A. W. Howitt
Il convient de placer à la tête des auteurs de cette première classe des auteurs A. W. Howitt, puisque c'est lui qui a principalement mis en lumière les plus importants des matériau.x nouveau.x, nous voulons dire ceux qui concernent les Australiens du Sud-Est.
Ni les principes professés par Howitt ni son attitude personnelle ne permettent de le mettre au nombre des amis de Lang. Quelque fâclieux que ce soit pour A. Lang sous un certain rapport, il en résulte au fond un vérilable avantage pour sa théorie; car les faits mêmes qu'il emprunte à Howitt, nous apparaissent ainsi d'autant plus à l'abri de tout soupçon. Il est évident que, dans le cas contraire, on serait facilement tenté de craindre que dans la manière de les concevoir et de les présenter, Howitt n'ait subi, inconsciemment tant qu'on voudra, l'influence de sa sympathie pour des opinions du genre de celles que Lang développe dans ses écrits: circonstance qui serait de nature à diminuer la certitude des faits relates. Sous ce rapport, on peut attacher une valeur toute spéciale aux lignes suivantes de Howitt: «As to the belief in tlic Tribal All-Father which is held by the tribes mentioned by me in my -Native Tribes of South-East Australia-' p. 500, and is not held by other authors, I see no reason to alter anything I liavc said'». On le voit, Howitt déclare s'en tenir à ses premières données. Eh bien! nous le répétons, cette déclaration est fort précieuse pour Lang; car en définitive Howitt vit sur un pied d'amitié avec tous les adversaires de Lang, et il parle ainsi à la fin même de la réponse d'ailleurs pleine d'aigreur qu'il fait à une critique de ce dernier.
' holk-Lore. XVIi, IWf., p. 188.
12(i P. O. Schmidt, S. V. D.,
a) Lï'tre siiprciiic cnni;" en m nie chef du ciel.
Un premier point sur lequel Howitt est en contradiction avec Lang, c'est sa manière de comprendre l'idée que les tribus de l'Australie méridionale ont de l'être suprême, ainsi que de la genèse de cette idée.
Lang avait fait remarquer à plusieurs reprises et avec une certaine insistance que chez les tribus qui reconnaissent cet être suprême, il n'existe pas même de dignité de chef proprement dite, elle n'y parait du moins pas bien développée; d'oii il suit qu'on ne peut la regarder comme le type d'après lequel les Australiens se seraient en quelque sorte formé le concept de l'être suprême. Par là tomberait également la théorie de Tylor, au dire de qui l'une des origines possibles du monothéisme aurait consisté à élever l'un des dieux du polythéisme au-dessus des autres, pour en faire une espèce de roi des dieux. Ainsi parle Lang'.
Howitt est d'un avis différent; il croit que l'être suprême en question n'est autre chose que «le chef au pays du ciel, le pendant du chef de tribu sur terre-». Il s'attache surtout à montrer qu'il faut expliquer, dans le même ordre d'idées, le nom de -père» ou de «notre père» que les indigènes donnent à ces êtres suprêmes, ainsi que d'autres semblables, et qu'on ne peut nullement l'entendre dans le sens qu'il a quand nous disons à Dieu: «Notre père, qui êtes aux cieux». Il en est de même des termes de Alungaii-ngaiio, Mainingata, etc., qui désigneraient non pas quelque parenté — ici la paternité — mais plutôt un âge avancé, et comme c'est spécialement l'âge qui rend apte à porter la dignité de chef, on conçoit que les Australiens, en s'adressant à leur chef, l'appellent du nom de «père» (1. c. p. 490). Howitt cite à ce propos un exemple ou l'on donna le nom de «père» même à un gouverneur anglais (1. c. p. 312).
Pour parler franchement, nous croyons, nous aussi, que cette fois Lang a tort en ce qui concerne, soit les faits, soit, dans une certaine mesure, les conclusions qu'il en tire. Du reste, dans l'appendice D de son ouvrage «Making of Religion» 2^^ édit. p. 344, il avoue lui-même, mais sans rectifier suffisamment ses conclusions premières, qu'il s'est trompé quelque peu par rapport à l'état réel des choses. C'est qu'en effet on ne saurait plus révoquer en doute l'existence de la dignité de chef, même chez la majeure partie des tribus qui habitent le sud-est de l'Australie. Ordinairement, il est vrai, le pouvoir du chef y est limité par le vote des anciens, qu'il surpasse la plupart du temps en âge; mais ciiez quelques tribus, comme par exemple chez les Kulins (HSE p. 307) et au sud-ouest de Victoria (1. c. p. 306), son autorité est très grande, souvent même on y remarque comme une tendance à l'hérédité^ Ces différentes formes sous lesquelles la dignité de chef nous apparaît, ont pujournir, c'est du moins notre opinion, quelques-uns des traits qui caractérisent l'être
' Lang s'exprime en ce sens de la façon la plus expresse dans MR p. Ui5.
