CHAPITRE II
Etudie critique des ouvrages du Père Lammens
Parmi les citations précédentes, celles que nous avons empruntées aux ouvrages du Révérend Père Lammens, de la Compagnie de Jésus, auront sans doute frappé le lecteur par leur ton singulièrement exalté. L’œuvre de cet orientaliste étant une des plus considérables, une des dernières venues, et s’appuyant d’ailleurs sur une érudition incontestable, c’est sur elle que se portera notre choix pour discuter les nouvelles méthodes s’attaquant à la « Sira » (i).
Le Père Lammens manifeste ses intentions, dès le début d’un de ses livres, par la phrase suivante : « Mohammed fut, si j’ose ainsi parler le surhomme de l’Arabie. Pauvre surhomme, en vérité, nous aurons vite fait d’en connaître
( i ) La « Sira » est le recueil des traditions relatives à 1 ’histoi re du Prophète. Le Père Lammens a déjà publié une douzaine de volumes sur les débuts de l’Islam.
l’envers ! » (i). Puis, à propos du peuple arabe qui, selon lui, commençait à se christianiser, il s’écrie : « Pourquoi le Corane est-il venu brusquement interrompre la douce influence de l’Evangile sur le fils du Désert ! » (2).
Et, ne pouvant pardonner au Corane d’avoir converti, non seulement les Arabes, mais encore trois cents millions de fidèles appartenant à toutes les races de la création ; désespéré de le voir étendre chaque jour ses progrès en Afrique et en Asie (3), sous les regards des missionnaires impuissants (4), il s’est constitué le « Pierre VErmite » de l’orientalisme. Avec une activité infatigable, il a entrepris une croisade pseudoscientifique, dans l’espoir de terrasser l’Islam à jamais.
De telles dispositions d’esprit ne permetten guère à cet auteur une rigoureuse et scientifique
(1) Lammens, « Le Berceau de l’Islam », p. 4.
(2) Lammens, « Le Berceau de l'Islam », p. 190.
(3) Nous pouvons ajouter : et en Europe... Des chrétiens se sont convertis à l’Islam, en effet, ces dernières années, dans les différents pays de l’Europe ; leur nombre augmente tous les jours, et déjà il existe, à Londres et à Liverpool, des communautés musulmanes d’une réelle importance et comptant parmi leurs membres des personnalités anglaises des plus distinguées. Citons parmi elles : Lord Headley, pair d’Angleterre.
(4) « L’Islam est la seule religion qui ne compte pas d’apostats », reconnaît très loyalement un auteur chrétien, le comte Henry de Castries, dans son livre sur « l'Islam », p. 211.
impartialité, et Ton pourrait nous reprocher un pareil choix. Mais les thèses préconçues et tendant à démontrer que Mohammed était un épileptique ou un hystérique ou un socialiste, etc., laissent-elles plus d’indépendance à leurs inventeurs que les thèses confessionnelles, et ne sont-elles pas justifiables des mêmes procédés de critique?
Méthode du Père Lammens.
Dans tous, ses ouvrages, le Père Lammens témoigne, à l’égard des traditions islamiques, d’une méfiance poussée jusqu’à l’effroi : « Rien « n’est redoutable, s’écrie-t-il, comme l’insidieuse « candeur duHadits! (i). On découvre des mys- « tères dans les variantes les plus inoffensives en « apparence ! » (2).
Et la S ira tout entière, d’après lui, ne serait composée que de « truquages » (3).
Dans ces conditions, pourquoi ne pas rejeter toutes les traditions islamiques en bloc? Mais sur quelles bases alors l’auteur édifierait-il son ouvrage? Il lui faut donc, parmi ces tradi-
(1) Le « Hadits » est le recueil des paroles du Prophète.
(2) Lammens, « Fatima », p. 26 et 27.
(3) Lammens, « Fatima », p. *33-
tions, faire la critique des unes et le choix des autres. Comment procédera-t-il?
Sous prétexte que l’humanité, parfois, cherche, pour mieux dissimuler ses tares, à prendre l'apparence des qualités opposées, le Père Lammens adoptera une méthode dont l’application n’exigera pas grand effort d’imagination : toutes les fois que les traditions vanteront une qualité de Mohammed ou de ses Compagnons, il considérera comme certain que ceux-ci étaient affligés du défaut inverse. En un mot, la méthode du Père Lammens consiste dans le « retournement » systématique de la tradition (i).
Exemple : la tradition nous ayant appris que Mohammed avait été surnommé : « El Amine », c est-à-dire, le loyal, qu'il ne reculait devant aucun danger, aimait la retraite dans le désert , jeûnait sans cesse et passait fréquemment les deux tiers de la nuit en prières, le Père Lammens nous le représentera comme un homme déloyal, peu courageux, détestant la solitude, gros mangeur et grand dormeur (2). Le procédé n’est pas nouveau ; il est identique à celui des moines du
(1) Le Père Lammens 11e renonce à cette méthode que dans les cas où il trouve un moyen plus ou moins artificieux d'interpréter la tradition dans un sens défavorable au Prophète.
(2) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », pages 1, 6, 18, 19 et Fatima, p. 44.
moyen âge représentant Mohammed, c’est-àdire le Prophète qui a ordonné la purification , qui a interdit les boissons fermentées et la chair de porc, comme un incorrigible ivrogne, tombé sur un fumier et dévoré par les pourceaux (i).
Quant au vernis scientifique sous lequel le Père Lammens espère à la fois rajeunir ce procédé simpliste d’un autre âge et dissimuler son véritable but, il est tellement artificiel qu’il ne résiste pas au plus léger examen. C’est ce que nous essaierons de démontrer tout-à-l’heure (2).
(1) « A un josdi s’ala d’un vin fort enivrer ; — De la « taverne issi, quant il s’en volt aler ; — En une place, vit « un fumier reverser ; — Mahomes si colcha, ne s’en volt « trestorner ; • — Là l’étranglèrent porcs, si com j’oï conter. »
(La conquête de Jérusalem, par le Pèlerin Richard, édition Hippeau, vers 5547 et suivants. Citation empruntée à l’étude sur l’Islam du Comte H. de Castries, p. 55).
(2) Cette méthode du « retournement » n’est pas moins en honneur chez certains historiens qui, pourtant, semblent dégagés de tout préjugé religieux. Elle leur est alors inspirée par la passion de l’inédit. C'est pour railler cette mode qu’un humoriste composa un opuscule dans lequel il pastichait les méthodes nouvelles ; il démontrait ainsi que Napoléon n’avait jamais existé et que son histoire n’était que l’expression d’un mythe solaire.
Les Orientalistes n’osent pas encore nier l’existence du Prophète ; mais ils finiront par y arriver. Déjà, ils l’ont dépouillé de son nom, prétendant qu’il ne s’était jamais appelé Mohammed et que son véritable nom resterait, probablement inconnu. Ils se basent sur le fait que le mot « Mohammed » est un qualificatif signifiant « le Louange », pour affirmer que ce n’est qu’un surnom. (Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 90.) En revanche, certains arabisants ont la prétention de faire du qualificatif « Rahmane », signifiant « Clément », le nom propre d’Allah ? Et ils donnent
Spécimen des résultats obtenus par la