CHAPITRE III
Discussion de la thèse soutenue par M. Casanova, professeur au Collège de France, dans son ouvrage intitulé :
(( Mohammed et la fin du Monde )).
Les attaques dirigées contre le Corane furent relativement insignifiantes, comparées aux critiques acharnées dont fut objet la S ira. En prétendant que, dans la réunion des Sourates du Corane, faite peu de temps après la mort du Prophète, par son secrétaire, Zeid ben Tsabit, sur l’ordre du premier Khalife Abou Bakr et sous la surveillance d’Omar, quelques erreurs se sont glissées ou quelques oublis ont été commis, les orientalistes européens ont suivi la manière de l’histoire moderne ; à notre avis, les résultats sont négligeables (i).
(i) Le savant orientaliste Hartwig Derembourg résume l’opinion générale de ses confrères dans cette phrase . « L au- « thenticité du Corane n’a jamais été mise en doute, et la « science ne fait cpie confirmer la tradition qui nommait
Par contre, dès que ces orientalistes se mêlent de préciser et surtout de corriger, nous sommes en droit de discuter les bases sur lesquelles ils appuient leurs prétentions.
Dans l’ouvrage « Mohammed et la fin du monde» l’auteur, M. Casanova, prétend que deux versets importants furent inventés de toutes pièces, par Abou Bakr, et ajoutés au Corane, c’est-à-dire, au Livre exclusivement composé des paroles révélées par Allah à Son Prophète. On comprendra sans peine la gravité d’une pareille affirmation, au point de vue musulman. Empressonsnous de reconnaître que l’auteur ne poursuit aucun des buts confessionnels qui égarent l’orientaliste précédent. Dès le début, M. Casanova tient à établir, non seulement son impartialité, mais encore son admiration pour le Prophète : «Je tiens à déclarer tout d’abord, écrit-il, que « je rejette « a priori » toute théorie tendant à
« Mohammed comme l’auteur du Livre dans tous ses cha- « pitres et versets. » (Opuscule d’un Arabisant, p. 17 et 18. Nous empruntons cette citation au livre de M. Casanova.)
Seul l’ordre dans lequel les sourates sont disposées semble arbitraire aux orientalistes : elles sont placées suivant leur longueur, et les plus longues, les premières, bien que les plus courtes aient été, pour la plupart, révélées en premier. Certains savants européens estiment que cet ordre conventionnel fut adopté pour éviter, sur les sourates, tout commentaire tiré de la place qu’elles occupent dans le Corane. Comme chacune d’elles forme un chapitre spécial, sans lien avec les autres, cette disposition n’offre d’ailleurs aucun inconvénient.
* suspecter la sincérité de Mohammed... Toute « l’histoire du Prophète arabe prouve que son « caractère est positif, sérieux et loyal (i). Si « la vie physiologique de Mohammed a été « troublée, c’est que la vie intellectuelle s’est « trouvée portée chez lui à un tel paroxysme, « que le système nerveux a fléchi. Suivant une « noble métaphore, qui mériterait d’être arabe, « la lame a usé le fourreau... Il faut bien admet- « tre que le Prophète était un homme d’une « grande intelligence... La maturité d’esprit « et la prudence dont il fit preuve, à l’apparition « de ses premières révélations, l’art avec lequel « il sut unir les tribus arabes, malgré leurs divi- « sions séculaires, distinguer ce qu’il fallait « garder des anciennes traditions, et ce qu’il « fallait rejeter ; la magnificence incomparable « de son langage, dont nul Arabe n’eût pu même « concevoir l’idée, tout prouve qu’il avait une « vue nette des réalités... Il voit le but, il le « suit avec tout son instinct de politique avisé « et lucide, en même temps qu’avec son illumi- « nation de Prophète sincère » (2).
On jugera, d’après ces extraits, combien le ton s’élève et diffère de celui des ouvrages que nous discutions tout à l’heure. Aussi, bien que
(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 5.
(2) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 6-7-8.
la thèse de M. Casanova soit autrement grave, pour l’Islam, que les puériles invectives du Père Lammens, nous ne verrons en lui qu’un très savant et très sympathique ami, avec lequel nous éprouvons un vif regret de nous trouver exceptionnellement en désaccord. Et nous espérons qu’il excusera notre franchise, en même temps que l’audace d’une discussion nécessitée par l’atteinte portée par sa thèse au Corane.
Thèse de M. Casanova.
La question posée par M. Casanova est celle-ci : « Pourquoi le Prophète aurait-il négligé... d’assu- « rer la transmission d’un pouvoir qu’il tenait, « lui, de sa faculté prophétique, et que nul, « après lui, ne pouvait raisonnablement tenir « que de lui seul ? » (i). En d’autres termes, pourquoi Mohammed n a-t-il pas désigné son successeur, avant sa mort? N’aurait-il pas ainsi évité les sanglantes compétitions et les graves hérésies qui résultèrent de l’absence de règles, pour la nomination des Khalifes?
Et l’éminent professeur répond à cette question par la thèse suivante : « Mohammed n a
(i) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p io'
« pas pensé qu’ il mourrait ei qu’ il laisserait des suc- « cesseurs; il a cru que la fin du monde était proche, « et qu’il y assisterait » (i).
A cette thèse, on peut opposer deux versets du Corane, qui la détruisent radicalement : « Mohammed n’est qu’un envoyé; d’autres envoyés « sont morts avant lui . S’il mourait ou s’il était « tué, retourneriez- vous en arrière? » (2).
« Certes tu mourras (ô Mohammed) , et eux « également, ils mourront » (3).
Aussi, ne reste-t-il à l'auteur qu’une ressource, c’est de prétendre que ces versets furent inventés et ajoutés au Corane (4) ; il écrit : « C’est après la « mort de Mohammed que se fera l’altération « du Corane. J’ajoute, à cause de sa mort, et « cela parce que cette mort infligeait un démenti « absolu à sa doctrine fondamentale. Cette « doctrine, comme je vais essayer de le démon- « trer, est que les temps annoncés par Daniel « et Jésus étant révolus, Mohammed était le
(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 12. — Il est entendu que seul ce point de départ de la thèse de M. Casanova fera l’objet de notre discussion ; car, dans la suite, cet ouvrage, très intéressant et très documenté, contient des aperçus fort originaux et plausibles sur une des questions les plus obscures de l’histoire musulmane, celle du « Mahdi », aperçus que nous nous garderons bien de discuter.
(2) El Corane, t. III, p. 138.
(3) El Corane, chap XXXIX, p. 31.
(4) Casanova, « Mohammed et la fin du Monde, p. 19 et 20.
« dernier Prophète choisi par Dieu pour prési- « der, conjointement avec le Messie revenu sur « terre à cet effet, à la résurrection universelle « et au jugement dernier. Lui mort, il fallait que « l’union intime, énoncée par |le Prophète entre « sa venue et la fin du monde fût dissimulée ou « niée, sous peine d’anéantissement pour la « nouvelle foi. C’est à cette pieuse fraude que « nous devons le Corane d’Abou Bakr et d’Ots- « mane » (i).
Mohammed était-il vraiment persuadé