Andrew Lang, ses écrits, accueil qui leur a été fait
La théorie de l'animisme ayant pris naissance en Angleterre, il semble d'autant plus naturel que ce soit aussi dans ce pays que l'on ait commencé à l'abandonner. Cet abandon pourtant — on est heureux de pouvoir le constater dans l'intérêt du développement continu des sciences — ne doit pas s'entendre dans le sens d'un rejet absolu. De fait, tout en répudiant la théorie dans l'une de ses conséquences, laquelle en formait, il est vrai, un point saillant et fondamental, on la maintint pour le reste, et l'on ne fit que renchérir sur elle en s'engageant sur un terrain que les partisans de l'animisme euxmêmes ne voulurent plus aborder. Nous relevons ces détails dès le début, parce que d'ordinaire ils passent inaperçus dans les différentes critiques parues jusqu'ici sur le nouveau courant d'idées qui s'est soulevé de nos jours.
L'auteur de la nouvelle théorie est l'Ecossais Andrew Lang. Hautement apprécié en Angleterre comme poète, comme historien, notamment comme historien littéraire, et comme le premier peut-être des essayistes anglais des temps modernes, A. Lang s'occupe également, depuis plus de 20 ans, d'études sociologiques, mythologiques et religieuses. Il sait faire valoir, jusques dans les travaux de ce genre, l'art quil possède comme littérateur. On éprouve un vrai plaisir à voir comment il y déploie cet art, soit en se servant, même pour les matières les plus abstruses, son langage extrêmement souple et vif, soit en y mêlant ce charmant humour tantôt finement sarcastique tantôt aimablement gai, dont il ne sait en quelque sorte se départir, même quand il traite les sujets les plus graves. Par ces qualités littéraires il se trouva bien armé spécialement dans sa longue lutte contre le grand styliste Max Millier. Car ce fut précisément A. Lang qui, placé aux premiers rangs de la nouvelle école anthropologique, combattit sans relâche l'autorité de Max Millier, et bien que cette autorité fût excessivement forte surtout en Angleterre, il finit cependant par mettre en échec la mythologie naturaliste, tandis qu'il conciliait à la mythologie animiste l'approbation générale. Cette lutte et la victoire qui en fut le prix, firent du nom de Lang un de ceux que l'on prononce avec un sentiment de haute estime, et cela dans tous les pays de l'Europe et de l'Amérique, dans lesquels la nouvelle mythologie ne tarda pas à pénétrer.
L'origine de ("Idée de Dieu. 73
Lang trouva dans ces mêmes aptitudes littéraires une ressource non moins précieuse pour l'exposé et la défense de la nouvelle théorie que nous avons à traiter ici. On ne remarque que trop les efforts que font quelques-uns de ses critiques plus jeunes pour rivaliser avec lui à cet égard; mais en vérité, qu'on nous permette l'expression, le rengorgement avec lequel ils travaillent forme un singulier contraste avec l'art de Lang, qui est un art véritable, parce qu'il tient de la nature.
A. Lang était d'abord un adhérent convaincu de l'école tylorienne, aussi en admettait-il sans aucune hésitation la doctrine d'après laquelle le monothéisme se serait partout et uniquement développé de l'une des formes inférieures animistiques. En lisant un rapport publié par la Mission des Bénédictins de Nouvelle-Nursie dans l'Australie occidentale, il se heurta pour la première fois à des faits inconciliables avec cette doctrine, mais il crut simplement que le missionnaire, auteur du dit rapport, avait donné dans le faux. Cependant plus il avançait dans ses études, plus aussi il voyait les faits de même nature se multiplier, et finalement il acquit la conviction que la thèse principale de la théorie tylorienne était insoutenable. 11 ne fit point de mystère de cette conviction, mais en paria ouvertement dans son livre «The Making of Religion», qu'il publia en 1898'. Ce livre eut un si grand succès, qu'en 1900 il en publiait déjà une deuxième édition augmentée. Lang élargit les idées nouvellement acquises et les approfondit dans des ouvrages qu'il avait déjà édités auparavant: «Magic and Religion», «Myth, Ritual and Religion»'^, et auxquels il fit dans ce but des remaniements considérables, en partie aussi dans «Custom and Myth»^ Dans ses deux ouvrages sociologiques, «Social Origins» et «The secret of the Totem»'*, qu'il publia depuis, les mômes idées entrent également en ligne de compte, en tant que ces ouvrages touchent à des sujets religieux. En outre Lang est un travailleur infatigable qui a toujours l'œil au guet, publiant coup sur coup les résultats nouvellement gagnés de ses recherches, rectifiant les inexactitudes, dissipant les malentendus et repoussant les attaques dirigées contre lui. C'est ce que nous le voyons faire dans les revues anthropologiques «Journal of the Anthropological Institute of Great Britain and Ircland», «M;m» et «Folk-Lorc»; et comme dans les différents milieux intellectuels d'Angleterre on s'intéresse à ces questions plus vivement que chez nous, il écrit encore dans les autres revues anglaises, telles que «Edinburgh Review», «Contemporary R.», «Fortnightly R.» etc.
