‹ L'orient vierge, roman épique de l'an 2000Chapitre 25 sur 27 · L'ORIENT VIERGE S · texte numérisé non relu

L'ORIENT VIERGE S

mes des êtres centraux, un homme et une femme, fils du lieu central? Ah! maître, maître, entre l'Orient que tu haïssais et l'Occident qui se sentait menacé par cet Orient, il y avait une terre inconnue, une petite tache déserte, un germe d'où étaient partis les nôtres, et c'r'tait l'Orient vierge , celui qui n'appartenait à personne !

» Il n'y a pas de directions, tout est stable et se médite continûment dans le présent. Il n'y a pas de progrès, maître, il n'y a que des formes dissemblables, des signes multiples qui colorent diversement le monde. Le progrès mécanique dont s'enorgueillissent tes armées et tes peuples confédérés dans leur modernisme, ce progrès dressant des machineries savantes, en relief sut des sentiments invariables, sur un amour, une beauté, une mort et un silence qui jamais ne changèrent, ce progrès, il s'accomplissait parallèlement ici, mais en creux, dans le domaine mental, parmi mes solitaires gardiennes — et tu l'as découvert avec étonnement, et maintenant tu ne t'étonnes plus et tu trouves naturel que je sois là, avec mes rêves et mes baisers! ïu es revenu, tu es revenu vers le pays des hommes de race blanche ! Je ne sais pour(pioi je disais détester les peuples jaunes et les princes hindous, qui les appelèrent : je les aimerais presque, à y réfléchir. Sans leur coalition, tu ne

serais peut-être pas venu avant de longues années — et peut-être j'aurais vieilli, tu m'aurais trouvée trop tard, gardienne aux cheveux blancs, les yeux brûlés par l'attente! Tournée du côté de rOuesl, ma face désolée eût visité tes rêves, tu m'eusses soupçonnée confusément comme un spectre durant toute ta vie, et nous nous serions confrontés enfin avec une chair privée de charme, et nos baisers de vieillards n'auraient pu ranimer la claire Idée vierge que nous saisissons encore avec nos lèvres chaudes. Mais notre dieu secret veillait, et te voici venu à temps. L'homme retourne, lorsqu'il est miir, vers les pèlerinages primitifs. Tu étais en exil, mon aimé, tu reviens prendre le conseil de ton antique naissance, et plus tard tu prendras le conseil de ce qui fut avant elle, car ce qu'on nomme la mort, est-ce avant ou après la vie? 0 toi-, il n'y a pas là non plus de directions, là aussi tout règne dans le présent.

— Le présent, disaitClaude,c'est vrai... Je n'ai conquis vraiment que cela.

— Et il n'y avait que cela à conquérir. Qu'appellerais-tu maintenant le progrès, et quel sens donnerais-tu à ce mot qui suffit à l'idéal rudimentaire de tes ministres?

— Aucun, c'est vrai... leur science m'est étrangère.

— Je l'ai Fondée aussi, dit Erodia. Elle est utilitaire. Admirablenient ingénieuse, mais utilitaire: elle ne peut nous servir, elle est faussée, elle n'est plus une unification des facultés analytiques en vue de la connaissance. Elle n'est pas cosmique, elle est tuée par l'empirisme, le triomphe industriel des applications l'attardé, elle est topique.

— J'ai essayé qu'elle revint aux sources... elle était plus intellectuelle au Moyen-Age. J'ai essayé, j'avais cru, depuis l'Anarchisme, qu'elle rejoindrait la métaphysique... C'était un rêve 'qnils n'ont pas voulu. La métaphysique, cette grande insultée! Ah! Erodia, si tu savais quelle haine ce nom éveille encore là-bas! La moitié de la détestation du monde se concentre sur ce nom^ comme s'il précisait un remords des races !

— Le remords... non, Claude, le regret, le regret d'avoir quitté pour des ciels plus humides la contrée des observateurs d'étoiles ! Tu es leur chef, vois-tu ; mais tu n'es [»eut-etre pas [>our eux. Ici, je suis reine d'un petit peuple blanc nourri de la pensée centrale, et s'augmentaiit dans la solitude, mais toi, es tu trop haut pour eux, ou es-tu dissemblable d'eux? Ih'das ! mon aimé, l'autorité du prophète dépasse toutes les autres, mais son délaissement est univ«M-sel. Ils voulaient lever la main contre leur mère, et

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tu les as menés, mais tu as reconnu et salué cette mère : te le pardonneront-ils? Tu as soulevé cette immense borde d'hommes, s^ras-tu asez fort pour la rejeter de l'autre côté du monde mental?

— Les hais-tu, ceux que j'ai menés?

