‹ L'origine de l'idée de DieuChapitre 19 sur 55 · unf>ini: tic I iiJcc lie Uicu. l<i.j · texte numérisé non relu

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est probablement le plus ancien pour toute l'Australie. — P. Sarasin rapporte un fait qui touche les Veddas ou demi-pygnices de Ceyian, et dont il met en évidence le caractère très surprenant. Nous citons: «Ici (savoir dans la sphère sexuelle] il est aisé de remarquer souvent qu'une situation d'ailleurs bien réglée a cependant eu pour origine un état voisin du communisme. De là on pourrait bien en venir à penser que ce communisme se rencontre dans sa forme la plus pure chez les races humaines les plus dégradées, comme par exemple chez les Veddales. Or, c'est tout le contraire qui s'offre à nos regards. Le Vedda vit dans la monogamie; tant que l'homme et la femme sont du nombre des vivants, ils demeurent ensemble, bien qu'ils concluent leur mariage d'après leur propre détermination»'. — Le même explorateur nous apprend qu'un autre peuple de demi-pygmées, les Toalas de Célèbes, observe une rigoureuse monogamie: «Ils me disaient cela avec une assurance cfonnante, et ils ont un chef ou commissaire, le bulisao, chargé d'y veiller». Sarasin fait même remarquer la différence qui existe en ceci entre ces tribus tout à fait primitives et leurs voisins polygames, les Buginais, peuplades mahométanes bien plus avancées en civilisation-*. Enfin notre savant résume ses observations en ces termes significatifs: «La monogamie est une marque proprement ergologique des «Veddales» [pygmces à peau blanchâtre et cheveux bouclés), par où ils se distinguent des «Akkales» [pygmées à cheveux bouclés niais peau foncée).

Résumons. Nous croyons avoir démontré que les suppositions desquelles Howitt procède dans toute sa démonstration, c.-à-d. la priorité absolue du matriarcat et du mariage par groupes, manquent absolument de fondements.

Avant de passer outre, nous voudrions encore faire remarquer brièvement que dans sa réplique, Howitt n'a produit rien de neuf, pas même en mentionnant avec tant d'insistance l'institution du pirrauru (cf. p. 807), qui est en vigueur chez les Urabunnas; car A. Lang avait déjà traité ce sujet avec force détails et développements, d'abord dans son livre «Social Origins» (p. 105 ss), puis une seconde fois dans «Secret of the Totem» (p. 38 ss). Mais le point qui à lui seul est déjà décisif contre la théorie de Howitt, c'est le suivant mis en évidence par Lang. Le droit de contracter la fameuse liaison du pirrauru doit d'abord être acquis dans une cérémonie spéciale, le kandri, et cette cérémonie a toujours lieu après que le mariage individuel, le tippa-malku, est déjà contracté. Or, c'est là certainement une preuve que l'institution du pirrauru est d'origine secondaire ou autrement de date plus récente. En effet si le mariage par groupes était réellement une institution antérieure, les contractants auraient, sans plus de cérémonie, droit aux relations du pirrauru, et même — ce qu'il faut bien remarquer en plus — tous les hommes d'un groupe seraient par cela seul autorisés à avoir des relations avec toutes les femmes de ce groupe, tandis que la liaison particulière du pirrauru ne s'étend qu'à un nombre de personnes relativement restreint. Au lieu de se livrer à des propos désobligeants et à de méchantes insinuations, Howitt aurait

' Verh. d. II. Intern. Kongr. f. allg. Religionswissenschaft, B;'ile 1905, II. vol., p. 133- 13-1. ' 1,. c. p. 137.

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dû répondre à cet argument ainsi qu'à une foule d'autres que Lang lui oppose et qui sont d'un grand poids.