' HSE p. 490; de même pp. 500-501. 50f) 507.
' L'e.xemple le plus reniarquable d'une dignité de chef nettement affirmée, c'est certainement celui que Howitt rapporte des Dieris, qui cependant, d'après lui. ne reconnaissent point d'être suprême. Cf. cependant p. 111.
supaMiie clii-v les trihiis susdites; plus bas nous reviendrons sur ce poiiii pour lui doinicr un plus ^rand développement.
Telles sont les concessions que nous faisons volontiers aux adversaires de Lan<i. Voici maintenant nos réserves. D'abord il reste toujours bien établi que, malgré ces conce.ssions, la théorie tylorienne, prise purement et simplement en elle-même, ne peut .se soutenir davantage. Car premièrement, ks tribus dont il s'agit ne connaissent point de dieux inférieurs au-dessus desquels l'un d'eux eût pu être élevé comme dieu principal; et secondement, an début de l'évolution attribuée à l'être suprême on voit non pas certaines formes imparfaites de l'animisme, mais un personnage plein de vie, qui ne peut aucunement être un esprit au sens des Australiens, vu qu'il n'est jamais mort. Ajoutons y encore que c'est un personnage éminemment vénérable, même l'être le plus vénérable que ces Australiens puissent concevoir à leur point
de vue. Howitt a parfaitement raison, quand il dit à ce propos: • On
[c.-à-d. les Australiens) se le représente comme l'idéal des qualités qui, selon leur manière de comprendre les choses, sont des vertus dignes d'être imitées-' (i. c. p. 507).
Ensuite, si Howitt croit réellement que la tendance (inconsciente), la propension à avoir dans l'autre monde un pendant du chef de tribu sur terre a été chez les Australiens connne la cause formatrice du concept de l'être suprême, eh hicii! nous nous voyons forcé de le contredire. Les raisons que l'on peut opposer à cette opinion de tout point insoutenable, sont si nombreuses que nous devrons nous contenter d'en faire une (numération et un exposé très succincts:
1° A s'en tenir aux idées des Australiens, l'être suprême ne se conçoit pas comme le premier des esprits qui ont passé de cette vie à l'autre; ce n'est même pas un esprit du tout, jamais il n'a été séparé d'un corps, cl on comparaison des esprits des défunts il nous apparaît absolument comme un être .s7// fic/uris: c'est ce que les Euahlayis expriment en disant qu'il réunit tous les totems en sa personne. — 2" Admettons que dans la pensée des Australiens l'être suprême soit proprement formé sur le type d'un chef; dans ce cas il devrait aussi être entouré d'un conseil de vieillards, qui, au fond, seraient de la même nature que lui; or ce conseil n'existe nulle part. -- 3° On ne nous explique pas comment l'être suprême, qui dans l'hypothèse de Howitt ne serait (\\\'uu chef idéalisé, scjoiiriiant au pays du ciel, exercerait encore une autorité quelconque sur la terre, alors que pour les chefs réels la mort entraîne la perte immédiate de tout ce qui leur donnait de l'importance pendant leur vie. — 4" On ne comprend pas comment ce «chef» vient à éjrc créateur, el cela non seulement du territoire occupé par la tribu, mais tout simplement du ciel et de la terre; ce qu'il pourtant d'après la croyance des Australiens. — 5" On ne comprend pas davantage que tout le pays du ciel ne doive avoir qu'un seul chef, tandis que les Australiens savent très bien que sur la terre il y a beaucoup de chefs, et même des chefs qui ne dépendent d'aucune façon les uns des autres. — 6" Enfin il reste à expliquer comment un chef idéalisé arrive i\ pouvoir «faire tout», à pouvoir «aller partout»: car il ne faut pas oublier que, selon les Australiens, c'est là
128 P. O. Sclimidt, S. V. D„
aussi une des attributions de l'être suprême. Howitt cherche à l'expliquer, en affirmant que l'être suprême est «all-powerful in magie, of which he is the source» (p. 500 — 501, 501). Cela suppose donc que le chef de tribu est en même temps un magicien. Or, les faits seuls démentent une pareille supposition. Elle est, à la vérité, admissible pour les Yuins, les Ngarigos, les Wiradjeris; mais d'après les propres témoignages de Howitt, chez les Kamilaroïs (1. c. p. 316), les Cheparas (p. 319), les Wiimbaïos (p. 301), les Kulins (p. 309)' et probablement aussi chez les Kurnaïs (p. 317)'-, le rang de chef et la qualité de magicien ne se trouvaient point réunis dans la même personne; quant aux Mukjawaraïnts, aux Wotjobaluks, aux tribus de South-West Victoria (p. 305, pp. 304 et 324, p. 306) et aux Narrinjeris (p. 314), les données à ce sujet manquent complètement. D'où l'on peut conclure que la réunion de la dignité de chef avec la profession de sorcier est chose inconnue de l'immense majorité des tribus, qui croient cependant à un être suprême.
