Matériaux réunis par A. Lang
Nous nous arrêterons plus longtemps, pour l'examiner plus à fond, au premier point, c'est-à-dire aux matériaux nouveaux ou nouvellement découverts, parce que ceux-ci garderaient leur valeur entière, lors même que la théorie que Lang y rattache ne fût point avérée. Or, il reste toujours d'une urgente nécessité de mettre cette valeur en son plein jour par une exposition
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détaillée. Ce que le principal adversaire de Lang, E. Sidney Hartland, avait déjà reconnu, savoir que jusqu'ici les ethnologues avaient trop négligé les faits en question', est encore vrai aujourd'hui; la situation sous ce rapport ne s'est pas du tout améliorée. On se tourne avec ardeur vers d'autres nouveautés, tandis que l'on continue à laisser ces faits dans l'obscurité oià on les avait relégués depuis cinquante ans.
Pour nous rendre exactement compte de la valeur absolue des faits relevés par Lang, nous mettrons à contribution non seulement les ouvrages oij il les relate^ mais encore les sources premières qu'il indique lui-même pour les y avoir puisés. Quant aux faits nouveaux qui ont été acquis après l'apparition de ses ouvrages, nous ne les intercalerons dans ce chapitre que lorsqu'ils rendront nécessaire la rectification immédiate d'une opinion émise par lui; nous réservons pour un chapitre spécial tout ce qui reviendrait à un développement dans les sens propre du mot, puis qu'ici il s'agit en premier lieu d'exposer la théorie de Lang.
Ce qui fit naître dans l'esprit de Lang les premiers doutes sur la justesse de la théorie animiste, ce sont les résultats surprenants des recherches faites récemment en Australie. C'est aussi de ce côté que nous porterons d'abord notre attention.
a) Les A 11 s t r ,1 1 i e n s.
Parmi tous les représentants de notre espèce, les Australiens occupent l'un des plus bas degrés du développement physique et culturel; ils en sont encore à l'âge de pierre et ne connaissent pas même la poterie. Vu cet état d'infériorité et en s'en tenant aux principes de l'évolutionisme moderne, plusieurs auteurs furent bel et bien tentés de croire que sous le rapport de la religion ces pauvres gens n'étaient pas mieux partagés. Huxley^ et Spencer'* ont succombé à cette tentation. Waitz-Gerland^ au contraire avait eu en ceci des vues plus justes; il insiste sur ce fait que, notamment au sud et sud-est de l'Australie, on observa comme des rudiments ou des vestiges de notions religieuses plus élevées. Mais les documents particuliers dont on disposait alors, fourmillaient encore de tant de contradictions et manquaient tellement de clarté qu'il était impossible de se former un jugement bien net sur le niveau religieux de ces contrées et on ne pouvait pas s'en faire une idée bien haute.
Cependant, à partir de 1872 même, deux hommes se sont efforcés, par de longues recherches, de dissiper les ténèbres qui enveloppaient encore les pratiques religieuses et les autres coutumes des Australiens, spécialement de ceux du sud et du sud-est. C'étaient le docteur LorimerFison etA. W. Ho-
' V. ci-dessus p. 366.
' En renvoyant aux ouvrages de Lang, v. p. 562, nous nous servirons désormais, afin de ménager l'espace, des signes abrcviatifs suivant : MR =^ Tlie Making of Religion (toujours la deuxième édition); Me M = Magic and Religion; MRR =^ Mytli, Ritual and Religion; CM ^^ Custom and Mytli. I = tome 1"; II = tome 2'.
' Science and Hebrew Tradition p. 346.
* Ecclesiastical Institutions, p. 624.
' Anthropologie der NaturvOlker, VI, 1872, p. 796 ss.
wilt; à ce dernier surtout était réservée la bonne chance non seulement de trouver la cause propre des susdites ténèbres, mais encore de faire, une fois les ténèbres disparues, les plus étonnantes découvertes. Il put d'abord constater une chose, c'est que la connaissance de la relitjion des Australiens se puise à plusieurs sources, qui forment deux groupes entièrement séparés et distincts. Les unes ne fournissent que des données vagues et incomplètes; ce sont toutes les communications faites par des femmes et des enfants, ainsi que par des hommes en tant que ceux-ci ont pour interlocuteurs des -profanes». Quant aux autres, ce sont à la vérité des renseignements complets et qui donnent comme le dernier mot; malheureusement on ne peut les obtenir que de ceux des jeunes gens et des hommes qui ont déjà reçu l'initiation secrète de la tribu. Car c'est seulement à ce moment qu'on les initie ù tous les mystères de la religion, mais en leur défendant sous peine de mort d'en faire part à des femmes, à des enfants et à des étrangers. Si malgré cela il est parfois arrivé à un Australien de fournir à un blanc des renseignements plus précis, il ne le faisait qu'à voix basse, dans un lieu écarté, en tremblant et en frémissant; et même dans ce cas il n'aura point révélé le mystère tout entier.
Or, Howitt, qui savait la langue de plus d'une tribu et jouissait de la confiance des indigènes à un haut degré, réussit, dès l'année 1884, à obtenir la permission d'assister, chez plusieurs tribus successivement, à la célébration de leurs rites occultes. L'importance des constations qu'il put faire ainsi, consiste en ce qu'elles mettent au courant des conditions tant sociologiques que religieuses des Australiens de la partie méridionale. Howitt les a portées à la connaissance du public dans une série de dissertations, auxquelles Lang se rapporte le plus souvent, et qui parurent pour la plupart dans le «Journal of the Anthropological Institute of Great Britain and Ireiand». Depuis, la besogne est devenue pour nous beaucoup plus commode qu'elle ne l'était pour Lang; car ayant, à la suite de recherches ultérieures, amélioré et même enrichi de nouveaux faits les études particulières mentionnées, Howitt les a réunies toutes en un grand ouvrage, «The Native Tribes of South East-Australia»', qui fera époque dans l'ethnographie de ces tribus australiennes. Désormais nous le citerons toujours à la place des dissertations détachées. Les renseignements que Howitt y donne, ne sont pas seulement, pris en eux-mêmes, de la plus haute importance. Une fois que par leur moyen on a pu fixer et préciser les premiers linéaments du sujet qui nous occupe, ils servent encore à mieux comprendre les anciens documents, dont ils rehaussent ainsi la valeur.
Les rapports de Howitt concernent exclusivement le sud-est de l'Australie^. Personneilenicnt il croit que les formes supérieures de religion qu'il y
' Londres, 1904. D.ins la suite nous citerons cet ouvrage sous la rubrique: HSl:.
' Plus exactement; •...the wliole of Victoria and of New South VVales, up to the eastern houndaries of the tribes of the Darling River. If the Queensland coast tribes are be included, tlien the western bounds might be indicated by a linc drawn from te mouth of the Murray River to Cardwell, including the Oreat Dividing Rangs, with sotne of the fall inland in New South Wales». HSE, p. 500.
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a observées, ne se rencontrent pas dans le reste de l'Australie. Il fallait bien en venir à cette opinion, si on voulait s'appuyer sur les ouvrages de deux autres explorateurs du continent australien, c'est-à-dire du professeur Baidwin Spencer et de F. J. Gillen: «The Native Tribes of Central Australia» (Londres 1899) et «The Northern Tribes of Central Australia» (Londres 1904). En effet, ces deux explorateurs assuraient de la façon la plus formelle que, malgré des recherches minutieuses, ils n'avaient trouvé aucune trace d'une forme supérieure de religion dans tout le territoire exploré par eux, surtout pas chez la tribu la plus importante de ce territoire, celle des Aruntas: ces derniers seraient au contraire de parfaits athés. Ce n'est que chez les Kaïtishs qu'on avait pu découvrir quelque chose de semblable.
Or, détail très curieux, dans «Folk-Lore» (décembre, 1905 p. 428 ss.) N. W. Thomas fait remarquer qu'en 1894, donc plusieurs années auparavant, Gillen avait parlé de ces contrées dans un sens tout opposé, comme on le voit dans le «Report of the Horn Expédition» (tom. IV, p. 193). En outre, N. W. Thomas attire l'attention sur des rapports rédigés dans le même sens par des hommes dignes de foi, et il cite enfin, d'après les indications du missionnaire Strehlow, des faits qui regardent spécialement les Aruntas et qui infirment totalement les assertions de Spencer et de Gillen'.
A ces renseignements sont venus s'en ajouter d'autres, que l'on trouvera d'abord dans l'article «Ober einige religiôse und totemistische Vorstellungen der Aranda und Loritja in Zentralaustralien» (Globus, XCI, 1907, p. 285 ss.), publié, toujours d'après les lettres de Strehlow, par M. le baron de Leonhardi; mais tout spécialement, dans la publication extrêmement précieuse et plus considérable du même missionnaire, «Die Aranda- und Loritja-Stâmme in Zentral-Australien», publication dont M. le baron de Leonhardi s'est également chargé et dont la première partie, «Mythen, Sagen und Mârchen des Arandastammes in Zentral-Australien» a paru actuellement"^. D'après ces communications de M. Strehlow, qui, possédant parfaitement la langue des Arunta (qu'il appelle, lui, Arandas) mérite plus de croyance, il est horsjie doute que même chez les tribus qui n'habitent pas le sud-est de l'Australie, ij^existe des formes de religion plus élevées que ce qu'on avait ordinairement admis jusqu'ici. Plus bas nous insérerons la description qu'en fait Strehlow^.
A la fin nous rapporterons aussi les renseignements venus à ce sujet de l'Australie septentrionale; pour le moment il y en a assurément très peu, mais l'unique raison en est, qu'on n'y a encore fait dans ce but que peu de recherches sérieuses.
' Ceci s'applique également au dogme devenu déjà si fameu.x de la réincarnation, admis, dit-on, par les Aruntas. A en croire Spencer et Gillen, la conception d'un homme ne serait pour les Arunta autre chose que la réincarnation d'ancêtres fabuleux, appelés Alcheringas. qui auraient vécu dans quelque temps primitif. En tout cas, il est constaté maintenant que le nom d'Alcheringa est une méprise.
' Comme 1" volume des «Verôffentlichungen aus dem stadtischen Volkcr-Muscum, Frankfurt am Main», Francfort-sur-Main, 1907.
' Remarquons que le professeur Dr. Klaatsch, dans le rapport qu'il publia sur ses voyages en Australie (Zeitschrift fiir Fthnologie, 1907, p. 635—690) témoigne, à plusieurs reprises, de ses doutes au sujet de la certitude des données fournies par Spencer et Gillen.
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C'est donc d'abord et surtout l'Australie sud-est qui entre ici en question.
Si nous voulons établir d'abord le côté négatif, c'est-à-dire ce que l'on ne rencontre certainement pas dans cette partie de l'Australie, nous avons ù mettre en évidence les points suivants: 1" l'animation de la nature, llatiimismc proprement dit, y est en général très peu développé; on le voit le plus clairement admis pour la lune, le soleil et quelques étoiles; mais aucun être faisant partie de la nature n'est l'objet d'un culte religieux quelconque. — 2" Le totémisme n'y est que faiblement développé; la règle d'après laquelle il ne serait point permis de manger ou de tuer l'animal-totem n'a point encore reçu la valeur d'une règle fixe, et nulle part on ne rend un culte religieux à l'animal-totem. — 3° Il manque le culte des ancêtres; il y a bien un certain soin que l'on prend des âmes, lequel semble s'identifier avec les soins mêmes que l'on consacre à la sépulture, et consiste en partie à déposer des aliments, à allumer des feux près de la tombe des défunts; mais rien de cela n'a le caractère d'un sacrifice, de même on n'adresse point (le prières aux ancêtres'. Du reste le culte des ancêtres est rendu difficile par la défense de prononcer les noms des défunts, ainsi que par le matriarcat, qui est en vigueur chez beaucoup de tribus et empêche la continuation de l'union existante entre les vivants et les ancêtres mâles.
