‹ L'Orient vu de l'OccidentChapitre 8 sur 14 · DE SA THÈSE · texte numérisé non relu

DE SA THÈSE

A ces preuves, extraites du Corane, l’auteur ne trouve à opposer que les trois traditions suivantes :

i° D’après Wahidi. le Prophète aurait dit : « Ma venue et l’Heure sont séparées l’une de « l’autre comme mon index de mon médius » (3).

(1) El Corane, chap. xliii, p. 40, 41.

(2) L’auteur conteste la traduction « Nous te ferons mourir », et voudrait la remplacer par « Nous te recueillerons (sans mort préalable) ». Il se base sur ce que le même terme « Netaouafnnaka », est employé dans le Corane pour Jésus qui, suivant la tradition musulmane, n’est pas mort sur la croix, mais a été élevé directement au ciel (p. 35-36).

Nous ferons remarquer que, tant en arabe vulgaire qu’en arabe littéral, la racine de ce terme « Taouaffa » signifie littéralement : Il a accompli sa destinée, et est presque toujours employé pour annoncer la mort d’une personne aimée, afin d’éviter le terme brutal « mata » (il est mort).

(3) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 15.

2° D’après Masoudi, il aurait dit : « D’ici « un siècle, il ne restera plus un homme sur la « terre » (i).

30 D’après Makrizi, il aurait dit : « Ma venue « et celle de l’Heure sont concomitantes, même « celle-ci a failli venir avant moi » (2).

Ces paroles, susceptibles de bien des interprétations différentes, ne nous semblent pas aussi décisives que le pense M. Casanova ; en admettant leur authenticité, elles ne pourraient signifier que ce que nous avons déjà admis ! au début de sa mission, Mohammed, épouvanté par l’idolâtrie opiniâtre de ses concitoyens, a pu croire à l’imminence de l’Heure du Châtiment, et les en menacer pour les ramener dans le droit chemin. Rien de plus.

Textes plus anciens opposés a la thèse

de M. Casanova.

Cependant, puisque M. Casanova ne craint pas d’invoquer, contre l’autorité même du Corane, celle d’auteurs qui sont loin de compter parmi les biographes du Prophète les plus anciens et les plus sérieux, nous invoquerons, à notre

(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 17.

(2) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 18.

tour, le témoignage d’auteurs d’une ancienneté et d’une véracité incomparablement supérieures (i). Nous lisons :

i° Dans la Sirat er Rasoul d’Ibn Hicham : « Après la prière, le Prophète déclara : « Allah « a offert, à un de ses serviteurs, le choix entre « les biens de ce monde et ceux qui sont auprès « de Lui. Et le serviteur a choisi ceux qui sont « auprès d’Allah ». Et Abou Bakr, comprenant « que Mohammed parlait de lui-même (en fai- « sant allusion à sa mort prochaine), fondit en « larmes » (2).

2° Dans les Thabaquates d’Ibn Sâad : « Le

(1) Wahidi, auteur peu connu, d’origine araméenne et chrétienne est mort en 1075.

Masoûdi, qui, dans son œuvre, recherche surtout l’anecdote, est mort en 957.

Makrizi, qui s’est spécialement consacré à l’histoire de l’Egypte, est mort en 1442.

Tandis que, des deux auteurs que nous citons, le premier, Ibn Hicham, est mort en 834 (et son œuvre est un extrait du célèbre ouvrage, malheureusement perdu, d’Ibn Ishaq, mort en 768). Le second, Ibn Sâad, est mort en 845. Rappelons que le Prophète est mort en 632, an XI de l’hégire.

S’il est évident que l’on ne peut croire aveuglément tout ce que rapportent ces deux auteurs, il reste indiscutable qu’ils sont les plus dignes de foi de tous les biographes du Prophète. Leur valeur historique peut être appréciée d’après cette remarque de Renan : « Certes, les biographies arabes de « Mohammed, celle d’ Ibn Hicham, par exemple, ont un carac- « tère bien plus historique que les Evangiles. » (La vie de Jésus, préface de la 13e édition, p. ix.) Renan ne rejette, avec raison, et d’accord avec le Corane, que les miracles inventés après la mort du Prophète et ajoutés à son histoire.

(2) Ibn Hicham. « Sirat er Rasoul », t. II, p. 1006.

