MÉTHODE DU PÈRE LAMMENS
Les résultats d’un pareil procédé paraîtraient simplement ridicules, si le sujet n’était aussi grave. Qu’on en juge par les extraits suivants, où l’auteur donne libre cours à ses rancunes confessionnelles :
« De ses concitoyens de Mekka, Mohammed « semble bien avoir reçu le qualificatif « d’amine », « loyal. A nous, hommes du xxe siècle, un « amine quoraïchite (i) paraîtrait peut-être « un coquin... (2). La loyauté était si rare, dans « ce milieu d’usuriers... ! Aussi s’empressait-on « de noter les manifestations dépassant la « moyenne. Pour celle de Mohammed, nature « peu héroïque..., elle doit être mesurée à « l’aune des siens... (3).
« Dans les commencements, il se contente « d’être un messager, un héraut, « nadir »,
de l’invocation qui précède les sourates du Corane, cette nouvelle et stupéfiante traduction : « Au nom du dieu Rahmane, le miséricordieux. »
Les trois quarts des noms propres étant des qualificatifs, chez les Arabes, on voit quelles ressources « Y Onomastique » (ou étude des noms propres), est susceptible d’apporter à la fantaisie des Orientalistes.
(1) Mohammed était de la tribu des Goraïches.
(2) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 4.
(3) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 6.
« bachir », envoyé à un peuple, les Arabes, « n’ayant pas encore reçu de prédicateur (i). « Cette conception nous éloigne considérable- « ment du rôle de prophète, de fondateur de « religion. Dans la chancellerie de l’Eternel, « sans aspirer encore à la fonction d’ambassa- « deur, ni de ministre plénipotentiaire, Abou’l- « Ouasim (surnom de Mohammed), se contente « d’un modeste emploi d’agent, de courrier... « Sa mission se borne au « balagh », la transmis- « sion du message à domicile... (2).
« Le succès fut fatal à sa loyauté ; elle y som- « bra définitivement... (3). Il revint à sa nature « primitive, si profondément sensuelle. Epaissi, « engourdi par les jouissances matérielles, guetté « par l’apoplexie, ce Salomon au petit pied ne « quitta plus son sérail et la cour de sa demeure, « à la fois mosquée et salle de réception, qu’à « de rares intervalles... Désireux de jouir, après « tant d’années de lutte, il s’abandonna au cou- « rant ou, si l’on aime mieux, aux inspirations « du triumvirat, Abou Bakr, Omar. L’apoplec- « tique Prophète... se trouvait hors d’état de « voir plus loin, l’abus des plaisirs ayant brisé « tous les ressorts de son énergie » (4).
(1) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 36
(2) Lammens, a Mahomet fut-il sincère », p. 37.
(3) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 18.
(4) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 54 et 53.
L’œuvre tout entière du Père Lammens est écrite sur ce ton et souvent même sur un ton encore plus inconvenant ; on n’y rencontre de paroles courtoises que pour les ennemis du Prophète et de l’Islam. Nous prions nos coreligionnaires de nous excuser d’avoir reproduit de pareilles élucubrations ; il nous a semblé nécessaire de dévoiler, non seulement aux musulmans, mais aussi aux chrétiens impartiaux, à quel degré d’aberration l’Islamophobie pouvait conduire un savant.
Le Père Lammens applique le même procédé à tous ceux qu’aimait le Prophète et que révère l’Islam. Personne n’ignore la place éminente qu’occupent, dans la tradition arabe, les trois personnages suivants :
Fathima, la fille chérie de Mohammed, la mère des « Chérifs », comptée par les croyants au nombre des quatre femmes les plus parfaites qui aient paru sur la terre (i).
Ali, le héros invincible, l’éloquent poète, le musulman d’une droiture et d’une foi inébranlables.
Omar, un des conquérants les plus illustres que l’histoire ait connus.
(i) Les trois autres sont : Asia, femme de Pharaon qui sauva Moïse ; Marie, mère de Jésus ; et Khadidja. première épouse du Prophète et mère de Fathima.
