LA VISITEUSE
Elle disait:
« Tu n'es pas venu en vain dans le calme Orient. L'écho du canon est mort. Repose-toi. Ici se tient, parmi des palmes hautes et des ciels ouverts comme les jeunes cœurs, une pensée que le temps ne troublera jamais. Je t'attendais patiemment auprès du Berceau, et voici que tu es revenu des confias du monde, avec tes artilleries, tes foules et ta colère, comme je t'espérais. 0 fils de ma race, longtemps lointain! Que parlais-tu d'Orient et d'Occident? Mêle sur mes lèvres leurs noms : je
t'aime avec tranquillité, nos sangs ne sont point dissemblables. Ici, parmi la douceur des plantes instinctives, s'abolissent les distinctions des tribus.
» Ceux que tu as amenés avec toi ne te comprendront plus, maître, mais la parole de vérité vaut par elle-même. Il suffît d'une graine pour résumer la moisson. Ta conquête est secrète, elle est vierge aussi, comme l'était mon silence : maintenant elle t'appartient à toi seul, en toi elle va s'ouvrir et fleurir lentement, à ton gré, à l'insu de tes armées et de tes ministres, maintenant vraiment tu en disposes, tu la penses, elle n'a plus rien de matériel, elle vit derrière ton front, elle transparait dans tes yeux.
)) Gomme je t'ai attendu! Tu n'es presque pas changé, tu as les signes de l'homme primordial, héritier surprenant d'une longue suite de maîtres ! Tu es simple : ton entreprise sans exemple est simple aussi. Tu pensais conquérir, et tu revenais. Ainsi, ceux qui s'élèvent de songes en songes ne font que retrouver leur être véritable et reprendre leur bien, et tu n'as fait que revenir à ton enfance authentique. Maintenant est accomplie la seconde période de ta puissance. Je suis avec toi pour en rêver la beauté passée, en édifier la beauté future. Hélas ! maître, de ce que je suis une femme, ne
crois pas que je triomphe de toi. Je suis à coté de toi, nos moyens sont divers et nos pensées pareilles. Ici nul n'est au-dessus de personne ; les gardiennes ne sont pas des femmes triomphantes, et ce sol n'a pas connu, comme celui d'où tu viens, l'idée que la femme soit mauvaise. Tu ne le croiras pas, car tu n'es pas de ces pays, ïu es de celui-ci, qui n appartient à personne, et tu sais qu'il est la seule patrie des êtres comme nous. 11 est demeuré vide d'hommes et de femmes, et nous ne le repeuplerons pas. Vois, moimême je restais au seuil, je le contemplais seulementdesfenètres extrèmesdemes couvents. Là doit vivre seule la pensée originelle des races : c'est elle qu'il faut garder. Que m'importait la croyance du vulgaire, pensant que je m'étais retirée ici avec mes femmes pour conserver les traditions védiques ? Ici, au-dessus des cultes, palpite quelque chose de saint qui dépasse les secrets et les rites, une évidence pure et inviolable. Tu es revenu, tu la touches ; et tu ne l'avais jamais oubliée, au fond de toi. Tu n'en avais oublié que le nom, c'est à elle que tu pensais en dressant contre l'Asie un vaste appareil de guerre. Toutes formes sont bonnes pour revenir à ce qu'on garde au fond de soimême. Je t'ai attendu, je t'ai attendu avec ardeur et avec conûancc ! L'écho de tes canons,
s'approchant, m'apportait déjà la voix du retour. J'y entendais la joie des salves solennelles qui saluent aussi la paix par le hurlement des bêtes de la mort. Tu venais ici pour forcer le dernier secret, et tu pensais que je devais te haïr : j'en sourirais à présent! J'ai détesté ces Jaunes que les rajahs stupides appelaient ici pour t'arrêter ; j'ai craint longtemps qu'ils n'allassent vers ton Europe te porter une idée fausse et abjecte du bel Orient primitif. Tes capitaines, tout ignorants qu'ils soient du sens réel des choses, ont vu dans mes yeux combien je me réjouissais de leur œuvre, et ils m'aiment sans me comprendre, comme ils vont t'aimer maintenant.