De cette façon il fournit sans cesse à ses adversaires de la besogne en abondance, d'autant plus qu'il semble avoir pris pour maxime de ne rester jamais en dette de réponse vis à vis de personne. En Angleterre, c'eût été chose impossible de passer ses nouvelles thèses sous silence. Elles ne tardèrent pas à y provoquer de vives discussions; ce fut dans le monde littéraire comme un mouvement de vagues qui, se produisant dans toutes les directions,
' Longmanns, Orccn & Co., 39 Patcrnostcr-Row, Londres. ' Ces deux ouvrages, édités par les mêmes. 1901. ' Chez les iitënics éditeurs, 1904.
' -Social Origins., chez les mêmes éditeurs, 1903; -The secret of Totem», mêmes éditeurs 1905.
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ne s'est pas encore arrêté. L'étonnement causé par cette prétendue «conversion» de l'un des plus ardents champions de l'école tylorienne, étonnement mclé d'assez de sarcasme, se trouve exprimé dans les lignes par lesquelles l'adversaire le plus remarquable de Lang, E. Sidney Hartland ouvrait son compterendu sur l'ouvrage de Lang «The Making of Religion». Nous y lisons: «Si par hasard ceux qui sont habitués au genre ordinairement moitié sérieux moitié sarcastique de M. Lang, ont par suite douté que cet auteur pût jamais être vraiment sérieux (hormis le cas où il attaque le professeur Max MuUer), le présent ouvrage «The Making of Religion» les détrompera bien. Car dans ce livre Lang donne le spectacle d'une lutte sérieuse, d'une lutte à mort contre des théories anthropologistes très en vogue, ou que Lang présente comme telles, et sa conclusion finale est un appel sans passion — il le croit du moins — en faveur des rudimenta de l'orthodoxie théologique» ^
Or, comme la discussion, ouverte dans les Revues anglaises les plus accréditées et naturellement aussi les plus connues partout à l'étranger, se montrait si vive, que d'autre part il s'agissait d'opinions nouvelles, soutenues par un savant d'une si vaste renommée, et que de plus ces opinions allaient de la façon la plus tranchante à rencontre d'une théorie universellement admise, on ne s'explique nullement le profond silence dont les savants de profession des autres pays s'enveloppèrent en face de la théorie de Lang.
En France, il est vrai, A. Gaidoz, un ami d'A. Lang et son compagnon d'armes dans la lutte contre M. Millier, s'occupe de «The Making of Religion» dans sa revue folkloriste intitulée «Mélusinc» (IX. 1898 — 1899, p. 100 ss.). Néanmoins la surprise qu'il éprouve lui aussi à la vue du changement survenu chez son compagnon, le met comme hors de lui. Il reconnaît que Lang est en ces choses plus compétent que lui; malgré cela il conclut en ces termes, qui témoignent d'un vrai scepticisme gaulois: «Mais je reste sceptique, et, puisque M. Lang est helléniste autant que sauvagiste, je lui dirai avec le Chremyle d'Aristophane: Oh yàp xstasic, o65' vjv xeiaYj;!» — Et pour quelle raison donc?
Peu après la publication de «The Making of Religion», la «Revue de l'histoire des Religions», rédigée par A. Ré vil le, en apporte une très courte annonce; elle vante Lang comme «un écrivain original, indépendant, très érudit, qui sait s'affranchir de la tyrannie de toutes les formes, même de celles qui sont de sa propre création» (XL, 1899, p. 399), et promet de publier, dans les premières livraisons de son nouveau volume, un article très détaillé en rapport avec l'importance de l'ouvrage en question. Or, dans tout le volume XLI (1900) on cherchera vainement un article de cette teneur, bien que la seconde édition de «The Making of Religion» parût en cette même année; on ne le trouve pas davantage dans le volume XLIl (1901), époque où «Myth, Ritual and Religion» et «Magic and Religion- furent également réédités. C'est seulement en 1902, par conséquent quatre années après la première édition de «The Making of Religion», que l'on consacre à cette
' l-olU-Lorc, IX, 1898, p. 290.
édition, en même temps qu'à la seconde, trois pages d'un compte-rendu ordinaire. Aucune autre Revue française, aucun autre écrivain français, que je sache, ne s'est occupé de Lang; seul l'auteur de la récension mentionnée plus haut fait exception, c'est A. de Gennep, qui dans son ouvrage «Mythes et légendes d'Australie» paru récemment (Paris, 1905) nous fait connaître à plusieurs reprises le point de vue qu'il embrasse vis à vis des théories de Lang.