Dernièrement N. W. Thomas a examiné la question du pirraruru dans son excellent ouvrage «Kinship Organisations and Group-marriage in Australia» Cambridge, 1906. En parfaite possession de tous les matériaux qui y ont rapport, il traite ce sujet plus à fond encore que Lang, et arrive à ce résultat: «Pour résumer, dit-il, je conclus donc que la liaison du pirraiiru ne fournit absolument aucune certitude en faveur du mariage par groupes comme d'une institution plus ancienne» (1. c. p. 140). Et plus loin: «L'examen des mœurs australiennes et des noms de parenté nous mène à cette double conséquence: 1° les unes (les mœurs), loin de démontrer la pratique soit actuelle soit ancienne du mariage par groupes sur le continent australien, n'en établissent pas même la vraisemblance; 2° quant aux autres (noms de parenté), ils ne peuvent servir de fondement à aucune preuve dans laquelle on supposerait que ces noms expriment la consanguinité ou l'affinité. Aussi, ce n'est pas trop se hâter que d'affirmer que la cause du mariage par groupes s'effondre [falls to the ground] comme un édifice sans base, en ce qui concerne l'Australie». — «Mais, lors même qu'elle serait solidement fondée pour l'Australie — continue notre auteur — il ne s'ensuivrait pas encore qu'il faille considérer cette forme de mariage comme le degré initial dans l'évolution de l'humanité prise dans son ensemble» (1. c. p. 147).

e) Facteurs ethniques de l'évolution sociale en Australie.

L'opinion de Howitt revient à dire que la marche suivie par l'évolution sociale en Australie a été à la vérité un mouvement ascensionnel, et qu'elle s'est effectuée sous l'action de causes soi-disant intrinsèques, telles que nous venons de les lui voir exposer (p. 128 ss). Or, nous allons montrer à présent qu'à tout prendre, une pareille opinion ne tient pas devant un examen plus approfondi des faits'. Cet examen, Fr. Graebner l'a déjà fait en partie dans sa belle dissertation, «Wandcrung und Entwickelung sozialer Système in Australien-».

G. Matthew avait déjà démontré, dans son ouvrage «Eaglehawk and Crow» (Londres 1899), que la diversité dans l'organisation sociale des tribus en Australie n'est point comme sortie du sein même de ces tribus, mais qu'il faut la rattacher à une cause extrinsèque, c'est-à-dire à la rencontre de deux races, d'une race à teint plus clair venue de l'ouest, et d'une race à teint plus foncé venue de l'est. Depuis, Mr. Langloh-Parker nous a également appris que les noms qui désignent les deux classes de mariage chez les Euahlayis, signifient de fait, qui a «le sang à teint clair» et qui a «le sang à teint foncé'^». A. de Genncp fait remarquer que chez les Dieris on parle d'enfants ayant la peau noire, et d'autres ayant la peau blanchâtre ou rougeâtre*. A. Lang

' Ici nous nous mettons de nouveau en opposition avec A. Lang, qui attribue, lui aussi, l'évolution des classes de mariage, etc., à des causes purement "intrinsèques-, bien que sa manière de concevoir la chose diffère entièrement de celle de Howitt.

' Globus, XC (1906), pp. 181 186, 207—210, 220—224, 237 241.

' The Eualilayi Tribe, p. 11.

' Man VII (1907), p. 24.

attire l'attention de E. Sidney sur les expressions analogiques de «sang actif' et de «sang inerte», qui servent à designer les classes chez les Ngeumbas'. Larij,', ainsi qu'il le marque dans son introduction au livre de Mr. Parker, «The Euahlayi Tribc-» (p. XXVI.), n'avait pas tarde à reconnaître tout le danger que CCS nouvelles découvertes faisaient courir à sa propre théorie sur l'origine et le développement des organisations des tribus; mais il se rassura en pensant qu'il fallait attendre de plus amples renseignements sur la signification des noms que l'on donne aux classes de mariage.