Par contre on retrouve dans tout ce territoire des marques très nettes de la croyance à un être suprême, croyance qu'il faut considérer comme une sorte de monothéisme, quelque anthropomorphe que cet être nous apparaisse avec Tes différents traits sous lesquels il est souvent conçu. Cet être suprême est en même temps législateur, gardien, rémunérateur ou vengeur de la conduite morale des hommes, et cela non seulement en cette vie, mais encore dans l'autre, il est clément et bienveillant; autrefois il habitait sur la terre, mais il vit maintenant au-dessus du ciel dans un autre nionde, d'où il voit tout ce qui se passe sur terre. Il n'a point de temples ni de lieux quelconques spécialement consacrés à son culte; il n'y a pas non plus d'images qui le représentent : on n'en fabrique qu'une pour la célébration des mystères, mais il faut qu'elle soit détruite immédiatement après, sous peine de mort. Il n'a pas même un sacerdoce spécial; les assemblées sont dirigées par les anciens et les chefs; chez quelques tribus ceux-ci se vantent d'être investis d'un pouvoir céleste qu'ils prétendent avoir reçu précisément de cet être suprême. Il y a aussi des chantres que cet être inspire.
Telle est, dans son ensemble, la physionomie de cet être suprême. Nous avouons en avoir choisi, pour les réunir en un seul tout, les traits les meilleurs et les plus nobles. Mais pour faire connaître à nos lecteurs la vérité tout entière et leur présenter cet être dans toute son individualité, nous devons aussi, ne fût-ce que brièvement, exposer les idées concrètes qu'en ont les diverses tribus en particulier. Pour cela nous nous appuierons avant tout sur les explications (]uc donne Howitt (H SE p. 488ss.).
' l.c c.is 011 qnckiiriin, i|iii se trouvait dans W licsoin, s'adressa à son ami défunt pour que cehii-ri lui app.irùt et lui afiprit un cliant in.igique (liSl£, p. -135), est un cas isolé.
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Chez les Narrinyeris', l'être suprême s'appelle Nurrundéré et Martumméré. Il a fait toutes choses sur terre et a enseigné aux hommes tous les arts avec les rites et les cérémonies. Il est maintenant au ciel, oîi il s'en est allé avec ses enfants. On ne prononce jamais son nom qu'avec respect.
Les Wimbaïos ne parlent de l'être suprême Nurelli qu'avec le plus grand respect. C'est lui qui a fait tout leur pays avec les fleuves, les arbres et les animaux. Nurelli donna aux noirs leurs lois, et monta enfin au ciel, oii une constellation doit le représenter. Il aurait eu deux femmes et porté deux lances'^.
Chez les tribus du sud-ouest de Victoria, l'être suprême porte le nom de Pirmeheeal {- notre père). C'est un homme à la taille gigantesque, qui vit au-dessus des nuages. Il est bon et ne fait de peine à personne. Quand on le nomme — ce qui arrive rarement — c'est toujours avec respect.
Bunjil est l'être suprême des Wurunjerris, des Wotjobaluks, des Mukjawaraints et des Kulins. D'après ces deux dernières tribus il a deux femmes, qui sont sœurs et répondent au nom de Gannawarra (= cygne noir); d'après les Wotjobaluks il a un frère, qu'ils appellent Djort et qui est une étoile de son voisinage; d'après les Kulins, Bimbeal {= l'arc-en-ciel) est son fils. Les Wotjobaluks l'appellent encore Maini ngorak {= notre père); d'après eux, il habite au-dessus du ciel. Les Mukjawaraints le nomment pareillement le «père de tout le peuple»; ils disent qu'il est bon et ne fait de mal à personne. D'après les traditions des Kulins, il leur enseigna tous les arts et toutes les lois, puis il monta dans un tourbillon au ciel, d'oii il regarde les hommes. On lui donne aussi le nom de Mami-ngata (= notre père). Ailleurs on raconte qu'il a fait la terre, les arbres et les hommes, et l'on dit que dans le langage son nom signifie sagesse et intelligence. D'après les Wurunjerris c'est Bunjil qui forma les hommes avec du limon et leur donna la vie, tandis que son frère Pallina tira les femmes de l'eau pour qu'elles se mariassent avec les hommes^.
Chez les Kurnaïs, on ne connaît généralement d'autre nom de cet être suprême que celui de Miingan ngaua (= notre père). Il vécut ici bas dans les temps les plus reculés et apprit aux Kurnaïs tout ce qui est bon et utile. Il a un fils, Tundiin, qui se maria et fut le premier ancêtre des Kurnaïs. Mungan ngaua institua les cérémonies secrètes de l'initiation; les deux toupies
' Nous donnons, sans y rien changer, les noms tels que nous les trouvons avec leur orthographe anglaise dans Howitt et les autres auteurs, qui sont en général des Anglais. Toutefois ce nous est presque un besoin d'engager nos lecteurs à ne pas prononcer ces noms ou à ne pas considérer comme certainement exacte une prononciation qu'ils se forgent euxmêmes d'après des règles anglaises quelconques. Car c'est ici que l'on remarque de nouveau cette orthographe extrêmement vague de l'anglais d(mt Withney disait qu'elle semble avoir pour principe: «to write ail kinds of sounds almost ail l<inds of ways . . .» (Journ. of the Amer.- Orient. Soc. I, 1862, p. 301). On ne peut que s'associer à la plainte d'E. Sidney-Hartland (l-'c)ll<-l.ore XVIi, 1906, p. 119) au sujet de la confusion qu'en résulte, et souhaiter vivement que l'on ne tarde pas à y remédier.
" Dans son Journal II, p. 355 ss. (cité par Lang MRR II, p. 7) Eyre dit que Noorele a eu trois fils non-nés.
• William Thomas, Lettcrs from Victoria Pioneers, Melbourne, p. 65, cité dans HSE, p. 484.
bourdonnantes dont on s'y sert, portent les noms de Tutidun et de sa femme. Une fois il advint que quelqu'un trahit les secrets de ces cérémonies aux femmes; alors Mungan ngaua s'irrita et envoya son feu, l'aurora australis, qui remplit tout l'espace entre le ciel et la terre. Les hommes devinrent comme fous de frayeur et s'entretuèrent à coups de lance, les pères tuèrent leurs enfants, les maris leurs femmes et les frères leurs frères. Puis la mer envahit, en s'y précipitant, la terre ferme, et presque tous les hommes se noyèrent. Quelques-uns de ceux qui survécurent devinrent les ancêtres des Kurnaïs; d'autres, parmi lesquels Tundun et sa femme, furent changés en bêtes. Mungan ngaua quitta la terre et monta au ciel, où il habite encore.
Chez les Theddoras, les Yuins et les Ngarigos, le nom de l'être suprême est Daramulttn: les femmes ne le connaissent que sous le nom de Paparig (= père) ou de liiamban (= seigneur). D'après les Yuins il a une mère du nom de Ngalalbal. C'est lui qui planta les arbres sur la terre et donna aux Yuins leurs lois et leurs mystères. A cette époque la terre était son séjour; ^ présent il vit au ciel, d'où il surveille la conduite des hommes. Après la mort, les âmes humaines vont chez Daramulun. Sa voix, c'est le tonnerre, qui amène la pluie et fait recroître tout (HSE p. 538). Un homme, dans les Kurinj^als, raconte bien la mort de Daramulun, dont l'âme néanmoins .serait montée au ciel. Mais c'est le seul cas où il soit fait mention de la mort de cet être suprême, et le nombre des rapports qui traitent du même sujet mais sans rien dire de la mort de Daramulun, étant d'autre part si grand, il faut considérer cette histoire comme une addition secondaire faite dans des temps animistes.
Chez les Wathi-Wathis, l'être suprême s'appeWeThathapuli, et Tulong chez les Tatathis. 11 serait venu de l'extrême nord et vivrait maintenant au ciel. Il apprit à chaque tribu sa langue. Il fit des hommes, des femmes et des chiens; à l'origine ces derniers pouvaient même parler, jusqu'à ce qu'il leur reprit le langage.
Les Wiradjuris, les Kamiiaroïs et les Euahlayis' reconnaissent Baianié connue leur être suprême. La signification de ce nom est douteuse. Mr. Ridiey, ancien missionnaire des Kamiiaroïs, le faisait dériver de baia ou hiaï = «faire». Mrs. Parker dit que byami, en langue des Euahlayis, est la même chose que «grand», donc ici ce nom signifierait «le grand», tandis que baia ayant le sens de «faire» ne se rencontrerait pas en euahlayi. Chez les Euahlayis les femmes n'emploient point le nom de Baiamé, mais seulement celui de Boyjerh = «père». Un .sorcier wiradjuri, qui prétend être arrivé jusqu'au ciel en état de «trancc» et y avoir vu Baianié, nous le dépeint comme un vieillard à haute stature et à longue barbe. Il y était assis, les jambes croisées; deux grands cristaux de quartz^, partant de ses épaules, s'élevaient vers le ciel au-dessus de lui. 11 y avait là un bon nonii)re des fils de Raianié
' Ilowitl lU' doMiK' piiiiil (lu ri.'nscijiiK'iii(.Mits sur les HiKililnyis ; l'cux qu'on ;i, sont tires (lu livre lie Mrs. K. I. :inyloli l^arkcr «Tlii.' lùialikiyi Tribc-, Londres 190.").
' l.cs sorciers australiens se servent beaucoup de cristaux de quartz pour y voir les choses éloignées.
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avec une grande partie de son peuple, qui se compose de quadrupèdes et d'oiseaux (HSE p. 408). D'après les Kamilaroïs c'est Baiamé qui a fait tout et conserve tout. Habituellement invisible, il est apparu, en venant de l'ouest, sous une forme humaine; il a fait toutes sortes de présents aux hommes, puis en compagnie de ses deux femmes, il a continué sa route dans la direction de l'est. Dans leurs cérémonies secrètes, les Euahlayis l'appellent le «père de tous», aux lois de qui toutes les tribus obéissent maintenant. Il paraît qu'il est venu du nord-est, ayant la taille d'un géant; il changea en hommes les animaux déjà existants, fit d'autres hommes avec du limon, leur enseigna tout, leur donna des lois, et s'en retourna vers le nord-est. Il a un totem pour chaque partie de son corps, et il a donné à chaque tribu son totem c'est-à-dire qu'il est au-dessus de tous les totems et qu'il en a fixé le mode de répartition. Il a deux femmes: l'une Birrahgnooloo, qui s'appelle «mère de tous» et réunit également tous les totems en sa personne; c'est celle-là qu'il affectionne le plus, tandis que l'autre, Cunnumbeillie. est plutôt là pour les travaux du ménage et pour les enfants. Outre les images de Baiamé et de Birrahgnooloo, on en fait encore une autre pour la célébration des mystères; cette troisième image doit représenter Bailah- Inirrah ou Dillalee, le fils surnaturel ou, comme quelques-uns disent, le frère de Baiamé, qui n'est pas né de la femme, mais existait avant les hommes et avant le voyage de Baiamé à travers l'Australie. Daramuliiii ou Gayandi était une statue en pierre ayant l'extérieur d'un homme et faite par Baiamé, dont la voix devait retentir pendant la célébration des mystères. C'est ce Gayandi qui devait présider aux mystères; mais au lieu de faire sauter la dent de devant des jeunes garçons — ce qui constitue une partie principale de la cérémonie d'initiation — il leur rongeait la figure. Baiamé le changea alors en une bête vilaine et venimeuse, qui rend les lieux destinés aux Boorahs (assemblées secrètes) dangereux. D'après les Kamilaroïs au contraire, Daramulun est un des fils de Baiamé et préside aux mystères. Mais chez eux on ne le représente jamais qu'avec une jambe, l'autre se terminant en un os pointu ; il paraît qu'il perdit cette jambe quand il glissa du ciel sur la terre et qu'en même temps il laissa tomber sa hache (HSE p. 585). On fait des prières à Baiamé — les femmes de leur côté en font à Birrahgnooloo — pour obtenir la pluie; les sorciers lui demandent une longue vie pour les noirs, et, à un enterrement, l'admission du mort au royaume de Baiamé. Baiamé veille à l'accomplissement de ses préceptes; après la mort tous doivent paraître à son tribunal. Trois péchés sont irrémissibles, ce sont le meurtre, le mensonge fait aux anciens de la tribu, et le rapt d'une femme avec laquelle les lois du mariage défendent de contracter une union. On inculque, comme étant commandée par Baiamé, la bonté envers les vieillards et les infirmes'.