Or voici le résumé des pseudo-portraits au moyen desquels le Père Lammens espère ternir la mémoire de ces grandes figures :
D’après lui, Fathima aurait été tellement disgraciée de la nature, laide, maigrelette, pleurarde, inintelligente, etc..., qu’aucun prétendant ne se présentait pour l’épouser, en dépit de l’honneur qui devait s’attacher au titre de gendre du Prophète. Enfin Mohammed l’aurait imposée à Ali, comme épouse, pour s’en débarrasser (i).
(i) Lammens. « Fatima », p. 17, 21, 23, 36. — • Dans cet ouvrage, l’auteur se livre à des calculs hasardeux, dans le but de prouver que Fathima ne s’était mariée qu’à un âge avancé, pour une Orientale, et c’est de là qu’il tire la conclusion : que Fathima devait être très peu séduisante.
Voilà bien une idée de « Roumi » ! Chez les Musulmans, les seides jeunes filles qui tardent parfois à se marier, sont au contraire celles dont la main est à très haut prix, à cause de leur beauté, leur intelligence, leur noblesse ou l’affection de leurs parents ; ces derniers devant choisir un époux vraiment digne de leur enfant, parmi la foule des prétendants. Nous en connaissons maints exemples. En revanche, nous n’avons jamais vu les plus affreux laiderons éprouver la moindre difficulté à trouver des maris. Grâce à l’institution de la polygamie sagement limitée et réglementée, il n’existe pour ainsi dire pas de vieilles filles, dans l’Islam.
Ainsi donc, si le Père Lammens nous démontre que Fathima ne s’est mariée qu’à un âge déjà avancée, il nous fournit involontairement une des preuves les plus évidentes de ses mérites et de l’affection de son père à son égard
Et, de cette erreur fondamentale sur laquelle le Père Lammens a édifié tout un livre, nous pouvons tirer une conclusion certaine : c’est que ce savant orientaliste ne juge et ne décrit les mœurs des Arabes musulmans que d'après les mœurs si différentes des Levantins chrétiens au milieu desquels il a vécu,
Ali lui-même n’aurait pas été moins méprisé à cause de son physique désavantageux et de son esprit complètement « borné » (i).
Quant à Omar, il n’aurait été « qu’un assez pauvre soldat » (2).
Comme on le voit, c’est l’application intégrale et continue du procédé de retournement. Et ce sera encore de ce procédé que le Père Lammens usera, mais dans un sens contraire, pour tous ceux auxquels la S ira et les Hadits auront, suivant une de ses expressions, « fait une mauvaise presse ». Ceux-là seront vengés par la presse excellente qu’ils rencontreront dans ses ouvrages.
Qu’il s’agisse d’Abou Djahel, l’ennemi acharné du Prophète (3) ; des Mounafiqounes, traîtres à l’Islam (4), des Ommeyades, de Monâwiya, instigateur de l’assassinat d’Ali, ou de Yazid, instigateur de l’assassinat de Hoçaïne, fils d’Ali (5), etc..., immédiatement, le Père Lammens change de ton. Il suspecte toutes les traditions défavorables à ces ennemis de l’Islam, et même, il exalte ces derniers avec un tel lyrisme, qu’il
(1) Lammens, « Fatima », p. 23, 26, 48,
(2) Lammens, « Le Berceau de l’Islam », p. 274.
(3) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 42
(4) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 53.
(5) Lammens, « Les Ommeyades-Monâwiya ; le Califat de Yazid Ier »
s’attire, à propos de son livre consacré à la glorification des Ommeyades cette spirituelle leçon de M. Casanova, professeur au Collège de France:
« Se gorger de richesses, conquérir pour « piller, et dominer pour jouir, telle est la psy- « chologie indéniable des Ommeyades, et l’on « est surpris de voir un prêtre catholique, comme « le savant Père Lammens, prendre la défense « de ces effroyables sceptiques et railler la naï- « veté d’Ali, éternellement dupé par eux. Rien « de piquant comme ces études, où l’auteur, « admirablement versé dans l’histoire de cette « époque, se passionne pour ou contre les per- « sonnages, où plaidoyers et réquisitoires se « succèdent à l’envi... » (i).
Nous ne nous attarderons point à discuter ces extravagants portraits, en dressant en face ceux que la tradition nous a laissés. Le lecteur, qui a compris le mécanisme peu compliqué auquel est due leur fabrication, n’aura qu’à imprimer à ce mécanisme un mouvement inverse, pour rétablir la vérité (2).