Entre temps Graebner a, ce nous semble, déjà tranché la question pour les points essentiels. Après s'être livré à toute une série de recherches minutieuses et d'examens détaillés, dont nous ne pouvons donner ici un extrait, il se prononce sur la théorie de l'évolution «interne» comme il suit: «D'abord, il est clair qu'une évolution procédant du système à quatre classes au système à deux classes'-' avec patriarcat, puis au système local'^ est un non-sens; car le système à quatre classes ne s'est formé que plus tard comme un phénomène de compensation: il n'y a pas à le concevoir autrement. On ne saurait songer davantage à une transition immédiate du matriarcat à deux classes au patriarcat à deux classes localisées, même dans la supposition que le passage au patriarcat eût pour conséquence une certaine localisation .... Donc pas d'évolution qui fasse naître un système de l'autre, mais plutôt action réciproque de deux systèmes opposés, savoir du système à deux classes avec matriarcat et du système local avec patriarcat» (I. c. p. 241). Un peu plus haut, l'auteur avait déjà donné un aperçu détaillé: «Pour une époque plus reculée, dit-il, l'Australie présente à peu près le tableau que voici: 1° Au nord-est du Quccnsland, près de Cooktown, ainsi qu'à l'ouest du golfe de Carpentarie, patriarcat à deux classes; on ne sait si au Quecnsland le système est combiné avec organisation locale, mais on a des témoignages explicites qui établissent son caractère lotémique. — 2" Dans tout l'ouest on ne rencontre absolument aucune trace d'un système à classes plus ancien. — 3" Sur toute la côte méridionale et même sur la côte sud-est, tribus avec patriarcat e organisation locale''. — 4° A l'intérieur de Victoria habitent les tribus des Kulins, qui ont le système à deux classes avec totémisme et patriarcat; dans la partie méridionale, le même système mais avec organisation locale. — 5° Dans les parties limitrophes de la Nouvelle-Galles et dans l'Australie méridionale, même système avec totémisme et matriarcat, et partiellement des

' Man VII (1907), p. 41.

' Voir ci-dessus, p. 805, note 3. Au lieu de: «système à deux classes» nous dirions, nous plus exactement: «système à deux groupes», vu que nous appelons «phratries» ou -Kroupes» les deux ineiubrcs de la division principale qu'on a certainement en vue ici - réservant

le nom de -classes» aux subdivisions de ces groupes. (Note de l'auteur de ce travail.)

' Par «système local» nous entendons la fixation des groupes de mariage coordonnes entre eux (voir ci-dessus, p. 805, note 3) à des localités ou contrées déterminées. Voir ci-dessus, p. 807. P. W. Schm.

' Soulijjné par nous. W. Sclim. — Si l'on considère les Kurnaïs comme type de ces tribus, il faut reconnaître que la division par classes et le totémisme qui lui est propre, y font entièrement défaut. Au lieu du simple totémisme on y voit le très curieux totémisme sexuel, sur lequel nous reviendrons plus bas. Chez les Kurnaïs le mariage se règle par exoganiie.

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vestiges d'organisation locale. — 6° Entre les systèmes avec patriarcat et matriarcat en vigueur dans le nord, et les systèmes à deux classes avec matriarcat et les systèmes locaux avec patriarcat en vigueur au sud-est, on voit s'intercaler des systèmes à quatre classes, oii prédominent tantôt des idées de patriarcat, tantôt des idées de matriarcat» (1. c. cf. la carte, p. 183).