' Dans un entretien qu'il eut ;ivec Goethe alors plus qu'octogénnire, James Manning fut vivement pressé par ce dernier de faire des recherches sur les légendes des Australiens. En 1844 — 45 il avait déjà consigné divers renseignements qui se rapportaient «à toutes les parties de la Nouvelle Galles méridionale, à la colonie de Victoria jusqu'au.\ monts Grampions, et au Queensland jusqu'à Rockhampton». il les perdit ensuite, mais les retrouva plus tard et
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Dès que l'on a passé les limites du sud-est de l'Australie, on remarque que la nature des êtres suprêmes que l'on rencontre sur sa route, n'est plus la même, et il parait bien douteux qu'il soit juste de les mettre d'emblée, comme le fait Howitt (H. S. E., p. 498 ss.), sur une même ligne avec ceux du sud-est de l'Australie. Faisons d'abord abstraction du Maamba des Cheparas et du Birral des tribus qui habitent aux alentours de Maryborough, les renseignements qu'on a sur eux étant trop insuffisants. Tournons nos regards vers les tribus des environs de Port Stephens, de Lake Macquarie et des bords du Herbert-Rivcr. Là nous voyons se présenter un être du nom de CoPn, Koïn, Kohin, qui séjourne pour l'ordinaire dans la forêt — d'après les tribus des bords du Herbert-River, dans la voie lactée — ; c'est seulement la nuit que, pareil à un guerrier gigantesque, il erre à l'aventure, et tue ceux qu'il rencontre. Il apparaît donc comme un être malfaisant, et ce n'est que chez les tribus des bords du Herbert-River qu'il s'y mêle quelques traits de bonté.
Nous aurions ici plutôt une transition à ces êtres de l'Australie septentrionale près du golfe de Carpentarie, dont parlent Spencer et Gillen'. Les Bimbingas, établis dans cette partie, connaissent deux êtres malfaisants, appelés Miindangadji, qui habitent au ciel et descendent sur la terre pour tuer les hommes et les dévorer; deux couteaux leur tiennent lieu de bras. Ils sont contrariés dans leur méchant dessein par un être bon, Ulurkara, qui séjourne dans les bois, et s'oppose à leurs desseins. Les Maras et les An u la s ont une croyance tout à fait identique. Les Maras reconnaissent deux êtres mauvais, Minungara, qui sont au ciel, et un être bon, Mumpani, qu'ils placent dans les bois; les Anulas de même admettent deux mauvais Gnabaia comme étant au ciel, et un bon Gnabaia séjournant dans la forêt.
Chez les Kaïtishs au contraire, lesquels vivent plus au sud et sont les voisins septentrionaux des Aruntas de l'Australie centrale, l'être suprême
les publia dans le «Journal of the Royal Society of New-South-Wales». Or, il y parle d'un être suprême, Roymo. qui habite au nord-ouest dans un beau ciel. Là il est assis sur un trône de cristal entre deux piliers de même matière. Il a un fils, Grogoragatly. qui n'est pas ne de la femme. Ce fils surveille les actions des hommes, et après la mort il conduit les âmes à Royma, qui les juge, laissant entrer les àmcs des bons dans un paradis appelé RatUma. et assignant aux âmes des méchants un enfer, Oorooma. C[ui est rempli de feu; les femmes n'entrent pas au Ballima. M. Langloh Parker, dans son ouvrage, «More Australian Legendary Taies» (Londres 1898), parle à son tour d'un ciel, Bullimah, ainsi que de mauvais esprits, FJeanbah Wandah. qui tourmentent les méchants; dans une légende qu'elle cite, il est même question d'un certain messager, d'un esprit qui voit tout, et qui rapporte à Baïamé les actions des hommes. Ainsi se trouve confirmé le récit de Manning dans sa partie principale, bien qu'il faille reconnaître que, tout en voulant reproduire avec une parfaite fidélité ce qu'il avait oui dire, cet écrivain s'est laisse influencer désavantagcusement par sa manière de voir chrétienne et personnelle. Cf. à ce sujet E. Sidney Hartiand, dans Folk-Lore, X, 1899, p. 52 ss. Manning parle en outre du premier homme, Mooilgt'gnl/y. qui fut créé par Boyma et reçut de lui ses lois. Ses renseignements, il les tient de vieux Australiens; mais ceux-ci ne les lui fournirent qu'après ime longue résistance, seulement à voix basse et en tremblant; quant à l'hymne sacré à Boyma, que l'on chantait pendant la célébration des mystères, ils ne voulurent en aucune façon la lui faire connaître, disant qu'il en savait déjà trop sans cela. ' The Northern Tribes of Central Australia, p. 501 ss.
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est de nature différente. Son nom est Atnatu. Ce serait un ertwa oknirro, un homme très grand, ayant la figure toute noire. Il vint à l'existence dans l'antiquité la plus reculée, même avant les ancêtres mythiques, les Alcheringas. Il se fit lui-même et se donna lui-même un nom. Il habite un pays au-dessus du ciel, ayant sa voûte céleste et son soleil à lui. Les Kurrallia --- les étoiles, sont ses femmes; il appelle ses filles également Knrallia, ses fils au contraire Atnatu. Il se réjouit, quand on exécute les cérémonies secrètes; mais quand on les néglige, il jette sa lance aux hommes les en frapper. Spencer et Gillen insistent beaucoup sur un point, c'est que cet Atnatu ne semble avoir rien de commun avec la morale; une fois même, étant en colère, il aurait frappé de sa lance un certain nombre de noirs qui furent pris de fatigue pendant les cérémonies, et dévoré un jeune garçon. Quoi qu'il en soit de ces données, il nous est permis de ne pas les accepter sans réserve et cela pour plus d'une bonne raison. C'est, d'un côté, l'attitude vraiment inexplicable que Gillen en particulier prend vis à vis des êtres suprêmes et que nous avons signalée précédemment; c'est, d'autre part, la tendance manifeste des deux auteurs à faire paraître ces êtres suprêmes aussi bas que possible; ce sont enfin et surtout les communications faites par M. Strehlow et qui prouvent, à elles seules, l'inexactitude des données de Spencer et de Gillen touchant les Aruntas, données négatives faites cependant avec la plus grande décision.
Examinons la chose de près. Les Aruntas, ainsi que nos deux explorateurs l'avaient certifié, n'auraient point l'idée d'un être suprême qui eut quelque rapport avec la morale ^ Chez eux on rencontrerait plutôt un esprit du nom de Twanyirika, qui sert à épouvanter les femmes et les enfants; aux cérémonies de puberté, on dévoile cet esprit aux jeunes gens sous la figure de planchettes sonores (rhombes), qui sont en bois ou en pierre, et qui ont un rapport étroit avec la doctrine des Aruntas sur les âmes.
Or, les renseignements de Strehlow''^, auxquels la collaboration soigneuse et critique de M. le baron de Leonhardi a fait gagner toute la certitude désirable, nous permettent de tracer de la situation un tableau essentiellement
' L. c. p. 497, cf. également p. 491.
' Que M. Strehlow soit à même de ne produire que des faits authentiques, cela résulte des renseignements qu'on a sur lui, et que nous empruntons à la publication déjà citée. • Strehlow, y est-il dit, reçut sa formation à l'Institut des Missions de Neucndettelsau (Bavière), et travaille depuis 1892 au sein des populations noires de l'Australie. Durant les premières années, c'est à dire jusqu'en 1895, il est occupé chez les Dieris au sud-est du lac Tyre; à partir de cette époque nous le voyons résider comme missionnaire à la station de Hermannsburg et exercer ses fonctions parmi les Arandas aux bords du Finke-River. Pour avoir travaillé de si longues années au milieu de ces deux tribus, Strehlow s'est parfaitement approprié leurs langues ... 11 a également appris la langue des Loritjas, qui habitent au sud-ouest des Arandas. Grâce à ces connaissances linguistiques, Strehlow peut, quand il fait ses recherches, communiquer avec les indigènes dans leurs langues maternelles, avantage qu'on ne saurait apprécier trop hautement: car il s'agit de bien saisir la marche que ces peuples primitifs suivent dans leurs pensées, d'y réfléchir et de la fixer par écrit, et c'est hà chose difficile et en partie fort compliquée» (1. c. préface). Remarquons encore que M. Strehlow a été amené par M. le baron de Leonhardi à connaître en particulier les ouvrages de Spencer et de Gillen; il sait donc comment ceux-ci représentent les choses d'Australie. Malgré cela pourtant il maintient fortement ses données à lui.
fliffcrcnt de ce que nous venons de lire. Nous allons les reproduire textuellement, tels qu'ils se trouvent dans la publication mentionnée plus haut (p. 11).
"D'après la tradition des anciens il existe un être suprême, Altjira\ bon (mara). Cet être est éternel tifiambakala (autres termes signifiant éternel ngambintja. n^amitjina, nfiarra); on le représente comme un homme grand et fort, ayant la peau rougC"* et une longue chevelure claire, qui retombe sur ses épaules. Altjira a des pieds d'émou, et s'appelle pour cette raison Alijira iliinkd^. Il est orné d'une bandelette blanche qui entoure son front, d'un collier et d'un bracelet; il porte également une ceinture faite de poils, et un worrabakana destiné à couvrir les parties naturelles. Il a beaucoup de femmes, appelées tnéera les belles, qui ont des jambes de chien, Knuljainka. et, comme lui-même, la peau-rouge. Il a également beaucoup de fils et de filles, ceux-là avec des pieds d'emou, et celles-ci avec des jambes de chien. Son entourage compte de beaux jeunes gens et de belles jeunes filles. Sa demeure est le ciel alkira, qui a existé de toute éternité (ngambakala), et que les indigènes se représentent comme un continent. La voie lactée est un grand fleuve (appelé larra ou encore ulbaïa, creek), avec des arbres élancés et des sources d'eau douce intarissables; on y trouve des baies d'un goût exquis et des fruits en quantité; des volées d'oiseaux entretiennent la vie dans le grand royaume d'Altjira, tandis qu'une foule d'animaux, tels que des kangourous, des chats sauvages, etc., vagabondent dans ses immenses terres de chasse. Pendant que Altjira lui-même dresse des embûches au gibier qui vient étancher sa soif aux sources d'eau, ses femmes recueillent des racines mangeables et d'autres fruits qui y croissent en abondance à toute saison. Les étoiles, à l'exception de quelques constellations qui passent pour des dieux-totems montés au ciel, sont comme les feux des campements d'Altjira.