(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 58 et note de la même page.
(2) On voit, par ces exemples, que si le Père Lammens appliquait aux Evangiles la méthode qu'il applique à la Sira, il devrait prendre le contre pied de toutes leurs belles traditions ; il n’y admettrait, comme personnages sympathiques, que Hérode et Judas, dont il réclamerait sans doute la canonisation.
Peut-être se dira-t-on : le Père Lammens est un arabisant émérite, un orientaliste d’une science indiscutée ; comment admettre qu’il n’ait pas étayé son œuvre sur des documents solides? Et si les documents en question démontrent la vérité de ce qu’il avance, qu’importe la passion qui l’aura inspiré? Examinons l’objection.
Documentation du Père Lammens.
Le Père Lammens accompagne en effet ses ouvrages d’une formidable documentation nous prouvant qu’il a lu toutes les traditions relatives au Prophète et à ses compagnons. Et, comme il semble doué d’une excellente mémoire, il est incontestablement un des savants de l’époque actuelle possédant, sur ce sujet, la plus vaste érudition « livresque ».
Reste à juger l’emploi qu’il en fait. Quelques exemples suffiront pour prouver que cet emploi n’a rien de commun avec la scrupuleuse et sereine impartialité des véritables savants.
Exemple : maintes traditions relatent l’ascétique sobriété du Prophète.
Abou Horeïra, un de ses commensaux habituels, a dit : « Le Prophète d’Allah est sorti
« de ce monde sans jamais s’être rassasié d’aucun « mets, même de galette d’orge, et, dans sa « maison, il se passait fréquemment un mois « sans que fût allumé aucun feu, pour la cuisson « des aliments. Sa nourriture se composait « alors de dattes sèches, et sa boisson, d’eau « pure. Et, avec une ceinture, il sanglait une « pierre sur son ventre, pour calmer les souf- « frances de la faim » (i).
Malgré ces traditions, malgré l’institution du jeûne de Ramadhane, auprès duquel le carême chrétien n’est qu’un jeu, le Père Lammens se refuse absolument à admettre l’ascétisme du fondateur de l’Islam. Aussi lorsqu’il découvre, dans ses innombrables lectures, une anecdote rapportée par Ibn Hanbal, d’après laquelle Mohammed aurait fait honneur à un festin que lui offraient les Madinois, en mangeant deux épaules de mouton (2), il exulte. Immédiatement, dans son livre sur Fathima, il nous dépeint Mohammed comme un gros mangeur, puis, dans un autre livre, sans indiquer de source nouvelle , il renchérit sur sa trouvaille, en nous montrant le Prophète « capable de dévorer à « la h le trois gigots de mouton et d’y joindre
(1) Abou’l Fida, « Kitab el Mokhtasar fi Akhbar le JBechar », T. Ier, p 153.
(2) Lammens, « Fatima », p. 44 et note de la même page.
« tout le contenu d’un couffin de dattes. » (i). Et pourtant, le Père Lammens avait compris le caractère tendancieux de la tradition d’Ibn Hanbal, puisqu’il l’accompagnait de^cette juste réflexion : « Je soupçonne les narrateurs patriotes « d’avoir, en célébrant la large hospitalité « Ansarienne (c’est-à-dire Madinoise), forcé la « note, tant ils appuient sur le robuste appétit « d’Abou’l-Ouasim ( surnom de Mohammed (2). »
Alors, pourquoi l’auteur se base-t-il sur une tradition qu’il reconnaît lui-même comme étant suspecte, et repousse-t-il, après en avoir artificieusement dénaturé le sens (3), les traditions autrement sérieuses qui célèbrent l’ascétique sobriété du Prophète?
Lorsque, malgré toutes ses recherches, le
(1) Lammens, « Le Berceau de l’Islam », p. 243. — Le grossissement à outrance de détails insignifiants mais légèrement différents de la tradition reconnue, tel est le seul procédé d’apparence scientifique que l’on puisse rencontrer dans les innovations du Père Lammens. Notons d’ailleurs que, d’après un grand nombre de traditions, le Prophète avait pour principe de ne jamais manger de dattes, lorsqu’il avait mangé de la viande, et de ne jamais manger de viande, lorsqu’il avait mangé des dattes. Il considérait probablement comme malsaine la réunion dans l’estomac de ces deux genres de nourriture.