A cet exposé il faut rattacher une autre dissertation de Graebner, «Kulturkreise und Kulturschichten in Océanien'». Dans cette dernière il montre que pour le continent australien on peut distinguer trois cercles de culture, trois civilisations différentes, qui sont comme des couches anciennes et récentes superposées les unes aux autres. La civilisation la plus ancienne est la «nigritienne», répandue autrefois sur tout le continent et identique à celle des Tasmaniens, race maintenant éteinte. Un second courant de civilisation, amené par les «Papouas occidentaux», pénétra par le nord-ouest et le nord, et se superposa à fa civilisation précédente ou la refoula vers le sud-est, dont les contrées montagneuses en ont conservé le plus d'éléments. 11 se produit ensuite un mouvement d'immigration, qui, partant de la côte orientale, amène dans le pays la civilisation des «Papouas orientaux»; celle-ci pénètre avec ses particularités jusqu'à l'extrême ouest, mais s'arrête, dans ses traits essentiels, dans l'Australie centrale; à présent, elle occupe à peu près le tiers mitoyen de la côte orientale, et s'avance vers le centre, gagnant ainsi de l'étendue, sans toucher pourtant les parties septentrionale et méridionale de la côte--.

La critique, dont les «cercles culturels» furent l'objet de la part de N. W. Thomas-^ et d' A. de Gennep', a signale, il est vrai, un certain nombre de points qui ne sont pas encore suffissamment établis, ce à quoi on pouvait bien s'attendre, étant donnée la vaste étendue du terrain qu'on avait essayé d'explorer pour la première fois. Graebner lui-même a déjà fait justice d'une partie des objections soulevées contre lui''. Les parties démontrées comme défectueuses dans sa dissertation nous paraissent toucher principalement au terrain de la culture matérielle, où il n'a pas toujours distingué le lieu de provenance des différents objets d'avec le lieu de leur découverte. Néanmoins, le fait rapporté par N. W. Thomas'', savoir: que l'on se sert du canot .d'écorce cousu, justement tout le long de la côte orientale, considérée par Graebner comme la base de son «centre de civilisation des Papouas orientaux», — ce fait, ainsi que Graebner le remarque lui-même, est une confirmation de sa théorie. De même, la carte de répartition du patriarcat et du matriarcat, que N. W. Thomas a dressée et qui mérite toute notre reconnaissance'', semble

' Dans «Zeitschrift fur Etlinologie», 1905, p. 28 -53.

' Voir les deux cartes, 1. c. pp. 30, 31.

' "Ueber Kiiltiirkreisc in Australien», dans «Zeitschrift fiir Ethnologie», 1905, p. 759 769. Au chapitre -Phratry Names» de son ouvrage «Kinship Organisations and Group-inarriage in Australia», p. .55 ss., où cependant il ne s'en r.-ipporte explicitement qu'à J. Mathew, N. W. Tliomas traite également le même sujet.

* Mythes et Légendes d'Australie, p. XII ss.

' Zeitschrift fiir Ethnologie, 1905, p. 764-766.

' L. c. p. 762. V^oir aussi le même auteur, "On Kinship Organisation and Group-marriage in Australia» pp. 10 et II.

L uri(;inc de l'idgc de Uicu. i^<j

n'clre qu'un précieux complément et une excellente confirmation des deux travaux de Graebner.

Nous ajoutons de notre part que l'examen attentif des faits liii^uistiqucs que nous avons entrepris et sur lequel nous reviendrons encore dans le cours de notre travail, confirme pleinement la théorie de M. Graebner sur l'existence des trois couches de peuplades australiennes.

Le point où nous commençons à nous séparer de Graebner, c'est l'ordre de succession, dans lequel les différents cercles sont à fixer en Australie. Nous avions déjà été amenés à cette divergence en étudiant spécialement la position géographique des tribus avec patriarcat et simple organisation locale, et ce qui nous y confirma, ce fut l'examen des rites d'initiation au point de vue de leur répartition dans le pays; l'excellent aperçu que N. W. Tiiomas donne de ces derniers (I. c. p. 763), ne pouvait que nous affermir dans notre sentiment. Toute opposition qui pourrait être soulevée encore est réduite enfin au silence par la considération des faits linguistiques et mythologiques.