«Altjira est le dieu bon des Arandas, connu non seulement des hommes, mais encore des femmes. Son domaine toutefois ne s'étend pas au delà du ciel ; ce n'est pas lui qui a crée les hommes, et il ne se soucie nullement de leur sort . . . Les Arandas ne le craignent ni ne l'aiment. . . »
' On ne saurait encore pour le moment dire au juste quelle est la dérivation grammaticale du nom d'Altjira. Actuellement les indigènes y rattachent l'idée d'un être qui n'est pas devenu. De fait, interrogés par Strelilow sur la signification de ce nom, ils assurèrent à plusieurs reprises que Altjira désignait quelqu'un qui n'a pas eu de commencement, qui n'a pas été produit par un autre (erima itja arbnia/iakala = lui aucun n'a fait). Mais il faut bien faire attention à une chose, c'est que Altjira n'est en tout cas pas un nom propre, c'est plutôt ime désignation générique, car les ancêtres-totems portent aussi le nom A'altjira. Sans doute, quand on veut parler d'eux, on ajoute au nom l'adjectif iifiamitjina — éternel. Cependant Valtjira ngamitjina de la mère s'appelle aussi altjira tout court (I. c. p. 3, note 9). Dans le ("ilobus, tome XCI, p. 289, Strelilow cherche à faire dériver ce nom du mot altja. qui veut dire -portion-, ■ partage»; cette portion serait, dans le cas, l'animal-totem, qu'il est défendu à la mère, mais permis à l'enfant de manger, raison pour laquelle l'enfant désignerait cet animal-totem comme sa portion. Or, altjira pourrait tout au plus signifier: «une portion il csU =altj(a)-\-(e)ra, et non tsa portion», encore moins «ma portion».
' Le rouge est la couleur préférée des Australiens.
• Ilia = émou ; inka = jambe, pied.
88 P. G. Schmidt, S. V. D.,
La terre elle aussi est éternelle (ngambakala). De tout temps elle fut le séjour des ancêtres-totems ■-= altjira ngamitjina, «des incréés éternels», que quelques-uns appellent aussi inkara, c'est-à-dire «les immortels». Le plus souvent ils apparaissaient sous des formes humaines, étaient doués d'aptitudes surhumaines, avaient entre autres le pouvoir de se changer en bêtes dont ils portent les noms; beaucoup même erraient constamment de tous côtés comme des bêtes. Il se rattache à eux une foule de légendes, dont la teneur est reproduite dans la publication mentionnée. Outre ces ancêtres-totems il y avait alors sur la terre beaucoup de tnéera ou «de belles», femmes douées de forces surnaturelles; de même des alknarintja, c'est-à-dire des femmes qui ne pouvaient jamais se marier, mais devaient détourner les yeux (alkna), quand elles se trouvaient devant des hommes.
A cette époque, les hommes — sur l'origine première desquels on ne donne aucun renseignement — gisaient en plusieurs endroits sur la terre ferme et dans l'eau, semblables à des masses informes, ayant les membres réunis ensemble par la croissance, etc. Mangarkiinjer kiinja = (preneur de mouches), un dieu-totem, espèce de lézard gobe-mouches, qui vint du nord, leur a donné la forme d'hommes parfaits au moyen d'un couteau de pierre. C'est aussi ce dieu qui introduisit chez eux la circoncision et la subincision, leur donna leurs armes, leur apprit à produire du feu par le frottement, ainsi qu'à apprêter la nourriture, et institua les classes de mariage. Plus tard un autre Mangarkunjer kunja fit également adopter la circoncision et la subincision par les tribus qui habitent plus au sud et à l'ouest. Ces deux Mangarkunjer kunja sont considérés comme les plus grands bienfaiteurs des Arandas.
Les âmes des hommes passent, après bien des trajets intermédiaires, à l'île des morts, qui est située au nord et entourée des eaux de la mer; quelque temps après elles y sont anéanties par la foudre. 11 y a cependant encore une autre opinion, d'après laquelle les âmes des hommes «bons» vont chez Altjira au ciel, où elles resteront toujours, tandis que les esprits des hommes «méchants» sont consommés par certains esprits malins.
Nous interrompons ici l'exposé de la religion des Arandas. De ce que nous venons d'en dire il résulte avec certitude que, contrairement aux assertions de Spencer et de Gillen, les Arandas, eux aussi, admettent l'existence d'un être suprême; quant à l'histoire ridicule de Twanyirika, racontée par ces deux auteurs, il est reconnu aujourd'hui que c'est simplement un conte de bonne vieille, au moyen duquel les Arandas trompent les femmes et les enfants non initiés aux mystères de la tribu (Voir «Verôffentlichungen», I. c. p. 102). Cet être suprême des Arandas, il est vrai, diffère essentiellement de celui qu'admettent les tribus du sud-est: il n'est ni créateur ni gardien et juge de la moralité, et n'a en somme aucune relation avec les liommcs. De plus, l'attribut de l'éternité lui est commun avec d'autres êtres, avec le ciel et la terre. Il nous apparaît plutôt comme dominateur des contrées célestes. Ce qu'il y a de très remarquable, c'est que l'on nous représente ces contrées comme un paradis qui dure toujours, et que pour toutes ces contrées, dont l'étendue égale au moins celle de la terre, il n'y a qu'un
L'origine de l'Idée de Dieu S9
seul souverain, ce qui n'est pas le cas pour la terre. Tout ceci recèle certainement quelque chose d'important, mais ne saurait, en attendant, amener aucun changement essentiel dans l'ensemble des choses que nous avons constaté et qui dénote une différence profonde entre la religion des tribus de l'Australie méridionale et celle des tribus de l'Australie centrale.
Jusqu'ici ni Spencer et Gillen ni aucun autre auteur ne se sont encore prononcés au sujet des rectifications faites par M. Strehlow que nous venons de rapporter. On peut s'attendre à ce que chez les autres tribus australiennes, sur la religion desquelles on a porté des jugements aussi défavorables que ceux de Spencer et de Gillen touchant les Arandas, les choses offrent également un aspect essentiellement différent, quand on en aura une connaissance plus exacte. Même pour ce qui regarde les tribus de l'Australie septentrionale, sur lesquelles nous avons reproduit ci-dessus les communications faites par les deux auteurs nommés, il convient de s'en tenir préalablement à une prudente expectative.
Si nous revenons maintenant aux tribus du sud-est, nous aurons encore un mot à dire des cérémonies secrètes, par lesquelles les garçons âgés de 14 ans environ sont soustraits à la surveillance maternelle, détachés de la compagnie de leurs sœurs et reçus dans la classe des hommes, des membres de la tribu qui jouissent de tous les droits. Pour faire ces cérémonies les tribus se réunissent toujours en plus grand nombre. Chez la plupart des tribus du (sud-)cst on y extrait aux candidats une dent de devant, tandis que chez les tribus de l'ouest on y pratique la circoncision, jointe pour la majorité de ces tribus à la subincision, qui la suit. Le terrible sifflement de la planchette sonore, sorte d'instrument rhomboïdal dont on se servait ou se sert encore en Grèce, au Nouveau-Mexique, à la Nouvelle-Zélande, dans l'Afrique du sud pour la célébration de mystères analogues*, ce sifflement, disons-nous, y joue un grand rôle; il représente, à ce qu'il paraît, la voix de l'être suprême ou de son «fils» ou de son messager. Quand a lieu la célébration de ces mystères, on fait aux jeunes initiés les communications les plus intimes sur l'être suprême. Nous allons en donner quelques-unes pour compléter ce que nous en avons déjà dit précédemment.
Au kuringai^ des Yuins on lève plusieurs fois les mains ou les armes vers le ciel en poussant de hauts cris; cela doit se rapporter à Daramiilun. Immédiatement après l'extraction de la dent les garçons sont conduits par leurs kabos, sorte de parrains, auprès de l'image de Daramulun, qui est sculptée dans un arbre mais seulement pour la cérémonie. Alors on leur communique toute la doctrine concernant Daramulun, savoir qu'il habite au ciel et surveille de là les hommes; qu'il est le grand Biambam (= maître) qui peut tout, qui peut aller partout, qui a donné les lois des tribus à leurs pères, lois que ceux-ci ont transmises en héritage à leurs enfants
' A. Lnng, Ciistoiii and Myth, p. 31— 32; Frnzcr, Tlic Golden Boiigh. 2* cdit.. Londres liKM). tome 3", p. 121, note.
' C'est le nom de la cérémonie entière ; elle s'appelle kadja-wallung, lorsqu'on en omet certaines parties non essentielles.
90 P. G. Schmidt, S. V. D.,
jusqu'à ce jour (H SE p. 543). Puis, continuant la cérémonie, on exécute diverses pantomimes pour représenter aux jeunes candidats ce qu'ils devront éviter désormais, comme serait de se comporter en enfants, d'être dissipés, d'avoir du commerce avec la femme d'un autre, de se livrer à des actes contre nature. S'ils se rendent coupables de pareils méfaits, ils seront mis à mort, c'est du moins ce qu'on leur dit; il en sera de même, s'ils trahissent à des femmes ou à des enfants les secrets qu'ils viennent d'apprendre.
Chez les Kamilaroïs la cérémonie porte le nom de burbung. Là aussi on fabrique une image de Daramulun, lequel toutefois n'est pour les Kamilaroïs qu'un fils de Baiamé. Les parrains des candidats leur mettent bien dans l'esprit de ne pas mentir, de ne pas jouer avec des enfants, mais de se conduire en hommes. Avant tout ils ne devront nullement avoir affaire à des femmes et ne rien trahir de ce qu'ils ont entendu au burbung, autrement Daramulun les tuerait (HSE p. 585 ss.).
La manière dont au Jeraeïl des Kurnaïs on révèle aux jeunes candidats la doctrine sur Mungan-ngaua, le père de tous, est particulièrement apte à faire une profonde impression (HSE p. 629 ss.). La tête fortement enveloppée de couvertures, en sorte qu'ils ne puissent rien voir, ils sont assis par terre, pendant qu'avec seize planchettes sonores on produit une espèce de hurlement et de sifflement effroyable. Cela fait, il faut qu'ils se lèvent, le visage tourné vers le ciel. Alors on ôte à chacun d'eux la couverture de dessus la tête, et le chef, montrant de son jette-lance le ciel étoile de la nuit, dit trois fois en s'écriant: «Regarde là haut!» Puis, après avoir fait bien comprendre à tous qu'il ne leur est point permis de rien trahir à leurs mères ou à leurs sœurs ou aux non-initiés, le chef, dans un discours émouvant, se met à leur communiquer les traditions primitives, la doctrine secrète sur Munganngaua: «Avant les temps anciens, leur dit-il, il fut un grand être, appelé Mungan-ngaua, qui vivait sur la terre, enseignant aux Kurnaïs tous les arts et les industries» etc. Le reste a déjà été rapporté plus haut. Immédiatement après cette cérémonie, les bullawangs ou parrains de ceux qui viennent d'être reçus, les initient encore davantage aux lois, lesquelles passent toutes pour être des préceptes de Mungan-ngaua. D'après Howitt (l.c.p.632 — 633) les principales de ces lois seraient les suivantes. Elles commandent aux jeunes initiés
1° d'écouter les vieillards et de leur obéir;
2" de partager tout leur avoir avec leurs amis;
3° de vivre en paix avec leurs amis;
4° de ne pas entrer en relation avec des jeunes filles cl des femmes mariées;
5° d'observer les défenses concernant les aliments, jusqu'à ce que les vieillards les en dispensent.