Lang oppose encore à ses adversaires un autre argument qu'il tire de ce que les chefs morts ne jouissent d'aucun culte. Mais cet argument ne nous parait pas bien concluant, car l'être suprême n'est ordinairement lui-même l'objet d'aucun culte, ou d'un culte assez restreint de la part de ces tribus australiennes. Aussi nous lui avons substitué le troisième de ceux que nous venons d'exposer.
Ce qui a contribué en dernier lieu à tracer la physionomie caractéristique de l'être suprême, c'est indubitablement l'idée de création, et cette idée à son tour est comme un écoulement du plus puissant des instincts humains, que nous appellerions volontiers l'instinct de causalité, parce qu'il porte l'homme à chercher toujours la cause ou raison suffisante des choses. En cela Lang a vu parfaitement juste. Mais la forme de l'être suprême ayant été une fois produite de cette manière, on aura sans doute cherché à l'orner, à la perfectionner davantage, et cela en lui attribuant plusieurs traits empruntés aux formes des chefs terrestres; et dans ce sens subordonné et restreint, Howitt lui aussi a raison. Au cours de notre travail nous expliquerons plus longuement ce double point de vue sous lequel on peut envisager l'être suprême.
h) R.ipport entre l'évolution religieuse et l'évolution sociale.
De même que Howitt avait considéré la forme ou dignité de chef comme causa exemplaris, le type de l'être suprême dans la pensée des Australiens, de même il veut en voir comme la causa cfficiens dans tel ou tel degré de la culture et de l'organisation sociale. Conformément aux théories de Tylor, il prétend démontrer par là que la haute idée que les naturels ont de l'être suprême, n'est que le produit d'une évolution postérieure. La preuve de cette postériorité, à l'en croire, nous serait fournie par la situation sociale des tribus du sud-est, lesquelles, à l'opposé précisément des autres tribus austra-
' «Besides tlie diicfs, tliey liave otlier cininent uien, as w.irriors, rounscllers, doctors, dreamers .... cliarmers . . . .»
' « . . . . there were two prini-ip^il Hendnicn . . . . One was a great l'iglitiiiginan ; llie otlier less so, but he was also a great mediriiie-man«. D'après cela le premier chef (chef supérieur) n'aurait donc pas été un magicien.
licnncs qui n'ont p.is la croyance en un être suprême, auraient suivi dans leur évolution une marche ascendante. «Il faut se rappeller, écrit Howitt, que chez ces tribus il s'est effectué au point de vue social un progrès si évident qu'on ne saurait le méconnaître; et ce progrès consiste dans la transition du mariage par groupes au mariage individuel, de l'hérédité par descendance dans la ligne féminine à l'hérédité par descendance dans la ligne masculine, d'une société fondée sur le système des classes matrimoniales à une société basée sur la localité» (HSE, p. 50(i, de mémo p. 500). Hatonsnous d'ajouter que E. Sidney-Hart land' et F. G. Frazer'-* suivent aussi cette opinion de Howitt.