L'immigration des Papouas orientaux, la plus récente d'après Graebner, fut comme le moyen de transport du système à deux groupes avec matriarcat, qui s'est le mieux conservé chez les Dieris dans l'Australie méridionale. Le cercle culturel des Papouas occidentaux se présente au contraire avec le système à patriarcat. Quant au cercle culturel le plus ancien, qui est celui des Nigriticns, Graebner ne lui assigne aucun système particulier; d'ailleurs, il n'en reste apparemment plus pour lui, si du moins — et Graebner semble être de cet avis — il est juste d'admettre que «même le système à deux classes avec patriarcat n'est qu'un système de tamponnement [Puffererscheinung]', reliant enseiiibic le système à deux classes avec matriarcat et le système local avec patriarcat, mais sans classes» ; d'oii il résulterait que le système à deux classes avec patriarcat ne serait plus un système pour soi et n'aurait plus qu'une importance secondaire.

Or, c'est à cette manière de concevoir les choses que nous voudrions nous opposer, non pas dans le sens que le système à deux classes avec patriarcat n'ait aucunement l'origine que Graebner admet, mais bien dans le sens que tel ait été en général son mode d'origine ici, dans l'Australie. Nous croyons plutôt avoir des raisons suffisantes pour affirmer que ce système a été introduit déjà sous cette forme en Australie par la civilisation des Papouas occidentaux. Car, premièrement, là où en dehors de l'Australie le patriarcat est en vigueur, on rencontre en même temps des sous-classes géographiques à caractère totémique et pour le moins des vestiges du système à deux classes-. En second lieu il resterait à établir que tous les territoires où le système à deux classes avec patriarcat est en vigueur, savoir «le nord-est du Queensland aux environs de Cooktown et l'ouest du golfe de Carpentarie», ont tellement subi le contact de la civilisation des Papouas orientaux que cela a donné lieu à la formation d'un piicnomène de tamponnement. Si, au moment de pénétrer dans l'Australie, la civilisation de Papouas occidentaux avait encore eu comme élément propre le système local avec patriarcat mais sans classes,

' W.inilcning und lintwicklung sozialcr Systcmc, p. 241. ' Kiilturkrcisc iind Kultiirscliichten, p. 36.

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il serait certainement surprenant que ce système ne soit conservé que dans les régions du sud-est. Le prétendu «rempart protecteur des Alpes australiennes», qui en aurait été la cause ici dans l'Australie du Sud-Est, n'explique pas suffisamment une pareille singularité, puisque de nos jours encore on trouve des systèmes sans classes aux alentours d'Adélaïde et, en s'avançant vers l'ouest, sur la côte méridionale près de Port-Eucla, donc, dans tous les deux cas, des contrées où il n'y a pas ce «rempart protecteur». Au surplus, Graebner lui-même reconnaît qu'au nord, en ce domaine incontesté de la culture des Papouas occidentaux, il n'y avait «à une époque plus reculée» que des systèmes à deux classes avec patriarcat, tandis que des tribus avec organisation locale et patriarcat occupaient «toute la côte méridionale et même la côte du sud-est», et ne pourraient, par conséquent, alors encore bien moins qu'à une autre époque, être dans leur totalité mises à couvert par le «rempart protecteur des Alpes australiennes».

En égard à cet état de choses, nous croyons ne devoir attribuer à la civilisation des Papouas occidentaux que le système à deux classes avec patriarcat; quant au système local avec patriarcat mais sans classes, nous le rattachons au contraire à la civilisation nigritienne, qui forme en tout cas la couche la plus ancienne et s'est précisément conservée le plus fortement au sud et au sud-est. En ce cas, les systèmes que l'on voit en vigueur dans le voisinage immédiat de cette dernière zone, savoir d'un côté les systèmes à deux classes avec patriarcat des Kulins, de l'autre les formes intermédiaires de systèmes sans classes, mais à caractère totémique et avec partage des localités en vue du mariage, telles qu'on les rencontre chez les Narrinyeris et les Yuins, ces systèmes-là — en cela nous sommes de nouveau d'accord avec Graebner — devront être considérés comme des phénomènes de tamponnement, sortant, d'une part, de tribus qui originairement appartenaient au domaine du patriarcat sans classes.