— Je ne les hais point. J'attends qu'ils comprennent, et je les adore comme on adore les forces imminentes, car ils peuvent faire ce qu'il faut, maintenant. J'attends qu'ils comprennent, et j'espère qu'ils comprendront par toi I Leur canon est inutile. Leur science est inutile. Et ils aiment leur canon et leur science. Trouverontils en eux, en le souvenir obscur des origines, une révélation plus puissante que ces moyens qui les ravissent? Conquerront-ils rOrient-vierge. emporteront-ils dans leur âme ce paysage désert comme l'image visible de la terre promise? Ab 1 qu'ils restent dans l'Inde s'ils le veulent, ou qu'ils retournent en Europe, pourvu qu'ils gardent cette vision ! J'espère que l'étonnement d'avoir trouvé un Etat inconnu dans ces monts réputés arides leur sera un signe suffisant. Avec le souvenir de mes communautés blanches s'enfermera ridée : et tu la leur diras, n'est-ce pas, Claude? Tu la leur diras? Puisque le péril jaune n'est plus, qui pouvait menacer leurs intérêts, ils ne refuseront pas d'admettre l'Idée? Ils ne

créeront pas cet affreux divorce entre eux et le Berceau, ils ne seront pas assez injustes, assez insensés pour se séparer, eux les blancs, du pays natal des races blanches! Ils rallieront l'IIindoustan, ils en feront la barrière extrême contre le hideux marécage des hommes de cuivre qui dorment au delà de l'Himalaya et de l'Altaï, n'est-ce pas, Claude? C'est la même pensée en somme, plus large, que celle qui te guidait et qu'ils approuvaient!

— Oui, répondit Claude Laigle. J'y songeais, et je crois qu'instinctivement ils y viennent, ils s'entendent déjà avec les provinces du sud. La conception primitive est modifiée, mais non contrariée.

— Xh\ cria Erodia, tu vois bien! Je les aiderai, je leur amènerai mes alliés secrets! Tu ne sais pas ce que je puis faire en Inde, tu ne sais pas quelles trames obscures j'ai tissées depuis des années de réclusion volontaire. Il est bien question de fatalisme védique, je m'occupe bien des dieux du Gange et des sanctuaires du haut Indus, et de toute la vieille pensée hindoue que gardaient les rajahs! Une Inde nouvelle peut naître par moi, Claude, une Inde modernisée, une Inde géniale, jeune à étonner la jeune Europe! Ah! s'ils veulent, les tiens, ils verront ! Ils verront ce qu'a pu préparer l'idée de l'O-

rient vierge! La face de cette contrée est lasse de songes, comme la mienne, mais son corps te surprendra comme le mien t'a surpris ! Mon corps est le sien, tu l'as étreint en m'élreignant, il se donnera comme je me suis donnée f Bénarès et Hyderabad sont ses seins, le Pamir est sa tête pensive, le Guzerate et l'Oude s'enflent comme ses hanches, du bout du pied elle joue avec Ceylan la merveilleuse, et le triangle total qu'elle forme, le triangle odoriférant et chaud, saturé de clartés et d'aromates, tu y as senti, mon amant, tressaillir comme dans moi ti force mâle! Tu garderas mon corps comme un symbole : aux tiens, je donnerai le corps de ce pays. Je rendrai à tous le Berceau. Alors peut-être comprendront-ils que sous des soleils divers palpite une même vie. Dis-le leur, Claude! Estce pour rien que la plus haute montagne du globe nous sépare des peuples jaunes, est-ce pour rien que cette limite inusitée de l'Himalaya contient ces masses? Le Pamir dort appuyé contre elle, comme une tête endormie. La paroi du monde blanc est là : là commence la vaste série des pensées déroulées jusqu'aux mers de l'Occident! N'est-ce pas logique, n'est-ce pas simple?

— Je le leur expliquerai peut-être, dit Claude. Peut-être me suivront-ils. Mais c'est un revi-

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renient presque total. Moi-même je demeure effare du changement qui s'est produit en moimême. 0 Erodia ! ïu es bien la grande gardienne du Berceau, la responsable de notre race, et quelque chaleureux que soient nos baisers, c'est encore aux lèvres d'une maîtresse abstraite que je suspends mes lèvres quand je louche les tiennes! Le fantôme diaphane de l'Anarchie et de la conquête s'est fait chair. Mais tu es avant tout une visiteuse des âmes. Je ne sais plus si c'est toi ou ce que tu gardes que j'aime. Serai-je seul pour parler aux miens, ou devras-tu être avec moi? Je ne sais. Il me semble par moments que si tu t'en allais l'Idée me suffirait, et pourtant tu la résumes, et te posséder m'est un repos. Je touche en toi la terre qui rend les forces. Et il me semble aussi parFois, Erodia, que si ridée s'annulait, ta présence m'en garderait un reflet assez clair pour me guider. Tu es la Visiteuse de mon âme, et mon Ame même n'est point différente de celle que tuas gardée dans le Berceau. Ainsi se produisent en moi des mélanges indissolubles.