(2) Lammens, « Fatima », p. 44.
(3) Il feint d’abord de croire que ces traditions attribuent l’extrême frugalité du Prophète uniquement à sa pauvreté, et non à son ascétisme, puis il les réfute triomphalement en prouvant que Mohammed n'était pas réduit à un pareil dénûment. — Voir son livre sur « Fatima », p. 19.
Père Lammens ne trouve aucune tradition qu’il puisse exploiter dans le sens de ses désirs, il s’en passe, et maintient quand même ses imputations avec une imperturbable désinvolture.
Exemple : De son mariage avec Khadidja, Mohammed eut trois fils et quatre filles. L’aîné de ses enfants reçut le nom de Quasim, et le surnom d’Abou’l Quasim, c’est-à-dire Père de Quasim, fut donné au Prophète, heureux de la venue au monde d’un enfant mâle. Mais Quasim et ses frères Thayeb et Thahir moururent en bas âge, avant la Révélation. Voilà ce que nous apprend la tradition la plus ancienne, celle que Ibn Hicham tient de son maître, Ibn Ishaq (i).
Quoiqu’il n’ait trouvé aucun document à opposer à cette tradition, le Père Lammens demeure fidèle à sa méthode : il refuse absolument d’admettre que Mohammed ait eu un seul enfant mâle, et il déclare :
« Dans les efforts de la tradition pour multi- « plier le nombre des enfants de Mohammed. « il est impossible de méconnaître comme une « consolation posthume, accordée à cette grande « infortune (celle de n’avoir pas laissé de posté- « rité mâle). Efforts en définitive malheureux ! « Cause desservie par l’exagération à la défen-
(1) Ibn Hicham, v( Sirat er Rasoul », t. I, p. 121
« dre ! » (i). L’exagération qu’il rencontre dans quelques traditions apocryphes, telle est V unique preuve sur laquelle s’appuie le Père Lammens pour traiter de faux les témoignages les plus scrupuleux et les plus respectés, sur cette question.
Avec un pareil procédé, ne faudrait-il pas considérer également les exagérations des Evangiles apocryphes comme des preuves suffisant pour infirmer tous les récits correspondants des Evangiles orthodoxes?
Remarquons enfin l’amusante inconséquence avec laquelle le Père Lammens s’obstine à désigner le Prophète par son surnom « Abou’l
(i) Lammens, « Fatima », p. 2, — Notons que, contrairement à l'affirmation du Père Lammens, les auteurs sérieux n’ont jamais songé à exagérer le nombre des enfants mâles du Prophète. Certains d’entre eux ont même, par excès de scrupules, été jusqu’à diminuer le nombre des fils qui lui sont attribués par la tradition la plus ancienne et la plus sûre, celle d’Ibn Hicham. Si l’existence du fils aîné, Quasim, a été affirmée par tous les historiens arabes, sans aucune exception, par contre, celle de ses deux frères, Thayeb et Thahir, a soulevé quelques objections. Les uns en font deux jumeaux et les autres, tels qu’Ibn Sâad (Thabaquate, t. I, chap. Ier, p. 85), prétendent que Thayeb et Thahir seraient les deux surnoms d’un même enfant du Prophète, enfant dont le nom véritable aurait été Abd Allah. Quant aux traditions beaucoup plus modernes qui attribuent à Mohammed d’autres enfants mâles tels que Thayeb et Thahir, nous partageons pleinement, à leur égard, l’avis du Père Lammens; nulle part, d’ailleurs, nous ne les avons vu prendre au sérieux.
Quasim », c’est-à-dire, père de ce Quasim dont il nie formellement l’existence.
Autre exemple : D’innombrables traditions nous représentent le Prophète, les pieds enflés par les stations debout trop prolongées qu’il faisait, durant ses oraisons, et, dans le Corane, il est dit : « Ton Seigneur sait bien (ô Moham- « med), que tu restes souvent les deux tiers de « la nuit en prières » (i).
