Critique de la théorie animiste
Tels sont les matériaux en partie entièrement neufs, en partie réunis de nouveau, sur lesquels Lang s'appuie. Dès le premier coup d'œil il est évident que la théorie animiste, prise dans son ensemble, est incompatible avec ces faits et en est écrasée. Lang cependant, dans un exposé pittoresque et spirituel, sait nous faire toucher plus au vif ce contraste.
Il commence par ébranler les bases de tout le système animiste. Cette théorie enseigne que l'idée d'un Dieu-Esprit ne pouvait être obtenu qu'après que la notion de l'esprit se fut développée, en prenant pour point de départ les phénomènes du sommeil, du rêve, de la mort. Lang demande tout simple-
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ment: «Est-ce que les peuples primitifs considèrent l'être suprême réellement comme un esprit?» A nous, qui des notre enfance avons été sous l'influence des idées du christianisme, il semble naturel que Dieu doive être un esprit, mais en est-il de même chez ces peuples? Non, bien souvent il en est autrement. Ces peuples ne nient pas la nature spirituelle de Dieu, mais ils ne l'affirment pas non plus. Ils ne se sont pas encore posé cette question métaphysique; Dieu est pour eux un être, un être réellement existant. Il est impossible qu'on y ait fait usage d'une notion de l'esprit tirée des phénomènes de la mort, puisque presque partout on affirme expressément que cet être existe de toute éternité ou que du moins il était avant la mort et qu'il ne meurt jamais^. Pour le reste, on se le figure, surtout chez les Australiens, avec beaucoup d'anthropomorphisme: on le désigne comme un grand homme noir etc. Son invisibilité ne vient pas de sa nature spirituelle, mais de son eloignement, parce qu'il habite dans le ciel. Au commencement il était sur la terre et conversait avec les hommes; ceux-ci l'auront donc vu (MR p. 168 ss., 185 ss., MRR I, p. 309 ss.).
Ainsi l'idée fondamentale de la théorie animiste, la priorité de la notion de l'esprit pour arriver à l'idée de Dieu, manque absolument son but. Il n'est aucunement nécessaire que l'idée de Dieu se développe en partant de la notion de l'esprit. Toute cette belle théorie est donc inutile et c'est déjà un grave inconvénient pour elle.
Mais il y a pis. Elle est dans son évolution ultérieure en contradiction avec les faits. De la notion de l'esprit se développent, d'après les enseignements de la théorie animiste, d'un côté l'idée et le culte des esprits de la nature, de l'autre le culte des ancêtres; d'une forme quelconque du polythéisme est résulté, au cours de l'évolution, le monothéisme. Mais précisément chez les peuples les plus primitifs que nous avons appris ici à connaître, le culte des ancêtres n'existe pas; sa naissance est rendue bien difficile chez la plupart par la défense de parier des morts, ou, chez plusieurs tribus australiennes, par le matriarcat par lequel le lien avec les ancêtres mâles, qui ici viennent seuls en considération, est déjà rompu à la seconde génération. Là où il n'y a pas de culte des ancêtres le monothéisme ne peut pas en résulter. Il en est de même pour le culte des esprits de la nature, l'animisme religieux. Précisément les peuples primitifs, mentionnés plus haut, les Australiens, les Andamanais, les Bushmen ne connaissent aucun culte de ces esprits. La deuxième condition exigée par l'animisme pour la naissance du monothéisme fait donc également défaut. Lang ajoute encore que, chez ces peuples, l'évolution sociale se trouve à un degré où l'institution des chefs n'est pas encore développée; il faudra donc dire qu'il n'y a pas même de modèle d'après lequel la suprématie du Dieu-Un sur les autres divinités aurait pu être conçue^. La théorie ne tient donc pas non plus dans son évolution ultérieure; elle s'écroule entièrement.
' «Hntrc elles (le.s divinités supérieures) et les ancêtres mortels élevés .-ni rang de dieii.x il y a un abîme — le fleuve de la mort», MR p. 189.