Comme nous n'avons point de documents aussi précis sur la manière dont les autres tribus pratiquent les cérémonies secrètes, nous terminerons ici notre exposé de la religion des Australiens.
En vérité, tout ce que les nouvelles recherches et une meilleure intelligence des anciennes ont mis au jour au sujet de cette religion, s'écarte tellement
de ce qu'on s'ctait imaginé jusqu'ici, que nous ne nous étonnons nullement (le voir la critique élever des doutes sur l'authenticité des faits relatés, et se demander si tout cela est suffisamment garanti. Mais, abstraction faite de quelques rapports qui ont Spencer et Gillen pour auteurs et qui franchement nous donnèrent lieu d'avoir à leur égard une attitude expectative, nous ne croyons pas que l'on puisse encore raisonnablement maintenir un doute quelconque: l'unanimité qui règne à ce sujet parmi les hommes les plus différents et tous dignes de confiance, et qui s'étend aux détails de moindre importance, est trop grande pour cela. Du reste, les critiques de profession, même ceux du camp opposé, ne soulèvent nulle part des objections dans ce sens, et, qui plus est, à proprement parler, ils n'en ont jamais fait. On a seulement laissé entendre que l'on soupçonnait les missionnaires ou les colons d'influencer peut-être ces bons Australiens. Cette objection sera examinée plus tard aussi sérieusement que possible. Nous pouvons, en attendant, y donner la réponse qu'un Australien même y donna un jour. Cet homme ' faisait remarquer que, si toutes ces choses leur venaient des blancs et en particulier des missionnaires, les femmes et les enfants devraient les savoir tout aussi bien et en beaucoup de cas mieux encore que les vieillards très âgés, qui ont le moins de relation avec les blancs. Car nous nous trouvons précisément devant ce fait, c'est que toutes ces choses, on les a soigneusement tenues cachées à tous les blancs, à toutes les femmes et à tous les enfants comme des secrets inviolables de la tribu.
b) Les Andamanais.
Si nous passons maintenant avec A. Lang en Asie, il y attire notre attention sur les habitants des îles Andamans. Il n'y a pas de doute qu'il faille compter ces insulaires parmi les plus anciens habitants de l'Asie méridionale. C'est une tribu de Négritos, un des restes dispersés d'une population de pygmées autrefois plus répandue, et qui en dehors des iles Andamans ne s'est plus conservée en Asie qu'aux Philippines (les Aëtas) et sur la presqu'île de Malacca (les Semangs). Au point de vue de la civilisation, ils sont un peu plus avancés que les Australiens: ainsi, ils sont plus sédentaires, ils connaissent la poterie et à quelque degré l'agriculture; mais au point de vue corporel ils se trouvent à un degré de. développement très primitif. Il est certain que jusqu'ici leur individualité primitive est restée intacte; pour eux il ne saurait être question d'influence étrangère, surtout d'influence exercée par des missionnaires.
Autrefois on les classait eux aussi parmi les spécimens de peuples sans religion, et plus tard parmi gens adonnés au culte des esprits; mais tout cela reposait sur des observations superficielles. Nous devons à E. H. M an d'être mieux renseignés aujourd'hui. E. H. Man a été plusieurs années à la tête du gouvernement anglais aux Andamans, et durant ce temps il s'est spécialement appliqué à bien étudier les mœurs et les usages des habitants. Il parlait leur langue assez dificilc et en a même composé une excellente grammaire. 11 interrogeait le plus soigneusement possible les plus âgés, comparait leurs réponses entre elles, et, afin de pouvoir faire la comparaison sur une plus
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grande échelle, s'adressait aux membres de différentes tribus, même de celles qui auparavant n'avaient jamais eu de contact avec des blancs. Voici en peu de mots le résultat de ses informations, qu'il publia dans son excellent livre «On the Aboriginal Inhabitants of the Andaman Islands», Londres, 1883, p. 88 ss.
Les insulaires des Iles Andamans ne connaissent pas le culte des mânes; ils n'offrent point de sacrifices aux esprits de leurs ancêtres, dont il leur est défendu de prononcer les noms. Le culte des puissances naturelles et des êtres faisant partie de la nature leur est de même tout à fait étranger. Par contre il reconnaissent un être suprême du nom de Piiliiga; il est, disent-ils, «comme du feu», mais à présent invisible. Il n'est jamais né, et il est immortel. A l'exception des forces du mal, tout a été fait par lui, le monde entier, tous les êtres animés et inanimés, même les hommes. Le jour il est omniscient, et il connaît même les pensées du cœur. Il est irrité par le péché et l'injustice, comme serait la fausseté, le vol, le meurtre, l'adultère, comme serait aussi de couper mal les aliments et de briiler de la cire dans un but de sorcellerie. Il éprouve de la compassion pour ceux qui sont dans la peine et la tristesse, et condescend souvent à leur porter du secours. Il est le juge des âmes; la crainte des châtiments futurs influence la conduite morale des indigènes. Les hommes ont un esprit qui est rouge, et un âme qui est noire. A la mort l'esprit va dans les enfers pour y attendre la résurrection; quant à l'âme, si elle a été méchante, elle va dans un enfer froid, mais elle y est purifiée par les tourments, de sorte qu'au jour de la résurrection l'âme et le corps de tout homme se réunissent pour une nouvelle vie bienheureuse. Puluga amènera cette vie après un tremblement de terre qui détruira notre globe. Dans cette vie il n'y aura plus ni maladie ni mort; on ne s'y mariera plus et l'on ne donnera plus en mariage. Les animaux y réapparaîtront dans leurs formes actuelles.
Puluga est marié avec une femme qu'il s'est faite lui-même pour luimême; elle est d'apparence verte, et porte les noms de «mère-écrevisse» et de «mère-anguille». Il a d'elle beaucoup d'enfants, qui sont tous, à l'exception de l'aîné, des filles de couleur noire, et s'appellent «esprits célestes». Le fils, pour nous servir des termes de Mrs. Man, est «une sorte d'archange», à qui seul il est permis de demeurer auprès de son père, et qui a la charge de faire connaître la volonté de Puluga aux «esprits. célestes», c'est-à-dire à ses frères et sœurs.
D'après ce que l'on raconte, Puluga mangerait aussi et pendant la saison sèche il dormirait beaucoup, vu qu'alors on entend rarement sa voix, qui est le tonnerre. C'est de lui que les insulaires reçoivent leur nourriture. Quand ceux-ci l'irritent, il sort de la maison de pierre qui forme sa demeure au ciel, et montre sa colère dans la fureur et le mugissement des tempêtes. Hormis ce cas il quitte rarement sa maison, excepte quand il pleut, car alors il descend sur la terre pour se pourvoir de vivres de certaines espèces.
Il y a encore trois puissances malfaisantes, sur lesquelles Puluga n'a aucune autorité, qui se sont faites elles-mêmes et existent de temps immémorial. C'est d'abord Eremchangala, qui habite dans le bois; sa femme lui a engendré
une foule d'enfants, qui sont comme lui des êtres malfaisants. Moins dangereux est Nila, qui, n'ayant ni femme ni enfant, séjourne sur les monticules des fourniilii.Tcs. Enfin Juruwin habite dans la mer, que lui, sa femme et ses enfants rendent dangereuse. On parle, en outre, d'une foule de mauvais génies, appelés chœl. qui descendent d'un être antédiluvien. Car il y a aussi un mythe sur le déluge, cette grande inondation, que Puluga, irrité par les péchés des hommes, fit venir tout soudainement.
Voilà pour les Andamanais. Il n'était pas encore possible à Lang de montrer, avec la même évidence, que le culte d'un être suprême, sans mélange d'animisme et de manisme, est également pratiqué par l'autre peuple asiatique de pygmées, savoir les Semangs de Maiacca, parce que l'ouvrage de Skeat et Hlagden, «Races of the Malay Pcninsuia», qui en traite, parut seulement en 1906. Nous ne rapporterons qu'au chapitre spécial annoncé plus haut les faits relatifs à ce peuple.
c) Les Bu s h m en.
Continuant son voyage de découvertes ethnographiques, Lang arrive à l'Afrique et réclame en faveur de sa théorie l'un des peuples pygmées que l'on rencontre là-bas, savoir les Bushmen de l'Afrique du Sud. Nous avons sur cu.\ un rapport de l'Anglais J. M. Orpen'. Celui-ci s'était adressé à Quiiig, fils d'un chef, pour avoir l'explication de quelques-uns des fameux dessins faits sur roche; et de cet homme, qui auparavant n'avait jamais vu de blancs autrement qu'à la guerre, il reçut les indications suivantes sur Kafié, nom qui était souvent revenu au cours des explications. «Kagé créa toutes choses, et dans nos prières nous lui parlons ainsi d'un ton bas et suppliant: «O Kagé, Kagé, ne sommes-nous pas tes enfants? Ne vois-tu pas notre faim? Donne-nous à manger.» A l'origine il était très bon, mais dans la suite il devint de plus en plus méchant parce qu'il avait tant de luttes à soutenir. D'oii est-il venu? Il est venu peut-être avec ceux qui apportèrent le soleil; ceux-là seuls le savent qui sont initiés à la danse (c'est-à-dire aux mystères de la solennité de puberté). Kagé a une femme du nom de Koti, deux fils, Co/fflzet Gewi, et une fille». On se raconte à son sujet un certain nombre de faits magiques. Le docteur Bleek- prétend rattacher le nom de Kagé à celui de Kaggcn; c'est la sauterelle, qui joue dans les mythes des Bushmen un grand rôle comme créatrice de la lune et à d'autres titres encore. On ne fait pas de prières à Kaggen, mais bien au soleil, à la lune, aux étoiles, ainsi qu'au caméléon.
Il faut avouer que ces renseignements sur la religion des Bushmen sont loin d'être aussi favorables et précis que ceux que nous avons sur la religion des Australiens. On peut s'expliquer la chose de cette manière, c'est que ^ jusqu'ici nous ne coimaissons que comme les doctrines exotériques de ces gens, et que personne encore n'a pu entrer dans le secret de leurs cérémonies d'initiation. Leur race étant sur le point de s'éteindre, on peut se demander
' «Cipc Montlily IH74, vol. IX.
' A Bricf Accoiinl of Biislmian l'olU-Lorc, Londres 1875.
94 P. G, Schmidt, S. V. D.,
si l'occasion d'en savoir davantage s'offrira encore; si elle se présentait pourtant, il faudrait assurément s'en profiter dans la mesure la plus étendue possible.
En tout cas il est une chose qu'il faut absolument admettre dès à présent, c'est qu'il est très possible que les Bushmen aient sur l'être suprême des idées analogues à celles qu'ont les Australiens. Ce qui favorise considérablement cette possibilité, ce sont les communications faites par Wangemann* sur une tribu à part des Bushmen, les Makolongs, communications qui ont échappé à l'observation de Lang. Les Makolongs donnent à Kaang (= Kagé) le surnom àe Kue-Akenjtong, c'est-à-dire «homme ou maître de toutes les choses». On ne le voit pas des yeux, mais on le connaît avec le cœur. C'est de lui que viennent la pluie et la sécheresse, la vie et la mort, le manque et l'abondance de gibier; c'est à lui que les Makolongs adressent leurs supplications en tout danger de guerre et en toute nécessité.