On le voit, en établissant les différents systèmes de cette façon, nous enlevons au domaine de la civilisation des Papouas occidentaux une partie que Graebner avait placée au sud des pays où domine la civilisation des Papouas orientaux.

Il est deux autres questions que l'on pourrait se poser encore. L'une est de savoir lequel des deux cercles culturels doit être regardé comme le plus ancien, celui des Papouas orientaux ou celui des Papouas occidentaux. L'autre question, qui se rattache à la première, concerne l'ordre dans lequel les différentes cérémonies d'initation ont été introduites en Australie. Mais pour le moment nous ne nous occuperons pas de ces questions; nous nous réservons de les résoudre plus bas surtout par des recherches à fond sur les faits linguistiques et mythologiques.

Des considérations que nous venons de faire il résulte donc que l'i mmense majorité des tribus qui ont conservé dans la plus grande clareté et pureté la croyance en un «père de tous», appartiennent au cercle culturel le plus ancien: celui d es Nigriti ens. Dans ce cercle on retrouve le mariage individuel avec patriarcat; à l'origine, le totémisme n'y est pas encore tellement développé qu'il régisse les classes de

mariage; la femme — toujours à en juger d'après les Kurnaïs — y jouit de la meilleure position et se voit admise dans une certaine mesure aux cérémonies d'initiation; enfin la licence effrénée dans les relations sexuelles y est sévèrement prohibée. Il parait que chez ces tribus on ne brisait pas les dents lors de la célébration des mystères; on y pratiquait encore moins la circoncision ou la subincision, non plus que le tatouage des cicatrices'. Toutes ces particularités leur donnent de la ressemblance avec les peuples de pygmécs. 11 ne resterait plus que les tribus des Wiimbaïos, des Theddoras, des Ngarigos, des Wotjobaluks, qui ont le simple système à deux classes avec matriarcat; et même parmi ces tribus, les Wotjobaluks, avec leurs totems sexuels-, rappellent, à ne pas s'y méprendre, l'iiutre groupe avec patriarcat dont encore ces tribus-là sont sorties.

Ainsi donc, l'assertion de Howitt, qui prétend que le culte d'un Etre suprême dénote une évolution postérieure ne tient pas devant un examen approfondi.

Or, ceci nous amène de nouveau en Tasmanie. Tout dernièrement encore, G. Fritsch a dit que le type des Australiens du sud-est se rapproche, même au point de vue anthropologique, de celui des Tasmaniens-^

Topinard avait déjà fait remarquer la riche pilosité de ces derniers, leur taille au-dessous de la moyenne, l'angle élevé de leur prognathisme alvéolonasal, toutes choses, qui, jointes à la crépure de leurs cheveux, les rapprochent beaucoup des tribus de pygmées*. L'identité entre l'état de culture et tout le genre de vie des Tasmaniens et ceux des pygmées est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'en faire spécialement la preuve. Quant à des relations linguistiques, nous aurons à relever plus tard un point très important qui lie les langues tasmaniennes aux langues de Victoria, c'est que toutes les deux, en opposition à toutes les autres langues de l'Australie, ont originairement placé le génitif après le substantif auquel il appartient. Nous n'avons malheureusement sur les conditions religieuses des Tasmaniens que des renseignements incomplets. Il y en a cependant qui permettent d'affirmer l'existence de formes

' Dans le cour.mt de notre travail nous donnerons do plus amples détails sur tmis CCS points.

• HSl-, p. 150.