» Tu essayais en vain de détourner de toimême le sens de la vérité. En vain tu pensais partir avec colère contre ce que tu nommais le péril jaune, l'indolent fatalisme de l'Asie. Elle n'était pas, cette Asie, ce que tu en figurais à ton esprit. Tu n'as pu vaincre que ceux qui la méconnaissaient, elle, la Mère. Maintenant s'élève pour toi la figure de la paix, et ces plateaux déserts dédaignent les passages d'armées. C'est ainsi que tu es revenu au lieu premier des races blanches, et mes baisers, depuis des années, te parvenaient au delà des montagnes et des mers. Je t'avais entrevu durant mon voyage, là-bas. Mais l'heure n'était pas prête, et je ne
pouvais te parler qu'ici-mêine. Je l'ai entrevu, là-bas, sans que tu me soupçonnes, passante anonyme dans la rumeur des capitales. Qu'il m'a fallu contenir de songes ardents et rapides! La vérité digne de toi ne voulait pas être dite, et quand je t'ai retrouvé dans le Kashmir, jusqu'à ce que je t'aie mené ici, en présence de la terre excellente, j'ai serré les dents sur les mots qui criaient en deçà de mes lèvres ! A présent, aime-moi comme je t'aime, pour la longue patience de mon grand désir. J'ai en moi des âmes multiformes et infinies, des âmes vives de sang et d'aromates, mûries pour le meneur des âmes froides et graves... »
Elle l'embrassait en souriant, le fort visage aux yeux cernés pâlissait de volupté sous les cheveux sombres, et ils se saisissaient avec ardeur.
Claude l'aima comme un rêve enfin vêtu d'une chair visible, sous le ciel opulent, au pays fauve. La svelte Idée diaphane, automnale avec sa tressede vérités demi-déliées, et ses pâles promesses, la svelte Ombre de l'Aventure, amincie dans les crépuscules de l'Europe, descendait enfin entre ses bras, et il la trouvait plus forte et plus fière, grisée comme lui des saveurs soleilleuses,
nourrie de clartés et de calices dans toute sa souple chair dorée. Ses doigts modelaient à même le songe de sa vie, la statue animée était réelle, il la goûtait avec gourmandise et ferveur. Le secret échangé brûlait en eux deux, ils l'enfermaient entre leurs lèvres jumelles, et au milieu du baiser ils le buvaient comme un fruit extraordinaire. TiOrsque, joints par la bouche, et les mains crispées aux reins et aux épaules, ils s'aspiraient dans un même rythme couvulsif ou calmé, Claude pénétrait de ses yeux les prunelles allongées d'Erodia. Mi-closes dans la torpeur bleuâtre des grandes cernures, parmi les roseaux des cils elles dévoilaient une eau verdie où paraissait un ciel en transparence : des ombres y passaient comme dés nuées, des ombres immémoriales, mille et mille faces voluptueuses et pensives émanées de la terre des sanctuaires. L'odeur chaude des seins montait vers ces yeux, parfum fiévreux de sucs et d'aromates, les fantômes flottants aux prunelles s'en hallucinaient, tournoyaient indistincts, et tout à coup se rétrécissaient les courbes paupières bleuissantes, et l'éclair mouillé des prunelles s'annulait, roulant les spectres et les nuées dans l'obscurité subite — et Claude effaré sentait à ses épaules la morsure muette des ongles s'agrippant plus tenaces... Les lèvres alors serraient ,
dans leur chair nerveuse la parole prête à jaillir, la caressaient, la goûtaient avec la langue cynique, puis l'étranglaient, l'empêchaient de se mêler au souffle, la rejetaient dans les profondeurs par l'avancée pénétrante et vorace du baiser entre les dents. Le battement alternatif des cœurs arrivait à travers la chair, s'harmonisait aux frémissements des lèvres, et demeurait seul vivant dans le silence et la moiteur de l'étreinte. Le temps inappréciable passait, suivi par l'élan des deux souffles; puis ils cédaient, épuisés de l'échange, et les yeux fixes et vides de Claude voyaient lentement se rouvrir, entre les cils desserrés, les longues prunelles étirées et glauques...
