MOTS ARABES
Ajoutons une observation au sujet de la tendance à attribuer à certains mots arabes, un sens qu’ils n’ont jamais eu chez les Arabes, tendance que M. Casanova semble partager avec beaucoup d’orientalistes modernes.
Prenons l’exemple le plus frappant : M. Casanova traduit les mots : « En Nabi el Oummi » (i) par « le Prophète populaire », et il insiste dans ces termes : « Je traduis le mot « Oummi » du texte par « populaire », comme dérivant du mot « Oumma », « peuple » (2).
C’est un véritable gallicisme : en français, le mot populaire signifie : « ayant les manières du peuple » ou « possédant les faveurs du peuple ». En arabe, le mot « Oummi » ne garde jamais trace de cette racine autrement qu’avec le sens : « Issu du peuple illettré » ou, dans le Corane « du peuple qui n'a pas encore reçu de Livre Révélé » (c’està-dire du peuple arabe avant l’Islam (3), par
(1) El Corane, t. VII, p. 156.
(2) Casanova, « Mohammed et la fin du monde », p. 76 et note de la même page.
(3) El Corane, t. LXII, p. 2.
opposition avec « les gens du Livre (c’est-à-dire les juifs et les chrétiens).
Mais la signification la plus fréquente vient d’un autre mot, de même racine, le mot « Oumm »,
« mère ». Il s’applique alors à l’homme qui est, en quelque sorte, « tel qu'il est sorti du sein de sa mère », en ce sens qu’il ne doit ses connaissances qu’à son atavisme et à son intuition, et, dans le cas du Prophète, à la Révélation ; par opposition à l’homme qui doit ses connaissances à Yécole et aux livres. Le mot « Oummi » est alors traduit, un peu arbitrairement, par « illettré ». Ce sens est nettement précisé dans ce vers d’un poème célèbre du Chikh el Bousiri, en l’honneur du Prophète.
« Kafaka bil îlmi « oummïi » moâdjizatane. « Fil djahiliati oua’ ttadibi fil outomi» (i). (« Qu’il « te suffise, en fait de miracle, de voir tant de « science chez un « illettré », au temps de l’igno- « rance, et tant d’éducation chez un orphelin « c’est-à-dire chez Mohammed, illettré et orphe- « lin. »)
C’est dans ce sens que le qualificatif en question est appliqué généralement au Prophète ; et il sert ainsi à prouver l’origine divine du Corane par le fait même que la magnificence du langage, devant lequel les plus célèbres poètes de l’Arabie
(i) Chikh el Bousiri, « Bourdat el Mediha », 150e vers.
s’avouèrent vaincus, ne pouvait provenir que d’Allah seul et non du « Prophète illettré ».
Nous ne voyons pas les avantages que M. Casanova peut tirer de sa nouvelle traduction ; mais au moins, avec la haute probité de cet auteur, nous sommes assurés que le but poursuivi était exclusivement scientifique. Dans des cas analogues, les intentions de certains autres orientalistes ont peut-être été moins innocentes.
Exemple : Dans le Corane, Allah dit aux anges : « Inclinez-vous (Sedjoudou), devant Adam », c’est-à-dire devant la supériorité de l’homme (i). Or, le célèbre Kasimirski a traduit : « Adorez Adam ! » (2), traduction qui constitue une monstruosité, au point de vue du dogme musulman, condamnant comme le pire des péchés, toute adoration et même tout culte ne s’adressant pas exclusivement à Allah l’Unique. Et cela M. Kasimirski le savait fort bien. Il n’ignorait pas non plus quel contre-sens il commettait, au point de vue de la langue arabe, puisque, plus loin, il a traduit très correctement cette même phrase, répétée, mot pour mot, dans les sourates VII, XVII, XVIII et XX (3). Il est donc évident qu’en inventant cette variante « sacrilège », il
(1) El Corane, t. II, p. 37.
(2) Le Koran, traduction nouvelle faite sur le texte arabe, par M, Kasimirski, p. 60.
(3) Kasimirski, « Le Koran », p. 118, 225, 235, 255.
espérait imprimer au Corane (dont le monothéisme est tellement pur qu’il paraît trop «étroit» au Père Lammens) une teinte d’anthropolâtrie. Et c’est d’après cette traduction, si mesquine comme expression, si souvent inexacte et tendancieuse, qu’est jugé en France, le livre incomparable de l’Islam.
Dans le même genre, nous citerons, pour terminer, les explications erronées et malveillantes envers l’Islam, que prodigue M. Léon Roches, ancien interprète en chef de l’armée d’Afrique, dans sa narration mélodramatique d’un voyage à Mekka (i).
En ce qui concerne cet auteur, la réfutation est aisée : le récit de son très long voyage, de Suez à Yambo, El Madina, Mekka, Thaïf et Arafa, récit qu’il affirme avoir écrit exclusivement d’après ses notes de route (2), n est pas de lui.
En effet, il ne s’y rencontre pas un seul détail descriptif de personnages, de paysages ou de monuments, pas un seul renseignement religieux, historique ou géographique, qui ne soit indiscutablement et entièrement plagié dans le livre du très sincère Burckhardt, mort en bon musulman, au Caire, après son pèlerinage aux Lieux
(1) Léon Roches, « Dix ans à travers l’Islam ».
(2) Léon Roches, « Dix ans à travers l’Islam », p. xi (préface), p. 283, 344, 345, 371.
Saints de l’Islam (on voit encore aujourd’hui sa tombe, dans le cimetière de Bab el Fotouh) (i).
M. Léon Roches s’est contenté d’agrémenter le récit de Burckhardt, trop sérieux évidemment, à son gré, avec quelques aventures romanesques, telles que : sa rencontre avec de charmantes bédouines, à un puits ; sa rencontre avec d’affreux brigands, à un autre puits, et surtout l’effroyable danger couru par lui, à la cérémonie de l’Arafa...
Il y joint aussi des réflexions hostiles à l’Islam et le magnifique contre-sens que voici : après avoir décrit (toujours en plagiant Burckhardt) l’enceinte grillée qui entoure la tombe du Prophète et qui s’appelle Hodjra, il a la malencontreuse idée d’ajouter : « En souvenir de la juite du Prophète; de là vient le mot hégire (ère musulmane) (2) ». Il confond ainsi deux mots qui n’ont aucun rapport ni comme sens, ni comme racine, ni comme orthographe : hodjra ( enceinte ) et hidjra (émigration) !
On comprend facilement que Léon Roches ait hésité pendant 42 ans (3) avant de publier la
(1) « Er Rihalate el Hidjazia » de Mohammed el Batanouni.
(2) Léon Roches, « Dix ans à travers l’Islam », p. 284.
(3) Le voyage de Burckhardt eut lieu en 1814. Son livre « Voyages en Arabie », écrit en anglais, fut traduit en français et publié en 1835, c’est-à-dire six ans avant le départ de Léon Roches pour Mekka, en 1841. Le livre de Léon Roches fut publié en 1884, pour la première fois. Les seules
relation d’un voyage sur l’authenticité duquel peuvent s’élever de si graves soupçons.