CES INNOVATIONS
i° Quel était le caractère général de Mohammed et quel fut le secret de son influence prodigieuse sur ses compatriotes?
« Peut-être l’Envoyé de Dieu, comme il « s’appelait, n’était-il pas supérieur à ses com- « patriotes ; mais ce qui est certain c’est qu’il
« ne leur ressemblait pas... Il avait de l’imagi- « nation, tandis que les Arabes en étaient « dénués ; il était religieux, tandis que les Arabes « ne l'étaient pas » (i).
Ainsi répond le savant Dozy.
« Erreur ! » s’écrie le Père Lammens :
« En dépit ou, si l’on veut, en raison de ses « tares, Mohammed séduisit le Bédouin qui se « reconnaissait dans le prophète arabe ; ainsi « l’appelle complaisamment le Coran. Dans cette « action et réaction réciproques, dans la correspon- « dance parfaite entre Mohammed et le milieu qui « l'avait formé , réside principalement le secret de « l’influence exercée sur ses « contemporains » (2) .
2° Quels étaient les penchants de Mohammed, avant la Révélation?
D’après Dozy :
« Mohammed était mélancolique, silencieux, « aimant les promenades sans fin et les longues « rêveries du soir dans les vallees les plus soli- « t air es » (3).
(1) Dozy, « Les Musulmans d’Espagne », t. I, p. 18.
(2) Lammens, « Le Berceau de l’Islam », p. 4 et 5. •
L’auteur écrit Mahomet, au lieu de Mohammed ; mais, dans cette citation comme dans toutes celles qui suivront, nous avons cru préférable de ramener les noms propres à une orthographe unique, celle que nous avons adoptée nous-même, afin d’éviter toute confusion.
(3) Dozy, « Les Musulmans d’Espagne », t. I, p. 18.
Au contraire, réplique de nouveau le Père Lammens :
« Rien ne garantit l’authenticité de cette « retraite. Elle cadre mal avec Y horreur de « Mohammed pour la solitude , avec sa répu- « gnance notoire pour l’ascétisme » (i).
3° Quelles furent les causes déterminantes de la Révélation et de la Mission de Mohammed?
« Ce furent des crises d’ épilepsie » affirme le Professeur Noldeke (2).
« Cela n’est guère probable, fait observer le « Professeur de Goeje, car, chez les épileptiques, « la mémoire se trouve obturée, tandis que nous « constatons le contraire chez Mohammed, à « la suite de ses révélations » (3).
« Ce furent des crises de l’Hysteria muscu- « laris de Schoenlein », affirme à son tour le Professeur Sprenger (4).
« Laissons là, pour le moment, réplique le « Docteur Snouck Hurgronje, la faiblesse des « données sur lesquelles se fonde le diagnostic. « On reconnaîtra bien que la valeur particulière « de Mohammed doit avoir consisté en ce qui « le distinguait des autres hystériques, et non
(1) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. i.
(2) Noldeke, « Orient Skissen », p. 27.
(3) De Goeje, « Oriental Studien », t. I, p. 1 à 5.
(4) Sprenger, « Das Leben und die Lehre des Mohammad », t. I, p. 207 et suivantes.
« dans un état maladif qu’il avait de commun
« avec eux » (i).
« Ce furent des idées socialistes , et non des «idées religieuses», affirme le Professeur Grimme; et il s’appuie sur ce fait que Mohammed insiste pour l’établissement d’un impôt déterminé, pour subvenir aux besoins des indigents.
« Mais, remarque-t-il, comme à Mekka il « était plus facile de concevoir un pareil projet « que de le mettre à exécution, le Prophète « imagina, en guise de contrainte spirituelle, « de le corroborer par la crainte du Jugement « Universel » (2).
« Arrêtons un instant ces citations stupéfian- « tes », réplique encore le Docteur Snouck Hurgronje qui, après avoir réfuté définitivement la thèse faisant de l’Islam primitif un socialisme issu de la misère du temps, plutôt qu’une religion, affirme que le centre même de la prédication de Mohammed fut :
« La doctrine du Jugement. » Ce fut, écrit-il, « la catastrophe finale, c’est-à-dire l’heure der- « nière, la Résurrection des morts, le Jugement, « le Paradis et l’Enfer, qui ont amené Moham-
(1) Snouck Hurgronje, « Revue de l’Histoire des Religions », t. XXX, p. 57.
(2) Grimme, « Mohammed : Das Leben nach den Quellen », P- 15-
« med à réfléchir, à s’exalter, à prophétiser » (i).
« Ce furent des pratiques de charlatanisme » prétend enfin le Professeur Margoliouth. « D’après « ce dernier orientaliste, Mohammed aurait « connu et pratiqué à merveille les fraudes des « médiums et des spirites modernes. Il donnait « des séances dans la maison d’Arquam, et les « initiés formaient une société secrète analogue « à la franc-maçonnerie, avec des signes de recon- « naissance tels que la salutation « le salut soit « sur vous » et l’habitude de laisser pendre « l’extrémité du turban entre les épaules » (2).