' Comme nous le montrerons plus loin, Lang nous semble aller trop loin sur ce point ; mais la force de l'argument ne dépend pas essentiellement de cette circonstance.
La ruine n'est pas moins éclatante quand on considère la connexion entre la religion et la morale. La thèse qu'une pareille connexion n'avait pas existe aux premières étapes de l'évolution n'était concevable que dans la théorie animiste. Avec elle il est bien clair que les esprits des ancêtres, dont le culte provient principalement de la peur des fantômes, et les esprits de la nature, qu'on ne vénère qu'à cause de leur influence utile ou pernicieuse, n'ont rien à faire avec la morale. Si donc ni l'animisme ni le mânisme ne sont le point de départ de ce monothéisme que nous avons trouvé chez les peuples les plus primitifs, on n'a plus d'argument théorique pour nier le caractère éthique de cette rclij^ion. Dans le même sens parlent également les faits réels et concrets. Chez toutes ces peuplades primitives il n'y a pas seulement des lois morales, mais partout ces lois procèdent de plus de la volonté de l'être suprême, qui veille à leur observation avec son omniscience, dont la justice récompense ceux qui lui obéissent et en punit les transgresseurs dans cette vie comme dans l'autre. Une union plus étroite entre la religion et la morale ne peut être trouvée dans les religions supérieures qu'en tant que Dieu lui-même y est conçu comme bon et saint par essence. La teneur de cette loi morale est essentiellement identique à la nôtre. Lang ne manque pas de faire remarquer comment on y impose partout des devoirs altruistes, le devoir du désintéressement, tellement que chez les nègres Yao on nomme un homme égoïste mwisidiana «un homme non-initié aux mystères» (MRR I, pp. 316, 332, 336 ss.).
Si la théorie animiste-mânistc est insoutenable en des points si nombreux et si importants, faudra-t-il la rejeter entièrement et retourner tout simplement à la vieille théorie de la dégénérescence?
Dans son livre "Making of Religion», Lang consacre tout un chapitre à r«old degencrat|on theory» (p. 254 — 267). II insiste sur le fait qu'effectivement l'évolution, à partir de ce degré que nous avons appris à connaître jusqu'aux religions des peuples payens civilisés, est une dégénérescence. «Sans aucun doute, les dieux affamés et cruels constituent une dégénérescence en comparaison du père céleste des Australiens qui n'accepte pas de sacrifice en dehors de celui des concupiscences et de l'égoïsme, qui demande l'obéissance et non la graisse du kangourou, qui n'a aucun besoin de nos biens, auquel on ne peut pas donner des aliments ni le corrompre. Ici donc, sous ce rapport particulier, la dégénérescence de la religion depuis sa forme chez les Australiens ou les Andamanais jusqu'à celle des Dinkas et infiniment plus jusqu'à celle des Polynésiens, des Aztèques ou de la religion populaire de la Grèce est un fait aussi indéniable que n'importe lequel dans l'histoire de l'humanité» (1. c. p. 256). Il conclut ce chapitre par ces mots: «Dans ce sens, la nature des choses et la logique ne donnent pas tort à l'ancienne théorie de la dégénérescence» (1. c. p. 267).
Et pourtant Lang ne rejette pas la théorie animiste absolument, mais seulement un de ses principes qui, il est vrai, a été pour elle, jusqu'ici, de la plus haute importance: le principe que l'animisme est le commencement, la source de toute l'évolution religieuse. Il déclare plutôt que pour l'éléincnt le plus important de la religion, la première formation de l'idée de Dieu,
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l'animisme ne saurait venir en cause. Malgré cela, il veut apprécier à sa juste valeur la place importante que l'animisme et le mânisme ont eu effectivement dans l'évolution religieuse de l'humanité et il explique que, dans un sens, il est vrai, tout à fait différent de celui que voulait la théorie ancienne, ils n'eurent pas seulement une importance négative mais aussi bien positive.
Dans l'explication de la part que prirent l'animisme et le mânisme au cours ultérieur de l'évolution religieuse se trouve renfermée la théorie que Lang s'était lui-même formée sur l'origine et le développement de la religion.