Comme on le verra dans la suite, ce sont de nouveau d'autres pygmées apparentés aux Bushmen c.-à-d. ceux de la forêt vierge de l'Afrique centrale, chez lesquels on constate les indices d'un monothéisme proprement dit beaucoup plus clairs et plus nets que chez les Bushmen. Lang n'a certainement pas connu les renseignements si précis que Mgr Le Roy a fournis à ce sujet, et que nous reproduirons également au chapitre indiqué plus haut.
d) Les Hottentots.
Quant à la religion des Hottentots, à laquelle Lang passe ensuite"-*, nous ne voudrions pas qu'on la mît au nombre de ces preuves de premier ordre qui défient toute contradiction et avec lesquelles toute nouvelle théorie doit nécessairement se présenter, quand elle vise à l'approbation du public savant. Aussi nous nous abstiendrons d'en faire ici l'exposé. L'animisme, ainsi que le culte des ancêtres, est certainement très développé chez les Hottentots; il se peut même qu'ils aient déjà subi dans une certaine mesure l'influence du christianisme, en sorte qu'il nous faut nous ranger au jugement de Mgr Schneider, qui s'exprime en ces termes: «Jusqu'ici on n'a pas encore réussi à découvrir, dans sa totalité, le fond des idées religieuses professées par les Hottentots, tellement est épais le réseau de traditions et de légendes confuses qui les enchevêtre et dont plusieurs parties ont vraisemblablement une teinte de christianisme.» Toutefois nous n'avons nullement l'intention de renoncer simplement à ce terrain. Il est nécessaire d'y faire de nouvelles recherches dans le but de l'explorer. On y rencontre, c'est un fait indéniable, les vestiges de la croyance à un être suprême avec une tendance monothéiste; or, à la lumière des découvertes faites tout récemment chez les tribus du sud-est de l'Australie, chez les Andamanais et
' Citées par Schneider: Die Religion der afrikanisclien Nntiirvolkcr, p. 51, d'après un livre de Wangcmann: Die evangclisclie Missionsarbeit in Sudafrika, Berlin 1872, p. 68.
' MRR, II, p. 40— 46, CM, p. 197-211. On trouvera dans Schneider, 1. c. p. 52— 59, un exposé encore plus détaillé et qui met à contribution des matériau.\ plus abondants pris aux sources mêmes.
d'autres, nous croyons pouvoir affirmer, avec une assurance relativement plus grande qu'autrefois, que ces vestiges remontent à des connaissances religieuses primordiales. Pour ce motif nous ne pourrions pas tout simplement donner notre assentiment à Mgr Schneider, quand il croit voir, dans le rapport du missionnaire Wuras (dans Wange m a n n : Die evangcl. Missionsarbeit in Siidafrika, p. 56), une preuve de l'influence de la doctrine chrétienne touchant la rédemption. D'après ce r;ipport Wuras entendit dire à des Hottentots que C(l Koab est le créateur de toutes choses, même du premier couple humain; cju'il a donné aux premiers hommes du bétail et des armes; qu'il demeure, au delà du ciel bleu, dans un ciel blanc, et que le ciel bleu le retient quand il veut punir les hommes (Schneider, I. c. p. 54). Nous nous permettrons seulement de rappeler que ces mêmes idées se présentent chez les tribus australiennes avec un caractère d'originalité parfaitement attestée.
Pour l'e.xplication exacte des autres éléments qui entrent dans les mythes de Cil Koab (Tsii-Goab) et de Heitsi Eibib, on trouvera déjà le nécessaire dans l'excellent article, «Gôtter und Heilbringer», de P. Ehrenreich', avec preuves à l'appui des points principaux. Le combat que Cu-Koab y livre à son frère puîné, figure l'opposition entre le soleil et la lune, tout en nous faisant voir dans un exemple typique le fameux couple fraternel dont parle la fable et qui est répandu si loin; Heitsi Eibib est au contraire le dieu typique de la lune. Tous deux, Cii-Koab et Heitsi Eibib, portent sur eux les traits les plus prononcés de soi-disant «bienfaiteurs» (Heilbringer); et ces Sauveurs, ainsi qu'Ehrenreich le prouve péremptoirement, n'ont pas été originairement des exaltations des héros humains réels, ce sont plutôt «des personnifications de ceux des phénomènes naturels auxquels l'homme est de fait ou se croit redevable de tout bien, donc du soleil et de la lune» (1. c. p. 592). D'autre part il reste également établi «que le bienfaiteur pré- \ suppose toujours un dieu ou un être suprême quelconque, dont il descend ou qui l'envoie» (p. 576). Ehrenreich est ici complètement d'accord avec Lang; car ce dieu-un [Eingott], que les recherches récentes nous ont justement montré chez les peuples les plus primitifs, il l'admet comme étant cet être que l'on rencontre au commencement de toute chose (p. 586 ss.). Mais il arrive d'ordinaire que l'être suprême, au cours de son évolution, se retire par degrés jusqu'à une distance où il jouit d'une existence dignement oiseuse; alors les «sauveurs» se présentent pour faire l'office de personnages intermédiaires. L'évolution susdite continuant sa marche progressive, les propriétés de l'être suprême, qui pâlit toujours davantage, se fusionnent en un tout avec celles des sauveurs; et si entre temps le culte des ancêtres vient à surgir, il pourra lui aussi faire entrer dans ce tout ses propres éléments. C'est précisément dans cet état de fusion et de mélange que la religion des Hottentots semble se trouver aujourd'hui par suite de l'évolution. Loin d'exclure l'existence antérieure du dieu-un suprême, il la réclame au contraire impérieusement comme la seule cause qui puisse l'expliquer suffisamment. Il importera qu'une recherche soigneuse fasse de nouveau ressortir les traits
Zeitschrift fUr Ethnologie, 1906, p. 536—610.
9G P. O. Schmidt, S. V. D.,
de cet être suprême, en les dégageant de cet amas confus d'éléments disparates, dont un syncrétisme survenant les a recouverts.
e) Les Bantous et les Nègres du Soiidnn occidental.
La marche évolutive que la religion a suivie chez les Nègres, diffère assez de celle que nous venons de voir chez les Hottentots. A. Lang ne la considère pas avec une vue d'ensemble; d'après ses écrits il paraît ne connaître que trois ou quatre parties de tout le territoire où elle s'est produite. Ainsi il traite de la religion des Zoulous dans MR p. 207 — 210 et McR p. 224 — 240; de celle des Yaos, peuplade de l'Afrique centrale, dans MR p. 212 — 218, et de celle des Africains des deux Guinées (Afrique occidentale), dans MR p. 220 — 229. Abstraction faite de quelques détails, dont nous n'avons pas à tenir compte ici, nous ne pouvons, en ce qui regarde ces territoires partiels, qu'approuver les développements et les déductions que Lang fait. Il faudrait seulement les compléter, les rectifier ça et là par l'exposé beaucoup plus détaillé et beaucoup plus étendu que l'on trouve, pour le cas présent comme pour d'autres sujets analogues, dans l'ouvrage cité de Mgr. Schneider'. Cependant ce dernier n'a pas non plus essayé de relier entre elles les différentes parties du territoire entier. Nos deux auteurs n'eurent pas assez en vue les conditions ethnologiques communes aux diverses populations noires. Or, quoi qu'il en soit du reste, il est établi par l'ethnologie que tous les Nègres qui forment le groupe des Bantous, ont une grande ressemblance, en d'autres termes qu'ils sont comme homogènes au point de vue physique, au point de vue de la civilisation et au point de vue du langage'^ et qu'il faut distinguer chez eux comme deux «cycles culturels [Kulturkreise]» l'un dans l'Afrique occidentale et l'autre dans l'Afrique orientale''. Il est clair que la religion ne saurait être exclue de cette coiniriunauté de rapports que nous venons d'indiquer. Mais nous allons plus loin: nous sommes d'avis que notainment les peuples bantous qui appartiennent au cycle culturel occidental, ont aussi des rapports avec les peuplades du Soudan occidental, c'est-à-dire avec les Nègres «proprement dits», et que les langues des Bantous en général se rattachent à celles des Nègres du Soudan par le lien d'une sorte de parenté*. Pour cette raison nous croyons également que les connexions religieuses, prises du inoins dans leurs grands traits, ne manqueront pas non plus d'exister entre ces divers peuples. Sans aller plus loin, nous en trouvons de suite une confirmation dans le nom qu'ils donnent
' «Die Religion der afrikanisctien Natiirvôlker», p. 28 — 48, et p. 59—100. Dans son ouvrage: Les religions des peuples non-civilisés, Paris, 1883, L p. 54 —57, Révillc fait une description bien insuffisante des formes supérieures de religion que l'on observe chez les Nègres.
^ Le docteur B. Ankermann expose e.xccllemment cette homogénéité dans son article: «Ober den gegenvvartigen Stand der Ethnographie der Siidliilifte Afrikas», inséré dans r«Arcliiv fiir Anthropologie», Neuc Polge, tome IV, p. 241— 286, puis amplifié, traduit en français (L'ethnographie actuelle de l'Afrique méridionale), et publié dans r«AntliropoS'>, 1 (1906), pp. ,552 592, et p. 914—949.
' B. Ankermann: «Kulturkreise und Kulturschicliten in Afrika», dans «Zeitsclirift fiir 1-thnologie, 1905, p. 54—84.
* V. «Anthropos.., I (1906), p. 944 - 946, note, et p. 917, note 1.
à la divinité, et ce nom va être comme le point de vue où nous nous placerons pour nous guider dans l'aper(,-u général qu'il nous reste à faire.
Nous constaterons d'abord un fait, c'est que dans l'intérieur de tout le cycle culturel occidental, qu'il faut regarder comme le plus ancien, le nom de l'être suprême, à commencer par le sud, a les formes suivantes: Nyambe. Nsambi, Anyambi, Anzamhi, Amam. Nzam. Nyam. On commence par le rencontrer au sud, un peu au delà du centre occidental, chez les Baroutsés; puis on le trouve dans l'Angola, au l^cngucla, au Loango, au Congo, près de Gabon, chez les Mpongwés, les Fans, les Bafiotés, les Duallas, les Isoubous, les Bengas et en s'avançant jusques dans l'intérieur de l'hinterland du Cameroun'. Or, on voit précisément ce même nom dépasser le territoire des Bantous pour entrer dans la Haute-Guinée. Là on le trouve au Gà (Acra) sous les formes de Onyame et Nyongmo: ensuite le long de la Côte d'or au Tchi (Fantis, Achantis) avec les formes de Onyame et Onyang-Kompong-. Ce n'est pas un nom générique; on ne s'en sert point pour désigner d'autres dieux, mais seulement pour désigner l'être suprême, et comme désignation de cet être il n'a point de pluriel. C'est du Tchi que l'on peut avoir la meilleure explication de ce nom. Un des premiers connaisseurs des langues guinécnnes, le missionnaire J. G. Christallcr, fait dériver Onyame, qui signifie également «ciel», de nyam, «éclatant», «luisant», «majestueux», et renvoie même à ce propos à la racine div du sanscrit^. Le nom de Onyang- Kompong a aussi la signification de «ciel», de «voûte céleste», puis celle de
' V. dans Schneider, 1. c. p. -l-lss, 83ss, les preuves à l'appui de ces données. Au sujet du Cameroun et de son hinterland on peut consulter Koellc. Polyglotta, Africana, Londres, 1854, p. 75, où l'on trouvera les données suivantes (nous laisserons de côté les accents): Les Isoubous ont pour nom de la divinité riyamba liwinke, les Diwalas (= Dualla), nyambe: les Orungous, anyambe : les Mclongs et Nhalamvés, nyaina; les Nkélés, niainbe: les Undazas, inSambi: les Ngolengs, monyama : les Papialis, meiiyim et nie-kob: les Bamoms, nyenyie: les Koumsctc, nie-kob: les Balous, nyi-koab. Pour les Fans v. Allegret dans «Revue de l'Histoire des Religions», L (1904), p. 214ss.