D'autres fois, au jeu totalement sexuel, ils devenaient immobiles tout à coup, savourant le contact secret, la tête dressée et libre; ils se regardaient, éloignés, ne vibrant qu'imperceptiblement par les centres. L'enivrement irritant s'exaspérait de l'attente, ils ne cédaient point, souriants d'un sourire crispé sur les dents froides, les mains ouvertes et ballantes, retardant l'envie fauve de se saisir : et ils se considéraient avec un soin raffiné, lui se goûtant vivre en elle, elle goûtant le tressaillement de la force de l'homme. Cette double vitalité invisible était comme, séparée d'eux-mêmes, ils la laissaient
exister à part; leurs pensées, voltigeant réellement au-dessus de l'acte de leurs corps, flottaient légères, riantes et creuses, portées entre eux sur Todeur de l'amour. C'était un instant immatériel et délicieux. Puis, l'énervement de la vie inférieure moulait, les gagnant jusqu'aux mains qui se cherchaient, jusqu'aux yeux qui se dilataient, jusqu'au cerveau qui s'affolait ; la femme aux seins levés ondulait la première, et ils se jetaient l'un sur l'autre en soupirant.
Ils s'aimèrent dans les jardins reculés, au crépuscule, attendant que l'énorme azur devînt très foncé, et que les formes fussent indistincte^. Le désir faisait presque froids leurs doigts qui hantaient leurs tailles; elle, pliante, offrait le calice de sa bouche en murmurant très doucement ; une clarté incompréhensible demeurait éparse autour ^de sa chevelure qui tout à coup glissait en roulant jusqu'aux hanches, la précisait d'un contour sulfureux et sauvage. Lui cherchait les reins de la grande femme féline, et son bras se perdait dans cette toison chaude et fuyante. Il s'irritait, Técartait à poignées, la rejetait comme un rideau, et fouillant dans les lourdes boucles il les divisait, découvrait la nuque et le creux des épaules puissantes, baisait cette chair odorante dans les ténèbres, s'acharnait, jusqu'à ce qu'Erodia, convulsée à demi, se tournât, donnât
sa bouclie par dessus l'épaule ot les cheveux, avec un regard aigu dont le inaguétisme lui parvenait malgré l'obscurité. Us marchaient ainsi, trébuchant, liés par le centre du visage, mêlant leurs jambes frôlées de palmes. Les musiques de l'armée et les récitatifs somnolents des coureurs hindous leur parvenaient à travers les bois et les rochers, une mélancolie adoucissait leur àinc farouche; et se déliant pour se reprendre précautionneusement, ils s'embrassaient sur les joues et sur les yeux comme les enfants qui ont peur ensemble, finissaient par s'endormir dans la tiédeur égale de la nuit d'Orient. Et le feu rose de l'aube touchait leurs yeux inconscients.
