, l'apaisa. Tout concourait au calme, l'écho de l'immense catastrophe s'était éloigné, tressaillait maintenant aux confins du monde habitable: la puissance européenne planait. Ce furent des jours consolants et décisifs. Le revirement de la pensée du dictateur s'atténua de l'attente d'une route nouvelle, plus large peut-être, plus surprenante, et tout dépendit du secret d'Erodia. Elle ne semblait pas pressée de parler, mais se révélait luxueuse et plus douce, comme rassérénée par une harmonie intérieure. Claude la vit enfin, savoura sa beauté dans des paysages spacieux. Elle parut plus Orientale, toujours noire et stricte, mais les cernures des yeux allongés sous les cheveux lumineux étaient plus significatives. « Salomé vieilHe » avait pensé Claude à leur première rencontre. A présent il ne voyait pas les quarante ans d'Erodia, Salomé n'était plus ni perverse ni petite fille, mais la
torsion des hanches et l'éclair alangui des prunelles criaient la jeunesse et le triomphe. Un soir, elle annonça le dernier voyage, en plein Pamir. « Vous comprendrez alors, maître, ditelle, toute mon idéologie. » Ils partirent, avec Dessort et Médion qui estimaient Erodia, comptaient en elle une force et un soutien futur, mais s'éloignaient d'elle et de Claude, avec un dessein secrètement vil. On parvint ainsi au grand plateau. Les derniers bâtiments furent visités. « Mais il y a le paysage, dit Erodia. Il y faut venir. » On y alla, elle conduisait ces hommes et le camp, d'un signe et d'un sourire, presque comme en une excursion élégante, redevenue femme tout à fait, libre et rieuse : on campa sur le plateau de Pamir, Claude Laigle attendit.
Et là, paisiblement, l'annonciatrice l'entraîna, et lui montra les solitudes. Et elle dit :
« Savez-vous comment nous appelons ce désert, cerné par nos communautés? Nos suprêmes fenêtres s'ouvrent sur lui ; je viens parfois jusqu'ici le considérer. C'est lui qui importe, cet espace vide, circulaire, creux et défendu...
— Je ne sais, dit Claude.
Elle ferma les yeux à demi et prononça très bas :
— Nous l'appelons le Berceau.
Sa voix était étrange, changée, comme naissant des profondeurs de la terre. Claude tressaillit, Erodia lui avait pris la main, le touchait pour la première fois. Elle dit, très vite :
— C'est ici que les races premières sont nées. C'est d'ici qu'elles ont rayonné sur l'univers, qu'elles sont descendues dans l'Inde, et vers l'Occident. C'est ici que vous avez été rendus possibles, vous et les vôtres. Il n'y a ni Orient ni Occident, ici, il n'y a ni droite ni gauche, ni septentrion ni midi, comprenez-vous? Ici l'humanité a été bercée du chant inconscient qui se leva lorsque le chaos fut fini 1 Lorsque tous les hommes blancs furent partis vers l'Ouest pour solliciter la destinée, il demeura solitaire, le plateau courbe et triste, avec son sol aride sous le ciel. Mais sous la terre nette d'empreintes humaines germait encore le germe éternel. Pourquoi ont-ils tous cru que le Berceau était vide ? Ils s'en allèrent sans tourner la tête, làbas, loin, au delà des monts et des mers, par milHons î Ils s'en allèrent en exil comme s'ils allaient à la conquête I
Elle s'arrêta, parut réprimer des paroles rapides, répéta seulement, avec douceur et tristesse :
— Pourquoi ont-ils tous cru que le Berceau était vide ?
— Cette fois je comprends, Erodia, dit Claude très pâle. Derrière ceux qui partirent pour l'Occident en croyant ne laisser qu'un désert, le Berceau ne demeura pas vide. Des âmes se reformèrent, et si les foules s'en étaient allées, c'est qu'il n'importait plus que leur masse passagère, anonyme et vaine restât là. Une pensée suffisait.
— Oui, dit Erodia.
— Et cette pensée, vous l'avez entendue vivre depuis des siècles sous le sol, et vous l'en avez tirée vivante, et vous la gardez en silence.
— Oui, dit-elle encore.
— Et ce que les rajahs et mes généraux n'ont pu atteindre ou fortifier, c'est cette pensée de l'Orient fécond gardé par vos solitaires. Ce que vous venez contempler aux extrêmes fenêtres ouvertes sur ce plateau, c'est cette pensée, dormante en ce courbe et creux Berceau des hommes de race blanche...
Elle baissa la tête en souriant pensivement.
— Et maintenant, je comprends ce que vous appeliez « l'Orient vierge. » Et je sais aussi ce que vous attendiez et pourquoi vous m'attendiez.
— Dites-le, murmura Erodia.
— Lorsque tous les hommes blancs s'en fu-
rent allés sans tourner la tête vers le Berceau vide, ce que vous avez pensé, espéré fermement, ce fut qu'ils se souviendraient. Ce que vous attendez, Erodia, c'est qniis reviennent dans l'Orient vierge.
Elle le regarda, fièrement.
— Vous avez compris, Claude Laigle.
— Et j'ai compris encore pourquoi vous êtes ici des femmes réunies, dit-il. 11 faut des mains douces pour garder le Berceau : vous obéissez à T'ustinct immortel des gardiennes, et vous bercez la pensée chère, afin qu'ils retrouvent ici la source de vie non compromise, sauvée par vos soins en attendant patiemment qu'ils reviennent.
— Oui, dit-elle.
— Je suis revenu, Erodia, dit Claude doucement.
Elle quitta sa main, en tressaillant. Ils se considérèrent. Le soleil se couchait obliquement, des ombres violettes et des féeries rouget d'une infinie splendeur emplissaient le courbe horizon.
Dans le Berceau muet, au point central des races et des pensées, Claude Laigle sentit naître et palpiter en lui un homme nouveau. Et il attacha ses yeux sur ceux d'Erodia dressée, immobile, il s'approcha tout près d'elle ; dans ces deux prunelles magnétiques vivaient des mil-
lions de vies hors des dates et des contrées, hors des âges, purifiées dans la permanence des temps.
— Erodia, dit-il, maintenant que je sais, voulez-vous que, pour garder le Berceau et élever la pensée-enfant, il y ait désormais iin homme et une femme?
Elle acquiesça, silencieuse. Et il allait peutêtre parler encore ; mais leurs visages étaient si proches, que le baiser alla plus vite que la parole.
Le soir, dans l'obscurité du camp endormi, deux ombres précautionneuses se penchaient contre une tente haute. Une lueur colorait un des rideaux. Le silence était total. A quelques pas, sur un tapis, des soldats dormaient. Les deux ombres remuèrent soudain ensemble, à peine.
— Les baisers d'une femme à travers une porte fermée... dit l'une d'elles. Elle ajouta, ironiquement :
— Il s'en lassera, dit Dessort. C'est dangereux quand, après avoir passé par où il a passé, on se met à s'occuper de cela. Mais c'est quelqu'un tout de même, dites? Et puis, cela peut
nous servir... En tous cas, je pense que cela
passera...
— Non, dit Médion. Il est perdu. Ce n'est pas la femme encore, mais... je sens bien...
— Mais quoi?
— Il a fait une faute de calcul.
Ils s'en allèrent sans rien ajouter.