A. Lang lui répondit deu.x fois, d'abord dans «Folk-Lore» (XVI, 1905, p. 222 ss.), ensuite plus longuement dans son introduction au livre de Mr. K. Langloh Parker «The Euahlayi Tribe», p. XI. ss. Ce qu'il y mit surtout en évidence, c'est que cette théorie ne s'accorde pas avec les faits constatés par Howitt lui-même. En effet, les tribus qui professent la croyance en un «père de tous», ont pour la plupart la descendance féminine, et cela dans sa forme primitive avec la simple division de la tribu en deu.\ groupes sans classes de mariage, ou bien avec deu,x subdivisions; seuls les Kurnaïs avec quelques autres tribus ont la descendance masculine sans classes de mariage ni totems. Par contre, chez toutes les tribus du centre et du nord [ la croyance en un «père de tous» est peu ou point développée; et cependant ' chez ces mêmes tril)us c'est l'hérédité en ligne masculine qui est en vigueur avec partage de la Iriliu un iiuil classes, ce qui certaineinciil dénoterait une \ formation postérieure et plus compliquée''.
' Dans son compte-rendu de l'ouvrage de Howitt paru au f-olk-Lore XVI (1905) p. lOtî lOlî.
' Dans sa dissertation «Tlie lU'giiinings of Religion and Toteniisui anioiig tlie .Xustrali.in Ahorigines", publiée dans la -hortnigtlily Review», Sept. 1905.
' Pour empêcher chez nos lecteurs fout doute sur le sens dans lequel nous prenons les termes employés ici et souvent encore dans la suite, nous allons en donner une courte explication. Par success ion innterTielle ou féminine (terme remplacé fréquemment, mais moins exactement par -niatriarcit") nous entendons le passage des enfants dans la classe de mariage ou de totem de la mère; de même, la succession paternelle ou masculine (terme également moins bien remplacé par "patriarcat») est le passage des enfants dans la classe de mariage ou do totem du père, lin vue du mariage, ou bien la tribu est simplement divisée en deux grands groupes - phratries, ou bien les phratries, à leur tour, ont chacune denx on quatre subdivisions, classes, en sorte que (dans ces deux derniers cas) la tribu entière comprend quatre ou huit classes. 11 est défendu au.x membres d'une même phratrie de se marier entre eux ; ils ne peuvent contracter mariage qu'avec les membres de l'autre phratrie. Quand la phratrie est divisée en deux ou quatre classes, les unions matrimoniales ne peuvent ordinairement se faire qu'entre deux classes correspondantes des deux phratries opposées. Pour les membres de chacune des deux phratries la défense de se marier entre eux dans la même phratrie parait être déjà comme lien d'tme parenté mutuelle ; mais souvent ils reçoivent une nouvelle parente dans la supposition de descendance commiuie du même .incêtrc. Or, lorsque cet ancêtre commun passe pour être non un homme, mais plutôt un animal ou une plante, comme c'est fréquemment le cas chez les peuples primitifs, nous avons affaire au totémisme. C"elui-ci consiste donc essentiellement en ce que ceux qui apiiartiennent au même totem se considèrent connue les descendants de ce totem, par conséquent comme parents et par suite comme inhabiles à se m.irier ensemble. De plus, il arrive souvent que l'.iniinal-totem ou la plantc-toteni ne peuvent Ctre tués on du moins mangés p;ir les membres de la classe toténii(|ue correspondante.
130 P. 0. Schmidt, S. V. D.,
Howitt semble ne pas avoir eu connaissance de la réfutation que Lang inséra au livre de Mr. Parker «The Euahlayi Tribe»; à celle qui parut dans Folk-Lore, il répliqua dans la même revue (XVII, 1906, p. 174 ss)'. Or, à vrai dire, sa réplique n'est autre chose qu'un développement plus détaillé de ce qu'il avait dit auparavant (HSEpp. 90et 142), savoir que l'évolution sociale, telle qu'il la suppose, aurait eu son point de départ, non pas chez les Aruntas, mais chez les Dieris, donc dans le matriarcat combiné avec le système de mariage à deux groupes. De là elle aurait suivi, pour s'effectuer, deux directions. L'une consisterait dans la division ultérieure des deux groupes en quatre et huit classes avec transformation partielle du matriarcat en patriarcat; l'autre offrirait une plus grande variété, mais trahirait la tendance à la simplification des classes, et finirait par leur abolition totale et la transition définitive au patriarcat. C'est à cette dernière direction qu'appartiendraient les tribus qui ont la croyance en un «père de tous».