Sous sa grave et passionnée tête à l'expression profonde et lasse, elle montrait un corps parfait, dont la fuite svelîe s'évasait désirablement vers le ventre, et qui, soudain ployé pour l'amour, mollissait en plis onctueux une chair d'or, élastique et nourrie sul>tilement d'aromates, tantôt cuivrée, tantôt très blanche, pulpeuse comme le cœur d'un fruit chaud et résistante sous la moiteur des mains: une gorge pleine et cambrée hautement faisait plus femme et plus amoureuse cette guerrière. La torsion de ses reins était souveraine. Claude contemplait pensivement ce corps et y découvrait tout l'Orient des rêves, Judith et
llérodias, Balkis, reine de Saba, la grande Sé-
miramis, et les recluses des pachaliks, et les dominatrices inconnues des émirs, et les princesses persanes vivant dans le cristal, et celles qui, dans les contes, s'entretiennent avec des génies en des caves souterraines on leur lampe tremblotante éclaire des ossements et des trésors, et celles dont le soleil rehausse la nudité dans les bazars de Bassorah, dans les jardins de Golconde, sur les escaliers blancs descendant vers le Gange du haut des palais de Bénarès! Puis il revenait au visage, touché de la pensée abstraite, marqué de secret, de volupté, de douleur et de songe, aux longs yeux méditants et réticents, à la bouche d'amertume, au front rond et blanc, au menton lubrique et tenace, et il retrouvait TOccident, la volonté couronnant la passivité, le dualisme des mondes concilié par cette tô'e et ce corps, l'une pouvant être reine dans les crépuscules de l'Europe, dans l'air nuancé du modernisme intellectuel, l'autre fait pour s'ambrer et se confire dans le soleil et la langueur des pays roses. Il semblait à Claude que le lien des deux mondes se signifiât nettement entre cette tête et ce corps par le cou, d'une naissance robuste à la gorge et aux épaules, et soudain fuselé, portant comme une tige onduleuse le visage-tleur alourdi de la chevelure. Et elle, la grande chevelure, contournant cette hautaine statue et l'enveloppant
de vie, reliait bien aussi les deux (Hranges paysages de chair, du flot farouche de ses aniielures au fort parfum, dont un souvenir secrètement tiède persistait obscurément aux aines. La gardienne du Berceau unissait les deux races, on révélait une seule, primordiale, la race séculaire des êtres blancs descendus des montagnes de la terre originelle vers l'Occident et vers le Sud...
Ensemble. Erodia et Claude erraient au bord du Berceau désert: et jamais leurs baisers n'eurent plus de saveur morale et voluptueuse qu'en présence de ces roches de sécheresse et de ces sables tristes à qui le soleil donnait la couleur du corps.
Ils aimèrent cette chair primitive, endormie pour l'éternité parmi les pierres aiguës. Leurs membres s'harmonisaient dans l'amour par les mille attaches indicibles qui, au-dessous de l'inclination et du sentiment, aimantent pour la vie un corps vers un autre: il leur parut que cette chair illusoire des sables doux était aussi semblable à la leur. Ils s'uniliaient à ce sol. Leurs doigts prenaient du sable et le laissaient filtrer : c'était une caresse singulière. Bientôt ils s'y couchèrent, dénudés, leurs grandes musculatures de dom[)teurs d'hommes s'y imprimant, et ils se crurent trois dans les étreintes. Le corps chaud du dé-
sert portait les leurs, ils le possédaient inerte sous eux et entre eux, le flamboiement de l'azur les faisait délirer, ils criaient de spasme au milieu de ce flot aride, et y nageaient comme dans une eau vive. Ce leur furent des délices inouïes, une confusion de voluptés et d'idées également exaltées par le ciel, l'impression qu'ils se retrouvaient après un voyage de siècles et de siècles, comme au réveil d'un songe, n'ayant pas bougé depuis les origines, hors des dates, clés lieux, de l'histoire et de la mort. L'Orient vierge effaça tout du prestige simple et nu de ses sables blonds : ils s'y endormirent en silence.
Parfois, dans le repos des fins d'après-midis, ils somnolaient l'un près de l'autre sur le sol aimé, n'entendant que le frémisse ment de l'Idée mystérieuse qui montait en eux, qui montait à travers eux du fond de la terre frissonnante avec le soleil obhque, et qui pénétrait leurs corps et leurs âmes dans les vibrations de la chaleur. Et Claude ne pensait plus au ciel d'Europe. La fièvre les prenait, et ils regardaient avec plaisir s'avancer les femmes, portant de froids sorbets et des fruits précieux à leurs lèvres séchées.