« Prophète fit appeler Fathima et lui dit : « Ma mort vient de m’être annoncée » et elle « éclata en sanglots. Alors, il reprit : « Ne pleure « pas, car, de ma famille, tu seras la première à « me rejoindre » et le visage de Fathima rayonna « de joie » (i).

Autres paroles du Prophète à ses compagnons : « Vous pensez peut-être que d’entre nous, je « mourrai le dernier? Tout au contraire, je mour- « rai le premier... Lorsque je serai mort, ma mort « vous sera aussi profitable que ma vie. Car vos « actes me seront connus. S’ils sont justes, je « glorifierai Allah et, s’ils sont injustes, j’implo- « rerai pour vous Son pardon » (2).

Des centaines d’autres traditions, provenant des sources les plus sûres, relatent des paroles analogues de Mohammed, paroles accompagnées d’instantes recommandations concernant l’avenir de l’Islam, après sa mort.

De telles déclarations abrogent donc radicalement les traditions sur lesquelles s’appuie M. Casanova et qui ne peuvent se rapporter qu’aux premiers temps de la Mission du Prophète (3). Ces déclarations prouvent en effet que

(1) Ibn Sâarî, « Thabaquate », t. IT, 2 p. 2

(2) Ibn Sâad, « Thabaquate », t. II, 2 p. 2.

(3) Dans le Corane lui-même, il existe des versets abrogeants et des versets abrogés.

Mohammed ne pensait plus à l’imminence de l’Heure, puisqu’il annonçait sa mort prochaine et se préoccupait des événements ultérieurs.

Preuves tirées des derniers actes du Prophète.

Toutes les paroles que nous venons de citer se trouvent d’ailleurs corroborées par les actes du Prophète, dans les dernières années de sa vie. S’il avait eu la « certitude » que l’Heure précéderait sa mort, pourquoi aurait-il fait tant d’efforts pour préparer à l’Islam la conquête du monde, au lieu de se contenter d’y avoir amené ses compatriotes (i)?

Pourquoi les ambassades aux principaux" monarques de l’Orient et de l’Occident, et, entre autres, au Mouquauquès d’Egypte, dont M. Casanova lui-même prouve l’existence, jadis contestée.

Pourquoi le dernier pèlerinage à Mekka, surnommé « le pèlerinage des adieux »?

Pourquoi l’expédition de Mouata, en Syrie

(i) Allah dit au Prophète, dans le Corane : « Nous t’avons envoyé à tous les hommes, sans exception. » (Chap. xxxiv, p. 27).

et la dure Ghezoua de Tabouk, à travers le désert, en plein été?

Pourquoi toutes ces expéditions militaires ou religieuses, envoyée au Yamene et dans tant d’autres contrées lointaines?

Pourquoi surtout cette troisième expédition de Syrie, que le Prophète organisa au milieu des souffrances de sa dernière maladie, et qui semble l’indication de son ultime pensée? (i)

Ces dix versets du Corane seraient donc des faux et toutes ces paroles, tous ces actes du Prophète, certifiés par des centaines de témoins honorables et admis par tous les historiens Arabes, quelles que soient leurs tendances, comme incontestablement authentiques, seraient également des fables? Telles seraient les conséquences logiques de la thèse de M. Casanova.

Et dans quel but ces innombrables faux auraient -ils été commis? Uniquement dans le but de prouver que Mohammed était mortel et savait que sa mort pouvait précéder la fin du monde ; et encore, pour détruire par là « l’idée « de l’union intime entre sa venue et la fin du « monde » que M. Casanova suppose avoir été,

(i) Aussitôt après la mort du Prophète, ses disciples tinrent à réaliser son projet : trois ans après cette mort, ils avaient conquis la Syrie et s’étaient emparés de Damas (12 mars 635).

jusqu’à ce moment, un article de foi pour tous les musulmans (i).

Nous verrons plus loin combien cette idée fut facile à déraciner, sans la nécessité de tant de falsifications. Au surplus, un procédé consistant à modifier un texte, pour mieux l’adapter à une conclusion prévue, n’est guère conforme aux habitudes des historiens arabes de cette époque. Ceux-ci se souciaient fort peu d’explications déduites selon le genre de logique cher au xxe siècle, et ne prévoyaient aucunement, on peut en être sûr, les exigences de la méthode critique, instaurée par les Orientalistes modernes (2).