En prenant cette réplique dans toute sa portée, on peut affirmer qu'elle manque complètement son but. Quand même on se mettrait au point de vue de Howitt et que l'on voulût se représenter l'évolution sociale des tribus comme il le fait, on serait encore très loin d'avoir expliqué pourquoi dans la première direction d'évolution, que l'on remarque en s'avançant vers le nord de l'Australie et qui dénote elle aussi un mouvement ascensionnel, on ne rencontre pas en même temps la croyance en un père de tous, comme du moins Howitt lui-même le pensait. Du reste, nous montrerons plus tard qu'en somme tout ce tracé de l'évolution susdite n'est ni plus ni moins qu'une combinaison faite a priori, tandis que les choses sont susceptibles d'une tout autre explication, qui repose sur de meilleures raisons.
Mais dans sa réplique Howitt apporte encore une autre preuve pour établir que chez les tribus avec croyance en un «père de tous» le progrès ou déve-
' Le ton dans lequel toute cette réponse est conçue, traliit une irritation bien surprenante. Déplairait-il peut-être à Howitt de voir que les résultats de ses propres recherches, que les faits par lui-même publiés ont servi à Lang pour établir sa théorie? Il est vrai, de l'aperçu historique que nous avons donné aux chapitres L et IL, il résulte clairement que passer pour un partisan de Lang dans l'admission d'un monothéisme primitif n'a pu être, jusqu'ici, un titre de recommandation. Pourtant la réponse de Howitt ne vise pas seulement Lang; c'est également contre F. G. Frazer et E. S. Hartland, donc contre deu.\ savants que Howitt traite par ailleurs avec bien plus de déférence, que s'adressent les paroles peu refléchies où il parle de «the studies of those who .... arc "ethnologists of thc study", and who are not willing, like some others, to take the opinion of men who hâve first-liand Uuowledge of the natives» (I. c. p. 185). N. W. Thomas lui a déjà donné la réponse qu'il faut (Folk-Lore XVll, 1906, p. 306 à 307). Ajoutons-y que la supposition servant de la base à son opinion, savoir que le mariage par groupes combiné d'abord avec le matriarcat a été une institution primordiale, Howitt luimênie ne l'a empruntée telle quelle à personne autre qu'à des «ethnologistes of the study». — •luste en faisant la révision des épreuves de cet article nous lisons la triste nouvelle de la mort de Mr. Howitt (né 1830, mort le 7 mars 1908). C'est touchant que son grand adversaire A. Lang fait son nécrologc (dans «Man», June 1908, p. 85), avec toute la noblesse qu'on est accoutumé de sa part. 11 décrit avec les plus grands éloges cette vie pleine de dcvoûnient aux recherches ethnologiques et couronnée avec tant de succès. De son dernier ouvrage «Native Tribes» il dit qu'il est «supcrfluous to speak. It is one of the dassics of Anthropology.» Nous nous joignons de tout cœur aux hommages rendus au savant décédé. Son nom ne manquera pas d'être toujours cilé dans l'histoire de l'ethnologie avec grand respect.
L'origine dv l'Idée de Dieu. 131
loppement social s'est produit à une époque postérieure: c'est que chez ces tribus l'évolution dénote un mouvement vers le mariage individuel, tandis que chez les Dicris et les Urabunnas — qui n'auraient pas la croyance en un «père de tous» — qui suivent l'institution du Pirrauru et du Piraunguru\ on aurait encore des vestiges manifestes de la coutume du mariage par groupes'''. Or, à cette nouvelle preuve nous répondrons comme à la précédente, c'est-à-dire que, même étant donné le point de vue où Howitt se place, il resterait à expliquer pourquoi chez les tribus des parages septentrionaux, lesquelles ont cependant évolué jusqu'au mariage individuel avec patriarcat, on ne rencontre pas la croyance en un «père de tous».
Nous pouvons donc conclure, dès à présent, qu'en essayant d'établir une connexion entre l'évolution de la dite croyance chez certaines tribus et tel degré d'évolution sociale chez ces mêmes tribus, Howitt est allé au devant d'un échec.
Mais nous pouvons faire plus, et renforcer ainsi la force de notre réponse.
Toute l'argumentation de Howitt se fonde sur les deux suppositions suivantes: 1° Au début de l'évolution sociale il y a matriarcat combiné d'abord avec le partage de la tribu en deux groupes; vient ensuite la division des groupes en quatre et huit classes de mariage; l'évolution se poursuivant, on voit enfin le patriarcat succéder au matriarcat primitif. La transition au patriarcat se rattache elle-même à une double cause: a) localisation des classes de mariage, qui originairement passaient et repassaient en toute liberté en un pays quelconque à l'instar d'une population flottante, en d'autres termes leur fixation en des contrées et des localités déterminées; b) augmentation de l'influence des hommes, laquelle accompagne la fixation des domiciles. — 2° Assez parallèlement à cette évolution on voit s'effectuer la transition du mariage par groupes, qui avait été d'abord en vigueur, au mariage individuel.