C'est bien tard que dans l'Amérique du Nord la revue «American Folk-Lore* offre à ses lecteurs une critique de «The Making of Religion» et encore ne le fait-elle que parce que ce livre a donné lieu à de vives discussions en Angleterre. L'auteur de la critique témoigne sa satisfaction de ce que l'attaque si singulière dirigée par Lang a été dûment repoussée.
Je ne connais aucune revue ni aucun écrivain de Belgique, d'Italie et d'Espagne, qui se soit prononcé dans un sens ou l'autre sur la nouvelle théorie de Lang; de même le -Internationales Archiv fur Ethnographie», qui se publie en Hollande (Leide), ne fait aucun renvoi aux nouvelles idées de Lang.
En Allemagne, on garda jusqu'à l'année 1906, le silence le plus complet. Ni la «Zeitschrift fur Ethnologie», ni le «Globus», ni même le «Archiv ftir Religionswissenschaft», revue spéciale qui s'occupe de la science des religions au sens plus restreint du mot, ni aucun auteur en particulier ne s'en rapporta de quelque manière à Lang. C'est ce qui nous explique la possibilité du cas suivant. Lang avait affirmé que les tribus du sud-est de l'Australie lui fournissaient l'appui le plus solide pour sa théorie. Or, dans l'examen des publications relatives à ces tribus, fait dans le «Archiv fiir Religionswissenschaft» le docteur Foy ne dit mot des explications proposées par Lang, et produisit tout simplement ses vues diamétralement opposées à celles de Lang. Ce ne fut qu'en 1906, en automne, que le célèbre américaniste, le docteur P. Ehrenreich, dans son importante dissertation «Gôtter und Hcilbringer»', vint à parler de Lang et se déclara franchement pour lui.
On trouvera assez étrange l'attitude que prend vis à vis de Lang un autre savant d'Allemagne. Il s'agit de K. Breysig, auteur, lui aussi, d'une nouvelle théorie sur l'origine de l'idée de Dieu. Dans son livre, que nous venons de mentionner, Ehrenreich lui consacre précisément une critique et le renvoie pour cette question à Lang. 11 paraît que de cette manière Breysig apprit pour la première fois à connaître Lang; il aura donc probablement pris quelque part des informations sur lui, et voici en quels termes il nous en dit le résultat: «Ainsi, ce dieu-un (Eingott) régnerait en souverain sur notre globe... Il est emprunté [sic!] à Andrew Lang (The Making of Religion, p. 193, ss.). On devrait pourtant savoir de quelles e.xccntricités, de quelles bizarreries cet Ecossais, aussi parfaitement capricieux que spirituel, s'est déjà constitué l'avocat par le passé» ^. Nous ne voudrions pas disputer à Breysig l'honneur qui lui revient comme historien; mais pour ce qui
' Dans .Zeitschrift fiir Ethnologie., .innée 1906, p. 536— 610. Plus bas nous reviendrons souvent encore à cette dissertation.
' «Geschichte der Mcnsclihcit», Erstcr Band; Die Volkcr dcr b'rzeil. I. p. 36'2. note 2.
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regarde le champ de la mythologie et de l'ethnologie, il n'y est encore en somme, disons le mot, qu'un ouvrier de la dernière heure. Néanmoins voilà comment, en trois lignes d'une petite note, il exécute un homme qui, par des travaux de longues années, couronnés d'un plein succès, a beaucoup mérité de ces deux sciences, et s'est acquis une considération universelle. Si jamais c'était le tour de Breysig d'être traité lui-même de la même façon qu'il le fait ici à un autre savant, il faudrait écrire sur lui à peu près dans ce style là: «La théorie dite des sauveurs (Heilbringer-Theorie) est empruntée à Breysig. On devrait pourtant ne pas ignorer que cet historien berlinois cherche pour l'ordinaire ses délices dans d'ingénieuses conjectures ou encore dans un style extrêmement fleuri, lequel parfois ne ressemble pas mal à de la prose furibonde. Pour le moment il est tout à fait inutile de nous occuper davantage de lui; mieux vaut attendre que ses productions aient passé de l'inconsistance des mollusques ou de la fragilité du cartilage à la solidité d'une ossature résistante. Des conclusions catégoriques violemment rattachées à des prémisses qui n'ont d'autre fondement que la supposition ou le désir de celui qui conclut, ne sauraient être prises en considération». Pareil langage assurément serait de l'impertinence; pour la raison que nous avons donnée tout à l'heure, il ne serait plus inconvenant que le procédé dont Breysig use vis à vis d'un savant tel que Lang. Nous voulons espérer que Breysig luimême s'en convaincra par la lecture de cette étude.