Les matins, parmi les soins des conseils, au milieu des troupes, dans les conférences avec les ministres et les visites des communautés, Erodia passait, svelte, vêtue de noir, sans bijoux,
redevenue intellectuelle et stricte, atténuant dans le cœur des Européens le sentiment de l'immense exil par une conversation et des façons modernes, causeuse libre et experte aux repas ou amazone dédaigneusement élégante aux rues du camp, dans les excursions. Sa parole savante et incisive naissait d'une voix à peine indolente, elle redevenait vraiment l'éclair engourdi que Claude avait mal soupçonné à leur première rencontre. Et il la considérait avec stupeur, se souvenant de la nuit. Leurs yeux se rencontraient sans rien retenir des hallucinations récentes, elle le frôlait tranquillement, sans perversité ni réticence. Le corps oriental dérobé sous les soies sombres, seule s'avivait la lumineuse tète de pensée, que contraignait la grande chevelure luxurieuse, maintenant serrée en torsades étroites. Claude retrouvait la femme née du Berceau mais partie, comme lui, vers l'Occident : la dualité du corps et du visage s'affirmait, et pourtant, à d'imperceptibles signes, il percevait qu'Erodia était une. Mais, soudain seuls, le baiser se levant de leur chair et saisissant leurs têtes pour les joindre violemment l'une à l'autre, dans la torsion des reins et l'écroulement des cheveux somptueux l'amant reconnaissait l'orgiaque amante aux mains clierch(3uses, et c'étaient de rares et attachantes
équivoques, ces attitudes intellectuelles de la reine des solitaires et du chef d'armées cédant brusquement au sexe nu, faune et satyresse crispés en bêtes de proie, avec des morsures heureuses...
Comme ils parlaient un soir des princesses orientales nées du Berceau et fameuses parmi les hommes, elle sourit sans mot dire, sortit, et reparut. Un bandeau de pierreries servant son front et ses joues s'illumina, faisant plus sombres ses prunelles cernées ; droite et mince, elle balançait ainsi, au faite d'une lourde robe rigide, un bouquet de joyaux bleuâtres, des lampes à terre jetaient son ombre aux tapisseries de la tente, et elle dansa, étendant des bras forts dont les poignets brillaient. Lui se tut, étonné du jeu. Elle ne le regardait pas, saisie d'un rite ancien, le regard fixe, attentive de tout son corps au cérémonial. Toute l'Inde des mers chaudes, des forêts, des pagodes et des déserts inspirait sa danse silencieuse; l'implacable claustration des harems d'Asie, conservant des secrets de volupté, semblait avoir médité en cette statue mouvante ses plus étonnantes inventions. Claude, effrayé, reconnut Salomé, l'éternelle danseuse indifférente ; l'odeur féline se dégageait de ce grand calice vivant, suivi d'un rellet exact ou informe, le désir s'éveilla
ea lui, il se sentit désespérément homme, s'aperçut, en un éclair, l'éternel conquérant subjugué, sursauta de peur et de luxure. Mais tout à coup, arrachant les pierreries et bousculant les lampes, elle se jeta sur lui dans l'obscurité, et il sentit des larmes parmi les baisers pressés, et elle le prit dans ses bras en murmurant : « C'était un jeu, je déteste cela; je voulais te montrer une des formes de notre âme, une des formes de ce que tu haïssais jadis, j'ai voulu te montrer, puisque nous parlions des charmeuses passées, que moi aussi je savais... Pardonne, n'y songe plus : aime-moi dans le présent, je suis présente, je suis ta sœur de pensée et de chair, nous n'avons pas besoin des grandeurs éteintes. Ce qui est mort est haïssable, nous saurons édifier autrechose... Je jouais, je jouais avec le passé... »
Une lampe renversée jetant une flamme dernière et plus vive, il saisit entre ses mains le visage d'Erodia et le tourna violemment vers la lumière. Et il aperçut les yeux tout à coup. Ils étaient graves dans le scintillement des larmes, le mensonge oriental ne s'y révélait plus, ils s'ouvraient purs comme les lacs du Nord. Il retrouva la septentrionale, secoua la nuée mauvaise de son âme.
Alors, il adora Erodia sans réserves.
Elle visita son esprit et son cœur avec la psychologie douce et admirable des gardiennes qui aiment.