Raisons qui empêchèrent vraisemblablement Mohammed de désigner son successeur.

Nous avons dit notre pensée sur la vanité de la logique moderne, appliquée aux Livres de l’Orient. Nous répondrons cependant en employant hypothétiquement cette même mé-

(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 8.

(2) On en trouve une preuve indiscutable dans le fait que ces auteurs ne se sont jamais préoccupés des contradictions (au point de vue de la logique européenne), que peuvent contenir leurs ouvrages.

Certains d’entre eux, tels qu’Ibn Sâad, nous offrent souvent trois ou quatre versions contradictoires du même fait, sans prendre parti pour les unes ou pour les autres.

thode, pour rechercher les motifs qui empêchèrent Mohammed de désigner son successeur. Indépendamment de ceux, très sérieux, qu indique Ibn Khaldoun et qu’à notre avis, M. Casanova n’apprécie pas à leur véritable valeur (i), il en existe de fort simples.

Examinons en effet les insurmontables difficultés en face desquelles se trouvait le Prophète, quant à la désignation de son successeur : sur lequel, parmi tant de parents et de compagnons également dévoués et méritants, lui était-il possible de porter son choix, sans risquer de se montrer injuste envers les autres, de soulever de dangereuses jalousies, et de créer un précé-

(i) Casanova, « Mohammed et la fin du monde ». p. io et ii. — D’après Ibn Khaldoun : « C’est une erreur de consi- « dérer l’imamat (ou le Khalifat), comme une des colonnes « de la religion ; en réalité, c’est un office institué pour « l’avantage général, sous la surveillance du peuple. S’il « était une des colonnes de la Religion, le Prophète aurait « eu soin d’en déléguer les fonctions à quelqu’un, de même « qu’il l’avait fait pour la prière publique, dont il confia « la présidence à Abou Bakr, et il aurait ordonné de publier « le nom de son successeur désigné, ainsi qu’il l’avait déjà « fait pour le chef de la prière. Les compagnons de Mohammed « reconnurent Abou Bakr pour Khalife à cause de l’analogie « qui existait entre les fonctions de Khalife et celles de chef « de la prière : « Le Prophète, oirent-ils, l'avait choisi pour « veiller à nos intérêts spirituels ; pourquoi n’en voudrions- « nous pas pour veiller à nos intérêts mondains ? » Ibn Khaldoun, Prolègomanes, traduction de Slane, t. I, P- I3i.)

L’opinion d’ Ibn Khaldoun est partagée par tous les musulmans que nous avons questionnés à ce sujet.

dent qui ferait loi après sa mort, pour la nomination des Khalifes? Ce précédent, mal interprété, pouvait engendrer les conséquences les plus funestes, car l’autorité du Prophète y serait attachée. Ses paroles à Fathima, sa fille chérie : « Travaille, et ne compte pas (qu’il te suffise « d’être la fille du Prophète) », et bien d’autres traditions nous donnent à penser qu’il n’était guère partisan d’une transmission du pouvoir basée sur les liens de parenté et qu’il eût craint d’encourager le népotisme en choisissant son successeur parmi les membres de sa famille. D’autre part, comment aurait-il pu écarter, pour cette seule raison, des hommes tels que ses beaux-pères Abou Bakr et Omar, ou ses gendres, Ali et Otsmane, qui étaient les quatre personnages les plus considérables de l’Islam?

Une autre difficulté, non moins grave, devait se présenter à l’esprit de Mohammed. Il lui était impossible de se choisir un véritable successeur, car, c’eût été lui conférer le titre de Prophète, Or, il devait être le « Sceau », c’est-à-dire le dernier des Prophètes. Il ne pouvait donc nommer qu’un Khalife, c’est-à-dire un lieutenant. Ce lieutenant, désigné par lui, ne s’énorgueillirait-il pas d’une pareille investiture, au point d’être un jour tenté de s’attribuer le titre de prophète, ce qui constituerait pour l’Islam un redoutable danger?

L’on voit donc que, si la non-désignation d’un Khalife offrait quelques inconvénients, la désignation expresse en eût inévitablement entraîné de bien plus graves.