40 Quelles furent les causes de la dernière maladie et de la mort du Prophète?
D’après le Père Lammens : « D'un appétit « robuste (3)..., épaissi, engourdi par les jouis- « sances matérielles, Mohammed était guetté « par Y apoplexie » (4).
D’après le Docteur Binet-Sanglé : « Chez « Mohammed, les hallucinations étaient parfois « provoquées par Yinanition ; il entendait, au « cours de ses jeûnes, des bruits de chats et de
(1) Snouck Hurgronje, « Revue de l'Histoire des Religions », t. XXX, p. 151, i58, i5g.
(2) « Islande Review », août 1915. — Exposé et réfutation de la thèse du professeur Margoliouth, par John Parkinson, p. 427 et suivantes.
(3) Lammens, « Fatima », p. 44.
(4) Lammens, 0 Mahomet fut-il sincère », p. 54.
« lapins... Il était frugal au point d'inspirer la « vénération... Il mourut d'une maladie fébrile « qui dura deux jours et s’accompagna de « délire » (i).
D’après le Professeur Cl. Huart : « Une pieu- « résie s’était déclarée..., les forces de Moham- « med décrûrent rapidement, et il expira le « lundi 13 rabi ! Ier de l’an II de l’hégire » (2).
D’après le Père Bardou, préfet apostolique du Sahara : « Il est mort, empoisonné par une « Juive » (3).
Complètement désorienté, n’est-ce pas le cas de le dire, par la divergence de toutes ces versions, le lecteur aura quelque peine à se faire une opinion précise, et il n’aura plus qu’un désir, celui de connaître enfin la véritable tradition arabe (4).
Il nous serait trop facile de multiplier ainsi, à l’infini, les exemples des contradictions radi-
(1) Dr Binet-Sanglé, « La folie de Jésus », chapitre consacré à Mohammed, t. II, p. 405 et 413.
(2) Cl. Huart, « Histoire des Arabes », t. I, p. 181.
(3) « Les signes de Mahomet : Quels sont-ils ? Que valentils ? », par le Père Bardou, préfet apostolique du Sahara, p. 171.
(4) Le lecteur pourrait alors constater que, si cette tradition a adopté le langage légendaire habituel à l'Orient, et si elle a ajouté quelques détails tendancieux, elle offre cependant à celui qui sait interpréter ce langage et distinguer ces rares interpolations, un ensemble de la plus saisissante réalité.
cales auxquelles aboutissent des savants, lesquels prétendent écrire sur des données rigoureusement scientifiques. Les citations qui précèdent suffisent d’ailleurs pour établir que les orientalistes modernisants ne s’entendent sur aucun point important. Avec toutes les ressources de leur érudition, ils ne sont arrivés et n’arriveront jamais qu’à nous présenter des personnages de fantaisie , beaucoup plus éloignés de la réalité que ceux des romans historiques d’auteurs tels que Walter Scott et Alexandre Dumas. Ces derniers, en représentant des personnages de même race qu’eux-mêmes, n’ont eu à tenir compte que de la différence des époques. Les orientalistes, par contre, doivent avant tout combler l’abîme qui sépare leur mentalité occidentale de celle de leurs personnages orientaux, sous peine de faire erreur, en tous points.
S 'arrêteront -ils du moins dans cette voie, en s’apercevant qu’elle est sans issue? Ne l’espérons guère ; car un mal moderne les travaille sans répit ; le besoin de Y inédit, du sensationnel ,
et à tout prix.
On peut appliquer à la plupart d’entre eux les très justes réflexions du Docteur Snouck Hurgronje, à la fin de sa critique sur l’œuvre du Professeur Grimme, dont nous avons donné
ci-dessus quelques extraits : « A notre avis, « M. Grimme eût mieux fait de se borner à lire « attentivement les meilleurs ouvrages sur la « vie de Mohammed, en vérifiant autant que « possible les sources. En résumant les fruits « d’un pareil travail, il aurait mieux atteint le « but en vue duquel il a pris la plume. Mais il « a jugé que c’était là une œuvre inférieure; « il a voulu donner 'quelque chose de nouveau. « En cherchant ce nouveau, il a été amené « insciemment à lui imprimer le cachet de l’es- « prit socialiste propre à notre époque. Mais « il a abouti ainsi à faire de son œuvre une bio- « graphie manquée, et de Mohammed un socia- « liste manqué » (i).
Pour nous, Mohammed fut bien un socialiste, mais d’un genre assez différent des socialistes modernes ; il fut un socialiste religieux. Et M. Grimme interverti les termes de la question : ce fut la religion qui, en quelque degré, entraîna le Prophète vers le socialisme, et non le socialisme qui l’entraîna vers la religion.
(i) Dr Snonck Hurgronje, « Revue de l'Histoire des Religions, t. XXX, p. 178.