Eh bien! nous rejetons simplement ces deux suppositions^ Ce ne sont point des faits solidement établis, mais de pures hypothèses et, à notre avis, des hypothèses mal fondées. C'est aussi ce que l'on commence à reconnaître assez généralement.
' La rcl.ilion ou liaison du Pirrauroii consiste chez les Dieris en ce que, il côté de ^ sa femme proprement dite, c'est-à-dire de la femme qui est devenue sienne par le mariage et avec laquelle il a ainsi la relation du Tippii-matkii, un mari peut avoir une ou plusieurs autres femmes, auprès desquelles il a accès après leurs maris Tippa-malkii ou uiaris propres. C'est donc une espèce d'adultère légal. Howitt considère la liaison du Pirrauru comme la plus ancienne ; la liaison du Tippa-malku s'y serait ajoutée plus tard, limitant les relations d'un mari à une seule femme. La liaison du Pirraunguru des Urabunnas ressemble à celle du Pirrauru, sauf que pour le mariage individuel, qui est le mode actuel, il n'e.\iste aucune désignation spéciale.
' Par -mariage par groupes- on entend une certaine relation des deux sexes, eu vertu de laquelle il est interdit aux hommes d'un groupe (— phratrie, voir 810, note 3) d'avoir un commerce charnel avec les femmes du même groupe, tandis que tous les hommes d'un groupe seraient autorisés à avoir ce commerce avec toutes les femmes de l'autre groupe, et cela sans règle aucime ni limitation de temps.
' Ici Lang lui-même est de nos adversaires, car il admet aussi ces deux suppositions; assurément, il en tire, au moins en partie, ties conclusions différentes de celles que Howitt en déduit.
132 P. O. Sclimitlt, S. V. D.,
c) Patriarcat et matriarcat.
Au sujet du rapport qui existe entre le patriarcat et le matriarcat, Frazer déclare, dans l'article ci-dessus mentionné (p. 129, note 2), que «l'hypothèse communément reçue, d'après laquelle la transmission héréditaire du totem par la mère aurait toujours précédé la transmission héréditaire du totem par le père, ne soutient guère un examen sérieux [need not hold goodj» (1. c. p. 462). E. Sidney Hartland penche vers la même opinion : «En vue de la critique récente, dit-il, j'hésite à affirmer que le matriarcat et le totémisme sont des marques constantes de barbarie [savagery]» '. W. Wundt fait l'aveu suivant: «Les choses étant telles, on ne peut même pas dire avec une entière certitude que le matriarcat ait été, absolument parlant et dans tous les cas, l'institution primordiale; ce qui semble tout au plus bien établi, c'est qu'il avait la prépondérance, quand les tribus se trouvaient encore au plus bas degré de la civilisation ....>>. Et plus loin: «Cependant on rencontre également le patriarcat à des époques très reculées, et par suite on ne saurait affirmer la priorité absolue de l'une des deux institutions sur l'autre'^». — A. de Gennep croit que dès l'origine quelques tribus ont eu le patriarcat, d'autres pareillement le matriarcat. Nous ne pouvons, à la vérité, adhérer à ce sentiment; mais nous aimons à faire remarquer l'excellente manière dont de Gennep montre tout ce qu'il y a de subjectif dans les preuves sur lesquelles on base la priorité du matriarcat^.
Nous croyons de même — contrairement à Wundt — que l'ethnologie nous fournit les éléments nécessaires pour préparer la question, en faveur de la priorité du patriarcat. De fait, à en juger par les renseignements que nous possédons, ce sont justement les peuplades les plus primitives au point de vue de la culture ainsi qu'au point de vue physique, savoir les différentes tribus de pygmées, chez lesquelles le patriarcat semble dominer. Il en est ainsi, par exemple, chez les Andamanais^ et les Négrillos d'Afrique"'. Voie: ce que P. Sarasin écrit au sujet des Veddas, race demi-pygméenne de Ceylan^: «Ici on n'a pas à tenir compte de noms, vu que les noms de famille ou de parenté manquent généralement; par suite on ne saurait non plus parler proprement d'un droit quelconque d'hérédité, de patriarcat ou de matriarcat. Si l'on voulait pourtant le faire, le plateau de la balance s'abaisserait plutôt du côté du patriarcat». A notre tour, nous montrerons tout i\ l'heure que les raisons d'admettre le patriarcat comme la plus ancienne forme d'hérédité également chez les tribus australiennes, sont pour le moins aussi dignes de considération.
cl) I, c mariage par t;ruiipcs.