' Déjà Lang a vu, en s'appuyant sur Miss Kingsley (MR, p. 228), que ces formes se rattachent entre elles. Schneider, lui (I. c. p. 44), n'ose pas se prononcer aussi nettement. On ne peut cependant en dénier la connexion. 11 est vrai que le nom en question ne se trouve pas dans les langues parlées le long des côtes, aux limites d'Acra et du Tchi, savoir dans l'Ewé, le Dahomc et leYorouba; mais il y a une explication à cela, c'est que ces langues différent des langues des Bantous plus que le Tchi, qui a conservé les derniers restes d'une formation du pluriel par le changement des préfixes. Dans l'Avatimé, que l'on parle plus à l'intérieur des terres, mais en restant dans le voisinage du Tchi, et qui a également gardé la formation fréquente du pluriel par le changement des préfixes, on trouve comme nom de la divinité Ayé, qui se rattache peut-être à Onyame; "Ciel- veut dire en avatimé ayeme ^Weu à'Aye. V. Zeitsclirift fUr afrikanische und ozeanische Sprachen, IV (1898), p. 214.
' A Dictionary of the Asante and Faute Language, Bâle, 1881, p. 342. Si cette dérivation est juste, naturellement elle sera valable aussi pour les autres formes Anyambi etc., propres aux langues des Bantous. Kn tout cas la dérivation imaginée par Wilson, qui met la racine <X Anyambi dans aninla. 'esprits-, et ambia, 'bon- (citée par Schneider, 1. c. p. 44) ne peut guère être maintenue; il en est de même de celle proposée par Dennett (Al the back of the black man's mind, Londres 1906, p. 167), qui veut rattacher Nzambi à zia ou za «quatre», et imbi «essence-. Le curieux système des Bawilis s'appuyant d'après DenneU en partie sui cette étymologie, on peut dire dès à présent qu'il repose sur un fondement pas solide.
98 P. G. Schmidt, S. V. D.,
«pluie», de «tonnerre»; il veut dire encore «l'unique dieu suprême», le créateur de toutes choses»'. L'étymologie de ce nom ne peut être donnée pour toutes les parties dont il se compose; pong veut dire «grand»-, et nyang est certainement identique à nyame. Cette seule combinaison de Onyang-Kompong et à'Onyame avec les formes Nyambi, etc. du bantou suffit à renverser de fond en comble la théorie d'Ellis^ d'après laquelle Onyang-Kompong serait une divinité introduite récemment.
Partout où l'on rencontre ce nom, l'essence du concept de Dieu a été maintenue dans sa pureté: c'est un dieu un, bienveillant, bienfaisant, distinct de tous les autres êtres. Mais sa force active est affaiblie, il s'est retiré des hommes, et pour ces deux motifs on ne le vénère plus du tout ou très peu. Son séjour est presque toujours le ciel. Il a créé le monde et les hommes. Cette idée de Dieu plus relevée et franchement monothéiste se trouve au plus haut degré chez les Tchis, oii Onyame ne traîne pas une existence oisive comme chez les peuplades bantoues de l'Ouest Africain, mais il exerce toujours encore une influence active sur le monde créé: il envoie la pluie et le beau temps d'où ses surnoms Ama-osu, «auteur de la pluie», Ania-owia «auteur du grand soleil»; il ne cesse pas encore maintenant de créer*.
Une activité toujours plus ou moins persistante est aussi attribuée aux autres êtres supérieurs des peuples de la Guinée du Nord, ainsi p. ex. à Mawu dieu des Ewé, à Bukii, dieu des Ana, à Olorun, dieu des Bini etc.; ces noms ont tous encore la signification de «ciel» ou «seigneur du ciel». Les divinités inférieures dont il y en a ici une foule sont expressément représentés comme créatures de l'être suprême et exécuteurs de ses volontés. Par contre, dans les régions occidentales des peuples bantous, le culte des ancêtres prend une plus large place; plus on va vers le sud, et plus se refoule en arrière le culte de l'être suprême.
Si nous examinons les noms de Dieu des autres pays bantous, tout le centre, limité vers l'est par la région du nom de Nzambi, est caractérisé par deux formes de noms qui probablement sont corrélatifs''. Il y a un groupe Nord avec les formes Mai&eza, Mazveja (Kanioka), Kawezja (Ubemba, Uvira), Kabcja (Ugouha), Kabesa (Udchidchi). Le group Sud présente le radical zrt, ia avec le préfixe le, re au lieu de be, ive: Linze (chez les Wirwana du Msala'^), Leza (Wafipa), Lésa (Eisa), Leza (Tonga), Reja (Karanja), Redza (Mbounda). La signification de ce mot n'a pas pu être établie avec certitude.
' Voir, dans -Zeitsclirift fur afrikan. Sprachen», I, p. 49 — 58, quelques légendes sur la création, lesquelles le concernent.
' L. c. p. 344. Dans le dialecte des Fantés nyangkom veut dire «pluie», et Onyangkome «dieu». Voici d'autres désignations du dieu-un en tctii: Odomangka ma = celui qui surpasse tout, qui abonde en richesses; Tcfiweadoii-ampong ^^ \e tout-puissant etc.
' Tslii speaking Peoples of tlic Gold Coast, Londres 1887, p. '24—25.
' Onyame nnync nde bo da =^ Dieu ne cesse jamais de créer des choses. Christalier, 1. c. p. 342.
^ La principale source pour ce paragraphe et les suivants est en dehors de Schneider (1. c): 1'. Tnrrend, A Comparative Grammar of the South African Bantu Languages, London 1891, p. 68.
' P. Van der Burgt, Un grand peuple de l'Afrique Orientale Equatoriale. Bois-le-Duc 1903, p. 33.
Miss A. Waltcr rappelle que lezi, leza signifie «foudre* en Kotakote'; mais il y a à objecter qu'en langue Kanioka «foudre» se dit miji, pendant que Dieu est appelé Maweza. Maweja. En tout cas, dans toute cette région, les noms de Maweza et de Leza ne sont pas de noms génériques, mais servent exclusivement à désigner l'unique être suprême. Le culte de celui-ci est déjà rélégué au second plan, mais se manifeste encore clairement surtout dans les ordalies.
La situation change dans toutes les parties du territoire bantou qui restent encore à étudier. Le nom de Dieu qui y est en usage est un nom collectif, qui sert en même temps à désigner les esprits en général et les esprits des ancêtres en particulier. L'idée comme le culte de l'être suprême s'efface toujours davantage; là où contre toute attente nous rencontrons encore des sacrifices et des prières, nous pouvons, pour ces parages, conjecturer qu'ils ont été empruntés aux festins funéraires et aux prières adressées aux morts. Cette évolution atteint son point culminant à l'extrémité sud du territoire bantou, en tant que chez les Cafres Unkulukulu et chez les Héréros Mokiirii, qui désignent primitivement le premier ancêtre, se confondent avec l'être suprême en une idée collective confuse.
Il y a ici à distinguer trois régions.
La première région est celle du nom Mulungu. Il est en usage sur toute la côte de l'Afrique Orientale, depuis le fleuve Tana au Nord jusqu'au delà de l'embouchure du Zambèse au Sud. A l'intérieur, son territoire s'étend jusqu'aux lacs Victoria, Tanganika et Nyassa. Les langues suivantes en font partie-: Kamba, Pokomo (Muungu), Nika, Taita, Nyamwezi, Nyanyembe, Soukouma, Gogo, Sagara, Khutu, Kami, Suahiii (Miuingii), Shanibala, Boondei, Saramo, Yao, Mozambique (U/uku), Kilimane (Mulugu) Senna, Makoua.
Le P. Torrend voudrait dériver ce nom de Dieu du Moloch phénicien'; c'est bien inadmissible. Meinhof croit qu'en suaheli Afuu«^M signifie probablement «tribu familiale» et attire l'attention sur le Sotho méridional où moloko veut dire «race, tribu» et sur le Kiga où emi-liingu signifie «dieu.x, ancêtres des sujets»*.. En me rangeant de cet avis, je mentionne encore molongo qui en kanioka veut dire «série, ligne». Quand on ajoute que mulungu n'appartient pas à la première classe de substantifs, celles de personnes autonomes, mais à la deuxième, dans laquelle figurent les esprits, les maladies, les forces de la nature et en général tout ce qui apparaît comme partie d'un autre être^ il apparaît que primitivement il n'a eu que la signification d'esprit
' The Natives of Britisli Central Africn, London 1906, p. 58.
' Tant qu'on ne le fait pas remarquer spécialement, on fait toujours us.ige de la forme Mulungu; les variantes sont indiquées expressément.
' Coinpar. Oramm of tlie S. Afric. Bantu Languagcs, pp. 30, 75.
* Orund/.iige einer vergleichendcn Gramniatik der Bantusprachen, Berlin 1906, p. 7.
'Meinhof, I. c. L'opinion formulée par Miss A. Wcrner (The Natives of British Central Africa, p. 55) que Mulungu est considéré comme «the great spirit of ail men, a spirit formed by adding ail the departed spirits togethcr» est certainement erronée. Tout au plus on pourrait admettre que Mulungu a à peu près la signification générale et abstraite de «spiritualité-, -monde des esprits-. De même l'opinion du Dr. Hetherwi k. que Mulungu n'est aucunement regardé comme être personnel, n'est juste que dans le sens que mulungu, dont le sens primitif
100 p. Q. Schmidt, S. V. D.,
en général, notamment esprit des ancêtres. A cela correspond qu'en cafre umulungu signifie «Européen». Comme chez beaucoup de peuples incultes, les premiers Européens, ces «Bleichgesichter» (visages pâles), furent considérés comme des revenants, des ancêtres retournés sur la terre.
Encore plus au Sud il y a un territoire oîi Morimo est le nom de l'être suprême. C'est en général le pays des Betchouanas: Morimo (chez les Betchouanas et les Barolongs), Modimo (en Bawende), Molimo (Basouto). La connexion ou plutôt l'identité de ce terme avec celui qui signifie esprit, esprit des ancêtres en général, est évidente. Dans les langues Tonga, Senna, Douala le mot correspondant [miizimo, edinio) ne signifie qu'âme, fantôme et se rattache à la racine lima =- s'éteindre.
A ce territoire se rattache vers le nord-ouest celui des Héréros et vers le sud-est celui des Cafres. Comme il a été déjà dit, dans ces deux régions l'effacement de l'être suprême derrière les premiers ancêtres qui y occupent le premier rang, a atteint son comble.
Si l'on embrasse d'une vue d'ensemble les relations que les divers pays bantous ont entre eux ainsi qu'avec la Haute-Guinée, on a la preuve manifeste que la priorité revient à l'idée monothéiste de Dieu et qu'elle a été supplantée peu à peu par le culte toujours plus envahissant des ancêtres. L'évolution s'explique encore mieux quand on voit qu'elle augmente du centre à la périphérie; plus les tribus s'avancèrent et conquirent dans des luttes continuelles de nouveaux pays, plus la personnalité de chefs êminents dut gagner en influence pendant leur vie et après leur mort, et plus le culte des ancêtres, surtout des chefs, se répandit. Une excellente confirmation de cette marche des idées se trouve dans le fait que dans l'extrémité sud-est, chez les Cafres, des chefs êminents de ce genre eurent les plus grands succès et se firent déjà de leur vivant appeler «ciel», le même terme qui à l'extrémité sud-ouest, d'où toutes les migrations prirent leur point de départ, n'était attribué qu'au seul être suprême'.