— Il faudra que tu parles seul, Claude. Tu es le maître, et ?/s se défieraient de moi. Je ne demande plus à parler ; éternellement, l'influence de la femme vivra, mais elle doit rester occulte. J'ai à dessein renoncé toute vie publique et choisi,

pour agir, le mode de la solitude et du secret. Et je ne serais plus la même dans ton Europe, ô mon ami, mon maître ! Je ne serais que la voyageuse attentive qui jadis t'aperçut dans les foules et que tu ne soupçonnas pas. C'est ainsi que, vieillissante, je reviendrai dans tes capitales pour considérer l'œuvre faite. Il n'y a que des formes diverses, Claude ; je suis une forme, rien de plus. Je te l'ai dit : bien que je sois une femme, ne crois pas que je triomphe de toi. Je serai la forme latente de tes actes. Gardienne j'étais, gardienne je resterai. L'être, de nous deux, dont les mains sont plus douces, sied à ce rôle, et le Berceau ne veut pas être seul. Des fenêtres extrêmes de mes couyents je le veillerai comme autrefois. Son soleil sera plus heureux sur ses roches aiguës, sur ses sables dont la couleur est celle du corps.

— Nous quitterons-nous donc, Erodia ? Ne puisje agir d'ici ?

— Ils ne, t'écouteraient pas, maître. Je t'aime ; mais qu'importe que tu revoies les capitales lointaines, maintenant? Tues revenu en pensée, et je ne crains pas que tu oublies ce retour. Tes actes peuvent se produire là-bas, je sais que tu es ici, car notre raison d'être à tous deux, la raison même de nos baisers y reste close. Je te rejoindrai lorsqu'il sera temps, lorsque les tiens

sauront ce qu'il faut savoir, lorsque Tldée aura donné un but à leur science, une armature à leurs recherches duprogrès. Ils penseraient que je t'entrave ; là-bas, paré du pr.estigedu faux retour qu'ils croiront vrai, ils t'entendront sans défiance. Je t'ai attendu ici, là-bas c'est toi qui m'attendras, et je ne viendrai que lorsqu'ils auront oublié mon nom, noire aventure éteinte dans le fracas du triomphe.

— Tuas raison, dit Claude pâlissant. Comme lu aimes ridée, Erodia!

— C'est toi, l'Idée, maintenant, et il faut qu'elle aille dans les contrées occidentales. Nous l'avons goûtée à nous deux, mais nul n'en doit être privé. Si tu restais, nous serions inférieurs, jeté serais mauvaise. Ici, la femme n'est pas mauvaise, dit-elle, souriante et triste.

Ils s'étreignirent, grisés d'une sorte de joie. Et dans les baisers pressés la parole mourut, aspirée parleurs souffles, étouffée dans la chair de leurs lèvres.

Le lendemain, au conseil, Claude Laigle annonça brièvement sa résolution de partir vers le Sud. Médion et Dessort eurent un mouvement de surprise, qui le fit sourire intérieurement. «Le voyage que je voulais accomplir est fini, je sais

ce que je voulais savoir » dit-il, hautain. Ils s'inclinèrent, anxieux, communiquèrent les nouvelles récentes . Le général de Trénan attendait le dictateur et les ministres à Delhi, qu'il aménageait en place forte. Les derniers soulèvements du Népaul étaient éteints. On savait que les blocus du Japon déterminaient le cabinet de ïokio à traiter à merci. C'était la consommation de l'œuvre commencée le soir de la déclaration de Paris, Le dictateur acquiesça aux mesures prises. Erodia parut près de lui pour la dernière fois, insoucieuse des regards insistants. Les cérémonials de congé s'échangèrent. Et parmi les sonneries de boute-selle, les ministres impatients s'approchèrent de Claude Laigle, parlèrent bas.

— Ces solitaires... Quels desseins?

— Tout reste en l'état, dit-il froidement.

— Nous aideront-elles? Il paraît qu'elles peuvent beaucoup vraiment, dit Dessort. Je le sais par mes courriers. Nombre d'entre eux leur obéissent avant de m'obéir. Ce pays est étrangement magnétique. Vous avez sûrement compris, maître, ce qu'on pouvait faire de ces femmes, la raison secrète de leurs groupements. Votre voyage de convalescence avait un but.

Claude sourit :

— Assurément.

— L'alliance est-elle faite ? dit Dessort.

— Prendrez-Yoïis des mesures coercitives plus tard ? demanda ^J(.'dioii iucisivement.

— Je n'en prendrai pas, ou du moins comme vous les pourriez penser. Messieurs, déclara Claude, l'allianceest faite... Mentalement, ajoulat-ilavec une nuance indi'fmissable.

Déconcertés ils se turent. Médion le suivit dis yeux longuement, avec doute, un souci crispant sa face dure. Mais déjà Claude Laigle s'éloignait, saluait Erodia. Elle et lui, observés, se roidirent ; aux seuils des communautés blanches, des laboratoires et des jardins, les Intelb^ctuelles solitaires regardaient, parmi les troupes et les chevaux, les deux formes noires etsveltes des Maîtres. Au-dessus des palmes s'étageaient les pentes extrêmes des roches roses. Le plateau de Pamir ouvrait ses courbes horizons planes dans la lumière égale et silencieuse. Les ombres violettes bougeaient sur le sol. Les clairons européens sonnèrent.

Vers le Sud occidental, Claude Laigle, portant une âme nouvelle, descendit du Berceau.

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