Cela n’empêche pas le Père Lammens de railler en ces termes ( sans s'appuyer sur aucun document) : « Lui (Mohammed) , le grand dormeur, « il affirme consacrer souvent les deux tiers « de la nuit à la prière ! L’idée des vigiles, des « prières nocturnes, il l’a empruntée aux ascètes « chrétiens, puis incorporée dans son Corane, « sans s’inquiéter de passer à la pratique » (2).
Autre exemple : Le Père Lammens nous affirme que « dans les dernières années de sa vie, la cor- « pulance de Mohammed l’empêchait d’exécu- « ter les prosternations rituelles » et l’auteur ajoute : « Ce détail a été soigneusement voilé
(1) El Corane (t. LXXIII, p. 20).
(2) Lammens, * Mahomet fut-il sincère », p. 19, en note. — L’auteur ne nous explique pas comment le Prophète aurait
• gardé la confiance de ses disciples, si ces derniers, lisant dans le Corane qu'il passait souvent les deux tiers de la nuit en prières, avaient constaté le contraire. Le savant orientaliste semble ignorer que, chez les Arabes, le penchant à la critique est poussé jusqu’à l’exagération.
« par la tradition » (i). Malheureusement, il oublie totalement, et pour cause, de nous apprendre de quelle source il tient ce renseignement. Et il ne se soucie pas davantage de l’invraisemblance de son « invention ». Une corpulence de ce genre est fort rare, chez les vrais Arabes, et, fut-elle poussée à un degré maladif, nous ne l’avons jamais vu gêner un musulman dans ses prosternations.
Les exemples de cet étrange procédé foisonnent chez cet orientaliste et nous démontrent combien son œuvre est peu scientifique, en dépit de l’abondance de la documentation (2). Au surplus, pour arriver à ses fins, le Père Lammens n’hésite pas à user d’interprétations tout à fait inexactes de certains mots arabes ; et, comme nous le savons arabisant émérite, n’avonsnous pas le droit de manifester notre étonnement ?
Aucune raison de linguistique ne peut être invoquée, lorsqu’il traduit, par exemple : « Ridda »
(1) Lammens : «Mahomet fut-il sincère», p. 54, en note.
(2) Il est à remarquer que ces innombrables citations ne servent généralement au Père Lammens que pour appuyer des faits d’une grande banalité ; mais, dans le bas de la page, * elles font masse et produisent un « trompe-l’œil scientifique ». Tandis qu’il se dispense au contraire, presque toujours, de fournir des documents, pour justifier ses imputations les plus malveillantes.
par « Sécession », au lieu de « Apostasie » (i). « Mounafiqoune » par « tièdes » ou « sceptiques », au lieu de « Hypocrites » ou « traîtres » (2), etc... Puis, lorsqu’il a donné à ces mots un sens qu’ils n’ont jamais eu et qu’ils n’auront jamais, ni en arabe littéral, ni même en arabe vulgaire, le Père Lammens en tire les conclusions les plus tendancieuses. Lorsqu’il « blanchit », par sa traduction arbitraire, les Mounafiqounes qui trahissaient le Prophète avec tant de perfidie, c’est afin de pouvoir nous les présenter comme des « héros nationalistes » (3).
Autre exemple : Il traduit le beau verset du Corane : « Inn’ Allaha mâ’es sabirine » (Allah est avec les résignés) (4), qui sert à consoler, dans les grandes infortunes, par « Allah est avec les persévérants » (5). Quoique cette traduction rende imparfaitement l’idée coranique, nous ne la critiquerons pas, quant au terme, car le mot « Sabirine » renferme à la fois les trois sens : patients, résignés, persévérants.
Mais que dire de l’incroyable conclusion que le Père Lammens en dégage? Pour lui, les per
(1) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 33, en note.
(2) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 53, en note.
(3) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 53.
(4) El Corane, t. II, p. 148.
(5) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 51.
sévéranis dont parle le Corane, sont ceux qui attendent le triomphe de la persistance d'une politique faite de contradictions et de compromis, et il ajoute : « Mohammed, ce bourgeois ami de « ses aises..., ce Mekkois peu courageux, n’hési- « tera pas à y recourir..., le commerçant loyal « amine » saura tourner sa parole, agir dans « l’ombre comme un sicaire... » (i).
Nous n’aurons pas la naïveté de discuter sérieusement ces phrases écrites dans un accès de délire islamophobe ; le bon sens du lecteur en fera justice.