Dans ces conditions, Mohammed ne pouvait que s’abstenir, et compter sur les enseignements qu’il avait maintes fois donnés à ses disciples, afin de leur inspirer, après sa mort, les décisions les meilleures pour le salut de l’Islam. Ne leur avait-il pas fait cette recommandation : « Lorsque <f vous ne trouverez pas la solution d’une diffi- « culté dans le Corane, cherchez-la dans les « enseignements du Prophète, et lorsque vous « ne la trouverez pas dans les enseignements du « Prophète, cherchez à déduire, de son avis « dans des cas analogues, l’avis que vraisembla- « blement il vous eût donné, pour résoudre la « difficulté » (i).

C’est ce que firent les Croyants : ils élurent Abou Bakr, parce que, celui-ci ayant été dési-

(i) « Lorsque le Prophète envoya Moâdz ben Djabala « comme missionnaire au Yamen, il lui demanda quelle loi « il prendrait pour guide : « La loi du Corane », répondit « Moâdz. — Et si tu n’y trouves pas les principes néces- « saires ? — Alors j’agirai d’après l’exemple du Prophète. — « Mais s’il manque ? — Alors, je ferai une comparaison et « j’agirai en conséquence. » ■ — Mohammed applaudit cha- « leureusement à l’intelligence de son disciple, et des déduc- « tions très importantes ont été tirées par suite de son « approbation au système d’ analogie. » (Stanley Lane Poole, « Le Koran, sa poésie et ses lois », pages 104-105.)

gné comme Iman par Mohammed trop malade pour diriger la prière, ils pensèrent qu’il l’eût choisi de même, comme Khalife. Ils élurent ensuite Omar, pour des raisons du même genre, puis Otsmane, puis Ali ; et on doit reconnaître que Mohammed lui-même n’aurait pu mieux choisir, car ces quatre premiers Khalifes portèrent immédiatement l’Islam au comble de la puissance et de la gloire.

De la non-désignation par le Prophète d’un khalife, pour le remplacer, résultèrent donc, tout d’abord, de très grands avantages, et comment croire qu’un psychologue aussi clairvoyant ne les eût pas prévus ? Ce fut le népotisme, si âprement combattu par lui et remis en honneur par les Ommyades qui, en dépit de la splendeur à laquelle ces derniers élevèrent la civilisation arabe devait être une des causes déterminantes de la décadence future.

De l’authenticité des versets suspectés

par M. Casanova.

Si le lecteur admet les explications ci-dessus exposées, il ne lui restera plus guère de motifs pour douter de l’authenticité des versets suspectés par M. Casanova, car le faux devient

inutile . Poursuivons cependant jusqu’au bout l’examen de cette dernière thèse :

A quelle occasion ces versets auraient-ils été inventés et ajoutés au Corane, d’après M. Casanova ? A l’occasion de la mort du Prophète à laquelle beaucoup de musulmans refusaient de croire : « Non ! il n’est pas mort, s’écriait Omar ; « il est allé visiter Son Seigneur, comme Moïse « qui disparut pendant quarante jours. Il nous « sera rendu, comme Moïse l’a été. Que l’on « coupe les mains et les pieds des traîtres qui « prétendent qu’il est mort ! » Alors intervint Abou Bakr et, par trois fois, il ordonna à Omar de se taire ; celui-ci, ayant refusé d’obéir, les assistants l’abandonnèrent pour se grouper autour d’Abou Bakr qui leur dit : « O Croyants ! « si vous adoriez Mohammed, apprenez que « Mohammed est mort. Mais, si vous adorez « Allah, sachez qu’ Allah est vivant, car II ne « meurt pas. Allah le Très-Haut a dit dans le « Corane : Mohammed n'est qu'un Envoyé ; « d'autres Envoyés sont morts avant lui ; s'il « mourait ou s'il était tué, retourneriez-vous en « arrière? (i) ». « Certes tu mourras ( ô Mohammed) , « et eux également, ils mourront (2) ».

« De ces versets, et particulièrement du dernier.

(1) El Corane, t. III, p. 138.

(2) El Corane, chap. xxxix, p. 31.

« si explicite, dit M. Casanova, nul n’avait le « moindre souvenir ; mais Abou Bakr avait « été surnommé par le Prophète lui-même, « Es Seddiq », « le Véridique » ; il n’y avait qu’à « s’incliner. »

Et l’auteur conclut : « Ainsi, une parole aussi « caractéristique était inconnue des Compa- « gnons du Prophète !... Ne sommes-nous donc « pas autorisés à soutenir que le second verset, « au moins, a été créé de toutes pièces (i) après « la mort de Mohammed, et à cause de sa mort ? « Que se passa-t-il réellement ? Les auditeurs « se firent-ils les complices bénévoles de cette « pieuse fraude, comprenant très bien les hautes « raisons politiques qui la motivaient ?...