Si des autres pays nous passons à l'Autriche, nous la voyons seule faire exception. Il y a plusieurs années déjà qu'un savant de renom, le docteur L. de Schroeder, professeur de sanscrit à l'université de Vienne, y rompit une lance en faveur d'Andrew Lang; ce fut dans un discours sur les «commencements de la religion», prononcé en 1902 devant la Société Anthropologique de Vienne. L'auteur de ces lignes se trouvait parmi les auditeurs, et y entendit pour la première fois parler de la nouvelle théorie de Lang. Au 2® Congrès International d'histoire universelle des religions, tenu à Bâle en 1904, M. de Schroeder fit un autre discours^ sur la «Croyance à un être suprême bon chez les Ariens», et appliqua spécialement à ceux-ci la théorie de Lang. Pour ce qui est de la justesse d'une pareille application, il se propose d'en fournir la preuve détaillée dans un ouvrage plus étendu «Altarische Religion» actuellement en préparation. Dans la 1^''* livraison des «Beitrage zur Weiterentwicklung der christlichen Religion», laquelle a pour titre «Wesen und Ursprung der Religion, ihre Wurzeln und deren Entfaltung» (Munich, 1906 [?]), l'illustre professeur traite de nouveau le même sujet dans son ensemble. Nous y reviendrons plus tard.
A part cette double adhésion assurément très appréciable, Lang n'a donc rencontré jusqu'ici que de l'opposition et, ce qui est pire encore, chez la plupart un silence dédaigneux. Tout récemment E. Lehniann''* s'est fait l'interprète du sentiment général des esprits vis à vis de Lang; il l'a fait en
' Public dnns In «Wiener Zcitsclirift fiir die Kiinde des Morgenlandes», tome XIX, p. 1—23. ' Dnns son Mémoire «Die Anf.inge der Religion iind die Religion der primitivcn Vôlker», inséré dnns "Die Kiiltiir der Gegenwnrt» par Hinnebcrg, Tcil 1, Abt. 111 1, p. 1-27.
des termes qui, sans que l'auteur s'en aperçoive, sont fort significatifs. «Cette tlicorie inattendue de Lang, dit-il entre autres, a été accueillie avec la méfiance qu'elle mérite [sic!]». Qui donc, oserions-nous bien demander, qui • mérite» cette méfiance? Serait-ce le célèbre mythologue A. Lang? Ou les nobles idées qu'il enseigne? Ou les rapports sur lesquels il s'appuie? Plus tard nous examinerons à fond toutes les difficultés qu'on a fait valoir contre Lang; pour le moment nous voudrions encore faire remarquer que Lehmann ne critique sérieusement aucun point, mais se contente de nier une thèse après l'autre, avec cette «méfiance» que la chose «mérite».
Du reste, A. Lang lui-même, vu le courant qui domine notre époque, ne s'est point fait illusion sur l'accueil que sa théorie trouverait. Dès 1901 il écrivit: «Comme d'autres martyrs de la science, je dois m'attendre à passer pour importun, gênant, pour un homme possédé d'une seule idée, laquelle par-dessus est fausse. Faire en ce cas l'offensé serait trahir un grand manque d'esprit et de connaissance de la nature humaine». Si malgré cette prévision rien n'a pu le faire renoncer à exposer ses nouvelles opinions sans réserve aucune, la gratitude et l'estime qu'on lui en doit, sont d'autant plus grandes.
Or, nous nous sommes proposé de remplir ce devoir de gratitude et d'estime, en contribuant à faire apprécier les idées de Lang des lecteurs de notre Revue et du public savant en général. Bien entendu, cela ne nous empêchera pas de produire intégralement toute la critique dont elles furent l'objet jusqu'ici, et même de la compléter en y ajoutant, sans ménagement aucun, notre critique personeile là où le besoin s'en fera sentir. Même quand cette ligne de conduite nous amènerait à contredire Lang en l'une ou l'autre de ses vues particulières, nous ne croyons pas qu'elle nous mette jamais en opposition avec sa tendance générale, qui se manifeste partout comme un puissant amour de la vérité, dégagé de tout respect humain.
Le travail accompli par A. Lang peut se résumer en trois points:
1" Il a rassemblé des matériaux encore inconnus et surprenants, dont une partie recueillis par lui-même à d'anciennes sources, et le reste nouvellement acquis par d'autres observateurs; il en a également défendu l'authenticité extrinsèque et intrinsèque contre toutes les objections.
2° Il a démontré l'incompatibilité de ces faits avec la théorie de l'animisme prédominante jusqu'alors.
3" A la place de cette théorie ainsi minée par la base il en a établi une nouvelle.
Nous allons parcourir successivement ces trois points.