' (jlobiis, XCI, pp. 26, .37. Ici, il est vrai, Pritscli ne distingue pas les deux couches de civilisation formées par les l'apouas, s'écartant en cela de Oracbncr, dont il parait avoir ignoré la dissertation. Voici comment il dépeint le type de l'Australien méridional: «Taille trapue, épaules larges, membrure lourde comme celle de l'ours, jambes pluttM courtes; figure assez large, sauvage, mais pas aussi- bestiale que celle des types queenslandiens; nez de type changeants mais en moyenne mieux développe ; prognathisme peu prononcé, racine du ne/ enfoncée, arcades sourcillières peu saillantes ; front lias, crâne large et peu élevé .... pilosité du corps extraordinairement forte» (p. 2(5). Ce sont tous des traits de ressemblance avec le type pygméc.

' Anthropologie, traduction allemande de R. Neuhauss, 1" édition, Leipzig 1888, p. 197. Tandis que les crânes des pygmées à cheveux crépus sont généralement brachycéphales, ceux des Tasmaniens sont dolichocéphales, cependant dans une mesure moindre que ceux des Australiens. Cette dolichocéphalie parait tout simplement dénoter, pour une époque subséquente, un croisement de ces races primitives de pygmées avec des Mélanésiens. C'est ce que prouve également le support de tète, qui se trouve chez eux de même que d.ms toute la Mélancsie (et la Polynésie), mais qui est absent dans toute l'Australie.

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supérieures de religion chez les insulaires. Nous pouvons les accepter dès maintenant avec d'autant plus de confiance que nous avons déjà des renseignements dignes de foi sur la croyance en un père de tous chez les Australiens du sud-est et les tribus pygméennes; plus bas nous verrons de fait que ces renseignements, si défectueux qu'ils soient, nous fournissent néanmoins assez de lumière. Sans doute il nous sera désormais impossible d'obtenir la lumière pleine; car il n'est plus personne qui puisse nous dévoiler les mystères d'initiation que ces tribus ont pratiqués et dans lesquels précisément se sera trouvée enveloppée, comme chez les Australiens du sud-est, la croyance à l'Etre suprême. Impossible, disons-nous, de lever ce voile chez les Tasmaniens, parce qu'ils sont éteints, le tombeau reste à jamais muet. Et pourtant de rares débris de leur langue on voit surgir encore un témoin, qui semble vouloir nous faire des communications merveilleuses. Mais combien ces communications seraient plus claires, si les vieillards de Tasmanie eux-mêmes pouvaient encore parler! C'est bien le cas de dire ici: «Trop tard!» — Puisse le regret que ce «trop tard» inspire, être du moins un stimulant pour faire des recherches sur les rites d'initiation et les traditions des autres peuples, notamment des tribus de pygmées, avant que l'extinction, dont plusieurs sont également menacées, n'ait achevé son œuvre.

f) Résumé.

Pour résumer nos discussions avec Howitt, nous pouvons affirmer que son essai de faire dériver d'une évolution postérieure la croyance en un père de tous, professée par les Australiens du sud-est, doit être considéré comme une entreprise manquée. L'échec est évident, rien qu'au point de vue de l'évolution purement interne, oii Howitt se place. Cette assertion paraîtra plus évidente encore, si l'on envisage la chose, comme il est juste de le faire, c'està-dire à la lumière des conditions ethnologiques prises dans leur ensemble, et de la comparaison des Australiens avec les peuples des autres pays.

Du reste, on parvient à reconnaître toujours plus clairement qu'il est extrêmement pernicieux pour les sciences comparées de religion, de sociologie et d'éthique de courir après les schémas de développement soit-disant intérieurs. Des résultats sûrs ne peuvent être obtenus que par une méthode objective qui d'abord étudie, dans de patientes recherches de détail, tous les traits du développement culturel entier pour en gagner les points de direction d'après lesquels on pourra déterminer quelles sont, dans une série de développement donnée, les parties antérieures ou postérieures.

2" E. B. Tylor.