« Ce ne sont pas les historiens arabes qui peu- « vent nous renseigner là-dessus, et nous devons « nous contenter du précieux aveu qui leur « échappa. Joint aux phrases que nous avons « citées et qui sont aussi des aveux inconscients, « il prouve surabondamment que les premiers « Musulmans considéraient leur Prophète comme « étant le dernier de tous, celui qui devait pré-

(i) Notons que M. Casanova hésite à traiter le premier verset de faux. Or, nous verrons tout à l’heure que c’est sur ce verset seul que s’appuient les plus anciennes traditions. L’argumentation de M. Casanova, basée sur la citation du second verset, s’écroule donc tout entière, si nous prouvons que cette citation n’avait pas été nécessaire et qu’Abou Bakr n’y avait pas eu recours.

« sider au jugement dernier (i)... Lui mort, « il fallait que l’union intime énoncée par le « Prophète entre sa venue et la fin du monde « fût dissimulée ou niée, sous peine d’anéantis- « sement pour la nouvelle foi (2) ».

Réponse : Il est certain que, même en suivant sur le visage du Prophète les progrès du mal qui devait l’emporter, et malgré toutes les paroles par lesquelles celui-ci annonçait sa lin prochaine, les musulmans se refusaient à envisager la possibilité de la disparition de leur guide inspiré. Jusqu’à la dernière minute, ils conservèrent l’espoir, et, l’issue fatale s’étant produite, la plupart ne voulurent point y croire.

Mais le même fait ne s’est-il pas produit pour bien d’autres grands hommes, sans même qu’il y eût à cela des raisons religieuses ? La plupart

(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 19 et 20.

(2) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 8. — A son tour, le Père Lammens raille cette thèse dans ces termes : « La tradition essaie longuement de faire croire « qu’on ne pouvait s’habituer à la mort de Mohammed. « C’est la théorie utilisée par M. Casanova. » (Lammens. « Fatinia », p. 109, en note). — Exemple typique de l’amusant désaccord auquel la méthode critique conduit les orientalistes : de ces deux savants, admirablement documentés sur ce sujet, l’un accuse la tradition d’avoir commis des faux pour prouver que les Musulmans avaient facilement admis la mort du Prophète, et l’autre plaisante la même tradition sur la \anité des efforts auxquels elle se serait livrée, pour prouver que les Musulmans ne voulaient pas croire à cette mort !

des « Grognards » de l’Empire ne refusèrent-ils pas obstinément de croire à la mort de Napoléon et ne conservèrent-ils pas l’espoir de le revoir, jusqu’au moment de leur propre mort ? Il n’y a là qu’un fait très normal, très humain, accentué peut-être par le sentiment religieux.

Et ce qui prouve combien cette idée était facile à déraciner, c’est l’instantanéité avec laquelle elle fut oubliée, sans la moindre protestation.

En premier lieu, un certain nombre de fervents musulmans, parmi lesquels El Moghaira ben Chôba, avaient parfaitement admis la mort de Mohammed, avant l’arrivée à’ Ab ou Bakr (i). C’est à eux que s’adressaient les menaces d’Omar. Et cela suffit pour prouver que « l’idée de l’union intime entre la venue du Prophète et la fin du

(i) Ibn Sâad. « Thabaquate, t. II, p. 54 '• <( Omar et El « Moghaïra étant entrés dans la chambre mortuaire et « ayant soulevé le voile qui recouvrait le visage du Pro- « phète, Omar s’écria : « Dans quel profond évanouissement « est plongé le Prophète ! » et il se retira ; lorsqu’il fut « arrivé à la porte, El Moghaïra lui dit : « O Omar, le Pro- « phète est mort ! sur lui le salut et la bénédiction d’Allah ! » « — Tu mens ! répliqua Omar... ». Or, on ne peut douter de la sincérité religieuse d’El Moghaïra ben Chôba qui était un des Compagnons les plus dévoués de Mohammed : il menaça son oncle Oroua de lui trancher la main qu il avait eu l’audace de poser sur la barbe du Prophète (Ibn Hicham, t. II, p. 744). Et il jeta sa bague dans la tombe nu Prophète, pour, en la ramassant, être le dernier à contempler le visage de l’Elu d’Allah, avant que ce visage fût recouvert par la terre. (Ibn Hicham, t II, p. 1020.)

monde » n’était pas un article de foi unanimement accepté, comme le soutient M. Casanova (i).