Quant aux Arabes qui adoptèrent le Corane, le Père Lammens témoigne contre eux autant d’animosité que contre celui à qui ce livre fut révélé. Il leur refuse les qualités qu’on leur reconnaît universellement, et, en particulier, leur bravoure légendaire : « On a proclamé « l’Arabe courageux, écrit-il ; l’on a même attri- « bué à sa valeur les succès des premières con- « quêtes musulmanes. J’hésite à partager une « opinion aussi favorable... La bravoure bédouine « est de qualité inférieure » (2).
En réponse au Père Lammens, nous nous contenterons de conseiller la lecture des milliers de citations à l’ordre de l’armée, méritées par
(1) Lammens, « Mahomet fut-il sincère », p. 51 et 52.
(2) Lammens, « Le Berceau de l’Islam », p. 191 et 248.
les braves soldats Musulmans qui combattirent en France pour la défense de la civilisation, et qui formèrent des troupes de choc dont les exploits ont provoqué l’admiration du monde entier. Avec leur laconisme militaire, ces citations constituent le monument le plus glorieux qui puisse être élevé à l’esprit de sacrifice et à l’héroïsme des Arabes. Et ce Livre d’Or admirable se trouvera, cette fois, à l’abri de toute critique ; car, écrit par des chefs étrangers à la race arabe et à la religion musulmane, il ne sera jamais suspecté d’aucune partialité (i).
Style du Père Lammens.
Sur quantité d’autres points, l’œuvre du Père Lammens prêterait à la critique, entre autres, quant au style, bourré d’expressions modernes
(l) Entre ces milliers de citations, toutes plus admirables les unes que les autres, il serait difficile de faire un choix. Néanmoins, laissant de côté celles qui célèbient le couiage, allant jusqu’à la démence, de l’Arabe lancé dans une charge enthousiaste (ce côté de son courage étant suffisamment connu), nous donnerons deux exemples, pris au hasard, d’un autre aspect de l’héroïsme musulman, celui qui est inspiré par l’esprit de dévouement et de sacrifice .
« Djendi Mohammed, soldat au 2e Régiment mixte de zouaves et de tirailleurs, matricule 6322, est allé le 6 août 1915, en plein jour, chercher le corps de son commandant
et ultra-occidentales, qui défigurent d’une façon burlesque ces récits de la vie arabe.
En voici quelques échantillons : « Campagne « de presse, Financiers, Banque de Mekka, Mil- « liard du syndicat Qoraïchite, Impôt sur le « revenu, Prolétariat, Le Bédouin et son alter- « ego, le Vaisseau du désert, Canonisé par « l’Islam, Blason Islamite, Prix Montyon, Mes- « sage à domicile, Chancellerie de l’Eternel... etc.»
Amusons-nous, sans plus, du reproche que ce tiède monothéiste fait au monothéisme musulman, d’être « étroit » (i), et aussi du goût « illimité » que ce savant linguiste témoigne pour le mot « triumvir », qu’il n’hésite pas à employer, même lorsqu’il ne parle que de deux hommes : « Il s’abandonna aux inspirations du triumvirat :
de compagnie , tombé entre les deux tranchées . Frappé mortellement, au moment où il l'atteignait, a expiré en s’écriant : « Je suis content, c’est pour la France ! » Décision du ii janvier 1916).
« Abd es Selam ben Mohammed, tirailleur au Régiment de Tirailleurs marocains, matricule 364 : le 26 mai 1915, un grand nombre de blessés restant entre les lignes françaises et allemandes, entreprit froidement, sous le feu de l’ennemi, de ramener ces blessés parmi leurs camarades ; à quatre reprises différentes, ses tentatives furent couronnées de succès, et il réussit à ramener quatre blessés, dont un gradé. A été grièvement blessé. » Décision du 20 juillet 1915.
Serait-ce là le genre de bravoure que le Père Lammens qualifie d’inférieur ?
(1) Lammens, « Fatima », p. 1 19 et « le Berceau de l’Islam, » p. 10.
«Àbou Bakr, Omar» (i) et mieux encore, lorsqu’il ne parle que de deux femmes : « Le parti des « triumvirs, formé par Aïcha et Hafsa, deux « redoutables intrigantes » (2).