Avec l'absolue priorité du matriarcat sur le patriarcat nous rejetons aussi l'hypothèse d'après laquelle le mariage par groupes, voire même l'enlièrc
• Folk-Lore, XII, 1901, p. 28.
' Dans sa dissertation «Die Anfitnge der Qescllschaft», Philos. Stud., 111, 1, p. Il, resp. 18.
' Mythes et Légendes d'Australie, Paris (1905), p. XXVI-XXXIl.
* Man, The Aboriginal Inhabitants of the Aniianian-Islands, pp. 11, 73. ' Le Roy, Les Pygmées, p. 237.
' Séances du 2' Congrès International de science générale des religions, Bâlc 1905,
vol., p. 131.
Loriginc de Itdcc de Dieu. 1^
promiscuité des sexes, aurait été antérieure au mariage individuel. On sait que Morgan avait prétendu voir une preuve de cette promiscuité dans les noms spécifiques dont clic^ plusieurs tribus on se sert pour désif^ner la parenté; ainsi on y emploie la même appellation en s'adressant au père et à ses frères, à la mère et à ses sœurs, aux enfants et à leurs cousins et cousines, etc. Or, il y a longtemps que l'on a reconnu que cette preuve n'est rien moins que fondée, car les noms en question désignent non pas les différentes relations de parenté, mais les degrés d'âge ou d'ancienneté, ainsi que les positions légales qui y étaient étroitement rattachées aux époques de la civilisation primitive'. C. N. Stnrcke adhère au jugement de MacLennan, qui appelle l'hypothèse de Morgan «un rêve extravagant, pour ne pas dire un transport de cerveau'-*». — A rencontre de Kohicr, qui s'en tient toujours, mais presque seul, à la théorie de Morgan, E. Du rk h ci m prouve que cette théorie aurait pour conséquence qu'un Indien de la tribu des Choctaws prendrait sa cousine en second pour sa mère; ces différentes désignations de proches n'impliquent donc aucune consanguinité ^ — A. Lan g fait avec N. W. Thomas une autre remarque, c'est que pour les Dieris il résulterait de la même théorie qu'un individu serait le frère cadet de sa grand' mère, et le grand père maternel de son cousin en second; il est donc clair que ces différents termes n'expriment aucune consanguinité ^ - W. Wundt qui partage les mêmes idées en tire une conclusion qu'il formule comme il suit: «Mais si le nom que nous traduisons par celui de père n'a désigné dès le début qu'un homme appartenant à la même tribu et à une génération antérieure, il s'ensuit qu'on distinguait donc les générations entre elles, et rien n'empêche d'admettre, comme compatibles avec cette distinction, aussi bien la monogamie que la polygamie ou le soi-disant mariage par groupes ou même un mélange bigarré de toutes ces formes de mariage. Seule la promiscuité absolue manque de vraisemblance, parce que, quoi qu'il en soit du reste, les Malais eux-mêmes ont déjà admis dans leur nomenclature ou système de parenté" quelques relations
' Howitt liii-mcmc a fourni, en f.ivciir de cette dernière explication des noms, un contingent précieux, en faisant voir d'une façon très remarquable comment le nom de -père» sert à désigner surtout des personnes âgées. !.. c. pp. 315 et 490; cf. ci-dessus p. 2.
' C. N. Starckc, -Die primitive Familic-, l.cip/.ig, 1888, p. 221.
' L'Année Sociologique, I, p. 31.5.
' The Secret of thc Totem, p. 46.