Considérée dans cette vue d'ensemble qui est la seule juste, l'évolution religieuse de toute la race noire deviendra encore un jour un des chapitres les plus intéressants de l'histoire comparée des religions. Ici nous n'avons voulu qu'essayer d'en tracer les grandes lignes, ce qui suffit entièrement pour
était «esprit de l'ancêtre», ne signifiait pas alors la personnalité tout entière, mais seulement une partie, l'âme. 11 se peut que cette propriété du mot mulungii quand il fut appliqué à l'être suprême, ne lui fut attribuée que d'une manière hésitante et indéterminée. Mais originairement l'être suprême possédait absoluement la personnalité pleine et vivante; on ne fit pas même chez lui la distinction entre l'esprit et le corps.
' L'évohition du culte des ancêtres et du patriarcat cliez les Bantous et en relation avec cela la disparition d'un totémisme plus ancien associé au matriarcat est excellcment exposée par E. Sidney Hartland dans sa «Presidential Adress» (Folk-Lore, XII, 1901, p. 33— 37). Son exposé est si bien réussi parce qu'il y tint compte de la totalité des tribus bantoues. S'il avait suivi la même méthode dans ses recherches sur l'existence d'idées plus relevées sur la divinité, au lieu de se borner aux tribus du Sud-africain avec leurs chêtifs débris de traditions, il n'en serait pas venu à désigner ces restes comme un commencement, un «theoplasma» une étoffe de dieu («god stuff»). Ce n'est pas l'étoffe de Dieu que nous trouvons dans le Sud de l'Afrique, c'est la poussière de dieux que le vent disperse toujours davantage.
le but que nous nous proposions. Pour les détails, des études spéciales sont encore indispensables; ainsi il faudrait fixer plus exactement les limites jusqu'où s'étend chaque dénomination de Dieu. Il y aurait à rechercher la sienificalion de quelques noms isolés, comme Suku chez les Bihe, Katonda dans l'Oufianda etc.; il faudrait décrire exactement quel genre de culte ou de reconnaissance de l'être suprême est en usage. Nous faisons encore reniarquer que dans tout le territoire des Nègres, l'être suprême ne coiniait ni image ni temples' ni sacerdoce particulier; bien des fois même on ne prononce son nom {Nzambi, Leza) qu'à contre-cœur et si on le fait, c'est toujours avec un grand respect, ou bien on se sert de périphrases: «Lui», «Celui de la haut» et d'autres, toutes choses qui sont comme un écho des rapports de l'Australie du Sud-est. L'habitude de ne pas désigner l'être suprême par son propre nom est une autre cause de la disparition du nom de Nzambi etc. Pour les Baroutsés en particulier, Holub atteste qu'au lieu de ce nom qui était encore en usage chez eux, ils ne se servaient pas seulement du terme «Celui là-haut», mais aussi du mot Molemo, qui désigne chez eux tout ce qui est divin en général*.
f) Les Indiens de l'A m é r i q u e du Nord.
De l'Afrique A. Lang se tourne vers l'Amérique. Il s'occupe presque exclusivement de l'Amérique du Nord; quant à l'Amérique du Sud, il ne mentionne que Pachacamac, le dieu des Incas, dont le cas ne semble pas être absolument clair et hors de discussion.
C'est d'abord Ahone. le dieu des habitants de la Virginie qu'il décrit en s'en tenant à l'ancien rapport de W. Strachey^, publié immédiatement après la découverte du pays (1612 — 1616). «Ce grand dieu qui gouverne le monde entier et fait luire le soleil, qui a créé la lune et les étoiles, compagnons du soleil .... ils le nommèrent Ahone. Le Dieu bon et pacifique .... n'a pas besoin de sacrifices, mais il pourvoit les hommes de tous les biens et ne leur fait pas de mal. Okeiis (Oki), au contraire, qui regarde toutes les actions des hommes et les examine d'après la loi rigoureuse de la justice, les punit par les maladies et les orages.»
Plus ancien encore est le rapport du savant mathématicien Thomas Heriot (1586) qui comprenait l'idiome des Indiens de la Virginie. 11 écrit: «Ils croient à l'existence de beaucoup de dieux qu'ils nomment Mantoac et dont ils distinguent différentes espèces et degrés. Il admettent aussi l'existence d'un dieu suprême qui était là de toute éternité, qui, en voulant fabriquer le inonde, produisit d'abord d'autres dieux éminents qui devaient être ses instruments dans la création subséquente et le gouvernement; ensuite le soleil, la lune et les étoiles comme petits dieux. Les bonnes âmes vont chez les dieux pour y être heureuses, les méchants brûlent dans le popogusso, un grand fossé où le soleil se couche» (MMR 1, p. XXX).
' Ce seul arj,'iimcnt prouve iiiie les "maisonnettes de Mulungu» qu'on trouve surtout dans l'Afrique orientale sont empruntées au culte des morts.
' 1-:. Holub, Sicben Jalire in Stidafril<a, Wien 1881, XI, p. 1537.
' MR, p. 230 ss. Lang défend le véracité du rapport de Strachcy dans MRR, I, p. XXII ss.
102 P. O. Schmidt, S. V. D.,
Du Massachusetts E. Winslow (1623 — 1624) raconte: «Les habitants disent que Kiehtan a fait tous les autres dieux, de même un homme et une femme et avec eux tout le genre humain. ... Il disent qu'au commencement il n'y avait pas de roi en dehors de Kiehtan qui, loin, dans l'ouest, demeure au dessus du ciel où tous les hommes bons iront quand ils meurent, et oij ils auront abondance de toutes choses. Les méchants y vont aussi et frappent à la porte, mais il leur ordonne d'errer dans la misère et la disgrâce sans fin. Ils ne virent jamais Kiehtan, mais ils considèrent comme un grand devoir qu'une génération instruise l'autre. En son honneur ils célèbrent des fêtes, l'invoquent et chantent afin d'obtenir abondance et victoire et tous les biens. Ils ont un autre être puissant qu'ils appellent Hobomock, dans lequel nous reconnaissons le démon ; ils l'invoquent afin qu'il guérisse leurs maladies et leurs blessures; quand elles sont curables, il leur persuade que c'est lui qui les a envoyées, parce qu'ils kii ont déplu; quand elles sont mortelles, il dit: «Kiehtan les a envoyées», et pour cette raison ils n'invoquent jamais celui-ci dans leur maladies» (MMR I, p. XXXIII).
Nous passons le dieu Aht de Vaucouver Island (MMR. II, 73ss.), Jeht chez les Thiinkit (ibid. p. 74ss.), Joskeha et Tawiskura chez les Hurons et les Iroquois (ibid. p. 76 ss.), Michabo chez les Algonquins. Lang lui même reconnaît que la mythologie de tous ces tribus est fortement mélangée de mythes sur les grands héros et les ancêtres qui se confondent avec l'être suprême. Il sera urgent d'éliminer d'abord soigneusement tous les traits qui se rapportent exclusivement à ces «bienfaiteurs», pour en dégager plus clairement autant que c'est possible, la figure de l'être suprême. P. Ehrenreich à déjà accompli en grande partie la première moitié de cette tâche dans son ouvrage «Gôtter und Heilbringer» (p. 567—574); le reste du travail en est devenu beaucoup plus facile. Nous reviendrons partiellement à ce cas comme a quelques autres semblables dans un chapitre spécial.
Dans la mythologie des Zuni (Nouveau Mexique) nous apercevons distinctement à côté du «bienfaiteur» la figure de l'être suprême. Le bienfaiteur c'est Po'shaiank'ia; il parut sous forme humaine et fonda les mystères, enseigna aux hommes le rituel et l'agriculture et partit ensuite. Il accepte encore maintenant les prières. De l'être suprême au contraire on chantait dans les hymnes des mystères, qui ne retentirent jamais en présence d'un Espagnol: «Avant le commencement de la nouvelle création il n'y avait que Awona wilona, le créateur et le conservateur de tout, le père de tous. Il fit toutes choses, en se concevant lui même au dehors dans l'espace (ou en se transportant par la pensée en dehors de lui même, dans l'espace». MR p. 47, MMR II, p. 87 ss. d'après les communications de Cushing dans les «Reports of the Ethnological Bureau» 1891—1892, p. 397).
Un puissant argument nous est ensuite fourni par l'être suprême des Pau^nee, appelé Ti-ra-wd «l'csprit-pcrc». Il a créé les Pawnee et est appelé «la force là haut qui fait mouvoir l'univers et surveille toutes choses». Il a en abomination le vol, il loue la bravoure, punit les méchants en les anéantissant; les bons habitent avec lui dans sa demeure céleste. On le nomme A-ti-us ta-ka-wa «notre père en tous les lieux.» On lui sacrifie le blé, des
cerfs, des buffles, parfois aussi on lui offre des sacrifices d'action de grâces. On ne nous apprend rien d'un culte des ancêtres; des esprits nous savons seulement qu'ils préviennent parfois d'un danger et que de mauvais esprits causent des maladies. A l'étoile du matin on sacrifie de temps en temps un prisonnier. (MR. p. 233 ss. d'après Grinell, Pawnee Hero Stories.)
Le culte de la nature, particulièrement du soleil, est déjà plus développe chez les Pieds-Noirs, les Sioux, bien que le culte des ancêtres se fasse encore moins remarquer. L'être suprême se nomme ici Napi, un homme immortel qui existait déjà avant que la mort vint dans le monde. «Toutes les cho.ses qu'il fit le comprenaient quand il leur parlait — les oiseaux, les chanteurs, les animaux et les hommes.» Il créa l'homme et la femme du limon, mais la sottise des femmes amena la mort. Napi apporta le feu et enseigna les arts. Il leur fit une loi de la prière; il leur manifestait sa volonté par des messagers sous forme d'animaux. De là il alla chez d'autres peuples. Les accidents des Indiens proviennent de la désobéissance à ses lois. On fait tous les jours des prières à Napi et au soleil. (MR p. 237 ss. d'après Grinnell, Blackfoot Lodge Taies).
/jy indiens de l'A m C-riq ne du Sud.
Nous laissons de côté le dieu Pachacamac des Incas. Il est vrai que A. Lang discute à fond les rapports si contradictoires de Garcilasso de Vega, Cieza de Léon, Christoval de Molina, mais le résultat final est trop compliqué et trop peu immédiat pour qu'on puisse s'en servir pour y appuyer dès maintenant une théorie nouvelle (MR p. 239 ss.).
Il vaudra au contraire la peine de rapporter finalement les idées que ce forment sur l'Etre suprême les habitants de la Terre de Feu qui sont sur le plus bas degré de la civilisation: «Un grand homme noir erre continuellement à travers les forêts et les montagnes; il connaît chaque parole et chaque ; action; on ne peut pas lui échapper et il envoie le beau et le mauvais temps d'après la conduite des hommes. 11 défend qu'on mette à mort des canards j drus; il déteste les péchés de luxure et le meurtre, même d'un ennemi» (MR p. 173). 11 est seulement regrettable qu'on ne sache rien des autres éléments et du système générai de la religion chez les habitants de la Terre de Feu; on ne peut, par conséquent, pas juger quelle place les traits rapportés ici occupent dans le tableau général. Cependant dès maintenant il est hors de doute qu'on y reconnaît un être supérieur qui surveille la conduite morale.