Elle ne lui fut pus douce au seul sens physique. Elle approcha de lui une àme perspicace, exp;'rle k sonder les blessures. Ils se coloyèreat longuement. Leurs pensées remontèrent je fleuve du temps l'une contre l'autre avec un luxe fraternel, ce fut un voyage de noces spirituelles sous un ciel métaphysique perpétuellement serein. Ils dérivèrent ensemble sur les canaux de l'invisible, se penchèrent sur des citernes emplies de pensées merveilleuses, trouvèrent au fond des sensations le sel de la force et les joyaux de la méditation, remontèrent, les âmes surchargées de trouvailles, des grottes spacieuses oîi l'idéalité dort .comme une enfant dans une lumière surnaturelle. Leurs grandeurs mutuelles se confrontèrent avec sagesse dans la simplicité du Berceau. En ce lieu central, il ne leur semblait plus que les idées pussent s'échapper vers le Nord ou le Sud comme les races ; elles renouaient leur faisceau essentiel, et tous deux les contemplaient sans difficulté.
Quelles hypothèses hautaines les exaltèrent, durant ces nuits où, l'insomnie régnant sur leur
chair délivrée de l'amour, ils se considéraient en frémissant, éperdus d'êlre maîtres l'un j^ar l'autre! Claude surtout s'anima, revenu à luimême enfin après des années de soucis politiques, d'étudeS; d'anxiétés et d'actions, rejeté dans son lyrisme natif, s'y baignant à son aise. Le passé, l'avenir, ne Je lianlaient plus, il devenait un être du présent, ici le présent seul avait un sens, comme le lieu, comme la femme. Il avait le sentiment de saisir enfin quelque chose d'essentiel, de ne plus attendre, de ne plus préparer, mais de tenir, et que ce fut la bouche d'Erodia ouTintuilion de la plénitude morale, Wpossédait. Son âme de conquérant savourait ces belles proies, il était heureux. Pensive, Erodia écoutait en lui le murmure indéfinissable de ce bonheur, l'étudiait, le veillait. Parle seul sentiment de la tradition et de la race, elle avait acquis cette plénitude de l'imagination que tous les autres êtres recherchent dans l'exceptionnel de l'univers, elle avait trouvé son point central et réel, le paysage môme de sa certitude que les autres êtres n'entrevoient qu'en rêve, et sa joie se fortifiait d'être partagée avec Claude. L'Occidental revenu au Berceau lui rapportait des pensées transformées, une gerbe originelle dont elle reconnaissait les essences, mais dont les
calices étaient devenus plus pales, comme dia-
phaiiéisés par les ciels mouillés et tendres de l'Europe. Elle y mêlait lentement la pourpre odoriférante des fleurs d'Asie ; elles s'élevaient nonchalantes et lourdes au-dessus de l'étonnant bouquet, et ils posaient tous deux ces offrandes au bord du Berceau retrouvé. Erodia en cueillait continuellement de nouvelles dans l'âme de Claude; elle y découvrait des héroïsmes tressaillants, le chef des races était digne de surprenants destins. Il n'était plus question du temps, ni des coutumes, ni des détails antiques ou modernes, tout s'unifiait — et lentement, lentemcnl, la visiteuse laissait s'élaborer .les projets futurs.
« Yois-tu, disait-elle, combien les mots sont admirables, puisqu'ils t'ont mené jusqu'ici? Et vois-tu combien les mots sont détestables, puisqu'ils faillirent te dresser contre moi avec haine, au retour? Que discernes-tu maintenant, maître, entre l'Oriental et rOccidental? Entre le frère et le frère est-il une autre distinction que celle de leur duaUté même etde leur double demeure, et cela entraine-t il l'inconciliable colère? Le fratricide est-il inévitable du fait qu'ils sont deux? Ils se réunissent dans la mère, et tu es ici au Berceau. Les mots de droite et de gauche, de haut et de bas n'ont de sens que relativement à l'homme, qui est central. Que sommesnous, toi et moi ? Ne vois-tu pas que nous som-