Ensuite, tous les assistants abandonnèrent Omar, lequel prétendait que le Prophète n’était pas mort, pour se grouper autour d’Abou Bakr, avant même qu’il eût récité les fameux versets.

Enfin, lorsqu’il les eût récités, personne n’éleva la moindre objection, car tous étaient absolument convaincus qu’Abou Bakr était incapable de commettre un sacrilège aussi grave que celui d’introduire un faux dans le Livre Révélé par Allah.

Et pourtant, les passions politiques étaient, à ce moment, surexcitées au suprême degré. Et si le moindre soupçon eût été possible, il se fût aussitôt manifesté avec la dernière violence. Omar venait d’être réprimandé en public, avec rudesse, par Abou Bakr, et il n’était guère patient de sa nature ; or, que dit-il : « Aussitôt que j’en- « tendis Abou Bakr réciter ces versets, je sentis « mes jambes se dérober sous moi, et je m’abattis « sur le sol, car je venais de comprendre que réel- « lement le Prophète était mort ! (2) »

Sâad ben Obada, le candidat au khalifat, soutenu par les Madinois, eût-il hésité à dénoncer son rival Abou Bakr, pour le déshonorer à jamais,

(1) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 8.

(2) Ibn Hicham, « Sirat er Rasoul », t. II, p. 1012 et 1013 et Ibn Sâad, « Thabaquate », t. II, 2, p. 54 et suivantes.

s’il avait eu la moindre chance de le surprendre en flagrant délit de falsification du Corane ?

Et le loyal Ali, qui n’eut guère à se louer des partisans d’Abou Bakr, aurait-il consenti à supporter le fardeau d’une telle complicité ?

Il nous semble que M. Casanova fait trop bon marché de la réputation si bien établie d’Abou Bakr le Véridique. Pour qu’un pareil faux fût vraisemblable de la part d’Abou Bakr, il faudrait préalablement admettre que celui-ci ne croyait aucunement à la Révélation Divine du Corane. Or, comme il ne pouvait le réciter sans pleurer d’émotion (i), ce serait prétendre qu il aurait joué la comédie de la sincérité avec assez d’adresse pour avoir trompé, du premier au dernier jour, un homme aussi clairvoyant que le Prophète. Il faudrait en outre qu’Ali, Omar et tous les grands personnages ou historiens de l’Islam (dont certains étaient les adversaires d’Abou Bakr), eussent été pareillement aveuglés sur le véritable caractère de ce dernier. N’est-il pas hasardeux d’émettre, au xxe siècle, la prétention de connaître le premier khalife mieux que ne le connaissaient ses propres contemporains ? (2).

(1) El Bokliari, « Traditions islamiques », traduction de Hondas, t. I, p. 241.

(2) Le savant Dozy est d’un avis diamétralement opposé à celui de M. Casanova, au sujet du caractère d'Abou Bakr. Loin de voir en lui un politicien ambitieux et retors, il le

En réalité, nous nous trouvons une fois de plus en présence d’une erreur d’appréciation occidentale, par compréhension trop littérale puis grossissement démesuré d’une observation sans importance faite par des historiens arabes.

Examinons la version que nous donne Ibn Hicham (le plus ancien des historiens relatant cet événement), d’après la tradition d’Abou Horeïra (i). Dans son récit, Ibn Hicham ne cite qu ’un seul verset, le premier, lequel, joint aux observations personnelles d’Abou Bakr, suffit pour que tous fussent instantanément convaincus de la mort du Prophète.