' C'est le système de parente en vigueur à Hawaï et dans d'autres îles de la Polynésie. Or, on ne voit pas du tout pourquoi ce serait précisément ce système qui eût le mieux conservé les désignations de parente en usage dès l'origine. On pourrait tout au plus comprendre la chose en admettant l'hypothèse que l'état primitif de l'humanité aurait été celui d'une horde en débandade, laquelle .se serait d'abord constitué en deux classes de mariage appartenant ensemble. Wundt (1. c. p. 1 1 ss.) se rallie à celte hypothèse et croit que surtout la division des tribus australiennes se rattache, sans qu'on puisse s'y méprendre, à la horde non encore organisée, laquelle «doit» en avoir été comme l'origine. Ce «doit» e.st tmiquement une conséquence de sa théorie a priori; nous verrons plus bas qu'une recherche a posteriori, plus exacte, aboutit à des résultats tout autres, ^^^r rapports aux Hawaïens et aux autres Polynésiens, nous ne saurions trop insister sur un point, c'est que ces peuplades forment le groupe le plus jeune parmi celles qui appartiennent à l'Océan Pacifique et à la famille des Austroncsiens (Malaïo-Polynésicns). Voir à ce sujet notre travail -Dns Verhilltnis der melanesischen Sprachen
131 P. G. Sciimidl, S. V. D.,
d'affinité'.» — W. H. R. Rivers fait la constatation toute générale que «i'antliropologie est actuellement dominée par la tendance à rejeter tout système qui ferait dériver la société humaine d'un état de promiscuité soit complète soit mitigée, qu'on appelle mariage par groupes^».
Pour ce qui regarde la monogamie, dont Wundt concède la possibilité, nous croyons à notre tour qu'il faut aussi en admettre la réalité pour les premières phases de l'évolution sociale. Car nous voyons que ce sont encore précisément les peuplades les plus primitives, c'est-à-dire les tribus de pygmées, qui pratiquent presque toutes la monogamie; en tout cas, ce n'est ni la promiscuité ni le mariage par groupes qui domine chez elles. — E. H. Man écrit au sujet des Andamanais: «La bigamie, la polygamie, la polyandrie et le divorce y sont inconnus; la fidélité conjugale jusqu'à la mort est non pas l'exception, mais la règle ^». — W. W. Skeat donne un renseignement analogue sur les Semangs deMalacca: «Les Semangs, dit-il, sont, pour autant que j'ai pu l'apprendre, ordinairement monogames, et jusqu'ici on ne m'a pas encore fourni de preuve évidente qui pût servir d'appui à l'assertion émise plus d'une fois, qu'ils avaient leurs femmes en commun de même que leurs autres biens. Ce qui a pu faire penser que chez eux le lien conjugal était relâché jusqu'à ce point, c'est probablement la grande liberté qui semble leur être laissée avant le mariage. Nous avons, au contraire, tout motif de croire qu'une fois mariés, les Semangs de deux sexes pratiquent la fidélité mutuelle au plus haut degré, et que les cas d'infidélité sont extrêmement rares. Ce qui montre avec quelle sévérité on y juge l'infidélité conjugale, c'est la peine dont elle est frappée», savoir la peine de mort-*. — Voici enfin ce que Mgr. Le Roy rapporte des Négrillos d'Afrique: «Nous pouvons visiter n'importe quel campement de l'est, du centre, de l'ouest, du nord et du sud, partout nous verrons que c'est justement la famille qui absorbe pour ainsi dire tout .... Sa femme est à lui, et rien qu'à lui ... . La monogamie existe de fait dans différents campements; mais quand .... il est possible à l'un ou l'autre de se procurer une seconde, voire une troisième femme, généralement il ne manquera pas l'occasion .... Ils sont plus facilement monogames que les autres (Africains) ■''». 11 achète sa femme chez une autre tribu; avant le mariage a lieu une sorte de rapt 8; et si nous y ajoutons que le patriarcat est en vigueur chez eux, nous aurons le même mode de succession que chez les Kurnaïs et d'autres tribus de l'Australie méridionale, avec exogamie locale et sans division de la tribu en clans. Nous verrons plus bas que ce système
7.U den polynesischen und untereinnnder», Sitzungsb. der kais. Akademic der Wissenschaften in Wien, Pliil.-Hist. CI, Bd. CXLI. Dans sa dissertation «On the origin of the Classificatory System nf Relationsships", W. H. R. Rivers rejette lui aussi le «système des Malais» comme dénotant une civilisation relativement très avancée. Anthropological Essays presented to E. B. Tylor, 0.xford 1907, p. 311ss.
' W. Wimdt, 1. c. p. 27 ; cf. également p. 29.
' Anthropological Essays presented to E. B. Tylor, Oxford 1907, p. 309.
' On the Aboriginal Inhabitants of the Andamane Islands, p. 67.
* Pagan Races of the Malay Peninsula, Londres 1906, II, pp. 56—57, 58.
» Les Pygmées, pp. 221, 223, 224.
« L. c. pp. 222, 226.