Il était bien naturel de se demander ce qu'allait dire le maître attitré de la théorie animiste, E. B. Tylor, professeur à Oxford, en voyant les bases de son système si fortement secouées par la vigoureuse critique de Lang. Jusqu'ici il s'est tu. Ne faudrait-il pas en conclure qu'il reconnaît le bien fondé de cette critique et qu'il abandonne son système? La conclusion paraîtrait d'autant plus admissible que Tylor s'est déjà prononcé sur les faits mêmes qui servent de fondement à rar<rnmcntntion de Lang. Il l'a fait dès 1892 dans sa disser-

L origine de I Idée de bien. i4.>

lation intitulée: -Limits of Savage Religion-'. Or, dans ce travail il conteste uniquement que les peuples sauvages se soient formes eux-mêmes leurs idées rcliuicuses supérieures; il faudrait plutôt considérer ces dernières comme une importation des Européens, spécialement des missionnaires. L'illustre professeur semble donc faire tacitement une triple concession: 1° qu'en général il est possible de rencontrer ces idées supérieures chez des tribus sauvages, ce que du reste lui-même avait déjà établi dans sa «Primitive Culture», cf. «Anthropos» vol. III, p. 140; 2" que ces idées telles qu'elles nous apparaissent ici, n'ont pu, conformément à son système, naître de l'animisme comme produit final d'une longue évolution; 3° que par suite le fait de l'existence de ces idées ébranlerait la tiiOorie animiste, si l'on ne pouvait démontrer que les idées susdites ont été introduites du dehors. Pareil jugement, porté par l'un des ethnologues les plus en vue, par l'auteur même de la théorie animiste, ne pourrait naturellement peser dans la balance que d'un poids extrêmement lourd. Or, Tylor a entrepris de prouver que de fait ces idées religieuses supérieures que l'on rencontre chez les peuples sauvages, leur sont venues uniquement de l'extérieur, notamment des missionnaires. Examinons cette preuve.

a) Les Indiens de l'Aincriiiue du Nord.

Tylor considère en premier lieu les êtres suprêmes des Américains. Laissant de côté tous les cas spéciaux qu'auparavant il avait énumérés luimême dans sa "Primitive Culture», il ne s'attache à présent qu'à démontrer que l'idée du Kitchi- Manitou, du «Grand Esprit», n'est point d'origine in dicnne, maisqu'eile a été apportée aux indiens par les missionnaires Jésuites. En 1633, à l'en croire, le P. Lejeune aurait encore reconnu que manitou signifiait tout simplement «esprit», et que les Indiens vénéraient un grand nombre de manitous, de bons et de méchants, tandis qu'en 1724, donc quatre-vingtdix ans plus lard, le P. Lafitcau entre déjà en scène avec «le Grand Esprit», le grand Manitou. De même le mot des Hurons, oki, qui signifie aussi en général «esprit», le P. Lafiteau l'aurait écrit avec une initiale majuscule = Okià, et rendu par «le grand Esprit».

Lang lui-même a déjà réfuté excellcnimcnl cet argument'; et si nous ne reproduisons ici sa réfutation qu'en la condensant en quelques mots, c'est que nous croyons ainsi en augmenter presque la force.

Lang nionlre donc qu'il est inexact que l'idée d'un être suprême n'est venue aux Indiens de l'Amérique du Nord qu'après 1633, et cela par les missionnaires Jésuites. [îlcii plus, nous avons, en faveur du contraire, des témoignages clairs et auliientiques, remontant tous à une époque antérieure à 1633, émanant d'Iionnnes qui n'étaient pas des missioiniaires et qui ont trouvé chez les Indiens la croyance à un être suprême comme ayant existé, au moins en partie, de temps immémorial. Voici ces témoignages: 1558, renseignements de Thevet sur le créateur, Ondouagni, des Canadiens, qu'on ne vénère pas par des prières.

' Dans «Journ.il of tlic ;\ntliropoloj>ii-;il InstitiitC', XXI" vol. ' McR p. 18 25; MKR pp. XX XXXIX, 320 32a

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