représente comme un homme sans originalité personnelle, ne devant ses succès qu’à une conviction inébranlable et à une fidélité absolue aux volontés du Prophète. C’est ainsi qu’Abou Bakr décida la lointaine expédition de Syrie, pour satisfaire à la dernière volonté de Mohammed, malgré l’opposition des notables musulmans, qui faisaient remarquer le danger immédiat couru par El Madina, entourée de tribus révoltées. Comme ces notables le -suppliaient de renoncer à cette expédition, ou, du moins, de traiter auparavant avec les apostats et les rebelles : « Dût El Madina être sac- « cagée, s’écria Abou Bakr, j’exécuterai la \olonté du Pro- « phètel La loi de l’Islamisme est une et indivisible et n’admet « pas de distinction entre les préceptes. » Devant cette décision irrévocable du Khalife, les notables s’inclinèrent et Omar proclama : « Abou Bakr a plus de foi à lui seul que nous tous ensemble .» (Do-zy. « Les Musulmans d’ Espagne », t. I, p. 31 et 32). Cette anecdote peint admirablement le caractère véritable d’Abou-Bakr, et elle est confirmée par le fait même de l’expédition en Syrie, réalisée en des circonstances aussi défavorables.

(1) Abou Horeïra était un des Compagnons les plus intimes du Prophète.

Et Ibn Hicham ajoute : « Ce verset était « jusqu’alors ignoré des gens (« en nas », c’est-à- « dire de la foule). Notons en passant que cela ne signifie pas implicitement que ce verset fût ignoré de l’élite, c’est-à-dire des Compagnons du Prophète ; ceux-ci l’avaient simplement oublié, dans une pareille angoisse, car ils le connaissaient depuis longtemps, ainsi que nous le prouverons tout à l’heure.

Une constatation capitale à retenir, dans cette version (confirmée par celle d’Ibn Abbas, le cousin du Prophète), c’est qu’ Ab ou Bakr n’aurait récité qu’un seul verset, le premier (i), lequel verset fut aussitôt répété par tous les assistants

(i) Le témoignage d’Abou Horeïra, d’après lequel Abou Bakr n’aurait récité que le premier verset, est corroboré par celui d’Ibn Abbas, le cousin du Prophète, qui fait autorité. Nous trouvons ce témoignage reproduit par Ibn Sâad (« Thabaquate », t, II, 2, p. 56).

D’ailleurs, si Abou Horeïra, qui a dû assister à cette scène, au premier rang, et qui tirait vanité de sa prodigieuse mémoire, fut parfois plaisanté sur sa tendance à raconter plus qu’il n’avait vu ou entendu, jamais il n’a encouru le reproche de raconter moins. Il est donc certain que s’il avait entendu Abou Bakr réciter le second verset , si caractéristique, il se serait empressé de le rapporter.

Enfin, la concordance à ce sujet de son témoignage rapporté par Ibn Hicham avec celui que nous donne Ibn Sâad, fait écarter toute supposition d’oubli de la part du premier auteur.

Ibn Hicham cite les paroles d’Abou Horeïra d’après Ibn Ishaq, Ez Zohri et Sâïd ben el Mosïeb : et Ibn Sâad, d après Abou Bakr ben Abd Allah, Sliman ben Bilale, Mohammed ben Abd Allah El Taïmi, Chahab Ez Zohri et Sâïd ben el Mosïeb.

consternés et ne conservant plus le moindre doute sur la mort de Mohammed.

Les versions les plus anciennes et les plus sérieuses 11e mentionnant pas la citation du second verset, nous pouvons en conclure d’une façon irréfutable, que cette citation était complètement inutile. Il n’existait donc plus, à ce moment, aucune raison pouvant pousser Abou Bakr à commettre un sacrilège aussi dangereux que celui d’inventer ce verset et de l’introduire dans le Corane.

De ce fait, la théorie de M. Casanova (basée sur V invention par Abou Bakr de ce verset et ne contenant plus aucun autre argument capable de faire douter de sa parfaite authenticité), s’écroule tout entière (1).

Quant au premier verset, dont M. Casanova lui-même hésite à nier l’authenticité (2) et qui, suivant Ibn Hicham, était ignoré de la foule, nous trouvons, dans le même Ibn Hicham (ainsi que dans Ibn Sâad), la preuve que, depuis longtemps,

(1) La citation du second verset a dû être ajoutée au récit par des historiens qui furent frappés de la concordance de ce verset avec la situation. La tradition d’après laquelle ce second verset aurait été récité, est attribuée à Aïcha qui n’assistait pas à la scène, étant occupée, avec les autres femmes, à veiller le corps du Prophète, dans la chambre mortuaire. Même si cette tradition était authentique, elle n’aurait pas la valeur de celles que l’on doit aux deux témoins oculaires : Ibn Abbas et Abou Horeïra.

(2) Voir plus haut, note 3 de la p. 22.

il était connu des musulmans éclairés. En effet, ces auteurs nous apprennent (i) que ce verset avait été révélé à l’occasion d’un des plus graves événements du début de l’Islam, la bataille de Ohod, à laquelle il s'applique indiscutablement .

Pendant cette bataille, le bruit de la mort du Prophète s’étant répandu, les musulmans affolés avaient commencé à se débander et à s’enfuir. Puis, la sinistre nouvelle ayant été démentie, ils avaient repris courage et repoussé les idolâtres. Or c’est précisément à cette défaillance momentanée que fait allusion ce passage du verset : « Si Mohammed mourait ou s’il était » tué ( dans une bataille ) , retourneriez-vous en « arrière? » Dans la même sourate, d’ailleurs, le verset cité par Abou Bakr est encadré et intimement lié avec dix-neuf autres versets , qui répondent à chacun des incidents du mémorable combat de Ohod (2).

Ce qui précède suffit, pensons-nous, pour prouver d’une façon définitive, que ce premier verset est bien une citation extraite d’une sourate ancienne et très connue, et non une invention sacrilège, inspirée à Abou Bakr par les circonstances critiques qui suivirent la mort du Prophète.

(1) Ibn Hicham, « Sirat er Rasoul », t. II, p. 597 et Ibn Saâd. « Thabaquate !>, t. II, chap. Ier, p. 32.

(2) El Corane, t. III, p. 133 à 153.

Pour rendre acceptable la thèse de M. Casanova, un grand nombre d’autres récits de la Sira et même de versets du Corane, sur la véracité desquels jusqu’ici, aucun soupçon ne s’est élevé, devraient également être considérés comme inventés de toutes pièces. La liste de ceux que nous avons étudiés à ce sujet est loin d’être complète ; mais ne comporte-t-elle pas déjà beaucoup trop de sacrifices pour la gloire de cette méthode critique dont les résultats sont si minces, dès que les savants l’emploient à une bseogne qui n’est pas de son ressort, dans l’Histoire orientale.

Que les orientalistes s’en servent pour détruire les légendes calomniatrices créées par le fanatisme religieux, pour contester, au nom de la Science, l’authenticité des miracles (se trouvant ainsi, pour ceux de Mohammed, en plein accord avec le Corane), ou pour écarter certaines traditions trop manifestement tendancieuses, ou encore pour rétablir des dates erronées et réaliser quelques autres rectifications de ce genre, rien de mieux.

Mais le savant qui veut regarder T histoire et surtout l’histoire de l’Orient à la lumière de la logique rationnelle , pour discuter et reconstituer cette histoire, ressemble à un aveugle qui veut ratiociner sur les couleurs et retoucher les tableaux des grands maîtres.

Cette logique, en effet, est totalement impuissante à percevoir le moindre rayon émanant des forces mystiques, affectives et collectives par lesquelles F histoire est créée, ainsi que le constate le Dr G. Le Bon, avec tant de clairvoyance : « Dirigés uniquement par la logique rationnelle, « dans leurs investigations, les savants veulent « toujours la voir conduire le monde, et s’indi- « gnent dès que les phénomènes semblent échap- « per à son influence. Ils oublient ainsi qu’à « côté des lumières intellectuelles, existent des « forces affectives, mystiques et collectives, sans « parenté avec l’intelligence. Chacune d’elles pos- « sède sa logique spéciale, très différente de la « logique rationnelle. Cette dernière bâtit la « science, mais ne crée pas l’histoire (i) ». Montaigne, lui aussi, a délicieusement raillé l’impuissance des « logiciens » en histoire : « Ceux qui « s’exercent à contreroller les actions humaines « ne se trouvent en aucune partie si empeschez « qu’à les r’appiesser et mettre à même lustre : « car elles se contredisent communément de si « estrange façon qu’il semble impossible qu’elles « soient parties de mesme boutique (2) ».

(1) G. Le Bon, « Enseignements psychologiques de la guerre européenne », p. 5.

(2) « Essais » de Michel de Montaigne, t. II, chap. Ier, p. 1.

Traduction nouvelle de certains

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